Invité au Journal de 13 heures par France 2, il y a tout juste huit jours, j’ai d’abord dit qu’il serait beaucoup pardonné à l’abbé Pierre parce qu’il avait beaucoup aimé; puis le débat est venu sur la question que les medias appellent à tort le « mariage des prêtres » alors qu’il faut plutôt poser la question de l’hypothèse de l’ordination des gens mariés, hypothèse qui a la faveur de l’abbé Pierre, de nombre d’évêques en privé, de théologiens et de votre serviteur qui suggérait une passerelle en ordonnant prêtres des diacres permanents. Dans ce contexte il faut rappeler que le dernier Synode des évêques à Rome, présidé par Benoît XV, a éludé cette hypothèse.
Des témoins à charge, indignés par mes propos sur France 2, ont protesté auprès de l’archevêque de Paris, André Vingt-Trois, qui met en cause ma légitimité à prendre la parole médiatiquement et menace de me faire taire. Évidemment d’autres témoins, à décharge, m’ont déjà manifesté leur approbation et leur solidarité.
Ma réponse, en tant qu’homme public et théologien, je vous la dois en priorité et elle s’inspire directement de la parabole de ce jour : faut-il quitter les 99 brebis confortablement installées et nourries dans leur bergerie pour partir à la quête de celle qui est perdue ? En transposant sur la situation actuelle de l’Eglise catholique en Europe, la question est pastoralement de savoir, face à la silencieuse hémorragie qui vide les églises - et particulièrement de sa jeunesse, et donc de son avenir ! - , s’il faut céder à la tentation du repli dans la bergerie auprès des 99 fidèles ou bien d’avoir le courage de s’en éloigner le temps qu’il faut pour retrouver celle qui nous a quitté. Faut-il céder à la tentation du syndrome de la citadelle assiégée, en levant tous les ponts-levis et en se barricadant, ou bien sortir de la citadelle et battre la campagne pour retrouver celles et ceux qui ne trouvent plus d’accueil dans nos églises ?
Nous avons vu hier avec bonheur Jean-Paul II quitter la citadelle romaine pour parcourir le monde et ouvrir à Assise le dialogue interreligieux. Nous voyons aujourd’hui son successeur s’en inspirer en tendant la main aux Juifs et aux Musulmans, à l’Orthodoxie et la Chine. En invitant à déjeuner son vieil adversaire en théologie, Hans Kung, plutôt qu’en instruisant à nouveau son procès.
L’hypothèse d’un sacerdoce ouvert aux gens mariés est-elle indécente ou consternante, alors que c’est une tradition séculaire pour les Eglises orientales en communion avec Rome ? que ce fut la tradition des premiers siècles de l’Eglise occidentale. Le débat est-il déjà clos ? Est-ce « silence dans les rangs : je ne veux voir qu’une seule tête ! », ou bien pouvons nous avoir encore l’espoir de vivre dans une société ecclésiale dans laquelle le dialogue, l’ouverture et le débat soient une manière de respiration constante sans provoquer l’indignation ? Faut-il ne prendre aucun risque et rester cloîtrés dans la bergerie bien au chaud ou bien s’inspirer du bon Pape Jean qui, en lançant le Concile en « ouvrant les fenêtres », s’était référé à l’instigation du Christ disant à Pierre, le pécheur : « Duc in altum », c’est à dire « Va et conduis ta barque au large ! ». « Avance en eau profonde et lâchez vos filets ! » (Luc V,4)
N’est-ce pas une invitation à quitter nos petits rivages chauds et protégés, à prendre le risque du grand large ? Abandonner - même pour un temps ! - ses 99 brebis grasses et bien portantes pour une seule paumée, ce n’est pas très raisonnable. Aller pécher au grand large alors qu’en bons professionnels ils ont péché toute la nuit sans rien prendre, est-ce bien raisonnable ? Ces disciples font l’expérience de l’impossible en ayant répondu à l’appel du Maître sans regimber. Ils agissent non pas malgré mais à cause de l’impossible. C’est dans cet esprit que Péguy écrivait : « Celui qui ne se rend pas a raison contre celui qui se rend, c’est la seule mesure et il a raison absolument, je veux dire que la raison qu’il en a est un absolu ... »