Samedi 3 septembre 2011, 18h52. Un Lidl quelque part dans le onzième arrondissement de Paris.
Je fais la queue à la caisse, deux personnes devant moi. Une soixantaine de clients, l'affluence du samedi. Inutile de préciser (mais je le fais quand même) que le morphotype francaoui est ici largement minoritaire, une demi-douzaine de spécimen dans mon genre au plus à vue de nez, le reste provenant de toute évidence en très large majorité d'Afrique du Nord et d'Afrique du Sud (comprenez Arabes et Noirs).
Tandis que je déballe mes emplettes sur le tapis roulant, j'entends des éclats de voix sur ma gauche:
- Ta gueule, sale arabe !
J'y fais à peine attention, scène de la vie ordinaire me dis-je, laisse tomber, pas de quoi fouetter un chat. Mais voilà que celui qui a été interpelé (le "sale arabe", donc) prend la mouche et se tourne vers celui qui l'a "traité".
Du coup, je tourne la tête moi aussi pour m'intéresser mollement à ce qui est en train de se passer.
Et là, je constate que celui qui a traité l'autre de "sale arabe" n'est pas un abominable facho francaoui électeur du Front National mais un grand Noir.
De son côté, l'Arabe insulté prend visiblement intensément sur lui pour garder son calme:
- Pourquoi me traitez-vous de sale arabe, monsieur ?
J'ignore l'origine du différend entre les deux hommes, mais le Noir ne se démonte pas du tout, il renchérit même:
- Ta gueule, sale arabe ! Oui, tu es un sale arabe !
- Pourquoi me traitez-vous de sale arabe ?, répète l'autre, faisant tous les efforts du monde pour conserver son sang froid et ne voulant manifestement pas entrer dans le jeu des insultes racistes avec le Noir.
Un autre Arabe déboule alors, s'interposant entre les deux hommes. Le Noir mesure deux mètres de haut mais il est taillé comme une allumette, tandis que l'Arabe qui lui fait maintenant face a un physique de déménageur, taille moyenne mais biceps et pectoraux surdimensionnés.
- De quoi ? Qui c'est que tu traites de sale arabe ? De quel droit ?
- Ta gueule ! J'ai dit sale arabe parce que vous êtes tous des sales arabes !, martèle le Noir, prouvant ainsi qu'il n'est pas du genre à se démonter y compris devant la menace physique.
La réplique n'est pas du goût de l'Arabe-déménageur, qui se lance aussitôt dans une démonstration de sa puissance musculaire. Bim-bam-boum, la bagarre commence. L'Arabe déménageur écrase son poing sur la tronche du grand Black, qui esquive un peu (mal, car pris de court), avant de commencer à rendre les coups.
Un vigile Noir (forcément) s'approche et tente de s'interposer, histoire de justifier sa paye même si on le sent peu motivé:
- Messieurs, s'il vous plaît, un peu de cal...
Il a beau peser dans les cent vingt kilos, il est seul ce jour-là à gérer la sécu du Lidl, pauvre de lui, aussi se mange-t-il une mandale arabe lui aussi.
A partir de là, on se sait plus bien qui se mange quoi de qui, ça va trop vite, c'est le foutoir intégral. Autour des caisses, l'ambiance a viré au surchauffé, deux clans se sont formés: les Arabes soutiennent les Arabes, les Noirs soutiennent les Noirs. Dans la confusion et la mêlée arabo-africaine, les insultes racistes, fleuries, continuent de fuser et l'issue du combat est incertaine, nul ne sachant qui des Arabes ou des Noirs aura le dessus sur le clan adverse.
- Sale arabe !
- T'es mal placé pour dire sale arabe, espèce de négro !!!
- Quoi, tu me traites de négro ?!!
- Oui t'es un négro alors pourquoi tu traites les autres de sales arabes ?!!
- Je suis pas négro moi, je suis Ivoirien !!!
- T'es un négro, non mais t'as vu ta gueule ?!!!
- Ta gueule toi-même, sale arabe !!!
Bim-bam-boum, ça continue, une dizaine de fighters déchaînés font un souk pas possible dans le Lidl, massacrant tout ce qui se trouve autour des caisses sous les regards ahuris des autres clients, restés pour leur immense majorité dans une prudente neutralité. Je croise le regard complice de quelques collègues francaouis, qui se font sans doute la même réflexion que moi: pour une fois que c'est pas un méchant français qui ose proférer des injures racistes, qu'est-ce qu'on se marre les copains !
La rixe se poursuit, les coups se succèdent, les articles valdinguent, et soudain on entend un grand bruit de rideau métallique en train de coulisser.
La gérante du Lidl, une matrone Arabe au visage pas commode et aussi haute que large, vient de tourner une clé près de la porte d'accès, et voilà que le rideau de métal fermant la boutique est en train de descendre. Trois secondes plus tard, toute la clientèle du Lidl est prise au piège et séquestrée dans le magasin.
- On attend la police !, annonce crânement la matrone qui tient par cette initiative à démontrer qu'elle n'entend pas laisser passer des insultes racistes dans son établissement, fussent-elles émises par un Noir.
Du coup, la blague fait moins rigoler la majorité des clients qui, comme moi, étaient restés en dehors de tout ça. Pour ma part, j'ai peu l'intention de passer les deux prochaines heures au Lidl dans l'attente des flics et de la récolte de divers témoignages, aussi j'abandonne mes emplettes et fonce sur la matrone:
- Hé ! Vous n'allez pas nous séquestrer ! C'est pas parce que quelques abrutis foutent le souk ici que vous devez prendre tout le monde en otage !
- On attend la police !, elle répète, inflexible et hautaine, pleine de rage froide.