par René Gatif
René Gatif avait raté "Comment je me suis disputé (ma vie sexuelle)", d'Arnaud Desplechin, lors de sa sortie en salles. Heureusement, grâce à Canal +, il a pu le voir récemment. Le moins que l'on puisse dire c'est que notre teigneux critique ciné n'a pas été sensible à la prodigieuse intelligence et au talent de la nouvelle coqueluche du "jeune cinéma français". Cette fois, il n'a pas loupé le camarade Desplechin !
C'est une chouette petite bande de copains. Il y a le héros, Paul qui est critique littéraire (enfin, on nous précise qu'il a juste écrit deux-trois critiques) et qui voudrait beaucoup être écrivain, bien que pour l'instant il travaille en fac (faut bien vivre). Et puis il y a Nathan, Patricia, Valérie, Sylvia et Esther. Tous ont des gentilles têtes de premiers de la classe. Normal, ce film est conçu et interprété par la fine fleur du "jeune cinéma français". Aux manettes donc, Arnaud Desplechin, enfin chéri de la critique et déjà auteur de l'admirable (selon "Les cahiers du cinéma", "Télérama" et "Libé") "La Sentinelle" (auquel j'avais déjà rien comprendu). Devant la caméra, attention, rien que du beau linge: Chiara Mastroïanni, Thibault de Montalembert, Marianne Denicourt, Mathieu Amalric, Emmanuel Salinger, Fabrice Desplechin, bref, une petite troupe d'acteurs d'une trentaine d'années que la presse nous présente volontiers comme l'incontournable "relève" du cinéma français. Pour rester entre gens de bonne compagnie, on note la présence, dans l'équipe technique comme sur l'écran, de nombre de jeunes gens de bonne famille et de noble ascendance, copains du cinéaste et qui, comme celui-ci et ses comédiens, ne connaissent vraisemblablement des réalités de la vie que ce qu'ils en voient aux infos d'Arte. En toute simplicité, donc, et comme tout un chacun, les personnages de Desplechin habitent de beaux appartement, lisent des livres, dissertent philosophie et problèmes amoureux au bistrot du coin, s'engueulent et se rabibochent, allument des clopes et baisent un peu, avant de s'engueuler et de se rabibocher à nouveau. Et, surtout, tout le monde ne cesse de se poser des questions. Tout plein de questions, à l'envers comme à l'endroit. Tellement que ça peut ficher le vertige au spectateur peu habitué à se poser tant de questions.
"La seule chose dont Paul est incapable, c'est de s'arrêter de penser", nous dit la voix off au début du film. C'est sans doute vrai pour Paul, mais on sent surtout que c'est un problème qui concerne au premier chef notre cinéaste: constamment clope au doigt ou au bec (ça fait plus genre, mais qu'est-ce qu'ils ont dû s'emmerder pour les raccords pendant le tournage), yeux dans le vague, petits sourires faussement détachés censés irradier d'intelligence, les personnages adoptent volontiers en gros plan la posture inspirée du Penseur de Rodin (moi aussi j'ai de la culture). Reconnaissons cependant que leur préoccupation essentielle est des plus questionnantes métaphysiquement parlant: a-t-on le droit oui ou merde de vouloir coucher avec la femme d'un pote (avec tous les soucis et toutes les disputes que cette interrogation renversante peut susciter) ?...
Là est donc toute la question, que "Comment je me suis disputé (ma vie sexuelle)" se propose d'explorer sous toutes ses coutures, dans toutes ses dimensions et acceptions, 2 heures 58 minutes durant.
Las !, comme ils disent à Télérama: pressentant dès le départ qu'en dépit des apparences aucune réponse définitive ne sera apportée sur ce sujet par le cinéaste, le spectateur de bonne volonté n'a dès lors plus d'autre ressource, histoire de passer le temps, que de se concentrer sur l'examen de la forme du film. Côté scénario, on assiste donc essentiellement à un festival d'échanges verbeux supposés brillants (putain, hypra cool le dialogue "jeune": "Là, t'es total classe", dit Paul en voyant son copain essayer un costard) mis en scène de main de maître: ouvertures et fermetures de portes en temps réel, allumages de clopes, scènes de copains, scènes de ménage, scènes de lit soft (on voit bien les seins et les poils de la chatte de Marianne Denicourt, s'il y en a que, comme moi, ça intéresse), scènes chez le psy, scènes au bistrot, re-allumage de clopes... et remettez-moi ça patron. Pour soutenir cette débauche d'action, de la musique originale aux résonances classiques (ça fait plus classieux que le rap ou la techno) est plaquée à point nommé aux moments les plus judicieux (les creux notamment), tandis que côté image, celle-ci semble bizarrement légèrement anamorphosée sans qu'on sache jamais exactement pourquoi. Résultat, à l'arrivée, on a le quasi archétype du film estampillé "jeune cinéma français", celui du genre à ravir la critique qui va forcément hurler au génie (d'ailleurs, elle l'a fait). Mais, en VF et pour les non-initiés, ça veut surtout dire: petit film nombriliste, subventionné CNC à coup de dizaines de millions de francs lourds, intello et, bien entendu, "de gôche".
Forcément de gôche, hein: n'a-t-on pas vu le camarade Desplechin soutenir les désespérés de Saint-Bernard, toujours au premier rang des barricades, des estrades de conférences de presse et des caméras ? Sûr qu'il en connaît un rayon, question réfugiés, le Desplechin, lui qui est fils de diplomate. Sauf que les "réfugiés" qu'il a l'habitude de fréquenter proviennent plus volontiers des très officielles ambassades et des élites artistiques des pays "en voie de développement" que des villages miséreux du Mali ou de l'Afrique profonde. Mais bon, il est vrai qu'avec "La Sentinelle" tout comme avec "Comment je me suis disputé (ma vie sexuelle)", réalisés antérieurement aux manifs, le camarade ne défendait pas encore généreusement les revendications bien terre à terre et bien urgentes des malheureux sans-papiers: il oeuvrait simplement pour son compte, imprimant son ego, sa lumineuse intelligence et son remarquable talent sur des kilomètres de pellicule.
Ce qu'il y a de bien avec le "jeune cinéma français", c'est qu'on le voit arriver de loin: ses auteurs (prononcer "ôteurs" si vous fréquentez les prod' et les milieux artistiques branchés) se complaisent dans son cocon doré, flattés d'appartenir à l'élite autoproclamée du cinéma français "à message". Ces jeunes et très convenables rebelles sont convaincus d'être engagés dans un combat indispensable, embusqués dans le maquis du cinéma "intello" comme des Résistants face à l'envahisseur impérialiste et cynique qu'est l'abominable cinéma "commercial" et de simple divertissement. Pour ces Combattants idéalistes et intègres, la prise de tête de leurs contemporains est une impérieuse nécessité, en même temps qu'une oeuvre de salut public. S'agit de rendre les gens plus intelligents, les gars ! On va quand même pas les laisser dans leur crasse intellectuelle, faut leur montrer que le cerveau est un muscle qui doit apprendre à travailler...
Allez, on n'en a rien à cirer de savoir comment s'est disputé monsieur Desplechin, et sa vie sexuelle - d'une platitude totale, comme le reste - ne nous intéresse que fort modérément. Mieux: ce petit cinéma "intello" à la française est devenu si caricatural, si prévisible et finalement si stéréotypique et convenu qu'il n'est plus "intello" que pour ceux qui veulent bien encore le croire, à savoir essentiellement ses auteurs, les copains et la famille de ceux-ci, et quelques critiques peu exigeants. Pour les autres, ceux qui ne se laissent pas berner par le mirage du cinéma ostensiblement et lourdement "intelligent", ce film-là est tout simplement soporifique (trois heures d'ego étalé, putain, c'est long !), quand sa vacuité et sa prétention ne le rendent pas carrément grotesque. Et si tous les critiques des "grands journaux" s'enthousiasment et crient au prodige nouvellement éclos (un nouveau Rohmer, un Woody Allen français, rendez-vous compte !), c'est parce que ces journalistes-écrivains barbotent eux-mêmes depuis bien trop longtemps dans le douillet marigot de cette petite coterie pseudo-élitiste, et que leurs "préoccupations" essentielles sont voisines de celles des héros du film: pas bien méchantes, et elles n'empêcheraient certes pas un habitant d'une ZAC ou un RMIste de dormir.
"Les histoires entre les gens sont faites pour se terminer", dit Paul en totale rogne contre Esther qu'il n'arrive pas à quitter depuis dix ans, malgré qu'il aimerait bien. Ce film interminable, lui, aurait mieux fait de ne jamais commencer du tout. Ca aurait économisé beaucoup d'argent, et des producteurs intrépides, ou tout simplement compétents (ça existe ?), auraient peut-être eu la bonne idée ou l'audace de tenter de produire quelqu'un de moins bien peigné et d'un peu moins poseur que Desplechin.