L'aventure de l'écriture de Captain Zodiac commence à l'époque des premières diffusions télé de "Twin Peaks", de David Lynch et Mark Frost. Fans du feuilleton, un copain et ma pomme décidons d'écrire ensemble, nous aussi et comme des grands, un feuilleton "pour adultes", sorte de BD ultra-violente en forme de "saga du Mal" qui mêlerait l'horreur à l'humour noir, tout en adoptant, à la différence de "Twin Peaks", une narration réaliste. Le tout serait destiné à être diffusé en épisodes à la télévision française - on peut rêver, hein ? Précisons qu'en 92, les "serial-killers" ne sont pas à la mode, "Le silence des agneaux" pas encore sorti sur les écrans, et James Ellroy pas encore le chouchou de la critique littéraire française. Nous n'avons donc pas l'impression de "surfer sur la mode", comme on nous le reprochera plus tard. Nous nous mettons au travail et rédigeons à nos moments perdus le premier manuscrit sur une période de deux années, le tout représentant plusieurs milliers d'heures de boulot (et des millions de mots, comme se vanterait le camarade Ron Hubbard, dont notre "Max" est un sous-produit au petit pied !). À l'arrivée, Captain Zodiac se présente sous la forme d'un long synopsis de deux cents pages divisé en dix épisodes.
Ce document est accompagné d'une documentation importante sur les "tueurs en série" (ça fait sérieux), et adressé à toutes les chaînes et productions télé françaises. Contrairement à nos attentes, les réponses sont assez nombreuses et plutôt rapides: plusieurs chaînes et productions se déclarent "intéressées", parmi lesquelles France 2, M6, GMT, Série Limitée, et même Hamster (producteurs de Navarro et nombreux autres polars TV). Bingo, on se dit qu'on a fait du bon boulot et que l'affaire a de bonnes chances de se monter. Mais à partir de là, comme toujours quand des auteurs indépendants se piquent de traiter avec la télé française, les choses traînent des mois et des mois: les "directeurs de la fiction", "responsables de programmes", et autres technocrates de l'audio-visuel n'étant jamais les mêmes au fil des rendez-vous, on se demande qui décide vraiment et de qui dépend en fin de compte la décision de production. A France 2, Didier Decoin donne, paraît-il, son feu vert avant de changer d'idée. À M6, GMT ou Série Limitée, Machin ou Machine ont entre-temps changé de fonction, tel big boss est en vacances, en déplacement ou au Festival du Bidule - "mais ça avance, on vous tient au courant". Résultat: des années plus tard, on attend toujours d'être tenus au courant, le projet de feuilleton pédale toujours dans la semoule, et personne n'a rien décidé du tout. Vive la télé française.
Parallèlement à ces démarches, une jeune productrice de chez GMT, Isabelle F., "impressionnée par l'ampleur et la qualité du travail (elle dixit)", nous conseille de procéder à une "novelisation" du synopsis, à savoir en faire un roman, "pour que le projet existe si la production télé devait échouer". Sympa, elle nous donne les coordonnées d'un agent littéraire, Catherine Guérif, à qui adresser le script. Une semaine plus tard, après l'avoir lu, l'agent en question nous rappelle pour nous dire tout le bien qu'elle pense du manuscrit: oui, ça vaut le coup d'en faire un roman, allez-y les gars, quelle imagination et quel style, vous êtes comme qui dirait les nouveaux Boilac-Narcejeau ! Inutile de préciser (mais je le précise quand même) que ces compliments nous vont droit au coeur. Et nous réalisons que ça vaut d'autant plus le coup d'en faire un roman que nous apprenons que Catherine Guérif n'est autre que l'épouse de François Guérif, éditeur et directeur de la collection "Rivages Noir", qui publie, entre autres, James Ellroy en France. Naturellement, madame Guérif - qui est également l'agent français de "pointures" du polar américain comme Edward Bunker - nous fait miroiter la possibilité d'être édités par son mari. Pleins d'espoir et d'enthousiasme, on se remet donc au boulot.
Un an plus tard, les 450 pages du manuscrit de Captain Zodiac-le roman, sont fins prêtes, lues, relues, corrigées, recorrigées, et livrées à l'agent. François Guérif le lit à son tour et nous dit lui aussi tout le bien qu'il en pense. Il est emballé. Beau travail, les gars... Mais il ne veut pas le publier "pour l'instant" ! En effet, dit-il, il craint que, vu la grosse actualité des "serial-killers", au cinéma notamment, cette publication n'apparaisse comme un "coup de pub pour surfer sur la mode". Il nous recommande plutôt d'écrire un deuxième bouquin, qu'il publiera en premier, avant d'éditer Captain Zodiac dans la foulée... Bon d'accord, m'sieur Guérif, c'est vous le patron, hein.
Déception. On a déjà mis trois ans à écrire ce bouquin, on le trouve super comme ça, et on ne voit pas trop où est le problème si le thème est "à la mode": au contraire, il aura ainsi encore plus de lecteurs. Et puis, on n'a pas envie de prendre encore deux ou trois années sur notre temps libre pour inventer une nouvelle histoire et rédiger - bénévolement toujours - un deuxième manuscrit dont, en dépit des promesses guérifiennes, on n'est pas sûrs qu'il soit un jour publié.
Tandis qu'on commence à être passablement découragés, Catherine Guérif continue de faire son boulot d'agent en adressant le manuscrit aux autres éditeurs de la place de Paris. Mais les exemplaires lui reviennent successivement, accompagnés de lettres-types évasives et peu engageantes. En réalité, nous nous apercevons - et d'ailleurs madame Guérif le reconnaîtra elle-même - que le nom de notre agent littéraire est sans doute un handicap pour nous: les éditeurs "concurrents" doivent penser que Captain Zodiac est un manuscrit refusé par son mari et qu'elle s'efforce de le fourguer ailleurs. Mieux: on s'aperçoit que la plupart des manuscrits, dans lesquels nous avions placé des "marques" discrètes, n'ont même pas étés lus ! Encourageant pour les milliers d'auteurs anonymes qui adressent leur précieux travail aux éditeurs français...
Évidemment, on ne peut s'empêcher de commencer à se dire que c'est peut-être de notre faute: et si ce roman était tout simplement de la daube ? Pour s'en assurer, on décide alors de le faire circuler, non seulement auprès de nos copains et relations, mais aussi de personnes que nous ne connaissons ni d'Ève ni d'Adam (des copains de copains de copains, sexes et âges confondus). Au total, une bonne centaine de lecteurs et lectrices ont ainsi pu prendre connaissance de notre "oeuvre". Surprise: pas un et pas une n'a abandonné cette (pourtant copieuse) lecture en cours de route. Tous et toutes ont étés captivés par les aventures du Captain, happé(e)s par l'histoire diabolique que nous avons pris tant de soin à construire - même si l'honnêteté nous oblige à reconnaître qu'une petite minorité de lecteurs a été heurtée, par la violence notamment (mais ils sont pourtant tous allés jusqu'au bout !). Au final, dans tous les cas, tous et toutes se demandent pourquoi aucun éditeur ne veut d'une si palpitante histoire...
Ce mystère ne trouvant pas d'explication, et Catherine Guérif ayant fini par lever le pied sur la défense de nos intérêts après nous avoir conseillé de nous mettre au boulot sur le deuxième roman, une copine qui croit en nous (enfin, surtout en moi !) prend le relais de notre respectable agent et s'occupe de réexpédier le manuscrit à tous les éditeurs. Les éditions Albin Michel (à qui nous l'aurons adressé au total 4 fois) finissent par se décider à le lire et un certain (ou une certaine) "P.G", lecteur du comité de lecture, se fend d'une note vengeresse significative de la haine de certains éditeurs à l'égard de notre création: "Ce roman très actuel, où tous les personnages sans exception sont des désaxés, veut jouer sur la fascination exercée par les "serial-killers" sur certains. (...) Ce livre apparaît comme un produit tout à fait "bas de gamme", dépourvu de toute originalité même dans l'horreur, et d'une vulgarité constante et affligeante." Sympa... On commence donc à se dire que Captain Zodiac est un roman qui a un problème avec les éditeurs - et seulement avec les éditeurs, puisque les lecteurs "non professionnels" en redemandent !
Puis, d'autres fiches de lecture plus encourageantes nous parviennent. Dont une des éditions Ramsay, qui nous annonce que le comité de lecture a émis un "avis favorable" à sa publication dans la collection "Nuits Blanches", et que la décision finale dépend maintenant de la directrice littéraire. Cette décision est longue à venir. Si longue qu'elle ne viendra d'ailleurs jamais: Éric A., sympathique éditeur chez Ramsay - qui a aujourd'hui quitté le métier, dégoûté du copinage systématique et des magouilles en vigueur dans le milieu - nous a longtemps soutenus avant de nous informer tristement que, par "réalisme économique", la maison avait en fin de compte préféré ne pas se risquer avec des auteurs inconnus. Il est vrai qu'il est moins "risqué" de sortir la dernière platitude littéraire de Danièle Mitterrand ou d'une autre personnalité du microcosme politico-médiatique que de tenter de dénicher des talents inconnus. Éditeur c'est un beau métier, à condition de ne pas publier des obscurs, des manants... ou des auteurs "vulgaires" ! Sûr qu'il est plus confortable de rester entre gens de bonne compagnie, et de publier des mondains et autres précieuses ridicules politiquement correctes, tendance "Télérama"...
Alors bon. Qu'il soit dit ici que j'emmerde les éditeurs (et les producteurs aussi, par la même occasion) français. Ceux à qui j'ai eu affaire n'ont pas de couilles et sont des incompétents. Je ne leur demande d'ailleurs plus rien, car je n'ai plus besoin d'eux. Miracle d'internet, alléluia, je suis devenu mon propre éditeur, et je m'auto-publie: Captain Zodiac est désormais disponible gratuitement sur le site de L'Organe. S'ils le veulent, des centaines de milliers de lecteurs de par le monde (soyons optimiste) peuvent s'en emparer et s'y plonger librement. Bien plus enthousiasmant que les 10.000 malheureux lecteurs que peut espérer un "succès de librairie" ! Après tout, une diffusion sur le web est peut-être la forme de publication qui lui convient le mieux, à cet OVNI littéraire: Captain Zodiac est un roman "nouvelle génération", excessif et boursouflé, à la construction en "patchwork", et dans lequel - surtout - le souci du bon goût cher aux conformistes n'a aucune place. Normal donc qu'il soit publié sur l'internet, outil de communication du troisième millénaire.
Bonne lecture, et amusez-vous bien aux aventures de ce garnement de David.