Je bande. Ces jambes, putain. Et ça trottine doucement, clic-clac-clic-clac, mignons les petits escarpins sur le pavé mouillé, ha ha ça durcit, à mort que ça durcit, je te dis que ça, oh, adorables, noirs, brillants, des talons, je sais pas, huit, peut-être douze centimètres ? Non, ça serait trop, ça serait des talons aiguilles, hmm, disons six, allez. Non mais mate-moi ça. Qu'est-ce qu'elle lui trouve ? Amoureuse, cette salope, sûr, pas possible autrement. Elles tombent vraiment dans tous les panneaux, ces putes. Regarde ce craignos comme il est vilain. Mate-moi ça. Ils s'embrassent, sur la bouche, smack, en pleine lumière sous le réverbère, pas gênés. Je m'assois sur le banc, dans le noir, tranquille. L'air de rien, je reprends mon souffle. Je suis loin, et de toutes façons, les amoureux voient jamais rien autour d'eux, il paraît. Haha. Elle est belle ta meuf ducon, ah ça oui d'accord, t'as pas pris la plus moche mon salaud, elle est bien foutue ta gorgone. En bas, la bosse grandit dans mon pantalon. Non mais tu vas la lâcher, putain, tu vas lui retirer ta langue du fond de la gorge, espèce de konnard. Ha ça y est, casse-toi, mais casse-toi. C'est ça, lève ta petite main de blaireau, appelle un taxi, ouais, bonne idée mon pote. Eh non, tu la baiseras pas ce soir, pas ce soir, c'est con pour toi. Tu l'as peut-être déjà baisée avant, je sais pas, mais pas ce soir en tout cas. Putain c'est dur, whaou l'autre il est dur comme tout. Monte dans ton tax et dégage-moi d'ici. Ce soir, c'est Doc qui va se la farcir. Oh oui oui oui, putain oui, je vais te la lui foutre tu vas voir elle va être à moi je me lève je la suis là-bas dedans rien qu'à moi putain ha la Force trop belle ce soir tant pis pour elle.
Quotidien LE POINT DU JOUR du 04/02/88
COUTEAU. Une étudiante a été poignardée dans l'escalier de son immeuble du XXème arrondissement, après avoir passé la soirée chez des amis. Son fiancé l'avait raccompagnée jusque devant son domicile, rue de Bagnolet, avant de la quitter en taxi. C'était le 02 Février, un peu avant minuit. Le vol ne semble pas être le seul mobile du crime, et on ne s'explique pas l'acharnement de l'assassin, qui a lacéré de coups de couteau le corps de sa victime. Valérie Z. menait une existence apparemment des plus tranquilles et devait se marier au printemps prochain. Faute d'indices, la police ne semble pas être en mesure de boucler rapidement l'enquête.
C'est bon hein putain salope je t'en foutrais encore et encore ouais ça rentre ça sort ça rentre ça sort ha ha profond ça glisse bien hop ça gikle partout hop juste au dessus de sa petite touffe ça t'apprendra à être une fausse blonde tu m'as trompé salope eh ben voilà pour toi tous ces poils noirs noirs et tes cheveux blonds salope et cette fente de femelle tu l'as cherché maintenant voilà ce qui t'arrive les nichons gonflés dans le soutif j'arrache vite vite cette chatte dégueulasse ça en fout partout elle se relâche encore incroyable ouiiii hooo vas-y ça y est trop bon trop bon putain la Force je l'ai Dark mieux que toi Luke c'est la vraie de vraie vite vite vite fini fini oh non j'ai encore taché mon pantalon.
LE PARISIEN LIBÉRÉ, du 05/02/88
APPEL A TÉMOIN
Le corps d'une
jeune femme de vingt-cinq ans a été découvert
hier soir dans le parking de l'Euromarché de la porte
de Vincennes. La police recherche les témoignages de toute
personne qui se serait trouvée dans la soirée du
03/02/88 aux environs de 21 heures sur les lieux de l'agression,
ou à leur proximité immédiate. Une ligne
spéciale (numéro Vert, appel Gratuit) est à
leur disposition: 05 28 12 12.
Haaaaaaaaaaaaaaa. Elle avait une perruque, cette salope, j'aurais pas cru. Une arabe, tiens, j'avais pas vu non plus. La peau blanche et tout, c'est pour ça que j'ai rien vu. Y en a partout, du sang, et puis un peu de merde et de pisse, c'est normal j'ai lu ça, normal, mais quand même c'est pas élégant ni très féminin de chier et pisser dans sa culotte et d'en foutre tout partout comme une grosse cochonne. Allez, avec son slip, je me débarbouille les mains. La perruque, tiens, j'embarque. Allez, son soutif aussi, j'arrache, dans le sac à dos je me le fourre et hop voilà les deux pommes qui glissent tranquille sur les cotés. Marrant, ses tétés, pouet-pouet. Putain, je m'en suis foutu plein le slip, heureusement que j'ai mis du sopalin. Elle a aimé, et même si non qu'est-ce que ça peut me foutre, c'est une pétasse. Pétasse, ha ha, oui, une vraie pétasse celle-là. Hi hi ha ha. J'en peux plus, je suis crevé. Ca pue là-dedans j'avais pas remarqué en entrant, ça doit être le désinfectant qu'ils foutent, ça te prend les narines jusqu'aux poumons. Faudra faire gaffe en sortant. Quelle heure il est ? Bon, Ça va.
DÉTECTIVE du 12/02/88
LES PETITS COINS DE L'HORREUR!
MÊME UNE BÊTE SERAIT MOINS CRUELLE
(...) La police sera là quelques minutes plus tard.
La victime est connue de leurs services. Les indices laissés
par le tueur dans la sanisette sont maigres, et les quelques
témoignages n'apportent pas grand-chose. Des hypothèses,
on peut en échafauder des dizaines. On a bien un vague
profil des agresseurs de prostituées, mais qu'en déduire
qui ne soit pas une évidence ? Que c'est un homme, qu'il
doit être jeune et probablement détraqué
? Que c'est un impuissant, un mystique ? Qu'il agit par vengeance,
ou parce que sa mère l'a maltraité ? Qu'il a une
mission ? A moins qu'il ne s'agisse d'un règlement de
compte entre souteneurs ? Tout est possible. Rien n'est certain.
(...)
Tiens, prends ça dans ta gueule ! Touché par le laser, le vaisseau spatial s'enflamme et part se disloquer aux quatre coins de l'écran. Oh les jolies couleurs... Dans le vacarme des bruits électroniques d'une salle de jeu de la rue Saint-Denis, David est en train de faire un carton, asticotant son joystick. Virtuose, réflexes à toute épreuve, le jeune homme blond au visage poupin abat sans faillir les armadas déchaînées de ses ennemis. Extended Play ! Shoot them up ! Voila Han Solo qui déboule - m'en fous, la Force est avec moi, Energy Level au maximum, hahaha. A ses cotés, l'ami Anatole, la trentaine, observe le carnage avec admiration, parmi un petit groupe de spécialistes impressionnés. Très dur d'arriver à un tel niveau. Boum, niqué le Falcon de l'Empereur. Une fois de plus, David affiche ses initiales devant le hi-score. Game over. Il n'a plus de monnaie. Les deux copains quittent les lieux.
Sacs au dos, David et Anatole avancent dans le dédale des catacombes de Paris, à la lueur de lampes-torches. En tête, Anatole progresse en claudiquant. Une patte folle, reste de polio qui lui vaut une pension d'invalidité. Ça lui permet de vivoter. Pour se donner un genre, il affecte parfois des manières d'aristo, mais ses vêtements d'une élégance désuète, souvent élimés, trahissent sa condition de fauché. Il prétend appartenir à une vieille famille de la noblesse française, aujourd'hui ruinée - pourquoi pas. David et Anatole aiment jouer à se faire peur. D'ailleurs ils se sont connus dans ces souterrains. David y venait pour la première fois - un reportage télévisé lui avait donné envie de se lancer dans le trip. Égaré, il était tombé sur un habitué des lieux qui l'avait reconduit vers une sortie - Anatole. Ce soir, ils ont l'intention de passer la nuit dans une salle récemment découverte par l'apprenti aristo. Ils avancent en riant, attentifs aux échos impressionnants. Enfilades de couloirs, boyaux, ils s'enfoncent de plus en plus loin sous terre. Après un dernier coude grossièrement creusé dans la roche, ils débouchent dans la vaste pièce. Chouette coin. Ils se débarrassent de leurs sacs et commencent à déballer le pique-nique. Anatole a apporté son camping-gaz et les couverts, David une boite de cassoulet familial Codec Carte Brasserie, et un Carré de Vigne de derrière les fagots. On installe une couverture sur le sol et on allume une lampe à pétrole, la lumière orangée fait vaciller les murs. Atmosphère intime et zarbi, dans les entrailles du quatorzième arrondissement. Tout ce qu'ils espèrent, c'est que personne ne viendra les gonfler. Pas mal d'emmerdeurs et de marginaux traînent dans les catacombes, surtout la nuit, mais d'après Anatole cette salle est connue des seuls initiés. La preuve, ils ont galéré pour la trouver... Il a perdu une occasion de se taire, Anatole: des bruits lointains commencent à se faire entendre. Des pas, des rires, suivis de hurlements inquiétants. Sieg Heil ! Oï oï ! PSG ! Jüden Raus ! Des voix mâles aux accents imbibés de bière. Des skins. Ca s'approche. Anatole regarde David, inquiet. Si ces malades débarquent, ils vont chercher la merde, c'est sûr. Avec sa jambe, il est bien incapable de se battre, et cette salle n'a qu'une issue. David est sur ses gardes lui aussi. Ouais, ça ressemble à des conneries de skins. David ne peut pas encadrer ces petites salopes nazies. Z'ont pas intérêt à venir foutre leur zone dans le secteur. Chut. Paniqué, Anatole souffle la mèche de la lampe. Putain, Dave, les skins ça manie la batte et le nerf de boeuf, on est mal barrés, on va y avoir droit. Ils sont tout près, maintenant. Les deux copains demeurent immobiles dans le noir, l'oreille tendue. Une lueur balaye l'entrée de la caverne. Trois silhouettes qui surgissent, packs de Kro sous le bras. A sec de tifs, front bas, sourcils menaçants. Bombers noirs et Doc Marteens montantes à bouts ferrés, comme de juste. Petit moment de flottement quand ils découvrent les deux campeurs. Ils sont sur leur territoire, ça les contrarie d'y trouver des touristes. Anatole tente de la jouer cool. Salut. On casse la croûte, tranquilles. Vous voulez un bout de saus ? Ils ricanent - fous-toi le dans l'cul, pédé, ton bâton de berger. Ouaf, Ouaf, oï. Pouces crochés dans le ceinturon, jouant avec leurs matraques, les trois skins leur tournent autour façon western. David est resté assis. Il ne bronche pas, et ça les intrigue. Alors, le jeune, tu te chies pas dessus, comme ton copain ? David secoue la tête. J'ai jamais peur. On commence à ajuster les poings américains. Jamais peur, ben dis-donc ! Pourtant, il pourrait vous arriver des bricoles ici. Ni vu ni connu, en plus... David hausse les épaules, assis en tailleur, la main posée sur sa cheville droite. Anatole est beaucoup moins calme, complètement flippé même, saisi de tics nerveux. Écoutez, les gars, on décampe, OK ? On va pas s'engueuler, on est tous frères... Le plus petit de la bande vient le saisir au col. Eh, pédé, dis-le nous que tu te chies dessus. Dis-le. Un autre s'accroupit auprès de David, l'inspectant de haut en bas. Une Rolex ! J'aurai pas perdu ma soirée. Oï, dans la poche. Le troisième caresse la joue de David du revers de la main. Eh, les mecs, celui-là faut pas y faire de mal, c'est un aryen, il a la peau délicate. David se détourne sèchement. Lâche-moi. Tu sais pas à qui t'as affaire. Kassez-vous. Les trois skins sont sidérés. Pardon ? Le type lui repose la main sur la joue. Gentil, du calme, tu es un bon aryen, ouaf, tu risques rien avec nous, parole d'Helmut. Tu es de la race supérieure. Par contre, ton copain, il serait un peu gitan que... Vlan, Anatole se prend un genou dans le ventre. Jeté à terre par le petit, qui enchaîne à coups de rangers dans les côtes. Dave ! Dave ! Fais quelque chose ! Ils vont me tuer ! Les crânes rasés s'acharnent. Baston terrible, à sens unique, Anatole plié en deux à terre... Soudain apparaît dans la main de David un énorme poignard, qu'il vient d'extraire d'un holster de cheville dissimulé par le bas de son pantalon. Genre couteau de chasse, vingt centimètres de lame affûtée et des dents sur la moitié de sa longueur. David brandit l'arme sous le nez d'Helmut, qui recule prudemment, décontenancé. Silence. David fait l'étonné. On ne joue plus ? Les skins en oublient Anatole, qui en profite pour ramper à l'abri. Les poings américains et matraques ne font pas le poids face à l'arme impressionnante du jeune aryen. David avance en repoussant de la pointe de son couteau le skin qui se liquéfie. Fais pas le con, Dave, on rigolait. Ah ouais, Adolf ? Au tour de David de ricaner. Un méchant petit rire, à faire frissonner. Il est très calme, David, avec son gros jouet en main. Ça lui confère la Force. Ah, ils font moins les fiers, maintenant. Ca l'amuse de voir la surprise se muer en peur sur ces faces de rats d'égout. Puissant sentiment de supériorité. Alors, on fait plus oï ? PSG vaincra plus ? Anatole s'est redressé péniblement, haletant. Putain, Dave, tu fais fort. David sourit. Quand on le cherche, on le trouve. Hop, il enfonce le poignard dans le ventre d'Helmut. Bien profond, jusqu'à la garde, aller-retour de la lame, et allez donc. Treillis perforé, sang qui gicle. Charlot. C'est moi qui te chie dessus. Et je baise ta mère, qui n'est qu'une pute. Le type s'effondre en geignant, halluciné et incrédule, les mains crispées sur sa plaie ouverte dans l'abdomen. Ses compères n'en peuvent plus de frayeur. David se tourne vers eux pour les menacer de son couteau saignant. Mais plus personne n'en redemande, oh non. Sur un signe de son ami, Anatole s'élance vers la sortie en boitillant furieusement. David lui emboîte le pas, après avoir ramassé son sac à dos et jeté un regard indifférent sur les deux skinheads venus secourir leur collègue qui se vide de son sang en appelant sa maman.
Anatole est étendu sur le lit dans la chambre de son ami, qui l'examine avec application. Pas de lésion, des contusions, nuance. No problème. Quand même, on a eu chaud. Si David n'était pas intervenu, ces empaffés les auraient tués, sûr. Encore traumatisé, Anatole s'inquiète: et si le skin cassait sa pipe ? C'est que David y est allé fort, il lui a carrément ouvert le ventre. Il est même sûrement mort, vu tout le sang qui giclait. Ses copains vont parler, et les keufs vont finir par nous trouver. On va être accusés de meurtre, ça craint le pire. David hausse les épaules: il a frappé pour blesser, pas fou. Le type aura les intestins perforés et peut-être la rate ou le pancréas niqués, mais il ne mourra pas. David n'est pas étudiant en bio pour rien, il s'y connaît question anatomie. Il a visé juste où il fallait. De toutes façons, ces larves ne sont pas du genre à aller voir la police. Ils ont eu ce qu'ils méritaient. Anatole regarde son ami avec reconnaissance. C'est dingue ce qu'il en a, ce gamin. Un peu inconscient, mais bon. En attendant, ce couteau, c'est un sacré engin. Très dangereux de se balader avec, tu réalises pas. Imagine, si les flics te contrôlaient dans la rue ou dans le tromé ? Bah, ça n'irait pas bien loin. David n'est pas un délinquant. Son père est connu. Et puis la vie est dangereuse il faut savoir se protéger. Et se faire respecter, surtout.
Tandis que les collègues du commissariat d'arrondissement quadrillent l'immeuble et interrogent les locataires, l'inspecteur divisionnaire Jean-Paul Navarin, Brigade Criminelle à la Police Judiciaire, grimpe les sept étages sans ascenseur jusqu'au studio de Laure D., où le jeune juge Rouffier dirige les opérations d'une voix blanche. Navarin lui serre la main sur le palier. Le magistrat est livide, dépassé comme tout le monde par la barbarie du criminel. Quelle enflure - et quel foutoir, là-bas dedans. Une boucherie. La victime a ouvert elle-même la porte à son agresseur. Probable qu'elle le connaissait, ou qu'elle n'avait aucune raison de s'en méfier. Navarin tapote l'épaule de Rouffier. Le blindage est une longue et douloureuse épreuve, monsieur le juge. Dans la chambre, les 3 TSC (Techniciens de la Scène du Crime) en tenue aseptisée, blouse blanche et masque sur le visage, procèdent aux divers relèvements autour du corps: empreintes, traces de sang, cheveux, fibres, tâches suspectes, cendres, etc. Quittant la scène du crime, Elmer Cohen, le légiste de la PJ, vient saluer Navarin d'une main moite. Nerveux, agité de tremblements chroniques, il avale son quatrième demi-Lexomil de la journée en bafouillant ses constatations. Découverte du corps à 19 heures 05. Avec celle-là, ça nous fait quatre cadavres en trois semaines. Encore une jolie blonde. Multiples perforations au couteau et lacérations sur tout le corps. Sauvagerie incroyable. Odieux. Vu le MO (Mode Opératoire), c'est un coup de Rambo. Navarin jette un oeil faussement détaché dans la pièce, où les spécialistes achèvent d'étiqueter leurs sachets plastiques. Le corps de la fille est encore dans la position où il a été découvert: sur le ventre, bras et jambes écartés, nue sous sa robe de chambre retroussée sur les reins. Navarin et le légiste tombent d'accord: nous voilà avec un tueur en série sur les bras. Un détraqué solitaire qui choisit ses victimes au hasard, quitte à prendre des risques insensés. Et bien sûr pas de témoins, pas de signalement... Arrivée essoufflée du commissaire Muller, chef de la Brigade Criminelle à la PJ, quai des orfèvres. La quarantaine soignée, cheveux bruns gominés, costard de flanelle grise sur gilet assorti, cravate en soie de couleur vive, chaussures vernies étincelantes, il est venu en personne, vu que Rambo commence à être un criminel envahissant. Tandis que les techniciens quittent les lieux en emportant leurs échantillons, Navarin, Elmer, Muller et Rouffier pénètrent dans la chambre. Pénible spectacle en pleine poire. Odeur pestilentielle. Urine et merde, comme souvent quand la victime se voit mourir et panique. Rouffier grimace, blanc. Elmer a un haut le coeur. Navarin lui administre une bonne claque dans le dos. Eh, l'ami, essaye le Tranxène. Le légiste avale une grande goulée d'air, s'accroupit auprès du corps et reprend une attitude professionnelle. Bon dieu, ça c'est du cadavre. Il le manipule avec précaution, commentant: elle a été frappée 4 fois dans le dos pour commencer. Puis elle a subi une longue série de coups sur le torse, le cou et l'abdomen (17 perforations au total), suivie de lacérations sur tout le corps face et dos (une vingtaine), bien caractéristiques de la méthode Rambo. La mort a été rapide, sans doute au troisième ou quatrième coup de poignard, mais le tueur s'est acharné. Comme les précédentes, la malheureuse n'a apparemment pas été violée. Le reste à voir avec l'IML 1 . Muller secoue la tête. Bien embarrassé, le commissaire. Meurtres en série, allons bon. Le genre de fait-divers dont les médias font leurs choux gras. Avec ce quatrième cadavre, l'affaire risque de prendre une ampleur nuisible à la sérénité de l'enquête. Rouffier n'en peut plus et va prendre l'air sur le palier. Muller le rejoint. Palabres juridico-policiers. Il faut mettre le paquet, quitte à retourner toute la ville. Cette fois, on va employer l'artillerie lourde. Le parquet vient de demander la constitution d'une équipe de volontaires afin de mettre sur pied une chasse à l'homme de grande envergure. Au boulot.
CONFIDENTIEL - INTERNE AU SERVICE
NOM: NAVARIN
PRÉNOM: JEAN-PAUL
DDN: 12/07/44
TAILLE: 1,86M
POIDS: 95 KG
CHX: CHÂTAIN FONCÉS
YX: MARRONS.
MAT: 69386
NIV ET: BACCALAURÉAT
ENTRÉE: 02/06/79
SIT FAM: VEUF. CÉLIBATAIRE. SANS ENFANT.
GRADE ET AFFECTATION ACTUELS: INSPECTEUR PRINCIPAL A LA
PJ, BRIGADE CRIMINELLE.
SPORTS PRATIQUÉS (NIVEAU): KARATÉ (MOYEN);
NATATION (MOYEN); COURSE A PIED (MOYEN)
APTITUDE AU TIR: MOYENNE
REM: MEMBRE DU PARTI COMMUNISTE DE 1973 A 1980. AUCUNE
ACTIVITÉ POLITIQUE CONNUE DEPUIS.
SYNT: ÉLÉMENT A LA PERSONNALITÉ MARQUÉE.
CARACTÈRE INDÉPENDANT. LÉGÈRE TENDANCE
A L'IRRESPECT VIS-À-VIS DE LA HIÉRARCHIE - DÉFAUT
COMPENSÉ PAR UNE EFFICACITÉ INDISCUTABLE DANS L'EXERCICE
DE SES FONCTIONS. CONSCIENCIEUX, ACCROCHEUR, TOTALEMENT INVESTI
DANS SON TRAVAIL. PAS DE VIE PRIVÉE.
Au commissariat du 18ème, quelques flics sont réunis dans le bureau du patron. Information: la Criminelle recrute des volontaires pour enquêter sur la série de meurtres attribués à Rambo. Les inspecteurs qui le souhaitent seront détachés à la PJ, sous les ordres du commissaire Muller et de l'inspecteur Navarin - oui, celui qui a flingué le tueur de bébés, en 86. Le juge Rouffier coordonne l'instruction. Ca va être chaud. Mais attention, ce n'est pas du travail de cow-boy: rien à voir avec la petite délinquance habituelle, voleurs à la roulotte, tireurs de sacs à mains et autres dealers de shit. L'enquête s'annonce fastidieuse, recoupements-interrogatoires-vérifications... Ça peut même être très chiant. Ceux qui sont partants seront sur le coup 24 heures sur 24, la vie privée passera au second plan. Navarin est un dur, il est exigeant. De plus, jette le commissaire en direction de la seule femme de l'assistance, il n'aime pas trop avoir des filles dans les jambes. A vous de voir, Diane... Le commissaire fait circuler des photos des victimes, qui arrivent dans les mains de la jeune femme. Regards en coin des collègues masculins - grimace mal contenue. C'est moche, mais elle a décidé de se porter volontaire. Cette affaire l'intéresse, c'est un gros coup, ça la changera. Elle est entrée dans la police pour se coltiner avec l'horreur du monde, et se sent capable d'assumer.
CONFIDENTIEL - INTERNE AU SERVICE
NOM: ARTEMIS
PRÉNOM: DIANE
DDN: 03/08/62
TAILLE: 1, 68M
POIDS: 52KG
CHX: CHÂTAIN CLAIRS
YX: VERTS
MAT: FG 5678
NIV. ET: BACCALAURÉAT/MAÎTRISE DE PSYCHOLOGIE/
LICENCE DE DROIT
ENTRÉE: 02/08/86
SIT FAM: CÉLIBATAIRE. SANS ENFANT.
GRADE ET AFFECTATION ACTUELS: INSPECTEUR AU COMMISSARIAT
DE POLICE DU 18EME ARRDT.
SPORTS PRATIQUES (NIVEAU): BOXE FRANÇAISE (BON);
TIR (MOYEN); COURSE A PIED (BON).
APTITUDE AU TIR: BONNE
ENQUÊTE DE PERSONNALITÉ/ANTÉCÉDENTS:
AUCUNE ACTIVITÉ POLITIQUE CONNUE. EN PSYCHOTHÉRAPIE
ANALYTIQUE DEPUIS 05/86, PAR INTÉRÊT PERSONNEL PLUTÔT
QU'EN RAISON DE PROBLÈMES PSYCHOLOGIQUES APPARENTS. PÈRE
ARTÉMIS JEAN, ARTISTE-PEINTRE, SYMPATHISANT NOTOIRE DU
MOUVEMENT ANARCHISTE LIBERTAIRE. 4 INTERPELLATIONS POUR USAGE
ET ÉLEVAGE DE CANNABIS. SA FILLE NE SEMBLE PAS PERMÉABLE
A SES INFLUENCES.
SYNT: ÉLÉMENT DYNAMIQUE AU TEMPÉRAMENT
VOLONTAIRE. INTÉGRATION SANS PROBLÈME A L'ENVIRONNEMENT
MASCULIN. SOUCIEUSE DE BIEN FAIRE. RESPECTUEUSE DE LA HIÉRARCHIE.
ELLE S'IMPLIQUE A FOND DANS SON TRAVAIL. COMPTE PASSER L'EXAMEN
D'OPJ. ÉLÉMENT PROMETTEUR. PAS DE VIE PRIVÉE
CONNUE.
Se concentrer. Oublier le boulot, Rambo, Navarin, on verra tout ça demain. Diane est étendue nue sur la moquette de sa chambre. Lumière tamisée, encens qui embaume, Vangelis Papathanassiou en sourdine, planant juste comme il faut. Savasan, la position du mort, décontraction totale, cool la fille. Ça y est, je peux sortir de mon corps, je m'élève, je monte jusqu'au plafond, je roule sur moi-même comme dans une vague tiède qui m'enveloppe et me rassure. Je suis bien. Je me regarde de là-haut, je suis belle, sereine, reposée. Je me promène, je fais le tour de la pièce par le haut, je longe les moulures du plafond, je regarde leurs arabesques en flottant mollement dans les airs, en apesanteur dans le monde ouaté et parfait de l'Astral.
Briefing au quai des orfèvres. Navarin reçoit en salle de réunion une trentaine d'enquêteurs, dont une vingtaine provenant - comme Diane - de commissariats de quartiers parisiens. On prend des notes. Au tableau, Navarin fait la synthèse des informations détenues à ce jour: Laure D., 24 ans, est la quatrième victime de Rambo. Arme des crimes: un couteau de survie. Un schlass comme on en trouve partout dans les surplus et les armureries. On a déjà tenté de vérifier auprès des boutiques spécialisées. Piste sans issue: il s'en vend des milliers chaque année. Quatre meurtres en trois semaines, Rambo est un véritable stakhanoviste de l'assassinat.
l/ VALÉRIE Z., 28 ans, célibataire, étudiante en lettres. Retrouvée poignardée et lacérée le 02/02/88 à 23h45 dans sa cage d'escalier, rue de Bagnolet. Le tueur a dû la suivre jusqu'à son immeuble, où il s'est engouffré à sa suite. Affaire réglée en une poignée de secondes. Douze coups de couteau dans l'abdomen. Sac à main vidé. Quatre cheveux blonds mi-longs et quelques empreintes digitales retrouvées. Pas de témoin.
2/ MARIE-JO C., 25 ans, mariée, deux enfants, secrétaire. Découverte poignardée et lacérée le 04/02 dans sa voiture, porte de Vincennes, dans un parking Euromarché. Heure de la mort: 21 heures 10. On suppose que le tueur l'attendait caché à l'intérieur du véhicule. Cheveux bruns longs retrouvés, ainsi que quelques fibres synthétiques. La victime a été dépouillée de sa jupe et de son slip. Deux témoins et un gardien ont aperçu un jeune homme brun en jogging, taille moyenne et pourvu d'un sac à dos, sortir à pied par l'entrée du parking souterrain.
3/ ZOUBIDA K., 21 ans, prostituée. Découverte poignardée et lacérée le 07/02 dans une sanisette Cours de Vincennes. Sa perruque, blonde, a disparu. Dépouillée de la quasi totalité de ses vêtements, et de son sac à main. Le tueur a pu se faire passer pour un client. Un junkie à la recherche de sa dose ce soir-là - ramassé par une patrouille - a signalé la présence d'un joggeur non loin des lieux à l'heure approximative de la mort: minuit 20.
4/ LAURE D., 22 ans, célibataire, étudiante en fac de sciences à Tolbiac. Poignardée à 17 reprises le 21/02 à son domicile aux alentours de 18 heures 30. Possible qu'elle ait connu le tueur pour lui avoir ouvert. Possible aussi que non, la victime étant une fille réputée naïve et peu méfiante. Elle attendait son amant, un prof avec qui elle entretenait une liaison depuis le début de l'année universitaire. Ses bijoux lui ont été ôtés. Une vieille de l'immeuble se souvient avoir croisé dans les escaliers un noir à l'air pas tranquille.
Vu la violence des coups assenés, l'assassin est un homme, probablement jeune ou sportif. Il porte des chaussures de sport Nike de taille 42 (traces de pas relevées dans la cage d'escalier de la victime n·1 et dans la sanisette de la victime n·3). Quelques empreintes digitales ont été relevées sur les lieux des crimes. Les vérifications n'ont rien donné: le tueur n'est sans doute pas fiché. Les hôpitaux psychiatriques sont sous contrôle depuis le deuxième meurtre, les pervers sexuels notoires surveillés, les indics sur le grill. Résultat: nul, ou à peu près. Les rares témoignages (sur les meurtres 2 et 3 notamment), sont contradictoires et peu crédibles: un junkie est un témoin fragile, et la vieille qui prétend avoir vu un black dans l'immeuble de Laure D. est connue pour n'avoir plus toute sa tête. Toutefois, la piste du joggeur, confirmée par les témoins du parking Euromarché, mérite d'être exploitée. Autre détail curieux: les cheveux bruns et blonds retrouvés à proximité des corps. Selon le labo, il s'agirait de fibres synthétiques. On peut donc imaginer que le tueur s'affuble de perruques pour commettre ses meurtres - ou bien s'agit-il d'un travesti ? Y aurait-il plusieurs tueurs ? Bref, Navarin ne cache pas à ses collègues que ça va être du sport, car les rares indices ne permettent guère d'espérer des avancées rapides. On a épluché la vie et les relations de Laure D.. Son amant est en garde-à-vue, innocent sans aucun doute. Il n'a pas d'alibi béton, mais c'est un homme marié, terrorisé par la perspective que sa légitime apprenne sa double vie, et sur lequel on n'a retrouvé aucune trace de sang. Les concubins, maris ou compagnons des précédentes victimes ont également été mis hors de cause... Navarin attend d'éventuelles questions. Silence. Diane lève timidement la main. Elle se présente: inspecteur au commissariat du 18ème, deux ans d'ancienneté. Elle demande si Rambo est bien considéré comme un tueur en série. Navarin hoche la tête, Rambo présente toutes les caractéristiques du "serial-killer": pas de lien entre l'assassin et sa victime, fétichisme, la fréquence des meurtres. Si le sujet intéresse la jeune femme, ça tombe bien car elle va s'y consacrer à plein temps dans les semaines qui viennent. De plus, précise l'inspecteur principal, il n'existe dans notre pays aucune technique spécifique permettant de traquer efficacement ces maniaques. Les psychiatres estiment qu'ils sont capables de mener une vie normale, jusqu'au moment où ils basculent brutalement dans la démence meurtrière paroxystique. Ils ne peuvent maîtriser leurs pulsions de mort, et frappent au hasard, quand ça leur prend. C'est-à-dire quand ils croisent une victime qui les fait bander. Inutile de rechercher une cohérence à ces comportements, il n'y en a pas. Le serial-killer est un fauve en liberté, livré à la toute puissance de ses instincts les plus bestiaux. D'autres questions ?
LE POINT DU JOUR
PARIS GLACÉ PAR L'EFFROICE N'EST PAS LA TEMPÉRATURE, AU DEMEURANT NORMALE POUR UN MOIS DE FÉVRIER, QUI GLACE LES SANGS DES PARISIENS, MAIS BIEN LA PEUR D'UN MYSTÉRIEUX ASSASSIN. ENQUÊTE.
(...) Mais on ne peut s'empêcher, à l'occasion du drame de la rue Gracieuse, de se souvenir de trois affaires récentes et encore non-résolues. (...) Des similitudes troublantes laissent à penser que ces crimes pourraient avoir été accomplis par un seul et même assassin. On pense aux précédents célèbres: Landru, Jack l'Éventreur, et plus récemment Roberto Zucco ou Thierry Paulin. Des "serial-killers" bien de chez nous. (...) L'inspecteur principal Navarin a pris la direction de l'enquête. La sympathie dont il bénéficie de la part du public depuis la résolution de l'affaire du "tueur de bébés", en 86, sera-t-elle suffisante pour éviter le développement d'un sentiment d'angoisse qui va croissant chez les parisiens ?
Dans sa salle de bain, David finit de raccourcir aux ciseaux la chevelure d'une perruque brune installée sur une tête-mannequin en polystyrène. Il se l'installe sur le crâne, se contemple dans le miroir. Drôle de tête, nouveau look. Rigolo. Ça servira pour la prochaine. Il passe dans le salon et s'empare de son sac à dos rempli de ses bouquins scolaires. Aujourd'hui, il a décidé d'aller se montrer à la fac. Il va quand même chercher Doc sur l'égouttoir, et le glisse dans son holster de cheville, sous le bas de son pantalon. Il n'a pas l'intention de s'en servir, mais bon, on est plus tranquille avec.
Il s'enfonce dans une bouche de métro. Sans ticket, il enjambe le portillon. Deux contrôleurs en planque le voient faire et interviennent, comme leur devoir l'exige. Coincé, il leur fait face. Bon d'accord. Il a eu la flemme d'acheter un ticket en voyant la queue devant le guichet. Comme il leur présente ses papiers, l'un des agents percute sur son nom de famille: David serait-il parent avec Georges Lamaury, l'homme d'affaire marseillais ? David hoche la tête en souriant. Bien sûr, c'est son père. Impressionnés, les agents de la RATP le sermonnent pour le principe et le laissent repartir, à condition qu'il aille régulariser sa situation. Ce qu'il s'empresse de faire en rejoignant la file d'attente.
Ah c'qu'on s'emmerde ici. David somnole devant sa feuille blanche, tout au fond de l'amphi, près de la sortie. Quelle connerie la biologie, qui est-ce que ça peut bien intéresser? Pff, tous des fayots ces cons d'étudiants. Tiens, le cours s'arrête, qu'est-ce qui se passe ?... Ce blaireau de prof annonce une visite de la police. La police, v'la aut' chose, zobalor. David observe l'entrée du tandem de flics qui vient se planter sur l'estrade. Une blonde et un arabe, zyeux-verts et gros nénés, putain, canon la fliquesse. Les inspecteurs Artémis et Bouhenaf sont venus recueillir d'éventuels témoignages suite au meurtre récent de Laure D., étudiante dans ce même cours. L'inspectrice rappelle brièvement les circonstances de l'assassinat, et demande aux étudiants susceptibles de détenir des informations sur la dernière journée de leur camarade de l'en informer ici, ou par téléphone. Des questions fusent sur l'identité du coupable, et la progression de l'enquête. Une élève demande si ce meurtre a un rapport avec les trois assassinats au couteau survenus à Paris dernièrement. David sent un frisson le parcourir. C'est de lui qu'il est question. S'ils savaient, ces pauvres crétins. Ha ha, venez venez. Tranquille Bill, personne ne peut remonter la piste, il a pris toutes les précautions et puis surtout, putain, la Force est avec lui. Lassée d'obtenir plus de questions que de réponses, Diane inscrit au tableau le numéro de la PJ et quitte la salle en compagnie de son collaborateur. David s'éclipse incognito. Envie de voir la blonde de plus près. Il rejoint les inspecteurs à la sortie du campus et les aborde. Il n'osait pas en parler devant les autres, mais il a une information: d'après la rumeur, Laure sortait avec Monsieur Soullière, le prof d'anatomie. Diane dévisage le garçon avec intérêt, note le renseignement et prend ses coordonnées. Merci jeune homme. David la suit des yeux qui s'éloigne en direction de la 205 banalisée. Beau cul cette salope non mais mate-moi ça.
Dans sa cuisine, David surveille la cuisson d'une boite de William Saurien en repensant à ces cons de flics, putain comme il les a bien nargués, haha. Au salon, la télé est allumée. Reconnaissant la musique de son feuilleton favori, il abandonne ses fourneaux et va s'étendre sur le canapé face au poste. C'est l'heure de "La Famille Tartignole", un nouveau soap très en vogue, avec le célèbre Albin Dulong dans le rôle du grand chirurgien-dentiste qui les tombe toutes. Il a vieilli, Albin, mais il est encore bien conservé. Normal qu'elles soient toutes amoureuses de lui. C'est plutôt bêta comme histoire, vachement embrouillé, mais c'est reposant pour l'esprit et ça fait du bien en fin de journée. Sauf les rires enregistrés, ça gonfle un peu - surtout quand c'est pas drôle.
La nuit est tombée, il pleut à verse. David marche d'un pas pressé vers la station Nation, où il compte prendre le RER, destination Joinville-le-Pont. La pluie ne le dérange pas, au contraire, ça nettoie les rues de tous ces humains à la con qui n'auraient jamais dû naître. La journée a été bonne, il n'a pas mis le nez dehors mais il a eu de longues et passionnantes conversations avec les voix. Il a même obtenu Dark Vador en ligne directe, c'est dire. Il a la pêche, il aimerait bien se faire une nouvelle gorgone ce soir, mais il n'est pas sûr d'avoir le temps - avec le dîner qui attend chez Pauline, un soufflé en plus. Descendant la rue Léon Frot pour rejoindre le boulevard Voltaire, son regard est attiré par, devinez quoi, une magnifique créature, toute seule dans un lavomatique de l'autre coté de la rue. Hmm, un peu vieille mais jolie comme tout. Ca y est, le coeur commence à cogner dans la poitrine. La Force monte, une belle vague bien puissante qui l'envahit et le fait frissonner. Délicieux sentiment, comment résister. Hop, à l'abri d'une porte cochère, il sort la perruque qu'il avait emmenée au cas où, et se la colle sur le crâne. Il regarde autour de lui, un peu nerveux quand même. Personne en vue, merci madame la pluie. Il traverse la rue et entre dans la laverie. La jeune femme tourne la tête vers lui, sans méfiance, chargeant son linge dans le tambour. Jupe courte, belles jambes, chevilles fines. Il avise un changeur de monnaie installé dans un recoin à l'abri des regards. Il va auprès de l'appareil, et demande à la fille si elle n'a pas de pièces, s'il vous plaît mademoiselle. Il a l'air d'un gentil garçon, et puis il est poli. Elle le rejoint pour lui donner les sous. Fausse note: il porte une perruque sous laquelle dépassent quelques cheveux blonds. Son regard cherche celui de David. Malaise. Elle a peur tout à coup, il le sent - c'est l'effet de la Force qui émane de lui. Il se baisse pour attraper son joujou. Elle le regarde sans pouvoir bouger, horrifiée en découvrant la lame. David lève le couteau. Fastoche. Une main sur la bouche, le poignard s'enfonce et ressort, encore et encore, putain Doc, baise-la. Elle a compris, elle s'abandonne, mmhh, c'est fini. A cet instant entre un grand black en survêtement, les bras chargés de sacs ED bourrés de linge sale. David bondit, le bouscule et disparaît dans la rue. L'intrus s'approche prudemment de l'endroit où se tenait le type au couteau. Derrière la sécheuse, la fille baigne dans son sang, le corps secoué de convulsions, horribles gargouillis. Terrorisé, le black tourne les talons et quitte la laverie à toute berzingue. Il se cogne bruyamment contre une voiture avant de détaler ventre à terre vers le coin de la rue. Derrière ses rideaux, une voisine intriguée par le raffut le regarde s'enfuir d'un air suspicieux.
Avec tout ça, David arrive un peu en retard au pavillon en bord de Marne que sa soeur partage avec son mec Francis. Excusez, c'est qu'il a dû passer chez son copain Anatole, et qu'il a oublié l'heure. Pauline, 24 ans, est étudiante en arts Déco. Le coquet salon est décoré de ses collages et encres de Chine, ainsi que de dessins et photos noir et blanc, oeuvres de Francis, prof aux Beaux-Arts. A table, David raconte les flics venus à la fac poser des questions au sujet de la pauvre étudiante assassinée récemment. Tous trois évoquent la série de meurtres parisiens, dont les médias commencent à faire état avec insistance. Pauline note que son frère a l'air un peu bizarre, ce soir. Plus bavard que d'habitude, assez speedé. Il n'a pas trop fumé, chez Anatole, ou des trucs dans le genre ? Tu rigoles ou quoi, Pauline ? Jamais je touche à ça. J'suis pas un drogué, non mais. Comme à chacune de ses visites - vieille rengaine entonnée sur le ton de la blague - Francis cherche à se renseigner sur la vie sentimentale de son beau-frère. Non, avec ses études, David n'a pas de temps à consacrer à la bagatelle. Y'a pas que le cul dans la vie. Francis rigole. Non, y a aussi les seins. Sacré Francis, humour toujours. Pauline prend la défense de son frère. Un jour, David rencontrera l'amour. Il est jeune, il a le temps, c'est vrai Francis, quoi enfin. Pour changer de sujet, elle enchaîne sur leur escalade-party du lendemain à Fontainebleau. David confirme, no problème, ça tient toujours. Bon, on se le fait ce soufflé ?
20 heures 10. Au lavomatique de la rue Delépine, la victime a été identifiée:
5/ VÉRONIQUE T.: 35 ans, célibataire, au chômage. Blonde, jolie. Meurtre au couteau, perpétré aux environs de 19 heures 15. Carnage, la Rambo's touch. Mais, cette fois, peu de coups ont été portés, comme si le tueur s'était dépêché, craignant d'être découvert. Pas de témoin direct, à cause de l'orage qui sévissait au moment du crime.
Une voisine a prévenu la police après avoir aperçu, de sa fenêtre, un noir quitter précipitamment les lieux. Navarin l'interroge. Le black portait un jogging crado, la trentaine, coupe comme les boxeurs, plutôt grand, mauvais genre. Elle l'a vu en pleine lumière sous le réverbère, et elle a une drôle de bonne mémoire, surtout des visages, parce qu'au niveau des noms, c'est pas pareil. Elle est caissière chez ED, rue Alexandre Dumas, et il lui semble bien qu'elle l'a déjà vu faire ses courses au magasin, le nègre. Un délinquant, sûrement. Alors en plus, vous pensez, s'il a tué cette pauvre fille... Navarin l'invite à passer le lendemain matin à la PJ, où un dessinateur établira sous ses directives un portrait-robot. Oui madame, comme dans les films... Muller débarque en voiture officielle, tête des mauvais jours, et ordonne le renforcement des patrouilles dans le secteur, et plus vite que ça, nom de dieu. Le ministre de l'Intérieur exige des résultats rapides sous peine de sanctions. Sous pression, le commissaire refuse de répondre à une grappe de journalistes, qu'il fait repousser sans ménagement au-delà du périmètre de sécurité. Pas question de divulguer la moindre information aux médias, qui s'agitent déjà suffisamment. Il remarque alors le juge Rouffier, qui improvise sans complexe une conférence de presse sur le trottoir d'en face. Muller va trouver Navarin. Qu'est-ce qu'il fout, celui-là ? L'inspecteur divisionnaire a son idée sur la question: le juge est un con, plus soucieux de se construire une image médiatique que de mener efficacement l'enquête. Ce débutant va nous foutre dans la panade, il ne connaît rien à son boulot. Une vraie gonzesse en plus, tout juste s'il a jeté un oeil sur le corps. D'où sort ce clown ? Qui l'a nommé ? Allons Navarin, pas de jugement hâtif sur un officier du ministère public. Cela dit, vous avez entièrement raison et je lui en toucherai deux mots. Le commissaire rajuste sa cravate en jetant un oeil dans la boutique. Alors Jean-Paul, un black paraît-il ?
Suspendus à des cordes fluos, David, Pauline et Francis progressent le long de la paroi de calcaire du Rocher de Fontainebleau. David se hisse le premier au sommet et s'assoit pour contempler le paysage hivernal. Arbres dénudés enveloppés de brume ouateuse, pas âme qui vive hormis le trio de sportifs. Un peu plus bas, Francis maudit ses deux paquets quotidiens. Pauline l'encourage de claques sur les fesses. David sort de son sac de quoi faire des sandwiches et pose son poignard à coté du pain. Les autres arrivent et prennent place près de lui sur la plate-forme naturelle qui surplombe la forêt. Francis, affalé contre l'épaule de Pauline, halète comme un phoque asthmatique. Bon dieu, le sport c'est tuant, on m'y reprendra pas de sitôt. Après s'être désaltérée, Pauline aide son frère à préparer le casse-croûte: oeufs durs, rillettes, tomates, saucisson, beaujolais. Elle remarque le couteau. C'est à toi ? Ben ouais, il est beau hein ? David s'en saisit et coupe fièrement de larges tranches de pain. Sifflement de Francis. Ca c'est du surin. Putain de lame. Tu sais qu'au niveau de la symbolique freudienne... David hausse les épaules. Foutaises. Lui, les couteaux il adore ça, point. Chacun son truc. Et puis c'est pratique, ça sert toujours. Il essuie consciencieusement la lame dans un torchon. C'est un Special Avenger Royal Knife, fabriqué aux États-Unis pour les Marines de la guerre du Vietnam, et utilisé depuis par les trappeurs de l'Alaska pour le dépeçage des caribous. La Rolls du couteau de chasse, quoi. Il s'appelle Doc. Qui ça ? Le couteau, il s'appelle Doc. Francis ouvre des yeux ronds. Doc, le couteau? Oui. Ahaha, ce David, mais où va-t-il chercher tout ça ! Et pourquoi pas Ronald ou Maurice, tant que tu y es ? Non, il s'appelle Doc, j'te dis. Francis meurt de rire entre deux quintes de toux. Bref, coupe David. Qui veut des rillettes ?
FRANCE TÉLÉVISION 1, 13 HEURES.
Journal de Jean-Marie Picard, texte du prompteur:
MADAME MONSIEUR BONJOUR. AVANT DE TRAITER LE RESTE DE L'ACTUALITÉ NOUS AVONS DÉCIDÉ D'OUVRIR CE JOURNAL SUR UN FAIT-DIVERS PARTICULIÈREMENT HORRIBLE QUI A EU LIEU HIER SOIR A PARIS. C'EST EN EFFET EN PLEINE VILLE DANS UN LAVOMATIQUE DU llEME ARRONDISSEMENT AUX ALENTOURS DE 20 HEURES QU'UNE JEUNE FEMME A ÉTÉ ASSASSINÉE DANS DES CIRCONSTANCES QUE L'ON PEUT QUALIFIER DE VÉRITABLEMENT ODIEUSES. ELLE SERAIT CONSIDÉRÉE PAR LA POLICE COMME LA CINQUIÈME VICTIME D'UN TUEUR EN SÉRIE SÉVISSANT DANS LA CAPITALE SURNOMMÉ "RAMBO" EN RAISON DE SON ARME DE PRÉDILECTION LE COUTEAU DE SURVIE. JUSQU'À PRÉSENT LES MAGISTRATS NE TENAIENT PAS A DIVULGUER D'INFORMATIONS POUVANT SE RÉVÉLER NUISIBLES A LA SÉRÉNITÉ DE L'ENQUÊTE. TOUTEFOIS VUE L'AMPLEUR QUE SEMBLE PRENDRE CETTE AFFAIRE LE JUGE ROUFFIER CHARGÉ DE L'INSTRUCTION A BIEN VOULU RÉPONDRE A QUELQUES QUESTIONS. PROPOS RECUEILLIS PAR JÉRÉMIE SHORT.
Pauline et Francis se changent à l'abri de leur 205 Junior, garée sur un sentier en forêt. David demande qu'on le dépose à Fontainebleau, où il passera voir Laurent, un copain de fac. Il rentrera à Paris en train dans la soirée. Pauline lui propose de laisser ses affaires dans la voiture. Il refuse. Il aime bien son sac à dos et ne s'en sépare jamais. Francis rigole en enfilant son jean: et ton sac, comment il s'appelle ? Jean-Robert ? Auguste ? David fronce les sourcils. Il n'aime pas trop qu'on plaisante avec ses affaires.
Perruque brune sur la tête, David observe les rares voyageurs en attente du 23 heures 12 pour Paris. Bingo, en voilà une, c'est fou ce qu'on en trouve facilement si on prend la peine de regarder. Blonde, cheveux mi-longs, bcbg, pile son style de femme. Elle sent son regard sur elle et s'éloigne un peu. Le RER arrive. David la rejoint dans le wagon. Les portes se referment et le train s'élance lourdement. Resté debout, il observe la fille, qui est allée s'asseoir loin de lui. Plus agacée que craintive, elle lui jette un regard froid. Il lui sourit, inclinant la tête. Bonsoir.
Gare suivante: Chamarande. Un groupe de zonards fait irruption dans la rame en chahutant. David soupire: après les skins, les rappeurs des ghettos, fait chier. Excités, parlant fort, les yeux rougis de leur fumée de pétards ou dieu sait quoi. Z'ont pas intérêt à la ramener. Le train s'ébranle à nouveau. La fille n'est pas rassurée: la demi-douzaine de types est venue occuper les banquettes autour d'elle. Ils tentent d'engager la conversation. Elle se tait. Ho, pourquoi tu réponds pas, on n'est pas assez bien pour toi ? La fille accroche le regard de David, qui hoche la tête, apaisant. Elle se lève, parvient difficilement à repousser les mecs qui s'accrochent à sa jupe, et va s'asseoir à coté de lui, sous sa protection. Trois-quatre zonards s'approchent nonchalamment, David dans le collimateur. Eh, mec, t'as pas une clope ? David fouille dans la poche de sa veste et tend un paquet de sèches. Merci, man. Un des mecs empoche les Benson. Ho, t'as pas un franc ou deux ? David soupire. Lâchez-moi, putain, j'ai pas un rond, ça se voit pas ? On le jauge. Jogging crado, Nike boueuses, tignasse brune aux cheveux en désordre. Un frère, quoi. OK mec. La fille retient son souffle. On continue de la mater. David calme le jeu. Elle est enceinte, foutez-lui la paix, soyez cool. Le chef sourit à David. OK. Bonne soirée à toi, merci pour les clopes. Arrivée en gare de Bouray, la bande descend après avoir adressé un signe fraternel à David et la copine, qui restent seuls dans le wagon. Les portes se referment, le train repart, et la jeune femme pousse un long soupir, ouf, merci, mille fois merci. C'est de pire en pire sur cette ligne. Déjà une fois, elle a failli y passer. Ils étaient quatre, et personne dans la rame n'a bougé. David ne l'écoute pas. Il consulte sa montre. Deux minutes au moins avant la prochaine station. Largement le temps.
AVIS DE RECHERCHE ref A453G360288
Diffusion demandée : très urgente
Instructions: en cas de découverte, procéder à appréhension, garder à vue et aviser d'urgence la police Criminelle.
- Un homme de race noire, âgé d'une trentaine d'années, mesurant environ 1,75m, de corpulence moyenne, signalé vêtu d'un pantalon de survêtement vert et d'un blouson sombre de marque Ribouk. Portait une paire de grosses chaussures de basket claires. Résiderait dans le 11· ou le 20· arrondissement. (voir portrait-robot)
Cet individu est recherché dans le cadre de l'enquête sur l'homicide du 24/02/88 de la rue Delépine. Peut-être très dangereux.
David s'éveille sur le canapé. Hier soir, il s'est encore endormi tout habillé devant la télé. Il dort toujours comme un sonneur quand il se fait une gorgone, c'est dire l'énergie qu'il dépense. Bâillement. Grat, grat. 9 heures 10. Tiens, c'est la chronique médicale de Télématin. Il est rigolo, le gros docteur barbu et poilu, des fois il en sort des bien bonnes. Ses collègues de l'émission ont l'air de tout le temps se marrer, y a une bonne ambiance sur le plateau. Ce matin c'est un sujet proctologie. Ils ont invité un proctologue. Poilant. David aime bien Télématin, ça lui donne la pêche pour démarrer la journée. Bon, un Ricoré, un bon bain glacé, et après on verra si on va se montrer à la fac.
Diane et Kamel Bouhenaf, son équipier, arpentent le boulevard Voltaire, quartier de la laverie. D'échoppe en bar, ils montrent aux commerçants le portrait-robot du suspect black. Tout en déambulant, ils discutent de leurs ambitions de jeunes flics - tous deux ont l'intention de passer le concours d'officier de police judiciaire. Ils se félicitent de bosser sur l'affaire Rambo, aux cotés de personnalités comme Navarin et Muller. Excités par leur première grosse enquête, ils se renvoient avec passion hypothèses et questions métaphysiques: comment expliquer certaines pulsions humaines ? Pourquoi en arrive-t-on à commettre de tels homicides ? Diane, qui n'a pas fait deux ans de psycho pour rien, est persuadée que tout se joue dans l'enfance des meurtriers. Elle a lu des bouquins, assisté à des conférences. Elle sait qu'aux États-Unis, le FBI prend très au sérieux le phénomène serial-killer. La célèbre agence a spécialement mis au point, depuis 1985, le système informatique VICAP, qui permet des recoupements sur tout le territoire. En France, un tel programme n'existe pas, vu la rareté des tueurs en série... Plusieurs témoins, dont un guichetier de P.M.U., ont déjà vu l'homme dans le quartier. Un poivrot rivé au comptoir du "Bar à Dédé" connaît même son prénom: Moussa. Moussa Machin, un nom de nègre, quoi. Un fondu de P.M.U., qui balance des fortunes au tiercé. Mais les tuyaux dont il se vante sont foireux, et il perd toujours. C'est un ringard qui ne recherche pas les contacts. Personne ne sait où il habite, et d'ailleurs tout le monde s'en fout.
Diane et Kamel débarquent dans les couloirs de l'IML de Paris. L'odeur de formol les saisit à la gorge. C'est la première fois que Kamel va voir un cadavre. Diane en a déjà croisé deux, un noyé et une suicidée, et elle n'est pas spécialement pressée de renouveler l'expérience. Surtout pour la dernière oeuvre de Rambo le boucher, spécial comme spectacle il paraît. Enfin, allons-y. Boulot-boulot. Un brancardier les accompagne jusqu'à la salle d'autopsie dans laquelle les attendent Navarin, Elmer et quelques flics. Salutations. L'inspecteur jauge Diane, guettant sa réaction devant le corps. Elle s'efforce de maîtriser sa respiration - restons zen, punaise. Bonjour chef. Puis ses yeux se posent là où tout le monde regarde. Sous la lumière glauque du néon, les visages blafards ont déjà viré au vert. Des ventres gargouillent, des gorges se serrent. Mains moites et fronts perlés de sueur. Sur la table de faïence immaculée, le corps de la sixième victime:
6/ MICHÈLE M., 32 ans, flûtiste, mariée, un enfant. Poignardée et lacérée dans le RER, la nuit du 25/02/88. Ses escarpins, ses collants et son slip ont disparu. 23 coups de poignard, tripes à l'air.
Elmer-Lexomil-Cohen livre ses analyses. Rambo doit être un malade échappé d'un film de Dario Argento ou de Wes Craven: Suspiria, Inferno, Hill Have Eyes, ou un autre cauchemar grand-guignolesque genre Halloween - de John Carpenter, ou Zombie 2, de George Romero.
EXTRAITS DU RAPPORT D'AUTOPSIE DE MICHÈLE M., PAR LE DOCTEUR E. COHEN:
EXAMEN EXTERNE DU CORPS NU
1·. LA TÊTE
- Une plaie sapitale de 6cm, en région frontale gauche.
- Au niveau de la gencive supérieure absence de la dent
n·12. - On note une coupure de 5cm barrant les lèvres
inférieure et supérieure.
2·. THORAX ANTÉRIEUR
- On note une fracture ouverte de la clavicule droite. - Au niveau
du sein droit on note une plaie verticale profonde de 8cm de
long à 4cm au-dessus du mamelon; une plaie de 11cm de
long à 3cm en dessous et à gauche de l'appendice
xiphoïde. - Au niveau du sein gauche, une plaie verticale
de 5cm profonde; une plaie horizontale de 6cm de long à
1cm au-dessus du mamelon.
3·. ABDOMEN
- Cicatrice opératoire de 12cm de long, médiane
sous ombilicale. - Une plaie horizontale de 7cm de long sous
costale droite, et, à gauche de cette plaie, une autre
plaie parallèle de 5cm de long. - Une plaie de 9cm de
long horizontale, profonde, à 17cm de l 'appendice xiphoïde.
- Au niveau de la fosse iliaque droite on note une plaie de 6cm.
- Une autre plaie de 7cm au niveau de l'aile iliaque droite.
- Une plaie sous costale gauche de 5cm de long. - Une autre plaie
profonde de 2cm de large à 3cm du rebord costal gauche.
- Une plaie d'éventration de quinze centimètres
de long au niveau du flanc gauche; sous cette dernière,
une seconde plaie d'éventration de 17cm de long, qui laisse
échapper les anses intestinales.(...)
5·. MEMBRE SUPÉRIEUR
DROIT
On note au niveau de la main une fracture des 5ème et
4ème métacarpiens et sur la face externe la section
complète de l'annulaire et incomplète des deux
dernières phalanges du petit doigt.(...)
EXAMEN INTERNE
(...) On note après ouverture du plastron thoraco-abdominal
que le coeur et les poumons ont été atteints par
la lame qui a occasionné des blessures irrémédiables.
Les trajets des coups sont ascendants.
CONCLUSION
(...) Il s'agit d'une lame effilée à double tranchant,
mesurant de 18 à 30cm de long et 5 à 7cm de large,
garnie de dents de scie sur la moitié de sa partie supérieure.
Sur les dix-huit coups portés à Mlle M., six étaient
immédiatement mortels. De nombreux coups ont été
infligés post-mortem. Les similitudes remarquables entre
les blessures de Mlle M. et celles des précédentes
victimes de "Rambo" laissent à penser qu'il
s'agit de la même arme, et sans doute du même homme,
un droitier probablement assez athlétique."
Le choc. Un ange de l'enfer femelle, un vrai, une beauté sidérale pas possible des confins de la galaxie. Jamais vue encore, jamais venue poser. Boum boum, coeur qui cogne, et l'autre qui commence à remuer dans le pantalon, tu m'étonnes... Régulièrement, David vient mater les modèles, sous prétexte de passer dire bonjour à son beau-frère, responsable d'un atelier de nu académique aux Beaux-Arts. Tapi dans l'ombre d'un couloir, regardant à travers la baie vitrée de la salle de cours, toute son attention est concentrée sur la somptueuse blonde qui pose devant la classe de Francis. Assise sur un drapé pourpre, les cuisses négligemment entrouvertes, la pute affecte de s'emmerder ferme, avec le petit air arrogant caractéristique de ce type de garce intergalactique. Le genre d'insolente qui fait enrager les pauvres mecs, une salope excitée de faire bander toutes les bites de l'assistance. 95C sans problème des hanches larges arrondies la touffe taillée je te dis pas comme elle doit en prendre soin de sa fourrure à la con ouh là pas possible regarde-moi trop top ce truc autour de sa cheville c'est dingue cette petite chaîne dorée horriblement jolie et sexy oohh j'adore je bande bande du calme David oh l'appel de la Force oh non pas ici pas au cours de Francis non non non foutre le camp pas fou.
Depuis son adolescence, Diane pratique la boxe française. Le directeur du club, Jean-Pierre Patin - ex-champion de France Juniors catégorie superwelters - l'entraîne sur le ring, faisant le sparring-partner. Elle se défoule, cogne de toutes ses forces. Jean-Pierre esquive avec difficulté, surpris de la combativité de son élève. Il la retrouve après la séance dans les vestiaires. Elle lui raconte la morgue et le cadavre. Ca lui a tapé sur les nerfs. Il la prend dans ses bras, elle se laisse faire. Ils sont amants depuis longtemps. Il a dix ans de plus qu'elle, marié, deux enfants.
Diane arrive chez son père, Jean, un grand baba barbu, généralement vêtu d'une djellaba, qui vit dans un pavillon à Villejuif avec une belle brune d'origine espagnole, Carmen, la quarantaine rayonnante. C'est un peintre dont les oeuvres se vendent gentiment aux touristes et à Montmartre. On prend un petit communard dans l'atelier de l'artiste. Comme toujours, Jean ironise sur le métier que sa fille a choisi. C'est un vieil anticonformiste qui a toujours eu la notion d'ordre - et les flics tout particulièrement - en horreur. La conversation, qui se poursuit sur les coussins du salon autour d'une monstrueuse paëlla, finit par porter sur les meurtres de Rambo, of course. Jean se renseigne sur le MO du tueur. Parait que c'est la boucherie ? Purée, comment sa fille peut-elle supporter ça ? Elle avait un avenir tout tracé, aujourd'hui elle serait peut-être prof agrégée, ou installée à son compte, psychanalyste, à faire du bien aux gens, avec de bons revenus. Au lieu de ça, elle se tape toutes les horreurs de la terre pour huit mille balles par mois. Faut vraiment être maso. Et con, surtout. Garde-chiourme au service de Big-Brother, voilà ce qu'elle est. Pas beau. Enfin ma fille, tu connais mon avis. Diane sourit, concentrée sur le dépeçage d'une langoustine. Tu rabâches, papa. C'est intéressant ce métier, vu de l'intérieur. La nature humaine, les pulsions de mort. Un prolongement de mes études. Je découvre des trucs dont les gens n'ont pas idée. Et puis la police évolue. Les flics ne sont pas tous des fachos, les jeunes arrivent, les mentalités changent. Tu me fais marrer, Diane. Demande aux gamins qui se font claquer le beignet toute la nuit au commissariat du dix-huitième parce qu'on les a ramassés avec deux barrettes de shit, si les mentalités changent. Des beaufs pintés au gros rouge, et des fachos armés, voilà tes collègues, et c'est pas près de changer. La nature humaine, ouais, parlons-en. Mets un flingue entre les mains d'un gros con en képi, et en avant les bavures. Stop, arrête les clichés, p'pa, on va pas repartir là-dessus. Jean change de sujet: il a vendu une toile, hier. Deux briques cinq, à un couple de japonais. Un truc immonde, les toits de Paris, bariolé comme ils aiment, néo-figuratif comme ils disent. Ça va permettre de vivoter deux ou trois mois, et de payer un nouveau lave-vaisselle à Carmen. Tiens, faudra qu'il lui montre le travail perso, sobre et de bon goût, attention, qu'il est en train de terminer. Au dessert, il roule un joint de sa plantation de chanvre indien, made in le jardin du pavillon. Bom Shankar.
Vautré sur son canapé, David finit son deuxième Bolino couscous en regardant les infos. Le slip et les collants de Michèle M. traînent sur la moquette. A l'écran, la journaliste vedette de la Une, Clarisse Méric soi-même - regard de braise et brushing ravageur - raconte les exploits du jeune homme à des millions de français. Air grave de circonstance, sérieux et tout. Ca jette d'enfer.
FRANCE TÉLÉVISION 1, JOURNAL DE CLARISSE MÉRIC, 20 HEURES
Texte du prompteur:
MADAME MONSIEUR BONSOIR. TRAGÉDIE DANS UN TRAIN DE BANLIEUE. UNE NOUVELLE JEUNE FEMME A ÉTÉ RETROUVÉE LA NUIT D'HIER MARDI ASSASSINÉE DANS UNE RAME DE LA LIGNE B DU RER. L'IDENTITÉ DE LA VICTIME N'A PAS ÉTÉ DÉVOILÉE MAIS L'ON SAIT DÉJÀ QU'ELLE A SUCCOMBÉ A DES BLESSURES CONSÉCUTIVES A DE MULTIPLES COUPS DE POIGNARD TOUT COMME LA JEUNE FEMME SAUVAGEMENT ÉVENTRÉE AVANT-HIER SOIR DANS UN LAVOMATIQUE PARISIEN. LE POINT SUR CETTE EFFRAYANTE AFFAIRE RAMBO PAR NOTRE CHRONIQUEUR JUDICIAIRE PATRICE CARRE.
Rambo, et pourquoi pas Alien, ils sont bêtes ces flics. Allez, marre du blabla, David charge une cassette dans son scope, et appuie sur lecture. Exit la Méric, Dark Vador apparaît à l'écran, face à Luke Skywalker. Nettement plus intéressant. Le Père contre le Fils. Le Coté Obscur contre la Force. C'est le duel final de "L'Empire contre-attaque", son film préféré. Quelle classe, ce Dark. Luke est un rigolo à coté - mais sympa quand même. Et Léïa, la princesse, elle est moche, dingue. David s'est toujours demandé ce que Luke pouvait bien lui trouver. Avec la Force qu'il se trimballe, toutes les filles de l'Empire doivent ramper à ses pieds. Quel con, ce Luke. Mais sympa quand même. Après le film, David s'étend sur son lit, dans le noir. Il aime bien l'obscurité, ça le sécurise. La gorgone de cet aprème, putain, qu'elle est belle. Cette chaîne à la cheville, c'est trop fort. Quand elle est sortie du cours de Francis, il n'a pu s'empêcher de la suivre. Elle habite dans le treizième, en plein Chinatown, quelle idée. Mais elle ne vit pas seule, dommage. Comment faire ? Faudrait trouver quelque chose pour elle. Doc aimerait bien la pénétrer. Modèle nu, tu parles d'une salope. Enfin. Par la fenêtre grande ouverte, il peut voir le firmament, c'est magnifique. En bas, les camions de poubelles et les éboueurs font leur bordel habituel, bagnoles coincées derrière, klaxons, le monde stupide des humanoïdes. Le ciel est dégagé, ce soir. Que d'étoiles. Il voudrait bien savoir sur laquelle habite Dark Vador. Mais peut-être qu'elle est tellement loin qu'on ne peut pas la voir, cette planète. C'est sûrement ça, d'ailleurs.
On a sonné à la porte, mais Diane dort devant la télé allumée au pied de son lit. Dring, dring, on sonne encore. Oh, punaise, elle dormait bien. Minuit 35. A cette heure-là, elle sait qui c'est. Elle se lève en chancelant, passe une robe de chambre et va ouvrir au radar. Comme prévu, c'est son père. Excuse, hein, tu connais Carmen, on s'est encore engueulés pour une bricole, après ton départ. Demain elle va me demander pardon à genoux, mais en attendant elle m'a claqué la porte au nez. Foutu tempérament méditerranéen. Je suis fatiguée, papa, je dormais. Oh, désolé ma fille. Je vais juste me poser sur le canapé, te dérange pas. Elle le fait entrer. Jean s'assied sur le divan et sort son nécessaire: boulette de shit, papier OCB, Stuyvesants bleues. Il attrape un Marie-Claire traînant sur la table basse, et commence à vider deux cigarettes. Un bon petit trois feuilles, pour dormir. Alors, il parait que vous avez un suspect ? Diane bredouille: oui, un black. Jean rigole. Un bougnoule assassin, ben tiens, et elle y croit, elle ? Diane ne croit rien, elle obéit aux ordres de Navarin. Elle dormait, elle n'a pas envie de causer, demain elle se lève tôt. Installe-toi et ne fais pas de bruit, s'il te plaît, papa. OK, excuse. Merci, hein. Tu t'es encore assommée de médicaments, tu exagères ma fille, qu'est-ce que tu prends encore comme cochonnerie ? Rien du tout papa, du Phytolactyl, un truc aux algues, bio. Tu parles, eh ben moi j'ai mes somnifères aromatiques, bio aussi. C'est ça, papa, bonne nuit.
Au sortir de la salle de jeux où ils s'étaient donnés rendez-vous, David et Anatole se font une virée rue Saint-Denis, by night. Le fils d'aristos déchus remet à son ami un appareil-photo dont il lui explique le fonctionnement. C'est un modèle simple, miniaturisé, avec flash intégré. Anatole questionne David sur ce qu'il compte en faire, mais n'obtient que des réponses évasives. Une vieille pute soupçonneuse se plante soudain devant eux et arrache l'appareil des mains du jeune homme. Pas de ça ici. On vous voit venir, les mômes ! David repousse violemment la fille, en lui reprenant l'appareil qu'il fourre dans son sac à dos avant de se remettre en marche, entraînant Anatole. La pute les couvre d'insultes tandis qu'ils s'éloignent. David hausse les épaules. Anatole, un peu interloqué, finit par rigoler. Gonflé, le David. Il n'a pas peur des macs ? Non, David n'a peur de personne, Anatole devrait le savoir. Les deux garçons continuent de déambuler, matant prostituées et vitrines. Ils finissent par entrer dans un sex-shop où ils ont leurs habitudes, "Foune-Center". Le tenancier, un black borgne surnommé Joe-le-Rasta, les salue d'un clignement de son oeil complice. De bons clients, ces deux-là. Des petits vicieux sympa, amateurs de peep-shows et de films spéciaux. Il les informe que le spectacle commence, et qu'un nouveau couple a été engagé: une grosse cochonne, avec un beur outillé gros comme ça. Ils ont pas froid aux yeux et encore moins au reste, yark yark. Anatole et David vont s'installer chacun dans une cabine, face à la glace sans tain qui donne sur la piste circulaire. Le couple est en pleine action. Une brune un peu grasse, c'est vrai, et un arabe bien monté, exact aussi, très jeunes. L'un dans l'autre, ça fonctionne bien - mais bof, on a vu mieux. David sort l'appareil-photo de son sac et prend quelques clichés au jugé, histoire de voir. L'appareil est silencieux, heureusement.
David s'est invité chez sa soeur pour le déjeuner. Pauline est en train d'achever une encre de Chine. Une chauve-souris, selon David. Mais non, c'est un papillon. Tout en préparant le repas, elle le questionne un peu sur sa vie, ses études, ses amis. Il parle de son bon copain Anatole, et de leurs centres d'intérêts communs. Anatole aussi est passionné d'astronomie. Non, il n'a pas de copine lui non plus. C'est normal, il est boiteux et il a une sale tronche. Mais il est cool, Anatole, il délire bien. Il est au chômage, mais avec sa rente il s'en tire. Pauline constate une fois de plus l'habileté de son frère à faire dévier la conversation dès qu'on lui pose des questions un peu personnelles, spécialement ces derniers temps, où elle a noté que sa tendance à l'introversion s'aggrave. Elle lui trouve mauvaise mine. Pas du tout, c'est juste les cours qui le fatiguent et lui prennent la tête. Il a des problèmes avec un prof. Pendant qu'elle râpe les carottes, il se rend discrètement dans la chambre de sa soeur et de son beau-frère. Il prend un album de photos sur une étagère et en extrait quelques clichés qu'il glisse sous son pull, avant de retourner à la cuisine.
Vers 16 heures, David débarque au Gymnase-Club, où il vient régulièrement faire un peu de musculation. La jolie réceptionniste, dont le prénom - Loretta - est épinglé sur la poitrine, lui fait un grand sourire. Bonsoir. Il la calcule à peine et signe la feuille de présence, avant de monter vers les vestiaires. La jeune femme le suit des yeux. Qu'il est bien, ce garçon. Distingué, réservé. Est-il célibataire ? Que fait-il dans la vie ? Personne en vue ? Elle va pouvoir jeter un oeil dans les fichiers. Ca ne se fait pas, mais enfin.
A la sortie des Beaux-Arts, David attend sous la pluie depuis un bon moment. Il porte une perruque blonde bien ajustée aux cheveux mi-longs, et des lunettes de myope. Foulard autour du cou, il a complété son look artiste d'un carton à dessins qu'il tient négligemment sous le bras. Il voit la jeune modèle repérée la veille quitter les bâtiments et se diriger vers la rue des Écoles, et il la suit jusqu'à l'entrée du métro avant de se décider à l'aborder. Il se présente sous le prénom de Georges, étudiant en photo. Il prépare un dossier sur le nu. Comme elle est modèle, justement, et qu'il la trouve très belle, il a pensé qu'il pouvait lui parler de son projet: une série de nus dans des décors citadins, la nuit. Oui, à la manière de Chico Piffmann. Pour la rassurer, il propose d'emblée de la payer, car c'est du sérieux et non du pipeau. D'ailleurs, il peut lui montrer des échantillons de son travail pour qu'elle se rende compte. D'abord méfiante, elle le dévisage. Comment sait-il qu'elle est modèle ? Il a assisté à un cours, il y a quelques jours. Ah bon. Elle ne se souvient pas de lui. Mais possible, car elle ne regarde jamais les élèves. Elle réfléchit rapidement. Faut voir. Ce petit jeune homme ne lui parait pas dangereux. Des pervers, des voyeurs et des tordus, elle en a connus, et Georges n'a pas le profil. C'est une jeune femme ouverte. Elle trouve que cette histoire de nus en ville, un bon délire exhib, mérite qu'on en discute. Elle lui tend la main. Isabelle.
Au bar du coin, David a choisi une table à l'abri des regards. Il baisse la tête pour ne pas se faire voir du serveur qui leur apporte deux demis, puis ouvre son carton et tend à Isabelle une série de nus féminins en noir et blanc. Elle le complimente. Pas mal du tout. Du style. La fille est bien, aussi. C'est une pro ? Euh non, une copine. Isabelle met son air mal assuré sur le compte d'une timidité plutôt attachante. Qui sait, c'est peut-être le nouvel Helmut Newton ! David rougit, trop flatté. Ils conviennent donc d'un rendez-vous pour le soir même. Car Georges est pressé, il doit rendre ses photos après demain. Il avait prévu un autre modèle, mais il a trop flashé sur Isabelle. Ca sera rapide, il travaille vite, et il la payera bien car il a du fric, Georges, pas de problème. Elle accepte, et il paye les consommations.
EXTRAIT DU JOURNAL DE LORETTA:
"Mon coeur bat comme une Chamade depuis cet instant où nos regards se sont croisés... Je n'ai pas encore osé lui parler, mais j'ai bien senti à sa façon de me regarder que je ne le laissais pas indifférente... Quand il sort de la salle de fitness il est couvert de sueur et à bout de souffle. Ca lui donne un côté animal bestial qui me fait fondre... Comme j'aimerais lui sauter dessus, l'embrasser et m'unir a lui sur la moquette, laissant mon corps aller au bout de ses désirs les plus fous. Je suis complètement dérangée depuis que je travaille là et que je le vois 2 ou 3 fois la semaine. Il me traverse de ces idées salasses dans la tête, j'ai honte quand j'y pense... Je me demande où il étudie, et quoi au juste. Et si il n'a pas une fiancée à la faculté. Mais non, je ne crois pas, parce que si c'était le cas, il ne serait pas si timide avec moi et les autres filles du club... En fait, j'ai bien peur qu'il est puceau. A vingt ans c'est rare, mais c'est possible. Je m'imagine en fantasme comme son initiatrice..."
Elle est vêtue d'une robe-manteau rouge sang, et la lumière crue d'un réverbère met en valeur son teint pâle et ses yeux bleus légèrement cernés - atrocement belle. David se sent tout palpitant. Ils échangent quelques mots, et il lui montre l'appareil photo d'Anatole. Un boîtier minable, d'accord, mais c'est exprès, il veut obtenir un rendu spécial au niveau piqué, c'est pour ça qu'il n'a pas pris son Leica habituel. Il lui tend une enveloppe contenant les 2000 francs promis, qu'Isabelle s'empresse d'empocher. Tout à fait rassurée, Isabelle se laisse entraîner jusqu'à la rue de l'Ouest. Soulevant une plaque d'égout, David descend l'échelle rivée dans la paroi, invitant la jeune femme à le suivre. Parvenu en bas, il lève la tête pour voir la robe-manteau arriver vers lui. La lumière se balade négligemment là-dessous, et bon dieu il voit tout ce qu'il y a à voir. Boum boum, coeur qui cogne. Du calme. Il la réceptionne en douceur avant d'ouvrir la marche. Il a prévu de faire les photos un peu plus loin. Isabelle a vu un reportage à la télé sur les dingues des catacombes. Oui, Georges l'a vu aussi, même que les journalistes lui avaient demandé de témoigner, mais qu'il a refusé. A cause de ses parents, qui en auraient fait une crise cardiaque. Des bourgeois pleins de fric, pénibles. Isabelle glousse, impressionnée par l'atmosphère. Espérons qu'on ne va pas croiser trop de monde ce soir ! Il la rassure, essaye de plaisanter. Mais il est nerveux lui aussi. Le petit circuit s'éternisant, elle lui demande quand il va commencer à shooter. Il s'arrête et tripote maladroitement son boîtier. OK, c'est là, on y va. Elle ôte sa robe, la plie soigneusement et la pose dans un coin. Elle est nue, toute nue, complètement nue, sans slip sans soutif elle en avait pas la gorgone. Et la voilà qui se met à prendre des poses. La température est glaciale, et elle s'en plaint très vite. D'autant que le photographe a l'air de plus en plus dans le brouillard et qu'une ambiance zarbi s'installe. Chair de poule sur la peau blanche immaculée tétons clairs dressés. Vite, s'te plaît, je me les caille. Elle se les kaille, hahaha, je me marre. Tu te les kailles quoi ? Oh écoute dépêche-toi un peu, je fais quoi là, on se pèle. Silence radio du côté du photographe. La fille perd patience et commence à réaliser que quelque chose cloche avec Georges: et si le gosse s'était moqué d'elle ? Si c'était un de ces petits pervers de plus ? Elle devient plus sèche. T'es à quel diaph, là ? Quelle focale ? Fais pas chier putain de salope fais ce que je te dis tout est automatique c'est exprès j't'ai dit arrête de bouger maintenant. Arrête de bouger bordel. Elle ouvre des yeux ronds, estomaquée. Petit con, va. Elle se penche pour ramasser la robe. Coup de pied dans l'étoffe, hop je t'envoie ça plus loin salope reste comme ça t'es trop belle t'es à moi à moi rien qu'à moi je vais te baiser putain. Isabelle se met à trembler. Un malade, ça craint le pire, comment sortir de là - quelle conne mais quelle conne. Elle voit Georges se pencher. C'est pour relever le bas de son pantalon. Elle aperçoit l'énorme couteau. Mon dieu. Rambo, l'assassin éventreur de femmes. Pas possible, non pas possible, ce gosse Rambo. Hurlements. Fuite à travers les galeries, course éperdue dans les ténèbres rayées par le faisceau de la Maglite. Intersections, hésitations, non mon dieu non pitié pourquoi pourquoi pourquoi pitié. Nue elle est nue elle est trop belle ses fesses devant moi ha ha elle est à moi ses seins qui bougent elle pleure elle hurle hahaha arrête mais viens viens viens chérie je t'aime. A bout de souffle, le visage ravagé de larmes, Isabelle prend à gauche. Non non non: c'est un cul-de-sac, non mon dieu noooon. Elle tend la main pour lui lacérer le visage de ses ongles. Il enfonce le couteau dans le ventre blanc. Il la frappe encore et encore, et s'arrête, haletant, pour contempler son ouvrage, avant de fermer les yeux pour mieux profiter de l'émotion inouïe qui l'envahit. Après, il arrache la chaînette de la cheville de la morte, et remonte vers la surface.
COMPTE-RENDU DE L'ARRESTATION DE M.BONGO MOUSSA:
"Le 28 février 1988, à onze heures trente, nous, Diane Artémis et Kamel Bouhenaf, procédant à une mission d'îlotage dans le 20ème arrondissement dans le cadre de l'enquête 187/Pu, dirigée par l'insp. div. JP. Navarin, apercevons, marchant sur le trottoir au niveau du 45 rue des Vignoles, un individu correspondant au signalement de l'avis de recherche du 26/02, ref A453G. Alors que nous descendons de notre véhicule afin d'effectuer un contrôle d'identité, l'individu nous aperçoit et se met à courir en direction du boulevard de Charonne. Poursuivi par nous mêmes, il rejoint la rue de Montreuil, où il est renversé par un autobus. Procédant à l'interpellation, nous constatons que l'individu, qui manifeste une agitation extrême, ne peut présenter aucun papier d'identité. Après palpation de sécurité, nous trouvons dans ses poches un jeu de clés, deux enveloppes contenant de la marijuana, la somme de six cents francs en coupures de cent et un couteau à cran d'arrêt."
David transpire en salle de muscul. Loretta le regarde amoureusement à travers la vitre qui sépare le bar vitamines de la salle d'entraînement. Cet après-midi, elle fait la barmaid au comptoir. Elle s'ennuie et rêvasse. Qu'il est séduisant, ce David. Il s'entraîne dans son coin, il ne parle jamais à personne, il a l'air tout timide. Sensible et romantique, comme elle. Occupé à soulever ses trente-cinq kilos de fonte, David a bien remarqué le manège. Sûr qu'elle est amoureuse de lui, cette bécasse. Elle est pas mal, remarque, de jolies jambes. Mais elle est brune - heureusement pour elle, soit dit en passant. Il achève ses exercices. Sa serviette sur l'épaule, il va s'asseoir au bar, pour voir. Rougissante, Loretta s'approche. Bonjour. Qu'est-ce que je vous sers ? Un cocktail de fruits banane-framboise-poire. Elle va s'activer auprès du mixer, et revient avec un grand verre empli de mousse onctueuse. David ne la quitte pas des yeux, amusé par cette jeune femme simple que son humble personne semble troubler. Plongeant une paille dans le mélange, elle se risque à lui adresser la parole d'une voix mal assurée. Il s'appelle Lamaury, est-il parent avec cet homme d'affaire marseillais ? Oui, c'est son père. Loretta n'en revient pas. Alors, sa maman est actrice, elle a joué dans des films ? Oui, mais elle ne joue plus depuis longtemps. Ah bon. Maintenant, elle s'inquiète un peu à cause du pansement qui lui barre la joue. Il dit qu'il s'est battu avec des skins, qu'il leur a foutu sur la gueule. Il affabule et fanfaronne. Elle s'enhardit un peu. Elle adore le cinéma. Il n'aurait pas envie de voir un film, un de ces soirs ? David sourit. Ca alors, elle est directe. Rigolo. Il refuse gentiment: il aimerait bien, mais sa mère arrive pour quelques jours, et il va devoir s'occuper d'elle. Mais une autre fois, pourquoi pas.
EXTRAITS DU COMPTE-RENDU DE PERQUISITION CHEZ M.BONGO:
..."Après identification du suspect par madame V., gardienne du 10 rue Delépine, nous transportons au 54 rue Pelleport, au domicile de M.Bongo Moussa. (...) Sous le matelas, nous découvrons, enveloppés dans un linge graissé, deux revolvers d'alarme et une dizaine de revues pornographiques. Dans le tiroir de la table, trouvons 4 couteaux à cran d'arrêt, deux boites entamées de 25 cartouches lacrymogènes, une bombe de défense de marque Protector 2000 et la somme de 6700 francs en numéraire. Dans l'armoire, outre quatre ensembles de survêtement, un smoking et deux paires de chaussures de basket blanches de marque Nike, nous découvrons un sac en plastique rempli de 800 grammes de Marijuana, une enveloppe contenant 10 doses d'un demi-gramme d'héroïne, et la somme de 14000 francs en numéraire. Sous l'évier, trouvons un couteau de type "couteau de survie", de marque Steelgood (lame de 23cm). Présentons ces objets à Mr Bongo, qui affirme d'abord ignorer leur présence dans son appartement, puis refuse de répondre à nos questions. Saisissons et plaçons sous scellés découverts n· 768/901 les objets énumérés ci-dessus (liste détaillée jointe ci-après). Notre perquisition, commencée à 16h30 et terminée à 17h20, ne nous permet de découvrir aucun autre objet ou indice susceptible d'intéresser l'enquête. Après lecture faite par lui même, et persistant dans son silence, Mr Bongo signe avec nous et nos assistants le présent procès-verbal ainsi que le scellé constitué au cours de la perquisition. (...)
19 heures, Police Criminelle. Tous les flics bossant sur l'affaire écoutent la synthèse présentée par Navarin: il est bien possible que Moussa Bongo soit l'assassin. Le juge y croit. C'est vrai que les pièces à convictions retrouvées rue Pelleport sont troublantes. De plus, le black n'a aucun alibi qui tienne pour chacun des meurtres, ce qui en fait un Rambo fort présentable. Sauf que le légiste n'est pas vraiment certain que le couteau de Moussa corresponde aux plaies des victimes. En fait, il n'y a pour l'instant aucune preuve formelle, mis à part les aveux du zaïrois, qui a reconnu assez rapidement être l'auteur du meurtre de la laverie. Il s'apprête à passer sa première nuit en prison. En attendant un suspect plus sérieux, il fera un bouc émissaire très correct: son arrestation rassurera la population et calmera les médias. Comme, de plus, c'est un pauvre type sans relations, un clandestin analphabète, obsédé sexuel et dealer, personne ne va pleurer sur son sort. Muller intervient, s'avouant très sceptique quant à la réelle culpabilité du black pour l'ensemble des meurtres. Diane renchérit timidement, arguant que d'après les statistiques, les tueurs en série tuent plus volontiers dans leur groupe ethnique. Personne ne relève.
David se regarde dans le miroir de la salle de bain. Sur sa joue, les traces de griffures commencent à cicatriser, cette pute avait du tempérament. Il revient en cuisine se servir son Ricoré matinal et ouvre distraitement le carton à dessin posé sur la table. Les photos à l'intérieur - celles qu'il montrait à la gorgone - sont des nus de Pauline. Bien foutue, cette salope de frangine, non mais mate-moi ça, une paire de seins et une petite touffe mignonne comme tout, et des fesses. Dire que c'est ce lourdingue de Francis qui profite de ces beautés, écoeurant n'y pensons plus, putain. Le téléphone sonne. Mais David n'a pas envie de parler et laisse le répondeur. Voix de Pauline, tiens. Elle l'invite à une petite soirée chez elle le surlendemain pour fêter son anniversaire. Qu'il amène l'ami Anatole, si ça lui fait plaisir. Petit sourire de David, le regard rivé sur les photos. C'est vrai que demain c'est son anniversaire, il avait oublié. Vingt ans, toute la vie devant soi, enfin c'est ce qu'on dit. Bien foutue cette salope de frangine.
C'était l'été 76 à la Villa Dolorosa. Ce jour-là, les deux enfants jouaient dans le vaste parc ombragé de pins et bordé de massifs de fleurs artistement composés. Brandissant une épée en plastique, David, costumé en Thierry-la-Fronde, courait à travers la pinède du petit bois des Loups, en direction de la piscine, tandis que Pauline s'essoufflait à tenter de le rattraper. Soudain, elle le vit disparaître au milieu d'un buisson. Croyant à une farce de son petit frère, elle s'approcha en tapinois et aperçut dans le sol, entre des branchages écrasés, une ouverture étroite dont le grillage de protection avait cédé sous le poids de David. Se penchant au dessus du rebord, elle découvrit une sorte de puits plongeant loin, loin dans le sol. Inquiète, elle appela l'enfant qui était tombé dans le noir.