VILVOORDE:
LA FELURE INEXORABLE
Dégraissons... Eliminons... Rentabilisons. Voilà le nouveau refrain des ténors de l'industrie. À le scander sans mots varier, ces messieurs croient sans nul doute aux vertus pédagogiques de la répétition. Comme si, à force de l'entendre on allait y adhérer massivement, pénétrés que nous serions de sa vérité. Désormais il s'agit là d'un leitmotiv contemporain qui se décline au gré des plans sociaux et autres pis-aller.

Par Marine Pailler

Face à la triste mine des salariés, les pantomimes directoriales s'orchestrent invariablement autour de la même mise en scène :

Acte I : "Licenciez"

Acte II : "Fermez"

Acte III : "Restructurez" avec pour épilogue la victoire du "grand capital" .

En somme une happy end à la Ricardo, à faire se pâmer le plus exigeant des apôtres du libéralisme. Oui, mais le peuple dans tout cela ? N'en aura t-il jamais fini de jouer les boucs émissaires ? N'en a t-il pas assez de "jouer les utilités", les faire-valoir d'un capitalisme pas du tout bon marché ?

Comment réagir face à l'expertise de Danielle Kaisergruber du 28 juin dernier ? Que dire sinon qu'il n'y a pas pire sourd que celui qui ne veut entendre.

Si la compétence technique de Madame la Consultante ne saurait être mise en doute, on aboutit encore une fois à une analyse clinique, dictée par une implacable logique industrielle.

Vilvoorde, à l'aune de l'économie libérale et de la sacro-sainte rentabilité, doit cesser d'exister. Les trois mille cents salariés de l'usine et parmi eux les six cents employés pour qui, selon les syndicats du groupe, la reconversion sera particulièrement difficile, parlent un tout autre langage. Nul doute que le diagnostic du conseil d'administration de Renault pointant un problème 'de nature structurelle' radicalisera les positions de chacun.

A l'échelon humain ce verdict est inacceptable. Le plan social, conjuguant indemnisation, réindustrialisation du site et reconversion, ne transformera pas pour 'exemplaire ' qu'il soit une situation perdue en lendemain prometteur. Un homme n'est pas un objet qu'on place et déplace au gré des intentions d'un exécutif sans état d'âme.

Pour un ouvrier flamand, une proposition de reclassement dans une usine française s'appréhende-t-elle comme une aubaine ?

D'ailleurs, la récente acceptation du plan social par les salariés belges signifie-t-elle pour autant l'adhésion inconditionnelle et l'approbation unanime à ces mesures d'accompagnement ?

Mis devant le fait accompli , car il s'agissait d'un véritable non choix, ils ne pouvaient différer plus longtemps l'inéluctable destin de leur entreprise.

Comment pouvaient-ils rejeter l'alternative proposée, alors même que leur refus aurait sans doute entraîné la mise en faillite du site, des licenciements immédiats et l'octroi d'indemnités minimales ? La menace a bien été perçue et le message entendu par ces 92% de voix qui se sont souvenues de l'adage : ne pas lâcher la proie pour l'ombre.

Encore une fois le coefficient humain et les répercussions psychologiques ne sont pas ou si peu envisagés. Dans les situations de crise, le confort personnel compte bien peu face au pragmatisme du marché : trop heureux celui qui conserve un emploi ! Aujourd'hui mobilité, flexibilité et disponibilité forment une trilogie récurrente. On n'a plus le droit d'y déroger sous peine d'être taxé d'utopiste velléitaire. Faisons taire nos désirs et autres idéaux, arrêtons de vivre pour survivre. Supprimons nos différences au profit d'une uniformisation générale. Et naturellement la pensée unique, cousine germaine du consensus perpétuel, continuera de régner en maître incontesté. Si la colère gronde, les vicissitudes de la vie, bientôt, la feront taire. Le primat de l'actualité enverra Vilvoorde et sa courte notoriété rejoindre le cortège des ombres.

Or, nous ne devrions pas l'oublier, la signification de cette lutte est emblématique. Elle augure bien mal de la mise en place d'une Europe sociale.

Deux logiques s'affrontent, deux points de vue s'opposent : d'un coté, la politique dans sa dimension sociale et de l'autre, le déterminisme de l'économie de marché où l'individu cède le pas au groupe constitué, dont l'identité et la survie sont intrinsèquement liées à sa capacité d'être un segment productif. Cette qualité perdue, c'est son existence même qui est visée. A ce titre, l'usine belge est un cas idéaltypique. Renault doit se restructurer. Mais ne pourrait on pas anticiper les adaptations nécessaires en appliquant une véritable stratégie prévisionnelle qui éviterait un coût humain exorbitant ?

Un changement de mentalité, axé sur le qualitatif, permettrait de réconcilier rapports humains et rapports économiques. La logique comptable ne pourrait être qu'en apparence antinomique avec le désir social, si elle décidait de prévoir dans la durée ses bouleversements, c'est à dire, si elle s'organisait au long terme plutôt que d'agir par brusques volte-face dont le bilan social ne peut être passé sous silence.

Au lieu d'immoler systématiquement sur l'autel des bénéfices ne pourrait-on penser l'adaptation des structures avant même que celles-ci ne soient menacées ? Ne serait ce pas là le maître mot afin que d'autres Vilvoorde ne puissent exister ?

Voilà un message que devraient méditer les grands capitaines d'industrie et tout particulièrement l'alter ego concurrent de Monsieur Schweitzer, Monsieur Calvet. Depuis une dizaine d'années ce champion toutes catégories du dégraissage et du plan social, recourt imperturbablement à la même méthode : le licenciement comme seule variable d'ajustement. Mais ce chantre du libéralisme, adorateur de la liberté d'entreprendre, n'oublie pas de solliciter les pouvoirs publics pour financer le coût de ses décisions (préretraites Fond National de l'Emploi). Le président de PSA Peugeot-Citroën n'y voit là aucune contradiction. Mieux, il ne se sent aucune obligation auprès des régions où il est en position de monoindustrie. Si le bassin d'emplois disparaît, aucune mesure de soutien en matière de développement local n'est envisagée.

L'alternative à ce type de raisonnement participe d'abord d'une volonté massive et partagée. Elle seule changera les comportements. Ainsi, même si l'État français avec ses 46% d'actions avait empêché la fermeture, les salariés belges auraient été pour un temps sauvés, mais d'autres Vilvoorde poindraient déjà à l'horizon.

L'ingérence publique aurait été immédiatement dénoncée. Elle ne saurait régler à elle seule la question des modalités de l'organisation industrielle à l'aube du XXIème siècle.

Désormais l'intolérable est devenu politiquement correct et jusqu'où accepterons nous la transgression de nos codes moraux les plus élémentaires ?


SOMMAIRE L'ORGANE