Christine Boutin présente bien. Elle est toujours impeccable dans ses tailleurs Marcelle Grifon, colliers de perles et foulard Hermès sur l'épaule, féminine incarnation du bon chic provincial. A la télé, face aux caméras, elle sait faire la gentille, déployer risettes et minauderies pour séduire son auditoire. Quand, tancée par le premier ministre, elle fond en grosses larmes (de crocodile !) sur son banc de l'Assemblée, on se dit "méchant Lionel !" qui fait pleurer cette dame peut-être un peu fofolle et un brin agitée, mais d'allure si sympathique !
Sur le plateau de Paul Amar, où Jean-Pierre Mocky piqua une sainte colère anticléricale face à l'abbé Laguerrie - compagnon de convictions et voisin de chaise de Christine ce soir-là - on la vit clouer le bec au vieil insoumis en lui décochant, avec un sourire charmeur: "Monsieur Mocky, vous êtes un farceur ! J'aimerais beaucoup discuter avec vous !". A quoi l'autre, d'abord vaguement désarçonné, se ressaisit vite et répliqua d'un air égrillard qu'il voulait bien aller avec elle, mais pas pour discuter !
C'est vrai qu'elle serait presque sexy, Christine. Mais les idées pas très catholiques qu'elle est susceptible d'inspirer chez certains hétéros risquent de leur passer aussitôt qu'ils auront découvert que, sous ses airs de gamine attardée, tantôt enjôleuse, tantôt pleurnicheuse, et malgré un "étiquetage" politique (UDF) modéré - qui ne trompe guère que ceux qui ne la connaissent pas -, se dissimule une froide personnalité calculatrice, toute entière tournée vers un prosélytisme religieux mâtiné de convictions politico-morales extrémistes (de droite, est-il besoin de préciser ?). L'idéal de Christine et de ses amis tient en effet en un mot: famille. Une Famille avec un grand F, qu'elle défend avec ferveur au sein de l'association "Famille de France", groupuscule ultra catho, ultra droitier comme de juste. Il s'agit pour ce petit monde de tenter de bâtir, via un actif prosélytisme, une société fondée sur la Famille et les antédiluviennes valeurs religieuses qui y sont associées: mariage, fidélité, religiosité, discipline, stoïcisme, culte du chef... Bref, le genre de famille épanouie dont tout le monde rêve à l'aube du XXIème siècle, celle qui respire la bonne humeur et la fantaisie, et qui envoie ses enfants se transporter de joie (en dériveur) dans les camps scouts du jovial abbé Cottard.
Pour rester entre joyeux drilles, outre les abbés Cottard et Laguerrie, Christine compte également parmi ses relations le repris de justice Xavier Dor, pittoresque hurluberlu dont la marotte favorite consiste à s'enchaîner aux grilles des maternités pour défendre les foetus au nom du droit à la Vie - ce qui n'empêche pas, dans le même temps, tout ces personnages d'être généralement pour la peine de mort, mais bref ! Et, on s'en serait douté, l'inévitable vicomte de Villiers, toujours aussi prompt à enfourcher les chevaux de bataille les plus ringards.
Fraîchement propulsée sur le devant de la scène médiatique par la grâce du débat sur le PACS, abominable forfaiture socialo-communiste qui a cependant l'avantage d'avoir fait d'elle une vedette, Christine semble désormais bien décidée à profiter de l'aubaine en se construisant une image de dame patronnesse moralement irréprochable et au fort tempérament. Activiste en diable, on la voit se jeter au devant de tout ce qui est caméras et micros, appelant ses "troupes" à la mobilisation au moindre mot de travers, abreuvant hebdomadairement les rédactions des journaux et magazines de ses "Coup de Fax" - feuille de chou militante à la prose enfantine dont la lecture déclenche généralement l'hilarité des destinataires -, et la voilà même maintenant qui investit le web. Branchée, en plus ! Bientôt un système de visio-conférence on-line avec Christine ? Pourquoi pas, tout est possible tant la dame a la frénésie de l'autopromotion...
Or donc, le cheval de bataille de Christine et de ses amis, pour l'heure, a pour vilain nom Pacte Civil de Solidarité. Elle a choisi d'être la Jeanne d'Arc de ce combat, cristallisant sur son nom la glorieuse Union Sacrée de toutes les forces de la France chrétienne éternelle. Signe de ralliement: le foulard de Christine, et ses bras qui, lorsqu'elle s'emporte - et elle s'emporte facilement - semblent animés d'une vie propre, ne cessant de s'agiter, de mouliner, de marteler, de pointer, de désigner, comme pour venir au renfort de son inextinguible passion. C'est qu'il y a de quoi s'énerver, aussi. Figurez-vous que cette fois, pauvres chrétiens de France, c'est carrément le pompon: voilà ni plus ni moins que les décadents qui nous gouvernent projettent d'officialiser, via un "mariage bis", d'abjectes histoires d'enculades et de broute-minou ! Ces agents de l'anti-France qui sont au Pouvoir ambitionnent de donner aux pédés, gouinasses et autres répugnants déviants les mêmes droits et avantages qu'aux couples normaux, c'est-à-dire hétérosexuels et mariés devant monsieur le maire et monsieur le curé. Rendez-vous compte ! Et ce n'est qu'un début car, après ça, vous allez voir que ces messieurs-dames nous réclameront le droit d'adopter des enfants. Et donc, c'est évident, la possibilité de perpétuer leur vice à travers les générations futures. Non, trop c'est trop, quand les bornes de la décence sont franchies, les limites de la décadence sont atteintes, monsieur le curé...
C'est donc sur ces bases que Christine sonne l'hallalli dans l'hémicycle, entraînant dans son sillage une bonne partie de la droite "classique", trop heureuse d'avoir enfin une vraie bonne (?) occasion de se démarquer des socialistes.
Pendant que Christine et ses troupes fourbissent leurs armes en préparant leurs manifs (qu'ils nous promettent monstrueuses - on attend de voir !), le reste des français - c'est-à-dire la masse innombrable de celles et ceux, indiscutablement majoritaires dans le pays selon diverses enquêtes d'opinion, qui approuvent grosso-modo la création du PACS - croit halluciner: mais de quoi se mêlent-elles, au fait, ces grenouilles de bénitier ? De quel droit ces pères et mères la pudeur surgis du siècle dernier se permettent-il de semer un tel bordel dans un débat utile à la collectivité et qui, à l'évidence, ne les concerne en aucune manière ? Et si, au lieu de chercher à réglementer la façon dont les homos et couples non standard vivent leur vie et leur sexualité, ils et elles s'occupaient plutôt et tout simplement de leurs pauvres fesses ?
Car - la situation est assez rigolote pour mériter d'être soulignée ! - s'il est des questions sur lesquelles on n'attend pas a priori l'avis de Christine et de ses amis les allumés du bon Dieu, c'est bien celles touchant à la sexualité. Que savent en effet les culs-bénis qui, en bons cathos, n'ont théoriquement commis le péché de fornication que le nombre de fois strictement nécessaire à la production de leurs rejetons, des problèmes touchant les minorités sexuelles et ,en l'occurrence, de l'identité homosexuelle ? Certes, les débats sur le PACS ne portent pas sur la sexualité homo, mais la connaissance de certaines spécificités homosexuelles paraît cependant indispensable à l'élaboration d'une loi visant à améliorer les conditions de vie de cette communauté. Les culs-bénis ne sont donc pas les mieux placés pour disserter sur ce genre de sujet, tout comme ils n'ont nullement droit de tenter d'empêcher un indiscutable progrès social voulu par une majorité.
Parce que toute cette hystérie ne doit pas faire oublier la réalité qui est que, dans leur immense majorité, les français ne voient pas trop où est le problème. La plupart d'entre nous sommes en effet d'accord pour admettre qu'il est temps, comme dans de nombreux autres pays, de donner un statut aux couples homos. Parce que l'homosexualité n'est ni une tare ni une perversion (dans la nature, les mâles se grimpent volontiers les uns les autres, quiconque a vécu à la campagne a pu le constater), mais une réalité contemporaine qu'il est inutile et vain de nier, et a fortiori de combattre. Les homos, hommes et femmes, semblent de plus en plus nombreux , non car ils le sont objectivement, mais parce qu'ils se sentent de moins en moins "coupables" et s'affichent de plus en plus ouvertement. Il est donc juste et normal de prendre, enfin, cette communauté en considération. Personne, dans une société adulte, ne se plaindra que les hypocrisies s'estompent.
Mais le vrai problème, surtout, nous disent Christine et ses amis pour ne pas être accusés d'homophobie primaire (vaut mieux éviter, ça fait toujours mauvais genre), c'est que le PACS opposerait une intolérable concurrence à l'union sacrée d'un homme et d'une femme, et, du coup, menacerait de désuétude la noble institution du mariage.
La belle affaire ! Elle est déjà en bel état, cette noble institution: à Paris, un couple marié sur deux divorce dans les deux ans. En France, c'est un sur trois. Et passons pudiquement sur les mariages de convenance et d'intérêt, toujours très en vogue dans certains milieux, où l'épouse n'est qu'une prostituée conjugale et le sentiment amoureux facultative distraction. Alors bon, il n'y a pas grand risque à parier que l'union homosexuelle, via le PACS, sera souvent plus sincère et plus stable que son équivalent hétéro...
Au fond du fond, c'est l'évidence, le tohu-bohu autour du PACS ne fait que traduire un profond sentiment de peur de la part de ses auteurs. De terreur, même: ces pauvres gens, habitués à penser par référence à la bible ou à des schémas d'inspiration religieuse, à percevoir le monde à travers le filtre protecteur et rassurant d'une doctrine morale qui les prend par la main depuis leur naissance jusqu'à leur mort, et qui fixe des limites précises aux comportements humains (ca, c'est "bien"; ça c'est "mal"...), ces gens-là sont proprement terrifiés quand ils découvrent qu'une forme de Mal particulièrement vicieuse - la communauté homo ! - puisse trouver à s'insérer dans la société avec la bénédiction d'un gouvernement. Autre évidence, au passage: tous ces gens, pour emprisonner l'humain et la sexualité dans tant de tabous, doivent être bien malheureux dans leur existence terrestre. On peut les plaindre, si l'on est charitable.
En définitive, les partisans du PACS ont plutôt lieu de se réjouir. Car malgré le tintouin que font ces représentants de la France réac, leurs manifs rassemblent péniblement quelques milliers de personnes. Ils ont beau défiler sur fond de techno pour faire "jeune" - gamines en soutif pigeonnant et ados proprets en têtes de cortèges brandissant gaiement bibles et portraits du pape - on est loin du déferlement des grands mouvements sociaux français, et la révolution morale qu'ils nous promettent n'est assurément pas près de menacer sérieusement. Parce que toutes ces jeunes et vieilles badernes unies main dans la main dans un combat d'arrière-garde, qui serait risible s'il n'était pas vexant pour certains, ne sont que des brontosaures qui ne menacent objectivement plus grand monde.
Le problème et le grand malheur de ces gens-là c'est en effet que la société française a évolué et que l'obscurantisme moral et religieux ne cesse de reculer. C'est dommage pour ces nostalgiques du temps où l'Église partageait le pouvoir avec l'État, mais les français sont devenus plus intelligents. Sans doute parce que, le nez collé sur les bien réelles difficultés de la vie, les foutaises mystiques et autres sophismes anti-pédés, par exemple, les concernent de moins en moins. Confrontés, grâce notamment à l'Europe, à des systèmes de société voisins (chez la plupart de nos partenaires, l'union homosexuelle est déjà largement officialisée), ils sont plus ouverts, plus tolérants, et n'ont plus, dans leur immense majorité, des réactions d'hostilité épidermique à l'égard de la nouveauté. Ce qui était autrefois inenvisageable devient possible dans la France d'aujourd'hui. En clair, les français sont devenus moins cons ! C'est sans doute bien pour cela que Le Pen et ses satellites plafonnent depuis dix ans à 15 %: parce qu'il y a de moins en moins d'électeurs assez primaires pour soutenir massivement un projet de société qui ne fait qu'aller, systématiquement, à reculons de l'évolution naturelle des choses et des mentalités.
A droite, Devedjian en tête, tous ne sont pas des imbéciles et la plupart des élus sont d'accord pour admettre qu'il faut donner un statut aux couples homos - même s'il faut bien, démagogie électorale oblige, ne pas le clamer trop fort, et donner quelques biscuits à la frange la plus réactionnaire de l'électorat droitiste. Seuls contre tous et toutes, donc, Christine et ses amis continuent de prêcher, une vieille petite bible à la main, leur ordre moral en pleine décrépitude.
Alors, bah, soyons charitables et laissons la Boutin
du bon Dieu continuer de déblatérer ses veilles et poussiéreuses
rengaines. Elle ne peut plus guère convaincre que ses ouailles, plus rares
de jour en jour, et l'on veut bien leur accorder le droit de braire en choeur,
si ça peut encore donner un sens à leur vie. Un jour, simplement,
toutes ces brebis réaliseront qu'elles braient désormais dans le
désert absolu. Car la vie, la vraie - celle qui place l'amour de l'humain
loin devant celui du bon Dieu - est ailleurs, nom de Dieu !