Devant, près du chauffeur, handicapé physique, un fauteuil en alu à la place des jambes.
A ses côtés une vieille, en chaussons, alors qu’il fait froid, qui danse un pied après l’autre, vous savez, comme les lézards qui veulent pas se brûler les coussinets sur le désert.
En haut à gauche, la place juste derrière le chauffeur, une jeune nana, l’air normal, atterrée. Elle doit serrer les fesses au point que si tu mesurais la tension de son muscle anal, tu aurais de quoi étrangler une barre de fer çacomme. Elle ne bouge pas son visage, l’angle de sa tête d’un pouce.
Derrière elle Camé : un visage de vieille larve rasta défunte, mais sur du blême, les cheveux ras, même plus de dread-locks. C’est Dead-loque, le gars. Sur ses genoux deux cartons à pizzas, on sent que ça va être la fête. Froide.
En face, suivant l’axe de symétrie de l’allée centrale, Délirant : échappé de l’asile hardcore, tête carrée massive de macrocéphale, le Frankenstein du soir, déchiré aux médocs, qui bave et dodeline, comme un rabbin avec son Talmoude sur le Chemin du Ciel. Il fixe le monde des Debouts, l’un après l’autre, de ses yeux médicalement morts, avec plu- de cerveau derrière, et profère des insanités. On saisit des trucs comme « enculer », « défoncer », du Lamartine sous benzédrine. Malgré son aspect colossoïdal, une patate l’enverrait au paradis des HP. Mon scanner Terminator à Emergency livre son analyse : dangerosité zéro. Mais il fout la pétoche au vieux d’en face, qui est juste derrière Aspro Rasta.
Lui, il est juste vieux et pauvre, et il se demande comment son monde à peu près structuré a pu finir en Blade Runner, qu’il n’a même pas vu.
Deux qui s’en foutent, c’est les Polonais du milieu. HP a beau délirer, ils descendent leurs canettes, sans joie. Le temps de traverser 10 minutes de banlieue, ils auront éclusé au moins deux 50 chacun. Ils boivent comme Popeye engloutit ses épinards : la glotte bouge même pas. Râblés, costauds, le genre à bosser au black sur les chantiers pour 100 euros par jour. Ils ont leurs gros sacs de guerre, ils regardent tout le monde avec leurs yeux ronds d’enfants, et à un moment y a même un truc drôle : un des deux gros se lève, et se tient de la main qui tient la canette à la barre du haut. Du coup, son contenu se déverse sur sa gueule, sans qu’il s’en rende même compte. Il doit être trop bourré-crevé. Mais personne rigole. C’est plus prudent. Va te foutre de la gueule d’un crapaud-buffle géant.
Je zappe la fréquence Polacks et passe à Moustache. Moustache est debout, à côté de moi, on sent qu’il a hâte de rejoindre sa femme et ses deux enfants, dans son HLM qui n’est même pas à lui. Dans ses yeux on peut lire la pitié. Mais pour qui ?
Derrière, alors derrière c’est le bus noir, back to América des années 50, avec sa ségrégation de merde. 4 rangs de 2 Noirs, impeccables. Instinct grégaire ethnique ou hasard du placement ? De l’autre côté, dans les 4 autres rangs de 2, des bobonnes et des gringalets flippés. Qui nous a rendus comme ça ?