LE
BON DIEU IL EST MECHANT !
Quand une banale sortie en dériveur tourne au drame et que quatre
enfants de catholiques intégristes trouvent la mort, on est en droit
de se poser des questions sur les "voies du seigneur", décidément
achtement impénétrables ! Heureusement, chez les intégristes,
on se remet plus facilement qu'ailleurs de ce genre de douleur car l'amour de
Dieu est plus fort que l'amour des enfants...
par Tony Truand
C'est un accident que d'aucuns pourraient trouver dramatique et cruel. Mais d'aucuns seulement. Car les premiers concernés, les parents des victimes, ne le trouvent finalement pas si dramatique et cruel, eux.
Voilà-t-y donc pas que quatre petits scouts viennent d'être rappelés auprès de leur Créateur, suite à un accident de voilier. Partis pour faire quelques brefs ronds dans l'eau de la baie de Perros-Guirec, les petits scouts ont en définitive embarqué pour un long voyage sans retour vers les immensités éternelles.
Un accident de mer somme toute banal, comme il en arrive plusieurs chaque année.
Sauf que ces quatre petits scouts-là étaient les rejetons de catholiques pratiquants, intégristes traditionalistes qui plus est, façon Saint-Nicolas-du-Chardonnet et rite Saint-Pie V. Sauf que ces quatre petits scouts-là étaient par dessus le marché chaperonnés par un abbé irréprochable (dixit les parents), le brave et jovial père Cottard, un impeccable évangéliste improvisé accompagnateur de colo pour l'occasion et membre de la même secte traditionaliste intégriste.
"MON DIEU, POURQUOI M'AS-TU ABANDONNE ?"
C'est là toute la singularité de cet accident et l'on se perd, si ce n'est en questionnement métaphysique, du moins en conjectures. "Mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ?", a dû se dire (au moins un instant) l'abbé en voyant ses pauvres petites ouailles tenter de surnager en se débattant au milieu des vagues de plusieurs mètres de hauteur...
C'est vrai qu'a priori, l'ire divine aurait dû tomber sur n'importe qui plutôt que sur ces malheureux-là. En voilà en effet qui, élevés dans le dogme catholique le plus strict et le plus rigoureux, ayant usé leurs culottes sur les bancs des écoles religieuses les plus austères et connaissant leur catéchisme sur le bout de leurs petits doigts proprets, portaient gravé en leur âme tout le kit spirituel qui, théoriquement, aurait dû les mettre à l'abri des vilaines facéties que le Seigneur réserve habituellement de préférence aux impies. Eh bien non ! Le Seigneur a décidé que ce serait sur eux, et pas sur d'autres, que Sa colère tomberait ce jour-là ! Après avoir fait monter sept gosses - qui n'avaient jamais mis le pied dans un esquif - dans une embarcation prévue pour 6, Il a levé dans la baie un vent de Force 7 et, voguez jeunesse !, direct au Ciel via la grande bleue, le tout sous l'oeil bienveillant de ce chouette père Cottard !
Comme quoi, hein, les voies du Seigneur sont décidément achtement impénétrables.
Bien sûr, les mécréants et les athées, tous ceux qui n'entendent rien aux choses du Ciel, vont se déchaîner car l'occasion est trop belle. Ils auront beau jeu de souligner le sadisme avéré de ce prétendu Bon Dieu qui, en fait de bonté et d'Amour, sème la mort et la désolation dans les rangs de ses fidèles les plus méritants. Nul doute que certains iront même jusqu'à se demander si, en fait de Bon Dieu, ce ne serait pas plutôt un Méchant Dieu. Un Dieu qui aurait un tel mauvais fond qu'il trouverait un plaisir certain et pervers à assassiner à tour de bras, arbitrairement et sans discernement, comme pour bien montrer l'étendue de Son pouvoir sur les malheureuses brebis humaines que nous sommes.
Heureusement, il y a les parents des malheureux. Des parents modèles que ceux-là. Leur attitude nous rappelle à la dignité. Admirons leur stoïcisme, qui n'a rien à envier à l'attitude du Christ durant le calvaire. A la TV, pas une larme, pas un pleur. Droits dans leurs bottes. Humbles et résignés. Car il n'y a rien d'autre à faire. Le Bon Dieu a rappelé à Lui nos enfants. Bien. C'est ainsi, et puisqu'Il la voulu, ne nous plaignons surtout pas. Ce serait pécher, manquer de confiance en Lui et donc blasphémer. On ne conteste pas les divins desseins, fussent-ils abscons, injustes et même carrément absurdes. Auprès de Lui, nos angelots virevoltent désormais et ils sont bien. Bien mieux que sur cette maudite planète où l'on rencontre, entre autre chienlit, des fornicateurs et des avorteurs à tous les coins de rue ou presque. Après tout, oui, c'est mieux comme ça. Leur transmutation aura été rapide, ils n'auront vécu que quelques courtes années de vie terrestre avant de rejoindre leur Créateur au paradis pour les siècles des siècles. Amen.
LE COLONEL BUCHET A L'AMOUR FILIAL CHEVILLE AU CORPS
Les parents n'en veulent pas non plus à ce brave père Cottard, instigateur de cette virée en mer - et donc seul et unique responsable du carnage devant la loi. Comment d'ailleurs en vouloir à ce bon abbé qui n'a pour toute défense que son crucifix et son missel pour affronter le vilain procureur et les méchants policiers qui le harcèlent et ont décidé de l'emprisonner ? Il n'y est pour rien, puisque c'est le Bon Dieu qui lui a soufflé de faire embarquer les gosses ! Il n'est que d'écouter les parents pour se convaincre de la parfaite innocence de l'homme d'église. Le lieutenant-colonel Dominique Buchet, le père d'une des victimes, a ainsi déclaré lors d'une messe à Mantes-la-Jolie: "Etre privé de notre abbé en ces heures douloureuses, c'est une perte peut-être encore plus douloureuse que la perte de nos enfants". On apprécie le "peut-être". Quel bon père de famille que ce colonel. L'amour filial chevillé au corps à ce point, on ne peut que tirer son chapeau...
Autre soutien moral de poids, au cours de cette même messe, Jean-Louis d'André, leader Front National local, qui en a rajouté sur le même thème: "S'acharner sur un prêtre sur lequel nous comptons tous c'est piétiner la douleur des familles. L'abbé Cottard garde toute notre confiance."
Ben voyons, pourquoi donc qu'ils ne la lui garderaient pas, les parents, la confiance qu'ils ont placée en ce sympathique abbé ? Parce qu'il a envoyé leurs enfants à une mort certaine ? Foutaises, voyons, ne soyons pas mesquins. De toutes façons, si cet accident est arrivé c'est tout simplement qu'il était écrit dans les cieux. C'est ce que vous, mécréants et athées, appelez le destin et ce que nous appelons, nous les chrétiens traditionalistes, la Volonté divine. Sûr que si le Seigneur a noyé nos enfants dans l'eau froide d'un bassin breton c'est pour mieux les faire vivre éternellement là-haut, auprès de Lui. Parce qu'Il avait certainement une mission à leur confier, là-haut. Sûr. Une importante mission. Laquelle ? Stupide question ! Vous devriez savoir que nous ne la connaissons pas et que nous ne la connaîtrons jamais parce que nous, les humains, ne sommes que de pauvres créatures passablement idiotes, à qui il est inutile d'essayer de faire comprendre les divins et grandioses desseins. Allez, ça va comme ça, méchants imbéciles ignorants des messages du Ciel, n'embêtez plus notre bon abbé. On ne lui en veut d'ailleurs tellement pas qu'on tient même à ce que ce soit lui qui dise la messe d'inhumation. Et tant mieux si ça vous dérange...
Ces parents-là sont de braves gens, au raisonnement simple et carré. C'est vrai quoi, tout ça n'est qu'une bête histoire de volonté divine, et tout monde sait qu'on ne tergiverse pas avec les volontés divines. On baisse la tête et on irait même, pourquoi pas, c'est si chrétien de s'auto-flageller !, jusqu'à dire "merci mon Dieu".
UN ENFANT EST INTERCHANGEABLE, LE SEIGNEUR EST UNIQUE
Bah, de toutes façons, des enfants, en général, ces gens-là en ont des tripotées. Ca se fait comme ça chez les intégristes-traditionalistes. On est très famille-famille. Il faut avoir beaucoup d'enfants, ça fait partie du dogme et puis c'est utile car ça permet à l'espèce humaine de se perpétuer. En plus et au passage (mais ça il faut pas trop le dire passque théoriquement le Bon Dieu ne tolère pas tellement la bagatelle) il faut bien avouer que l'acte permettant la reproduction est plutôt agréable à pratiquer - même s'il se fait dans le noir. Alors, hein, quand on perd un môme (ou même deux, tiens), on peut toujours en refaire. Sinon, il reste les autres. Et puis, qu'est-ce donc que la vie d'un enfant face à la toute puissance de Dieu ? Ne soyons pas matérialistes: un enfant n'est qu'une modeste créature du Seigneur, finalement relativement interchangeable. Alors que le Seigneur est Unique. Le Seigneur est Tout. Chez ces gens-là, la consolation est plus rapide que chez les autres car l'amour de Dieu est plus important que l'amour de ses enfants...
Allez, braves gens, allez en paix. La perte de vos enfants par la faute de votre Bon Dieu et de son acolyte le père Cottard ne sera bientôt plus qu'une péripétie parmi d'autres sur le douloureux chemin de croix de votre vie terrestre. Quand la messe d'enterrement du bon père sera dite (depuis le fond de sa cellule, espérons-le quand même), tout rentrera dans l'ordre. Vous pourrez retourner vous abstraire du monde contemporain dans vos églises froides comme la mort, prononcer le bénédicité bi-quotidien et continuer d'élever vos autres malheureux rejetons dans le catéchisme moyen-âgeux, réactionnaire et rigide qui vous est cher. Vous continuerez de leur bourrer le crâne avec les mêmes sempiternelles et tragiques sornettes mystiques qui ont fait et continuent de faire le malheur de l'humanité depuis deux mille ans. Bref, votre bonne conscience retrouvée à grand renfort de prières laborieusement ânonnées sur vos prie-Dieu damassés de velours élimé, vous continuerez de vous prosterner devant cet improbable Seigneur-Dieu dont rien, jamais, n'a pourtant permis, matériellement et scientifiquement, de démontrer la réalité de l'existence !
De bien dévoués serviteurs du Seigneur que ces gens-là, assurément. Mais de bien piètres humains. Prions pour leurs enfants survivants. Pauvres chérubins.
De profundis.