Cette fois c'est officiel, puisqu'enterriné par le Conseil Constitutionnel, plus haute juridiction française: dans notre pays, certains citoyens sont définitivement intouchables, inattaquables et, comme disait l'autre, plus égaux que d'autres. Il n'y a plus lieu de douter, on ne peut que le constater: il n'y a pas de justice en France. Ou plutôt, s'il y en a une, remarquons qu'elle ne s'applique jamais, dans toute sa rigueur, qu'aux citoyens "ordinaires", aux pauvres minus sans pouvoir et sans relations, tout juste bons à payer leurs impôts dans les délais. Nos plus éminentes "élites", elles, vivent sur une autre planète où tout n'est que luxe, calme et volupté, et où, surtout et désormais, les vilains jugent ne risquent plus de venir les embêter pour un oui ou pour un non en leur posant de gênantes questions sur de petites misères passées.
Argumentaire "démagogique", opposeront certains ? Non, simple et triste réalité, rétorquent les citoyens lambda habitués depuis toujours à voir les hauts responsables politiques s'accorder les passe-droits les plus iniques quand le danger se fait pressant (voir l'auto-amnistie des élus dans les affaires de financement des partis politiques, initiée par Rocard et votée comme un seul homme par le Parlement).
Le fait est que, en l'occurrence, le citoyen Chirac, Président de la République en exercice, peut désormais dormir tout à fait tranquille. Il doit une fière chandelle au citoyen Dumas, président du Conseil Constitutionnel, qui a eu l'extrême délicatesse de faire voter par ce Conseil qu'il préside une décision mettant le Président de la République à l'abri de toute éventuelle poursuite pénale sur quelque sujet que ce soit - et en premier lieu, bien sûr, les fameuses "affaires" de la mairie de Paris. Et ce, pour "la totalité de la durée du mandat présidentiel". En vertu de quoi le citoyen-président - qui n'en demandait sans doute pas tant ! - ne sera jamais inquiété par la justice de son pays, et n'aura jamais à rendre de comptes devant ses concitoyens. Jacques peut dire merci à Roland, et pousser un grand "ouf".
Du beau travail de juriste que cette décision du Conseil, parfaitement légale nous assure-t-on, et même "conforme à l'esprit de la Vème République"...
Ben voyons, elle a bon dos la Vème ! En effet, qui croira que le Conseil Constitutionnel était si désoeuvré ces temps-ci qu'il n'avait aucun autre dossier, plus urgent et plus utile à la société, à examiner ? Le moins que l'on puisse dire est que, si elle est légale, cette décision est loin d'être un modèle d'utilité pour la collectivité et s'assimile plutôt à une initiative régalienne éhontée, plus digne d'une république bananière que d'une démocratie qui se veut volontiers un modèle planétaire. Et ne parlons pas d'élégance.
Mais au diable bien commun et élégance, deux considération qui n'ont apparemment pas effleuré Roland Dumas et ses pairs dans cette affaire. Il s'agissait avant tout d'agir avec efficacité en parant au plus urgent: protéger des intérêts privés que des juges trop curieux menaçaient dangereusement.
Alors, puisque nous sommes dans le trivial et le bassement matérialiste, parlons comme au bistrot du coin: ce vote du Conseil, objectivement et indiscutablement, est d'abord et surtout une minable grosse magouille. Les ficelles en sont énormes. La réalité, qu'aucune explication alambiquée ne peut masquer, c'est que le premier personnage de l'État est devenu l'obligé du deuxième, et que les français ne font en cette occasion qu'assister, en toute impuissance, à une énième petite partie du jeu, méprisable à ce niveau de responsabilité, du "Je te tiens, tu me tiens...". Car même le plus abruti des électeurs peut comprendre le limpide message du Conseil et de son président à l'attention du premier des français: en lavant Chirac à grande eau, Dumas sous-entend évidemment et ostensiblement: "Maintenant que tu es tranquille grâce à moi, débrouille-toi pour qu'on me foute, à moi aussi, définitivement la paix !". L'enterrement de l'affaire Dumas-Elf contre l'enterrement de l'(éventuelle) affaire Chirac-HLM parisiens - comme quoi aussi, hein, on peut être de hautes personnalités politiques de bords divergeants, et partager le même genre de petits soucis bien terre à terre...
Pour moralement scandaleuse qu'elle soit, l'exquise obligeance du président Dumas à l'égard du Président Chirac rend à présent caduque toute inclination généreuse selon laquelle l'on pouvait accorder au président du Conseil Constitutionnel la présomption d'innocence, comme à tout autre citoyen, dans l'affaire Elf. Car par son empressement à "régler" un problème in fine tout personnel, le citoyen Dumas vient d'abattre son jeu en faisant la preuve, si ce n'est de sa culpabilité, au moins du fait que l'enquête en cours le préoccupe. Ce n'est pas la preuve d'un quelconque enrichissement personnel grâce à Elf, juste celle qu'il n'est pas, qu'il n'est plus, un homme d'État agissant au nom de l'intérêt de tous.
Quoiqu'il en soit, ce qui est fait est fait, et les juges Joly et Vichniewsky sont dès à présent, aimablement mais irrévocablement puisque les décisions du haut Conseil dont indiscutables, invitées à s'intéresser à d'autres affaires et, surtout, à d'autres personnages qu'à l'honorable président du Conseil Constitutionnel. Et leurs confrères et consoeurs à renoncer à toute ambition quant à convoquer le Président de la République en exercice dans leur(s) bureau(x).
Honorable, Roland Dumas ? Euh, plus tellement en fait. Car en bricolant cette véritable forfaiture anti-républicaine - impensable chez l'un quelconque de nos voisins européens, soit dit en passant - Dumas est visiblement atteint du syndrome Millon (conserver son fauteuil vaille que vaille et coûte que coûte), et se montre là moins l'irréprochable serviteur de l'État que son éminente fonction lui impose d'être, que le zélé héritier des méthodes mitterrandiennes, pour qui la fin - demeurer au pouvoir - justifiait tous les moyens (écoutes téléphoniques, etc.).
Une pierre de plus, posée au plus haut niveau de l'État, dans le jardin de l'extrême-droite, dont on sait qu'elle fleurit essentiellement sur les thèmes du "tous copains, tous pourris".
Bien vu, l'aveugle !