LE FESTIVAL DES LUNETTES NOIRES

Durant le festival, Cannes est une petite bulle dorée où le choc des mondes s'opère avec une flagrante indécence: le Palais des festivals est la ligne de démarcation entre l'univers des stars riches et insouciantes, et celui des pauvres ploucs moyens qui triment dur pour gagner trois sous. Cannes fait rêver ? Plus vraiment, non. Au fil des ans, les festivités cannoises sont surtout devenues un obscène étalage de richesses et de privilèges. Un seul mot d'ordre au paradis des stars: à fond la frime !

par René Gatif

 

Et c'est reparti pour trois semaines d'esbroufe, de tapage médiatique continu et d'exhibitionnisme staresque ! Dans le pays, des millions de pauvres crèvent la dalle, des tas de français ne savent pas comment payer leur loyer et leurs impôts, mais ces messieurs-dames du showbiz continuent de festoyer entre happy fews, se goinfrant sans complexe de toutes les meilleures et plus coûteuses choses de la vie, en complet décalage avec la réalité quotidienne des gens ordinaires. Bien sûr, les "stars" ont toujours été des privilégiées. Mais, à l'heure d'aujourd'hui, l'étalage cannois de l'insolente prospérité de la petite coterie cinématographique mondiale vire à la franche indécence.

6 MILLIONS DE FRANCS LA SOIRÉE D'OUVERTURE !

Dans le genre esbroufe et dollars à gogo, ce cinquantième festival de Cannes a démarré en beauté: pas de moins de 6 millions de francs engloutis dans la "soirée privée" qui a suivi la projection de la dernière niaiserie à grand spectacle de Luc Besson ! 6 millions de francs partis en déco, champagne et petits fours rien que pour permettre à quelques centaines de vieilles pies, l'espace de quelques heures, d'arborer leurs plus belles toilettes, de s'empiffrer et se biturer à volonté, de disserter entre gens de bonne compagnie sur l'avenir du cinéma mondial, et de se trémousser au son des rythmes "dance" dans un décor futuriste construit pour l'occasion ! Six millions de francs. Rien n'est trop beau, rien n'est trop coûteux pour ces messieurs-dames du gratin, tandis que, dehors, la plèbe est maintenue à distance respectueuse, retranchée loin derrière les barrières du service d'ordre. Les élus d'un côté, les ploucs de l'autre. C'est ainsi qu'à Cannes, la "fracture sociale" est soigneusement et cyniquement mise-en-scène.

Le festival de Cannes n'est plus depuis longtemps le festival du cinéma. Les films projetés n'ont plus d'importance. Cette réunion annuelle est désormais devenue le festival mondial des riches nantis du monde du spectacle, qui viennent s'y montrer à la populace ébahie et reconnaissante, y exhiber leurs lunettes noires (à croire que ces chères stars semblent avoir chroniquement mal aux yeux, tellement le port des lunettes noires est répandu dans ces milieux !), leurs bagnoles de luxe, leurs robes de grand couturier... et, naturellement, leurs egos surdimensionnés, qui s'étalent sans pudeur à longueur d'interviews complaisantes.

Bien sûr, comme chaque année, des tas de touristes et curieux vont affluer de partout et camper aux abords du Palais et des palaces pour tenter d'entr'apercevoir un bout d'épaule de Mickael Jackson, un mollet de Claudia Schiffer ou les Ray-Ban d'Adjani. Quelle satisfaction ! Joie d'avoir pu arracher un autographe à Claude Lelouch ou à Nathalie Baye, ou même - on grelotte d'émotion à l'idée ! - avoir pu accrocher le regard de Stallone ! Triste et habituelle saynète de la comédie humaine, qui veut que les pauvres et les anonymes aiment tant à se repaître du spectacle de la vie des riches, des célébrités et des sans-souci. Paraît que ça fait rêver...

LE FESTIVAL DU CONFORMISME

Cannes, c'est aussi le festival du conformisme sur pellicule et du cinématographiquement correct. Les cinéastes subversifs n'y sont jamais invités, seuls les "artistes officiels" y ont leur fauteuil réservé. C'est ainsi qu'année après année, on revoit gravir les escaliers rouges les mêmes sempiternelles vieilles pies. Cannes, c'est l'occasion en or de présenter une image consensuelle du cinéma, c'est-à-dire une image "propre" et rassurante où les paillettes, en dépit des discours langue de bois des organisateurs, priment toujours et forcément sur les idées et le contenu d'un film. Parce que Cannes, c'est aussi le "marché mondial" du film, le paradis du marketing cinématographique. C'est un festival où nos vedettes internationales viennent se montrer, s'amuser à grands frais et aussi se vendre. La projection d'un film est donc forcément précédée - ou suivie, comme ce fut le cas avec la soirée Besson - d'un bon gros coup de pub qui fleure bon son gros paquet de dollars. Un petit scandale bien étudié de temps en temps ne peut pas faire de mal, au contraire: que la Cicciolina débarque quasi à poil ou que Sabine Azéma nous montre ses seins (qu'elle a fort jolis, d'ailleurs), ça fera toujours causer dans les gazettes et les télés - tout bénéf pour la promo.

MÉGALOS ET PHARAONS DU CINÉMA

Ce n'est donc pas à Cannes que l'on assistera à la moindre remise en question du fonctionnement du petit monde du cinéma: pas question de s'interroger sur la mégalomanie pathologique des uns et des autres, sur les budgets pharaoniques de certains films ou sur les cachets proprement indécents servis aux idoles du dieu cinéma. Les interviewers et chroniqueurs télé ont d'ailleurs le bon goût de caresser tout ce beau monde dans le sens du poil et de ne jamais poser la moindre question déplacée. Ca se comprend, ils mangent à la même soupe, fréquentent les mêmes projections, les mêmes soirées, les mêmes discothèques...

Bref, c'est à Cannes plus qu'ailleurs, que l'on peut se rendre compte à quel point ce petit monde fonctionne en vase clos. Dehors, au delà des barrières et des gardes du corps, dans la vieille ville comme ailleurs en France, le nombre des clodos et des sans-abris a considérablement augmenté, mais nos blousons dorés ne sont pas concernés: la misère c'est une fatalité, ma brav' dame...

REDISTRIBUER L'ARGENT, DANS LE CINÉMA COMME AILLEURS

Ca serait peut-être moins une fatalité si, dans le cinéma comme dans les autres professions, l'argent était mieux réparti. Les producteurs qui continuent d'offrir des cachets hallucinants à tous ces gens sont des irresponsables et des incompétents. Assez de cynisme: les professionnels du cinéma, acteurs et actrices en tête, sont avant tout des artistes, des "saltimbanques" - un vocable dont ils aiment d'ailleurs se gargariser - pas des milliardaires ni des dieux de l'Olympe à qui tout est dû. Quel que soit leur talent, ils ne méritent pas les fortunes scandaleuses qu'on leur sert avec dévotion comme s'il n'y avait rien de plus naturel. D'autant qu'il y a parfois un décalage sordide entre les rôles tenus par ces comédiens et la réalité de leur condition de vie luxueuse: quand Depardieu joue un mineur dans "Germinal", quand Aznavour joue un clodo dans "Baldipata" (série télé), ou quand Bruce Willis joue un chauffeur de taxi (spatial) dans "Le cinquième élément", non seulement on a du mal à y croire, mais on se dit que les vrais mineurs, clodos, chauffeurs de taxi et autres damnés de la terre aimeraient bien inverser les rôles à l'occasion et jouer eux aussi, juste une fois, pour voir, les acteurs de cinoche !

Évidemment, le talent mérite d'être récompensé. Mais il y a des limites aux bornes. Tous ces beaux messieurs en smoking et ces belles dames en robes hors de prix qui pètent dans la soie n'ont pas besoin de tant de pognon. Que les producteurs contemporains se décident enfin à faire leur boulot correctement: gérer l'argent et faire de bons films plutôt que le gaspiller sans compter en cachets faramineux et dépenses somptuaires.

Non, décidément, Cannes, ses festivités et sa bulle dorée ne nous font plus rêver. Du tout. Et on aimerait bien être fascinés par autre chose que par l'obscénité sans borne que distille chaque année davantage de tels étalages de richesses et de privilèges.


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