Dans les années 50-60, passe encore, avec le bac on pouvait décrocher un vrai stage, postuler à un emploi (pas folichon, mais acceptable, au fond), aller traîner sur les bancs de facs minables avec quelque espoir de franchir le premier obstacle (propédeutique), d'entrer en licence, etc. Ca ouvrait des portes. A l'étranger, du moins dans le système anglo-américain, le bac donnait droit à des équivalences de choix : une ou parfois deux années d'université, ça dépendait du calibre des établissements, tant le bac français pouvait à la rigueur servir de référence.
Mais aujourd'hui, maccache bonnot ! le bac, "tout le monde le sait", ne sert plus à rien. La pseudo-démocratisation est passée par là. On en rit dans les entreprises, dans les ministères et partout où sévit le vrai pouvoir, avec une dose de cynisme qui ferait pâlir George Bush d'envie. Alors, pourquoi faire gober à des générations d'élèves pas plus cons que d'autres, et à leurs parents (qui, eux, doivent être des gogos vraiment cons) que le bac a une fonction promotionnelle quelconque ? Et que penser de ces couillons de profs, pour lesquels faire "avoir leur bac" à des légions d'élèves reste un objectif de carrière valorisant ? Sans parler des indemnités versées à l'occasion des lectures de copies toujours plus nombreuses et chronophages.
On est vraiment dans le fantasme le plus éthéré, ou plutôt dans le mensonge le plus abject. On donne à la grande masse des candidats l'illusion qu'avec 80 % de taux de réussite au bac, l'ascenseur social est en marche, qu'ils peuvent se vanter d'être au niveau des fils et filles de bourges qui, eux, SAVENT que tout ça n'est qu'une vulgaire formalité dont il faut bien s'accommoder par ce que l'Etat français l'a voulu, mais que c'est de la poudre aux yeux. Avec leur cuiller d'argent dans la bouche ou ailleurs, ils peuvent se permettre d'avoir d'autres ambitions. Leurs parents le leur ont assez répété.
En substance, le bac n'est que le fruit d'un immense complot destiné à nuire aux masses consentantes. L'Etat leur dit que passer le bac, c'est éviter la sélection impitoyable qui, autrement, viendrait interdire tout parcours universitaire, etc. C'est oublier que la sélection intervient tout naturellement plus tard, dans les facs mêmes, qui ne se privent pas d'écrémer. Et voilà donc un bon nombre de bacheliers sur le flanc, sans diplôme ou avec des diplômes "intermédiaires" bidons (ex. DEUG), qu'ils pourront toujours s'efforcer de mettre en valeur dans leur CV, mais sans aucune chance de trouver un emploi. Le bac, c'est donc en grande partie une machine à fabriquer du chômage.
Alors, réformer l'Education Nationale avec des bouts de ficelle, donner une plus grande autonomie (?) aux présidents d'université, supprimer des postes de profs pour faire des économies tout en alléguant vouloir en créer d'autres, s'attaquer au "collège unique" comme le fait Sarko : tout ça consiste à revenir au statu quo ante (anté... diluvien), à la bonne vieille époque où seuls 5% d'une classe d'âge pouvaient prétendre accéder à l'ineffable bac, mais SURTOUT SANS EXPLIQUER AUX GENS QUE LE BAC NE JOUE PLUS AUJOURD'HUI AUCUN RÔLE SOCIAL OU CULTUREL POSITIF, car, alors là, ce serait jouer avec le feu, tant nos braves gogos de français tiennent à l'institution bachelière comme à la prunelle de leurs yeux.
Le bac fait regrettablement partie de la "culture" française, laquelle est constituée, on le sait bien, essentiellement de non-dits, de lubies, d'a priori injustifiés, qui mènent tous à l'exclusion de toute culture véritable : PASSE TON BAC D'ABORD, ressasse-t-on à nos chères têtes blondes, noires, jaunes ou basanées. Pour ce qui est de la vraie pratique de la culture -- musique, les arts en général -- ON VERRA PLUS TARD... Le "plus tard" n'arrive évidemment jamais, et c'est un vrai miracle, j'insiste -- un MIRACLE -- qu'il demeure encore en France suffisamment de forces vives, de traditions diverses, de capacités de rébellion pouvant expliquer que, comparé à d'autres pays, le nôtre puisse encore faire illusion (parfois).
Parlons du réel quelques instants : là où un(e) adolescent(e) français(e) apprend en continu un instrument de musique pendant le secondaire, il en a 10 qui font de même en Allemagne et 20 aux Etats-Unis. Idem pour la danse, la peinture, et même, horreur ! pour l'apprentissage de la composition littéraire. Evidemment, un diplômé de gymnasium allemand ou de high school américain n'a pas son bac. Il ne connaît rien des arcanes de la dissert' en trois parties, de la synthèse pseudo-hégélienne de la réflexion qui font la gloire autoproclamée du système scolaire français. Et, de fait, si l'on prend un jeune de 18 ans frais émoulu des bancs de l'école allemande ou américaine (je parle de ce que je connais), il ne sait effectivement pas grand chose. Du point de vue français, il pourrait même effectivement passer pour ignare.
Mais c'est oublier la vitesse avec laquelle ces mêmes jeunes d'Allemagne ou des USA (n'en déplaise aux cracheurs d'anti-américanisme réels ou prétendus, certains fidèles adeptes de l'Organe, et sûrs de connaître l'american way of life de fond en comble sur la seule base de leurs habitudes cinéphiliques ou télévisuelles) rattrapent leur retard, disons, dans les quatre ans qui suivent. Une fois qu'ils ont fait leur entrée réussie dans l'entreprise, dans la recherche, etc;, qui songerait à leur demander comment il est possible qu'ils n'aient pas leur bac ?
Je propose donc qu'on foute tout ce putain de système oppressif (psychologiquement et politiquement, du moins) en l'air. Rayons le bac de la carte. Acceptons les lycéens dans les facs sur dossier, en tenant compte de l'intégralité de leur parcours scolaire et extra-scolaire, COMME ON LE FAIT AILLEURS. Ils n'en bosseront que mieux avant et après. Ce ne résoudra pas tous les problèmes mais ça aura au moins le mérite de démolir une gigantesque supercherie dont nous pâtissons tous.
Cathare Talognon