Oh la belle bleue, Oooh la belle rouge. Tandis que, sur la place de la Rotonde, les badauds applaudissent à grands cris le bouquet final, Navarin, Croizette et Loubignol sont attablés au Cintra, la brasserie qui jouxte le commissariat d'Aix. Pas d'humeur à la rigolade, le trio, rien à branler du feu d'artifice de la fête nationale. Ils ont encore en tête les images du cercueil sortant de la crypte, Georges dans le rôle du légume, terrassé de fatigue nerveuse... Navarin tire comme un malade sur sa clope, et Diane, qu'est-ce qu'elle fout, un moment qu'elle devrait être là ! Elle avait parlé d'aller chez Jeanne Montaigu, disparue elle aussi. Flippant. D'autant que Russel est un personnage énigmatique, sûrement un pervers, comme disait la petite. Edith essaye d'afficher un calme que, visiblement, elle n'a pas. Ecoute, Jean-Paul, elle est grande. Elle a pu rencontrer un beau garçon, tu n'es pas son père ni moi sa maman, peut-être qu'elle s'accorde une petite récréation. Navarin hausse les épaules, outré. Non mais Edith, pfft, tu dis n'importe quoi escuse-moi, Diane je la connais, c'est une fille sérieuse, non mais, et pis quoi encore ? La conversation retombe, tandis qu'au loin explosent les derniers pétards de la fête. Ils affichent des mines sinistres, perdus dans leurs pensées. En plus, grommelle Loubignol, je vous ai pas dit le plus important de la journée, quel étourdi je suis, la petite Brigitte la Cagole, pauvre - oui, celle dont ces cochons de l'IGS ont ordonné la mise à pied - eh ben elle a fait dans l'après-midi une tentative de suicide. Comme je vous le dis, bonsangdebonsoir, triste à pleurer. Croizette vide d'un trait son véritable de Guiness. C'est vous qui êtes triste à pleurer, Loubignol. Vous commencez à me les briser avec vos jérémiades. Votre sentimentalisme stupide à l'égard de Lamaury nous a déjà foutus dans la panade, ça fait un bail que j'aurais dû ordonner sa garde-à-vue. J'ai respecté vos liens d'amitiés, je vous ai cru. Résultat: ce type nous mène en barque depuis le début, il nous a menti sur Robert, comme je suis convaincue qu'il nous ment sur tout ce que nous cherchons à découvrir. Vous êtes un naïf, Loubignol, et un incompétent. Un nul, en clair, et je vais me charger de vous tailler un costume sur mesure dès la fin de cette histoire. Le commissaire porte la main à son coeur, au bord de l'apoplexie. Croizette poursuit: écoutez-moi bien, Loubignol, demain matin, nous irons interpeller votre vieil ami, que cela vous plaise ou non. D'autre part, vos Pédés interrogeront ce Gaviaud sur les affaires Naldini et Bitard, et nous - c'est à dire Jean-Paul et moi - on ira faire un tour au domicile de Russel. Vous pourrez rester les pieds sur votre bureau à faire vos mots croisés, ou aller déjeuner avec votre épouse, ça m'est égal.
Punaise, ce cauchemar, qu'il finisse vite, que je me réveille, absurde ces poissons, ce capharnaüm hideux, n'importe quoi, il va falloir que j'écrive ça... Non mais ouvre les yeux, regarde, ce n'est pas un rêve ma fille. Elle est attachée les bras en l'air, comme Jeanne l'était. Les pans de sa chemise sont ouverts, soutien-gorge relevé au-dessus des seins. Elle a tellement mal aux poignets, douleur physique insupportable... Flash-back, la clinique, je vais vous montrer quelque chose, baoum, et puis le noir, le vide absolu. Combien de temps s'est-il écoulé, où est-elle ? Tête lourde, fatigue incommensurable, droguée, droguée, punaise, sûr, quel mauvais plan. Bruit de clé, un beau costume, un chapeau blanc. Russel Russel Russel le pervers. Qui est ce type bizarre avec lui ? - connais cette tête, vue plusieurs fois. Ils s'approchent. Le docteur regarde Diane et son visage froid se fend d'un sourire, pas rassurant, comme une mécanique de sourire, tandis que ses yeux s'attardent sur ses seins - pas mal, il les imaginait plus petits. Adieu miss flic. Elle va mourir, et il sera déjà à l'autre bout du monde quand on découvrira son cadavre. Elle va subir le sort du petit journaliste, de cette traînée de Jeanne - et de quelques autres misérables créatures aussi. Dommage qu'il n'ait pas le temps de s'amuser avec elle. Elle lui plaît, elle lui a plu dès qu'il l'a vue. Physiquement bien sûr, car pour le reste il lui a trouvé bien des défauts, comme l'insolence - et la bêtise aussi. Elle a cru qu'elle serait plus forte que lui, la petite présomptueuse. Résultat: elle se retrouve en position de faiblesse. Eh oui, jeune femme, vous avez devant vous le grand méchant loup de l'histoire, plaisante-t-il. Aussi comment pourrais-je résister au plaisir de vous raconter ma version du conte, avant de souffler sur le toit de la maison des trois petits cochons, ahaha. Le docteur reconnaît avec une certaine délectation avoir sa part de responsabilité dans l'existence du singulier phénomène Captain Zodiac. Il s'est beaucoup occupé de David, quand celui-ci était enfant. Il a participé à son éducation. A sa manière. Par exemple, il a vérifié sur lui certaines de ses théories sur la nature humaine. Le garçon était un beau spécimen, soumis à de multiples et intéressantes pulsions. Au début - pas longtemps - le docteur envisagea de le soigner. Mais il était trop curieux de voir ce que l'adolescent deviendrait si on laissait se développer ses démons. Et puis, entamer une véritable thérapie aurait entraîné l'intervention d'autres psy, et cela n'était pas souhaitable - surtout par ce pauvre Georges, qui ne tenait pas à ce que son fils puisse raconter certains souvenirs d'enfance à n'importe qui... Évidemment, le docteur ne pensait pas que le gamin irait si loin dans l'immoralité monstrueuse - qui l'eut cru, d'ailleurs ? Diane remue un peu, essayant de trouver une position moins douloureuse - impossible. Il va me tuer. Lui parler, gagner du temps. Suis officier de police, vous faites une bêtise, nous n'avons rien contre vous, détachez-moi et je ne dirai rien, rien. Le docteur ricane et pose une main gantée sur son sein droit. Tsk, tsk, miss. Je sais bien que je n'irai pas en prison pour avoir mal soigné David Lamaury dans son enfance. Mais mon problème c'est que certaines affaires sont en train de remonter à la surface, par votre faute. Aussi me voilà dans l'obligation d'opérer un repli stratégique, afin de préserver ma liberté... Il presse le sein, aïe, il fait mal punaise... Oui, ça fait mal, miss, il est des secrets qui font mal, et qui doivent rester enfouis dans l'intérêt des personnes, et vous n'avez pas respecté cet élémentaire axiome de la vie des hommes, mademoiselle la petite conne. Douleur épouvantable, il lui pince le téton et le tortille entre son pouce et son index. Diane hurle, les larmes aux yeux. Le sourire du docteur s'estompe, la mâchoire se serre et le regard se durcit, il pince plus fort, plus fort encore. Ne domine pas qui veut le chien enragé qui habite en l'homme, petite pute. Torsion, étirement, insupportable, au s'cours à l'aide aidez-moi aidez-moi papapapapa nooon. Pincepincepincetordtordtortille. Philip Russel, lui, a appris à dominer ses pulsions, il les connaît, il sait jusqu'où elles peuvent le mener, et comment les canaliser. Le travail de toute une vie. Des années de réflexion, de lectures et d'expériences au-delà de toute limite. Cette idiote croyait vraiment qu'il se laisserait arrêter, traîner dans la boue, et renoncerait de bonne grâce à tous les plaisirs que la vie lui réserve ? Il laisse retomber sa main, se recule un peu. Je te baiserais bien, mais je veux garder mes énergies, j'ai encore beaucoup de choses à faire, tu sais, il faut que je m'organise. Diane sanglote, douleur lancinante au sein gauche, affreux, peux plus peux plus. Allez, je te laisse, jolie petite salope, suffit comme ça. Eugène occupe-t'en, on se revoit où tu sais quand tu sais, on va s'en payer une bonne tranche tu vas voir - clin d'oeil du docteur, rire bêta de l'homme aux bottes de caoutchouc. Russel quitte la pièce. Eugène. Le jardinier de la clinique. Mon dieu mon dieu cette tronche abominable, cet air de mongolien mon dieu non une seringue papa Daniel au s'cours au s'cours je vais mouriiiiiir.
Georges se lève du canapé du salon sur lequel il a passé la nuit à cuver. Il est défait, démonté, défenestré - ivre mort plus que jamais. 'Culé. Il se lève en maugréant, se traîne à travers le salon et grimpe à l'étage en se cramponnant à la rampe. Il pénètre dans son bureau et se plante devant son râtelier. 'Culé, j'vais t'buter, d'ta faute, tout, 'foiré. Il attrape un fusil de chasse, deux double charge là-d'dans, et tiens taouar ta gueule pauv'taré, comme un sang'ier j'vais t'tirer. Une demi-douzaine de cartouches dans la poche, et direction la bagnole, oups, il se ramasse dans les escaliers, mais pas grave, 'culé j'vais t'éclater la gueule t'vaouar. Dehors, dans la Mercedes, contact, en route, à fond dans l'allée, vrrroum, les deux plantons au bout qui roupillent dans leur caisse pourrie, les photographes qui mitraillent, flashes, j'vous baise tous, 'culés dégagez, vrroum sinon écrasés, à fond sur le champignon, hahaha, baisés, baisés, hahahahaha, maintenant j'le tue.
... Plaît-il ? Oh merde, j'arrive. Croizette raccroche, sort dans le couloir en chemise de nuit et va frapper à la porte de la chambre de Navarin. Jean-Paul ! Grommellements à l'intérieur, elle entre et vient remuer la silhouette massive entortillée dans les draps. Réveille-toi, Lamaury s'est fait la malle. Navarin ouvre les yeux, fatigué, mais fatigué. Et Diane, elle est rentrée ?
Fusil en main, Georges débarque dans le hall de la clinique. Il veut voir Russel, cette saloperie de Russel, et presto, où qu'il est ? Des paparazzis font irruption dans le hall, flashes, ils l'ont suivi à moto, trop beau le scoop, ce type armé, Georges Lamaury en personne ! Georges pivote sur lui-même, menaçant personnel de permanence et photographes du bout de son canon. Où qu'il est c't'enculé d'Russel bordel ? Pan, il tire, un gros trou dans le faux plafond. Tout le monde se planque, à plat ventre derrière le mobilier - au s'cours il est dingue ! Georges va choper un interne par le colback, où qu'il est ce fumier ?
Branle-bas de combat au commissariat d'Aix, Croizette demande après Loubignol. Comment ça, encore au plumard ? Lamaury s'est barré de chez lui, calibre en main il menace de tuer des gens à Sainte-Juliette, Diane Artémis a disparu, et monsieur roupille ? Réveillez-le moi, je veux le voir sur le pont, comme tout le monde. Les Pédés, interrogatoire serré de Gaviaud, illico sur-le-champ. Quant à nous, direction Sainte-Juliette, allez, tout le monde dans le fourgon, en route Jean-Paul.
Diane ouvre les yeux. Elle est attachée sur un brancard d'hôpital, lanières de caoutchouc aux poignets et aux chevilles. Odeur d'iode et de sel. Une porte, un peu de lumière qui filtre par dessous. Quelle heure peut-il être ? Encore vivante, merci, merci mon dieu, jamais je ne pensais m'éveiller. Elle se souvient de l'entrevue avec Russel dans le grenier aux poissons, elle se revoit seule avec Eugène Gaviaud, elle sent ses mains sur elle, elle entend son monologue stupide, et puis elle revoit la seringue, l'aiguille qui entre dans sa veine... Ses yeux s'habituant à la pénombre, elle distingue deux silhouettes immobiles: sur un autre brancard repose - mondieu - un corps de femme, dans une housse de plastique. Seule la tête émerge. Longs cheveux blonds. Mondieumondieumondieu, JEANNE - deux trous noirs à la place des yeux. Derrière cette chose, dans un sarcophage de contre-plaqué appuyé à la verticale contre la cloison, une forme féminine enveloppée de bandelettes, des pieds à la tête - mondieumondieu une MOMIE au s'cours papapapapapa. Elle voudrait hurler mais rien ne sort: sa bouche est obstruée d'une balle de latex. Tous les démons qui habitent son inconscient s'apprêtent pour de bon à lui manger le cerveau.
Dring, dring, les Pédés sonnent à la villa "Mon Rêve". Personne, ou alors Gaviaud roupille avec des boules Quiès. Accoudé à la barrière de ferraille de son jardinet, un voisin les hèle et se propose de les renseigner, si ça peut les aider. Ça peut. Les flics s'approchent: Émile Fouque, alias Milou de l'Estaque, ne porte pas son voisin dans son coeur. L'Eugène est un alcoolique complètement pété du ciboulot - par exemple il se vante d'avoir été un docteur réputé au Canada, alors que tout le monde sait qu'il n'y a jamais foutu les pieds. Et surtout, Milou le soupçonne d'avoir empoisonné son vieux chien l'an dernier. D'ailleurs, il l'a encore surpris la veille en train d'essayer de refiler de la viande avariée à son nouveau doberman. Pour prouver ses dires, il va chercher les abats ramassés dans son jardin, vé messieurs, dans un plastique il les a mis, justement pour les faire analyser, ils sont certainement imprégnés de mort-aux-rats ou d'arsenic, que sait-il Milou. Un peu dégoûtés, les Pédés empochent le sachet, merci monsieur de l'Estaque. Alors qu'ils vont remonter en voiture, le voisin leur fait de grands signes en désignant le petit port en contrebas: l'Eugène arrive dans sa barcasse, vé, regardez, c'est lui, interrogez-le ! Gérard et Robert regardent l'homme accoster, amarrer son vieux pointu aux couleurs délavées, et s'en arriver devant chez lui avec un panier en osier empli de poisson. Les Pédés sourient aimablement - bonjour monsieur Gaviaud, on peut vous parler cinq minutes ? tandis que, dans leur dos, Milou adresse un bras d'honneur à son voisin. Eugène ignore le geste et invite les policiers à entrer chez lui.
Asseyez-vous messieurs, quel bon vent vous amène, comme on dit dans la marine ? Le tandem de flics prend place autour de la table tandis qu'Eugène prépare du café. Il était sorti en mer, comme tous les matins. Pêcher de beaux spécimens pour sa collection. Là il a chopé un chouette gobie. C'est rare, paraît-il. Du sucre ? Gérard et Robert considèrent avec répugnance l'énorme poisson empaillé accroché au dessus du buffet. Un mérou, précise fièrement Eugène, pas mal, hein ? Les Pédés échangent un regard en prenant les tasses que leur tend le maître de maison. Un loufoque. Bon, merci, venons-en au fait monsieur Gaviaud. Josiane Bitard, ça vous rappelle quelque chose ? Eugène s'appuie contre la table et lève les yeux au ciel, songeur. Il a bien du mal à se rappeler, mais ça semble finalement lui revenir: ah oui, ce malheureux accident, c'est bien triste la pauvre femme ce qui lui est arrivé. Oui, il l'a bien vue tomber de l'arbre et se rompre le cou, en effet. Les Pédés enchaînent sur son renvoi de l'hôpital, quelques semaines plus tard. Eugène se dandine sur sa chaise d'un air embêté. Bon, il veut bien se laisser aller à quelques confidences, entre hommes, hein. C'est vrai qu'à l'époque il ne se sentait pas en forme. Il ne sait pas bien ce qui lui a pris, d'embrasser ce corps dans la chambre froide. Un coup de folie, quand il y repense il croit que ce n'était pas lui mais pas de bol c'était lui. Pour la première et dernière fois, il le jure messieurs. C'est la faute à ses parents aussi, puisqu'ils travaillaient dans les cimetières. Heureusement, le professeur Russel l'a soigné depuis, et il n'a plus jamais recommencé à faire des choses pas correctes avec les morts. Il est tout à fait guéri. La preuve, il travaille à mi-temps comme jardinier. Dans la clinique de ce si bon professeur Russel, qui le traite comme un fils spirituel. Il fait aussi de la pêche, et comme hobby il adore l'empaillage en général, et de poissons surtout. Le thon, par exemple, ça se travaille bien le thon, et puis c'est beau une fois laqué et verni. Le mérou aussi c'est un beau poisson. Et la rascasse, et... Les Pédés tournent leur cuillère dans leur tasse - on en voit de nouveaux tous les jours. Justement monsieur Gaviaud, le professeur Russel, depuis quand le connaissez-vous ? Eugène sourit largement: oh, ça fait bien dix ans, vingt peut-être - il n'a pas trop la mémoire des dates, mais c'est loin dans le passé qu'ils se sont connus, du temps où Eugène était professeur au Canada. Coup d'oeil de Gérard à Robert: soit ce type se fout de nous, soit c'est un doux dingue. Eugène s'est lancé dans un vibrant hommage à Russel: le meilleur des hommes. Un grand savant, un bienfaiseur de l'humanité, qui lui a donné sa chance dans la vie et sans qui il serait peut-être clochard, ou pire. Bon, affaire René Naldini, monsieur Gaviaud. Eugène se renfrogne, il se souvient du nom du pauvre homme, oui. Mais il ne le connaissait pas, alors là ce n'était, euh, qu'un malheureux accident. Ah bon, c'était un journaliste qui embêtait monsieur Georges, eh bien Eugène n'était pas au courant. Il a payé, on lui a déjà retiré des points sur son permis, et il va passer en jugement pour ça. C'est drôle, les policiers croyaient qu'il était ivre, alors qu'il ne boit jamais au grand jamais, d'ailleurs ils l'ont bien vu sur l'analyse de sang, c'était juste à cause de la grosse guêpe... Milou de l'Estaque, ce vieux fou ? Oh, il sait bien que ça rend jaloux les voisins qu'il travaille comme Maître d'Entretien, chargé du Parc de la Clinique Sainte-Juliette et de ses Dépendances. Non, il n'a jamais empoisonné ce malheureux clebs. Oui, bien sûr qu'il connaît moizelle Jeanne, puisque c'est la petite amie du professeur. Elle est gentille et très jolie, il la voit quand il va travailler à la clinique trois fois par semaine. Quant à Diane Artémis, jamais vue. Gérard se lève en finissant son café d'un trait. Dites, monsieur Gaviaud, vous permettez qu'on aille par là ? Eugène le regarde d'un air hébété, vaguement inquiet. Euh, par là où ? Robert se dresse à son tour. Juste un petit tour, pas une perquisition rassurez-vous monsieur Gaviaud, encore deux minutes et puis on s'en va. Euh, euh. Eugène n'est pas du tout emballé par l'idée, ça le contrarie même franchement. Mais avant qu'il ait le temps d'émettre un son, voilà que Gérard quitte la pièce pour aller dans le couloir. Eugène calcule dans sa petite tête: ça alors ce n'était pas prévu par le professeur, mauvais.
Croizette et Navarin déambulent dans l'hôtel particulier du psy, contemplant les placards ouverts et vidés de leurs fringues. L'oiseau s'est envolé, pas de trace de Jeanne Montaigu - ni de Diane. Croizette décroche un téléphone. Loubignol, enfin. Elle l'incendie: où en est-on de l'arrestation de Lamaury, imbécile ? Il se balade ivre-mort dans la nature en tirant sur ses concitoyens, et on est infoutu de le repérer ? Bredouillements au bout du fil. C'est que, euh, Georges est malheureusement introuvable, madame le juge, il a trompé la vigilance de nos hommes, et on a perdu sa trace après son passage à la clinique. Croizette le sait, abruti, elle y est à la clinique, si c'est tout ce qu'il peut lui apprendre, qu'il aille se recoucher. Elle lui raccroche au nez. Navarin s'est assis sur une chaise, il soupèse nerveusement une cravache trouvée dans la chambre à coucher. Coup de déprime, larmes aux yeux: putain Edith, il lui est arrivé quelque chose à la petite, et le docteur est sûrement dans le coup, elle avait raison, c'est un malade.
Loubignol transpire à grosses gouttes en écoutant le récit des Pédés qui l'appellent depuis la radio de leur voiture. Bon sang de bonsoir de bon sang de bonsoir, c'est pas possible, il ne le croit pas, non il ne le croit pas, Eugène le jardinier de Russel, la voiture d'Artémis dans son garage, oh pauvre, bon d'accord je vous crois, j'envoie tout le bordel, ne bougez pas, bouclez le périmètre bonsoir c'est pas possible. Il raccroche en s'épongeant le front et attrape le fax que lui tend l'un de ses hommes. Coordonnées de l'ex-femme du docteur Russel, commissaire, ça vient d'arriver du Québec, suite à notre demande d'hier. Sur les nerfs, le commissaire - l'adrénaline pulse sec depuis ce matin - et formidablement inquiet. Il voit déjà ses points-retraite fondre comme neige au soleil, adieu honneurs et décorations, pot d'adieu et petit discours, oh pauvre de lui, la juge l'a pris en grippe, c'est trop injuste. Allez, Charles, il est encore temps de se rattraper. Il compose le numéro indiqué sur le fax et obtient bientôt madame H., qui ne paraît guère étonnée que la police l'interroge au sujet de son ex. Aujourd'hui remariée, elle vit à Montréal, d'où elle est originaire, comme le docteur. C'est là-bas qu'elle l'a rencontré, en octobre 1967. Russel, alors promis à une brillante carrière, tenait un cabinet assez réputé à Montréal. Fille unique d'une famille riche, Virginie achevait ses études de médecine quand elle l'a connu. Très vite, ils sont devenus amants, avant qu'il ne la demande en mariage, trois mois plus tard, en janvier 68. Ils ont vécu ensemble six mois à peine, mais elle se souvient très bien de lui, et vingt-cinq ans plus tard sa haine n'a pas faibli. Le trip de Russel, son grand pied, c'était le sado-maso. Un vrai détraqué du sexe. Il a d'abord essayé de s'y prendre progressivement avec elle. Il s'imaginait sans doute qu'il parviendrait à la façonner selon ses fantasmes, et qu'elle finirait par trouver du plaisir à ces petits jeux. Mais quand elle a réalisé à quel point il était dangereux, elle l'a quitté. Réfugiée chez ses parents, soutenue par son entourage, elle a demandé et obtenu le divorce. La famille de Mme H., pour marquer le coup, a tenu à faire savoir quel type d'homme était Russel, et a lancé une efficace campagne de contre-publicité à son encontre. La réputation du bon docteur en a été entachée et la presse spécialisée a réclamé sa radiation de l'Ordre. Radiation qu'il a évité de justesse grâce à certaines de ses relations. Se sentant tricard dans son pays, il a décidé de s'installer en France. Il a quitté le Québec en mai 69, pour n'y plus jamais reparaître. Loubignol raccroche. Il n'en croit pas ses oreilles. Russel, un détraqué sadique... Mais après tout, que lui reproche-t-on, bonsoir ? Affaire Bitard, oui, mais rien n'est prouvé... Il se lève et commence à tourner en rond dans son bureau. Réfléchis, Charles, tout ça va trop vite pour toi, il faut que tu prennes le temps de penser, tu dois montrer à cette juge ce dont tu es capable. Bon, Russel a l'air d'avoir pris la tangente. Eugène a tué René Naldini, qui écrivait des saloperies sur Georges. Russel était l'employeur d'Eugène. Georges est en fuite. Jeanne Montaigu a disparu. Tous se connaissaient. Et Diane Artémis qui ne reparaît pas, sa voiture chez Gaviaud bon sang de bonsoir, quel méchante, méchante mayonnaise.
EXTRAIT DU COMPTE-RENDU DE PERQUISITION, SUITE A INTERROGATOIRE DE MR EUGÈNE GAVIAUD, PAR INSPECT. KAPIKIAN & CARLOTTI.
(...) C'est alors que Mr Gaviaud se précipite au dehors, fermant derrière lui la porte donnant sur le jardin. Ledit jardin débouchant sur un sentier descendant jusqu'au port, il parvient à nous échapper en embarquant dans un canot de pêche de couleur blanche et bleue. Prévenons aussitôt le Central et la police maritime, afin de faire diffuser un mandat d'amener concernant Mr Gaviaud........................
Rendons téléphoniquement compte au commissaire C. Loubignol puis à madame le juge E. Croizette, laquelle nous donne l'ordre de procéder à une recherche d'indices sur place...................................A/ REZ-DE-CHAUSSÉE:
1/ Salon:
Il s'agit d'une pièce d'environ vingt mètres carrés, pourvue de deux fenêtres sur le mur ouest et d'une porte-fenêtre sur le mur sud. L'ameublement est sommaire: un canapé, une table basse, un poste de télévision et un magnétoscope, un meuble bar et une grand armoire (voir schéma)...........................Dans l'armoire, découvrons une importante collection de cassettes vidéo. Examinons lesdites cassettes: chacune étant soigneusement étiquetée, constatons qu'il s'agit pour la plupart de films médicaux à usage professionnel relatant des opérations de chirurgie. Par ailleurs, trouvons des cassettes étiquetées comme suit: "Enterrements T.V" (5 cassettes); "L'Égypte des Pyramides et des Pharaons"; "Best-Of Accidents - docus T.V" (3 cassettes); "Face à la Mort 1 & 2". Quelques films de fiction également, généralement des films d'horreurs, parmi lesquels: "Psychose"; "La Nuit des Morts-Vivants"; "Le Secret de la Momie"; "Réanimator", ainsi qu'une dizaine de films pornographiques et quelques documentaires animaliers. Procédons à un bref visionnage de la cassette en place dans le magnétoscope, et constatons qu'il s'agit d'un film de langue anglaise décrivant une opération de chirurgie faciale...............................................
Trouvons derrière le canapé un grand nombre de mouchoirs jetables usagés. Constatons que la table basse se compose d'un marbre funéraire fixé sur des pieds de fer forgé. Sur ladite table, des prospectus d'agence de voyage sur l'Amérique du sud et le Moyen-Orient. Au mur, un poster représentant un pêcheur à la truite, et un sous-verre contenant un plan du cimetière du Père-Lachaise, à Paris. Un gros thon et un rongeur naturalisés sont suspendus de part et d'autre de la porte-fenêtre...........................
2/ Cuisine:
Environ 18 mètres carrés, comportant deux issues, l'une étant celle empruntée par monsieur Gaviaud pendant sa fuite, et une petite fenêtre. 2 poissons empaillés accrochés au mur sud. Un évier de taille inhabituelle a été installé artisanalement. Grande table au milieu de la pièce, où se trouvent encore les tasses de cafés offertes à nous-mêmes par E. Gaviaud avant sa fuite. Dans le réfrigérateur, découvrons outre de la nourriture, un grand nombre de tuperwares emplis de viandes crues ou d'abats non identifiés, ainsi qu'un petit stock de médicaments divers. Le gros congélateur contient plusieurs sacs de plastique blanc fermés et étiquetés de chiffres romains, apparemment emplis de poissons. Présence de taches suspectes (sang ?) dans l'appareil, ainsi qu'autour de l'évier. Laissons en l'état en attendant examen par TSC et poursuivons nos investigations. Trouvons sous l'évier un grand nombre de bassines de tailles diverses. Dans le buffet, découvrons plusieurs instruments de chirurgie, scalpels, écarteurs, marteaux, scies, etc... Ainsi que divers matériels, flacons, solutions, cires, fils, colles, seringues, produits chimiques, que nous identifions comme un nécessaire pour taxidermiste, l'individu nous ayant signalé précédemment qu'il se livrait à cette activité pendant ses loisirs. Constatons qu'au sol a été creusée autour des pieds de la table une sorte de rigole aboutissant à l'extérieur dans une fosse septique artisanale, et devant permettre l'évacuation du sang pendant les "opérations". En déduisons que cette pièce, qui a apparemment été nettoyée à grandes eaux il y a peu, sert à l'occasion d'atelier à Mr Gaviaud. (...)B/ ÉTAGE
Pièce n° l:
Il s'agit d'un local d'environ 13 mètres carrés, pourvu d'une fenêtre sur le sud, comprenant un lit biplace, deux grandes armoires, un buffet et une table de nuit. Il y règne un grand désordre et une obscurité quasi-totale, la fenêtre ayant été soigneusement aveuglée par plusieurs couches successives de papier goudronné. Aucune lampe ni ampoule apparente ne permettant d'éclairer les lieux, usons des nombreux chandeliers, bougies et cierges d'église pour continuer les recherches. Des livres, manuels et revues (parmi lesquels remarquons, entre autres, des ouvrages médicaux et para scientifiques tels que "De la conservation des tissus musculaires en milieu humide"; "Les secrets des embaumeurs égyptiens"; "Précis de maquillage à l'usage des thanatologues") s'empilent sur des étagères, occupant toute la surface des murs, à l'exception d'une copie de masque funéraire égyptien accrochée au dessus du lit, et des têtes d'animaux naturalisées..........................Remarquons que les murs, le plafond, le sol et les éléments mobiliers ont été systématiquement repeints en noir. De nombreux bouquets de fleurs artificielles font office de décoration. Observons que le lit est dénué de draps, l'individu semblant dormir dans un sac en plastique servant, en principe, à emballer les cadavres. Trouvons sous le matelas des revues pornographiques, des photographies d'accidentés de la route et une sorte de perruque blonde que nous identifions a priori comme un cuir chevelu humain (un "scalp"), tâché de résidus organiques.................
Pièce n° 2:
Sur la porte de cette pièce notons la présence d'une inscription manuscrite: "Oui, telle vous serez o la reine des graces apres les derniers sacrements, quand vous irez sous l'herbe et les floraisons grasses moisir parmi les ossement" (sic). Entrons et constatons que, comme la précédente, cette pièce est plongée dans l'obscurité. Usons à nouveau des bougies et procédons à l'inspection. Il s'agit d'une pièce d'une quinzaine de mètres carrés, dont les murs ont étés pourvus d'étagères sur toute leur surface. Comprenons qu'il s'agit d'une sorte de musée personnel, où E. Gaviaud expose ses "travaux" et ses "trophées" les plus précieux. Présence d'un squelette et d'un écorché, comme on en trouve dans les facultés de médecine. Sur les étagères, découvrons:- de nombreux bocaux contenant (selon les étiquettes manuscrites) en suspension dans des solutions transparentes: des yeux d'origine animale; des yeux d'origine humaine; des organes génitaux masculins; des seins féminins; des mains humaines; des organes internes; des organes génitaux féminins; des foetus à divers stades de développement; des langues humaines.
- divers accessoires funéraires, couronnes, crucifix, plaques illustrées, probablement volés dans des cimetières de la région, au vu des noms et des dates.
- de nombreux membres humains (mains et pieds) naturalisés et conservés sous des cloches de verre....C/ COMBLES:
(...) Trouvons dans le grenier très important stock d'animaux empaillés, surtout des poissons, et quelques mammifères. Autour d'une poutre est nouée une corde marine, et des taches de sang au sol sous ladite poutre laissent supposer qu'on aurait pu récemment y ligoter une personne sur laquelle on aurait exercé des sévices...............................................
EXTRAIT DE L'ANNEXE N° 1.
(...) Au vu des pièces rapportées du domicile de Mr Gaviaud Eugène, et avant plus amples recherches, pouvons immédiatement préciser:
- environ cinquante pour cent des abats et chairs découverts (et notamment ceux contenus dans le sachet remis par Mr Émile Fouque) sont d'origine humaine.
- la "perruque" retrouvée est un cuir chevelu de femme.
- les chairs conservées dans le "musée" de Mr Gaviaud ne sont pas des copies ou des moulages, mais bien des organes humains prélevés sur des cadavres de tous âges, et des deux sexes. (...)
La barque d'Eugène vient accoster dans un coin de calanque rocailleuse sur l'île Pomègues, archipel du Frioul. C'est qu'ils lui ont fait peur ces deux moustachus, heureusement qu'il a pris la poudre d'escampette. Maintenant, les flics ont dû découvrir tous ses petits secrets. Mais ça ne fait rien, car bientôt il va partir refaire sa vie sous les palmiers avec le professeur. Il amarre l'embarcation, et se dirige vers son cabanon de pêche. Il libère le cadenas fermant la lourde chaîne, traverse la pièce principale, ouvre une deuxième porte fortement barricadée, et entre dans le local sombre et exigu. Il allume un chandelier et constate avec plaisir que la femme est réveillée. Ça tombe bien, il a envie de tailler un brin de bavette. Sait-elle qu'il est l'homme de confiance du célèbre professeur Russel, pour qui il effectue des missions secrètes ? Comme avec Jeanne et les filles de la clinique, par exemple, ou bien le journaliste avec la guêpe dans la voiture. Avec Diane aussi, il a une mission. Mais, cette fois encore, même s'il a honte, il va désobéir au professeur. Elle n'ira pas au fond de la mer, puisqu'il va faire d'elle sa nouvelle compagne, la troisième. Il commence à avoir le coup de main, et elle sera sûrement très réussie. Après l'avoir traitée, il l'enverra avec les deux autres par malle postale, et rejoindra le professeur se faire dorer la pilule au soleil. Il faut qu'elle sache qu'Eugène aussi est un grand savant, puisqu'il rédige un mémoire sur l'empaillage des êtres humains... Mais au fait, il a oublié de lui présenter ses deux femmes: Diane les a-t-elle reconnues ? Eh oui, sur ce brancard, c'est moizelle Jeanne. Elle n'est pas mal réussie, pas vrai ? Il faut dire qu'il y a passé toute la nuit précédente, c'était passionnant, sa chair était facile à travailler. Bien sûr, elle n'est pas terminée, mais le plus gros est fait, il finira le travail dans la nouvelle maison que le professeur va lui trouver. Et puis l'autre, là, alors celle-là attention, c'est le bijou d'Eugène. Il s'approche et commence à dérouler les bandes qui recouvrent le visage de - mondieu - la momie, avec d'infinies précautions. Diane se force à regarder. Longs cheveux blonds, visage ovale, chair plaquée sur les os, pommettes saillantes, yeux grands ouverts, bleus - deux billes de verre. Elle mord dans la balle de latex, pas possible pas possible, non mondieunononon... Du bout des lèvres, Eugène effleure amoureusement la joue parcheminée. Anjélica Gaviaud, mon épouse.
Eugène s'excuse du relatif état de délabrement du corps, précisant qu'il s'agissait de sa première expérience d'empaillage de femme. Cependant, vingt ans après, elle tient encore bien le coup, hein mademoiselle, et sa beauté peut en remontrer à d'autres. Diane aussi fera une belle compagne. Mais Anjélica restera toujours sa préférée - pensez-donc, une vedette de cinéma. Il a bien connu son fils, le petit David, que le professeur s'en occupait à Sainte-Juliette. Eugène jouait souvent avec lui, il lui faisait visiter les endroits interdits de la clinique. Ils étaient bien copains, il lui a appris des tas de choses sur la sexualité. Maintenant, il est mort. Comme Diane bientôt. Car tel est l'ordre du professeur. Au fait il faudra être discrète, même quand elle ne vivra plus, car le professeur n'est pas au courant qu'il empaille des femmes. S'il le savait, sûrement qu'il serait fâché. Parce que ses copines, quand même il faut dire les choses, il les a un peu volées au professeur. C'est pas sa faute, à Eugène, s'il a toujours préféré les femmes mortes. Mais il sait que c'est pas bien vu dans la société, alors il se cache... Anjélica, il aurait dû la jeter dans le ravin. D'ailleurs, tout le monde croit que c'est comme ça que ça s'est passé. Même la police et les journaux. Mais non, pas du tout:
Au volant de l'Alfa d'Anjélica, Eugène décida de céder à la tentation et de faire un détour par chez lui avant d'aller aux falaises de Cap Canaille. Il gara la voiture dans le garage de la villa "Mon Rêve", sortit du coffre la morte enveloppée dans une couverture écossaise et la transporta jusqu'à sa chambre. Délicatement, il l'allongea sur le lit et entreprit de la déshabiller, marmonnant des excuses. Les bleus et les zébrures du fouet seraient cotons à ravoir, mais il y arriverait. Il la rendrait éternelle. Il déposa un baiser respectueux sur les lèvres encore tièdes. Puis il rassembla les vêtements et bijoux de sa muse, lui expliquant qu'il serait bien resté, mais qu'il avait des choses à régler s'il voulait être tranquille pour pouvoir la garder. Il reviendrait bientôt, très bientôt. En partant, il laissa la lumière allumée dans la chambre. Pour pas qu'elle ait peur.
Soudain, Eugène interrompt son récit. Il vient d'entendre un bruit de moteur. Il sort, fusil en main, et scrute alentour: quelques pointus au large en train de remonter leurs filets, un ferry chargé de touristes qui fait la navette Vieux-Port-Château d'If... Un ragondin aperçoit le jardinier et se barre ventre à terre. Maudits ragondins, il en a empaillé plusieurs, déjà. Mais malgré ça, ils reviennent toujours infester le paysage, ces sales bestiaux. Il retourne auprès de Diane.
Eugène ne fréquentait pas les prostituées, car la chaleur des vivants le dégoûtait et le faisait débander. Mais il savait qu'au lieu-dit le Réaltor, dans la campagne aixoise, on pouvait en trouver. Après avoir rôdé un moment aux alentours du petit bois où se retrouvaient certains amateurs de chair tiède, il trouva la doublure qui convenait, une blonde fatiguée d'une trentaine d'années dont la silhouette et la forme du visage pouvaient faire penser à Anjélica. Après une courte discussion, la fille monta dans la voiture, et indiqua à Eugène un sentier discret où consommer tranquille. Il gara l'Alfa derrière un rideau de peupliers et coupa le contact. Ils s'étaient mis d'accord pour une pipe à cent cinquante. La fille se pencha, ouvrit sa braguette, sortit sa bite molle et commença à le pomper. Eugène jeta un dernier regard alentour. Personne. Il saisit entre ses larges mains la tête de la fille et lui tordit le cou. Il y eut un craquement sec lorsque les cervicales se brisèrent, un bruit agréable à entendre. Elle était morte sans souffrir, et Eugène préférait ça. Rapidement, il la déshabilla, pour la rhabiller aussitôt des vêtements, dentelles et bijoux d'Anjélica. Il fourra le corps dans le coffre et repartit, direction Cassis et ses falaises. Arrivé à destination, il installa la fausse Anjélica à la place du conducteur, et mouilla d'un peu d'essence sucrée l'intérieur de la voiture et le visage et les mains de la fille - ainsi le feu rongerait bien les chairs et les rendrait méconnaissables. Puis il s'installa tant bien que mal sur les genoux de la morte, mit le contact et démarra. Il avait du mal avec les vitesses, ce n'était pas très pratique, mais il y arrivait: la voiture prenait de la vitesse et fonçait droit vers le ravin. Il sauta au dernier moment, comme James Dean dans le film à la télé. L'Alfa décrivit un long arc de cercle qui s'acheva contre les rochers cent-trente mètres plus bas, en une explosion dont le bruit parut à Eugène étonnamment faible, sans doute à cause du mistral... Il regarda les flammes avec une pointe de regret. Cette belle fille morte, une pute, bon - mais quand même, c'était gâcher. La route était longue, il lui faudrait rejoindre Cassis à pied, attendre l'aube pour rentrer en bus à Marseille, et il lui tardait de retrouver son Anjélica, à lui désormais jusqu'à la fin des temps.
"LADIES AND GENTLEMEN, WE ARE NOW APPROCHING OUR DESTINATION, NICOSI, CYPRUS. PLEASE FASTEN YOUR SEATS BELTS, STOP SMOKING AND SWITCH OFF YOUR WALKMEN, COMPUTERS AND ANY ELECTRONICAL MATERIALS..."
Discipliné, le citoyen franco-canadien Philip Russel boucle sa ceinture et se carre dans son fauteuil de classe affaire. Chypre, Méditerranée, première étape de son circuit vers l'Amérique du sud: le Nouveau Monde pour une nouvelle vie.
L'heure de la relève pour les plantons de permanence. Un fourgon de police s'arrête devant les grilles de la Villa Dolorosa. Navarin en descend en compagnie de quatre képis. Toujours pas de nouvelles de Lamaury, inspecteur. Navarin hoche sèchement la tête, ni de Diane Artémis, les gars, ça me le troue - et c'est rien de le dire. Bref, l'inspecteur rappelle la consigne: arrêter et menotter illico Lamaury s'il se présente, ordre de la juge. Croizette vient d'ordonner un avis de recherche national concernant le docteur Russel et Eugène Gaviaud. Navarin ne peut retenir un petit rire nerveux. Parce que figurez-vous, les copains, qu'on a trouvé des choses assez folklos chez le jardinier. Très nerveux comme rire.
Eugène a retiré le drap qui couvrait le corps de Diane. Sûr qu'on est pas aussi à l'aise que chez lui, mais il va quand même essayer de faire ça bien. Marqueur en main, il trace les lignes bleues sur lesquelles il pratiquera les incisions pour extraire les organes internes, les graisses et les tissus inutiles. Étape primordiale, car si on se trompe c'est impossible de recoudre comme il faut après. Voilà. Bien. Il s'empare d'un cutter et incise d'un geste sec les poignets de Diane, juste au dessous des liens de caoutchouc. C'est l'étape numéro 2, mademoiselle. Il faut attendre que vous vous vidiez de tout votre sang. Vous allez partir doucement, de sorte que vous aurez le temps de voir venir l'entrée du tunnel de lumière. Il faudra alors qu'elle lui décrive exactement ce qu'elle verra, car il est extrêmement intéressé par ce qui se passe au moment de la mort: il y aurait donc ce tunnel, avec une énorme boule de feu au bout, et après on arrive dans une prairie avec de l'herbe qui brille et des fleurs phosphorescentes, et là on rencontre le Bon Dieu et tous ses Saints... Eugène a besoin qu'on lui décrive ça pour son livre. Le sang dégouline des veines de Diane, la fin, c'est la fin, elle ne s'en sortira pas, adieu tout le monde, adieu papapapa. Eugène s'arrête de monologuer en entendant un nouveau bruit. Soudain sur ses gardes, il se lève et va chercher son fusil. Et si ce n'était pas un ragondin ? Il ouvre prudemment la porte, et s'avance un peu, regardant autour de lui. Détonation. Eugène est projeté en arrière, sang qui gicle contre le mur, poitrine déchirée. Il s'affaisse lourdement, sans avoir compris ce qui s'est passé... Georges pénètre dans la cabane et tombe en arrêt devant le corps d'Anjélica, il la prend dans ses bras - elle ne pèse rien, seigneur - et la relâche avec épouvante, s'effondrant à genoux pour pleurer. Diane le regarde, incrédule, non, le cauchemar continue, oh punaise je meurs je meurs je... Sur le sol la flaque rouge s'étend. Diane a sombré dans le néant. Après un long moment, Georges semble prendre conscience de sa présence. Chialant spasmodiquement, il la détache, arrache les bandes élastiques et lui noue des chiffons autour des poignets pour stopper l'hémorragie. Il la soulève, sort de la cabane et la porte jusqu'à un Zodiac amarré dans une crique voisine. Revenu en courant à la cabane, il retourne un instant devant la momie de sa femme. Tout chavire, oh mon dieu Anjélica chérie - il pousse un cri inhumain, se recule, le corps secoué de soubresauts. De la crosse de son fusil, il se met à démolir les étagères et les accessoires de pêche qui encombrent le réduit. S'emparant d'un bidon de carburant pour bateau, il asperge partout et craque une allumette. Le cabanon s'embrase rapidement. Un dernier regard: le corps momifié d'Anjélica se consume en se craquelant, happé, enveloppé, transpercé par les flammes de l'enfer.
EXTRAIT DE L'EXAMEN DE LA DÉPOUILLE D'ANJÉLICA LAMAURY - NOTE DU MEDECIN-LÉGISTE AU JUGE E.CROIZETTE.
(...) Ainsi, au vu des faits suivants:
- contradictions avérées entre les fragments de mâchoire sur le corps exhumé, et le dossier dentaire de madame A. Lamaury.
- doutes sérieux quant à la taille supposée du cadavre exhumé (1,75m-1,78m) par rapport à celle de madame Lamaury (1,73m)
Conclusion: il nous parait incontestable que le corps qui nous a été donné à étudier n'est pas celui d'Anjélica Lamaury, sous réserve d'éléments nouveaux et en attendant les résultats des analyses complémentaires, dans les 48 heures.
Fusil sur les genoux, Georges conduit à tombeau ouvert sur les petites routes de campagne, le visage déformé par un rictus de souffrance hallucinée, terrassé par la vision du corps embaumé de sa femme. La Mercedes pile devant les grilles fermées de la Villa Dolorosa, une escouade de flics l'entoure aussitôt. Georges colle le canon du fusil sous la gorge de Diane étendue à l'arrière. Il fait hurler l'accélérateur. Laissez-moi passer ou je la tue ! Les képis reconnaissent la passagère. Visage blême de Navarin, yeux rougis, flingue pendant au bout du bras. JE LA TUE OUVREZ !!! Plantons paniqués, quoi faire, chef, vite, vite. OUVREZ J'EN AI RIEN A BRANLER JE SUIS FOUTU JE LA TUE VOUS COMPRENEZ ?!! Ne tirez pas, Navarin se précipite et compose le code d'ouverture des grilles, laissez-le passer ! Vrroum, à fond dans l'allée en direction de la Villa.
Lamaury est fou furieux, Edith, il va la buter, on ne peut rien faire, il s'est enfermé chez lui, impossible de le contacter, il a complètement disjoncté. Bien sûr que si on peut faire, Jean-Paul, on va même mettre le paquet. Croizette raccroche et se tourne vers Loubignol: prévenez le préfet, ahuri, on appelle le Raid.
Georges demande aux Hecquet de l'aider. Avec le vieux Pascal, il transporte Diane à l'étage tandis que Véronique s'occupe de trouver une chemise de nuit. Puis, Georges et le père Hequet redescendent: il s'agit de fermer les fenêtres, les volets, toutes les issues sans exception. Ce sont les derniers services qu'il demande à ses employés, vu qu'après ils devront partir. Véronique retrouve les deux hommes au salon. La demoiselle est au lit, monsieur Georges, elle est bien installée, je lui ai trouvé une nuisette, elle dort, elle ne saigne plus. Bien, très bien Véronique, merci, merci à tous les deux, maintenant filez rassembler vos affaires, vous partirez dans la soirée, vous ne pouvez pas rester. Les deux domestiques sont mal à l'aise: c'est qu'ils ne veulent pas laisser monsieur Georges dans les ennuis. Monsieur Georges a besoin de se reposer, qu'il parte dormir un peu et ils s'occuperont de surveiller ce qui se passe du coté des journalistes et des policiers, ils le réveilleront s'il y avait de l'agitation suspecte. Georges sourit tristement. Merci, merci mille fois de votre loyauté, mes amis, je vous aimais bien, mais il faut que vous partiez. Allez, faites ce que je vous dis et quittez la Villa. Ils veulent ma peau, et je vais la leur donner. Vous avez devant vous un homme mort.
La CX de Loubignol s'immobilise à proximité des grilles. La juge et le commissaire viennent distribuer les instructions, et tâter l'ambiance. Le dispositif de garde a été renforcé, une trentaine de flics en faction autour de la propriété. La juge contemple les volets fermés, la façade aveugle. Navarin flippe - et dire que la petite chérie est là-dedans, non mais il faut qu'ils me bombardent tout ça, Edith, elle est peut-être déjà morte si ça se trouve. Croizette temporise. Les hommes du Raid arrivent, ça va s'arranger dans la nuit, t'inquiète pas Jean-Paul... Qu'est-ce qu'attend Loubignol pour appeler Lamaury ?
Georges tourne en rond dans la cuisine, fusil posé sur la table, chargé. Bon, paré à soutenir le siège. Dans le salon, au bureau, à l'étage, les téléphones n'arrêtent pas de sonner - va falloir les débrancher, vont pas me gonfler toute la nuit. Il regarde l'écran grisâtre de la petite télé sur le frigo. Non, rien à branler, n'allume pas, tiens, bois plutôt un bon coup. Plus de gin, il va pour sortir une bouteille de Smirnoff du congélateur. Il interrompt son geste, hésitant soudain. Halte-là mon vieux. Et si tu essayais de rester sobre pour les dernières heures qui te restent à vivre ? Allez, ce sera plus classe, autant leur refiler un cadavre qui ne pue pas trop l'alcool.
JOURNAL DE 20 HEURES DE FT1, PROMPTEUR CLARISSE MÉRIC.
(...) MAIS AUPARAVANT NOUS OUVRONS CE JOURNAL SUR UNE NOUVELLE QUI VIENT DE TOMBER SUR NOS TÉLÉSCRIPTEURS: SELON NOS CORRESPONDANTS A AIX EN PROVENCE GEORGES LAMAURY AURAIT ÉTÉ VICTIME D'UN INCOMPRÉHENSIBLE ACCÈS DE FOLIE ET SE SERAIT LIVRÉ DANS LA JOURNÉE A UN SANGLANT PÉRIPLE A TRAVERS LA RÉGION MARSEILLAISE AVANT DE SE BARRICADER A SON DOMICILE EN AYANT PRIS EN OTAGE UNE INSPECTRICE DE POLICE. DES INFORMATIONS QUE NOUS DÉVELOPPERONS BIEN SUR DANS NOS PROCHAINES ÉDITIONS OU PENDANT CE JOURNAL SI L'ACTUALITÉ L'EXIGE.
Georges est assis sur un chaise à côté du lit où repose Diane, dans la chambre bleue. Respiration calme et profonde, elle est très pâle, elle a perdu beaucoup de sang, mais elle s'en sortira. Il se lève pour aller jeter un oeil à travers les stores vénitiens. Ah il la veulent ma peau, non mais regarde-moi tout ce binz', tu vas voir qu'ils vont profiter de la nuit pour me faire un coup tordu, m'envoyer leurs commandos de choc, venez, venez à moi les petits enfants, vous voulez le vieux Georges, vous l'aurez car c'est bien la fin des haricots pour lui, oh cuites et recuites les carottes, il le sait, attachez vos ceintures ladies and gentlemen, car nous entamons notre descente.
Histoire de tuer le temps, l'élégant docteur Russel se balade dans les duty-free shops de la zone de transit de l'aéroport du Caire, Égypte. Il bâille. Fatigant, ce voyage, et ce n'est pas fini. Ne trouvant rien de particulièrement excitant à acheter, il passe dans la librairie internationale. Il voit les titres de la presse française et un léger sourire lui vient aux lèvres. Ça l'amuserait de savoir ce que vont raconter les journalistes sur sa disparition. Que va-t-il arriver à Georges, aussi ? Et à ce pauvre débile d'Eugène, persuadé qu'il va venir le rejoindre ? Il a envie de rigoler, le professeur. D'accord, il n'a pas vraiment gagné sur ce coup-là, mais il n'a pas perdu non plus, loin s'en faut. Il n'a jamais été attaché aux choses matérielles, alors son hôtel particulier, sa clinique, il s'en fout totalement en fin de compte. Il imagine ce que va devenir sa vie. C'est sûr, tout va changer, il va falloir s'organiser, trouver comment gagner de l'argent. Mais il ne se fait pas trop de souci de ce côté-là, pas de mal de bâtons d'avance sur des comptes à droite à gauche, il sait qu'il s'en tirera toujours. Car il est doué d'une intelligence supérieure, et il fait partie de la race des Forts - ceux que l'on n'encule pas. Coup d'oeil à sa montre: dans 15 minutes, embarquement pour Bogota, Colombie. Penser à acheter de la Nivaquine et de la citronnelle.
Rompu de fatigue, Georges s'est laissé surprendre par le sommeil sur le canapé du salon. Le cliquetis du répondeur qui s'enclenche le réveille en sursaut. Chier. Il tend la main vers le bouton du volume. Allez, les écouter, cinq secondes, qu'on rigole un peu:
"...fais pas le con Georges, je t'en prie fais pas le con, réponds, bon sang de bonsoir tu te rends pas compte, libère-la, Georges, réponds-moi, on ne te fera rien, je m'en porte garant, on peut encore s'expliquer, Georges décroche, tu m'écoutes, je suis sûr que tu m'écoutes, allez libère la petite, fais-moi confiance, Georges mon ami, tu es complètement sous pression depuis des mois, je le sais, tout le monde le sait mais..."
Georges se décide à décrocher - Georges, grands dieux, enfin tu daignes... Ferme ta bouche, Charles, et écoute-moi très attentivement, parce que je vais te parler une fois, une seule, et ce sera tout. Georges débite ses exigences sur un ton heurté: tout ce qu'il veut c'est quelques foutues heures de répit avant de se rendre. Quand il l'aura décidé, il fera signe et se mettra à la disposition de la police. Mais pour l'instant, surtout, qu'on ne cherche pas à le contrarier. Il détient Diane Artémis en otage, il l'a sous la main en permanence, et si un assaut est tenté, il l'abattra.Terminé. Georges arrache la prise du téléphone - et tiens, le répondeur aussi, il n'a plus rien à leur dire. Il se retourne, et constate que les Hecquet sont au garde-à-vous dans l'entrée, valises prêtes. Il leur sourit avec lassitude. Allez, cette fois partez les amis. Embrassades silencieuses, le père Hecquet pleurniche dans le giron de Georges, allons allons, Pascal, on se reverra un de ces quatre, puisque vous croyez au Ciel. Il les regarde s'éloigner dans le parc, en direction des grilles où attendent les flics. Maintenant il est vraiment seul.
JOURNAL DE LA NUIT, FT1 JEAN-YVES BELTRAN, TEXTE PROMPTEUR.
AFFAIRE LAMAURY SUITE. NOUS VOUS CONFIRMONS LA NOUVELLE QUE NOUS ANNONCIONS EN EXCLUSIVITÉ DANS NOTRE ÉDITION DE 20 HEURES A SAVOIR QUE GEORGES LAMAURY, DONT LE NOM REVIENT AVEC INSISTANCE DEPUIS QUELQUES SEMAINES A TOUS LES CHAPITRES DE L'ACTUALITÉ A ÉTÉ VICTIME D'UN "COUP DE FOLIE" ET AURAIT ASSASSINE UN INDIVIDU NON IDENTIFIE SUR L'ARCHIPEL DU FRIOUL, AVANT DE PRENDRE EN OTAGE DIANE ARTEMIS UNE INSPECTRICE DE LA BRIGADE CRIMINELLE. SELON SES PROCHES GEORGES LAMAURY ÉTAIT PROFONDÉMENT DÉPRIMÉ DEPUIS LA MORT DE SON FILS ET SUPPORTAIT DE MOINS EN MOINS BIEN LA PRESSION POLICIÈRE ET MÉDIATIQUE. NOUS AVONS RECONSTITUÉ POUR VOUS CETTE JOURNÉE OU UN HOMME A BASCULÉ. POUR FT1 UNE ENQUÊTE DE JÉRÉMIE SHORT.
JÉRÉMIE SHORT: C'est ce matin vers six heures que Georges Lamaury quitte la Villa Dolorosa au volant de sa Mercedes. Sans éveiller les soupçons des deux policiers en faction, il disparaît dans le labyrinthe des petites routes aixoises. I1 ignore que, si la police ne l'a pas suivi, une équipe de reporters locaux l'a pris en filature. A sept heures environ, Georges Lamaury entre dans l'enceinte de la clinique Sainte-Juliette, dans le but semble-t-il de rencontrer Philip Russel, son médecin-traitant. C'est là, sous l'objectif du photographe de Martigues-Actualités, qu'il va se livrer à un véritable scandale, allant jusqu'à menacer d'une carabine le personnel de la clinique avant de quitter les lieux, après avoir tiré en direction des journalistes. (...) Au Frioul, Georges Lamaury assassinera d'un coup de fusil un jardinier de 49 ans, Eugène Gaviaud.
Jean-Yves Beltran revient à l'image, visage grave mais yeux gourmands - ce soir, sûr qu'il fait péter l'audimat, Clarisse va bisquer. En incrustation derrière lui, une des photos prises à la clinique: un Georges Lamaury échevelé, livide et grimaçant, brandissant un fusil de chasse sous le nez d'une nurse terrorisée.
JEAN-YVES BELTRAN: La police a pris place autour de la Villa Dolorosa, et tente de parlementer avec Georges Lamaury. Patrice Carré est déjà sur place, et nous l'avons en direct au téléphone pour FT1. Patrice, est-ce que vous m'entendez ?
PATRICE CARRÉ: Oui, tout à fait Clar... euh, Jean-Yves. Eh bien je me trouve donc effectivement à Aix, plus exactement au Tholonet, et je peux vous dire que la police a bien encerclé le domicile de Georges Lamaury, et que le commissaire principal Charles Loubignol se serait entretenu dans la soirée avec l'homme d'affaire par le truchement du téléphone. Alors ici, on est dans l'expectative, puisqu'on ignore exactement les intentions de monsieur Lamaury. Toujours est-il que les rumeurs qui filtrent du côté des forces de police viennent accréditer la thèse selon laquelle cette tragédie qui intervient deux jours après la fusillade des Salins-de-Giraud, où un proche de Georges Lamaury trouva la mort, serait l'ultime volet de l'affaire Zodiac. A vous Paris.
J-Y.B: Merci Patrice, alors ce qui frappe dans ce dossier, au-delà de la violence, c'est de voir un homme, en l'occurrence une personnalité politico-médiatique, basculer pour ainsi dire en direct dans la folie homicide. Professeur Grodek, vous êtes à FT1 notre consultant en psychologie, comment expliquez-vous que Georges Lamaury ait ainsi "craqué"?
PROFESSEUR GRODEK: Eh bien Jean-Yves, je crois que pour comprendre le processus mental qui a amené Georges Lamaury à, comme on dit aujourd'hui, "péter les plombs", il faut tout d'abord se souvenir que nous avons là un sujet qui subit depuis quelques mois une succession de traumas psycho-émotionnels. Or, notre capacité à supporter ces traumas n'est pas illimitée. Dans le cas de Lamaury, dont on croit savoir par ailleurs qu'il avait ces derniers temps un "problème d'alcool...
Diane s'éveille, et se découvre dans une chambre d'enfant. Elle se redresse un peu sans comprendre. Des murs tendus de tissu bleu. Deux grandes fenêtres aux volets clos. Qu'est-ce que c'est que cette chemise de nuit ? Quand s'est-elle couchée ? Où est-elle ? Elle repousse la couverture et met un pied sur le sol. Des poupées Barbie et Big-Jim disposées sur une commode, cette chambre bleue, punaise, mon rêve, je suis dans un de mes rêves. Elle s'effondre, renversant la table de nuit.
Georges entend le raffut et se précipite à l'étage. Il relève Diane et la force à se recoucher. Elle le dévisage, incrédule. Où suis-je ? Dans la chambre de David, ne bougez pas, vous êtes en sûreté, il ne vous arrivera rien, voulez-vous du thé, du café, préférez-vous dormir encore ? Diane fouille dans ses pensées, tout est tellement confus, elle ne se souvient plus de ce qui lui est arrivé ces dernières heures, tourbillon d'images morbides dans sa tête, sans qu'elle puisse faire la part du cauchemar et de la réalité... Je veux me lever, pourquoi suis-je ici ? Quelle heure est-il ?
Les hommes du Raid sont arrivés: une équipe de douze policiers dirigés par le capitaine Paul Goupil. Assaut prévu la nuit prochaine à 04 heures, si pas évolution positive. Ambiance commando aux abords de la Villa: on examine la topographie du parc sur des cartes d'état-major, on déploie du matériel électronique, on installe des capteurs infrarouges, des micros-canons, et tout le tremblement. Goupil surveille d'un oeil sévère le déroulement des opérations, et notamment le montage du chapiteau kaki qui fera office de Q.G. Loubignol, que l'ampleur du dispositif rend nerveux, se décide à l'aborder: faut-il vraiment déployer tout ce bazar, capitaine ? Je connais Georges, s'il dit qu'il se rendra, il le fera. Le capitaine s'allume un cigarillo en le dévisageant de haut en bas. Il lui souffle la fumée au visage avant de lui tourner le dos pour rejoindre ses hommes.
Diane a un peu récupéré, l'effet des drogues s'est dissipé, elle termine le petit déjeuner que Georges lui a apporté au lit. Il regarde par la fenêtre les mouvements policiers. Cette fois ils mettent le paquet, ça se précise... De toutes façons mademoiselle, voyez-vous, je m'en fous, parce que je suis déjà mort. Il prend une chaise et vient s'installer à côté d'elle, son fusil toujours à portée de main... Monsieur Lamaury, comment m'avez-vous retrouvée ?
Hier matin, Georges décidait d'en finir avec Russel. La mort de Léon avait été la goutte d'eau. Après être passé rapidement à la clinique, il s'était rendu chez Eugène, au Vallon des Auffes, où il pensait pouvoir trouver la fidèle créature du docteur. Apercevant depuis la route un gros paquet de voitures de flics devant la villa "Mon Rêve", il préféra rebrousser chemin, et décida d'aller jeter un oeil au cabanon de pêche. C'était l'endroit idéal pour se cacher, une calanque désertique à l'abri des regards. Dans le passé, Russel s'en était parfois servi pour s'amuser avec certaines de ses malades, et il n'était pas absurde de penser que l'un ou l'autre pouvait s'y planquer. Georges avait donc emprunté un canot et fait la traversée jusqu'au Frioul. Accostant à quelques centaines de mètres du cabanon, il s'approcha sans bruit. Effectivement, la barque d'Eugène était amarrée à son petit ponton, et la porte était débarrassée de ses nombreux cadenas, signe que quelqu'un était dedans. Contournant le bâtiment, Georges colla l'oreille contre la cloison de bois. Et il entendit. Tout.
Georges fait les cent pas dans la pièce, tournant entre ses doigts un Big-Jim à la peinture écaillée. Diane n'ose pas rompre le silence. Il se passe lentement la main sur le visage, pour masquer les larmes qui lui viennent. Pauvre Anjélica. Il secoue la tête en s'adossant au mur. Diane ouvre la bouche - le faire parler, psycho appliquée, neutre, légèrement compatissante - mais il l'interrompt d'un geste. Vous allez tout savoir, mademoiselle, les choses que j'ai à vous dire ne sont pas simples. Commençons par le commencement: le 4 juillet 73, avait lieu à la Villa une soirée. Il s'agissait d'une de ces parties sadomaso que le docteur Russel et lui organisaient, parfois en présence de quelques convives triés sur le volet. Ce soir-là, après le départ des invités, Russel décida de continuer la séance en trio avec Georges et Anjélica...
A un moment, Anjélica cessa de réagir aux coups de Russel. Georges pensa qu'elle s'était évanouie. C'était déjà arrivé. Il continua de filmer le docteur qui tirait fort sur les pinces à seins pour la réveiller - redresse-toi traînée, c'est pas fini. Anjélica eut un sursaut, on entendit comme un hoquet derrière le bâillon, son corps se tendit brièvement puis elle devint toute molle. Russel la détacha, soudain fébrile. Georges continua de filmer jusqu'à ce que le docteur lui crie de venir l'aider, bordel, le coeur avait lâché. Georges coupa la caméra et s'approcha de Russel qui tentait un massage cardiaque désespéré. En un éclair de lucidité pénible, il entrevit les innombrables et dramatiques conséquences qu'aurait la mort de sa femme. Il ressentit alors un vertige tel qu'il préféra se convaincre que tout cela n'était qu'un cauchemar. Pendant quelques secondes, il réussit à contenir la tempête qui couvait à l'intérieur de son crâne. Dans un brouillard, il vit Russel s'asseoir sur un tabouret en secouant la tête. C'est la voix du docteur qui fit voler en éclats le fragile barrage qu'il avait mis en place. Anjélica était morte, il n'y avait plus rien à faire. Georges s'agenouilla auprès d'elle. Morte. Il l'enlaça et couvrit son visage de baisers, un miracle allait certainement se produire, c'était trop affreux. Mais aucun ange ne vint ranimer la jeune femme, et Georges entra en transe, secouant le corps, suppliant qu'elle revienne, demandant pardon. Il hurlait. Russel le gifla.
Loubignol refuse la clope que lui tend Navarin, il ne fume plus depuis qu'il est avec Évelyne, qui ne supporte pas l'odeur du tabac froid. Le commissaire parcours du regard la façade de la Villa. Georges avait dit "quelques heures" mais ça se prolonge, très mauvais tout ça. Un taxi a réussi à se frayer un passage et dépose Daniel Marlin devant la CX du commissaire. Navarin bondit de la souche sur laquelle il s'était assis pour méditer. Ça lui fait plaisir, tiens, salut Daniel, serrements de mains, pauv' vieux, t'en fais pas, on va la sortir de là, la p'tite. Loubignol dévisage le journaliste, surtout restez-là, bougez pas, c'est déjà assez le foutoir comme ça, c'est bien parce que vous connaissez Jean-Paul, et la petite aussi, oh excusez-moi - vingt dieux mais quel foutoir. Daniel, le teint gris, fait quelques pas le long du mur d'enceinte. Navarin lui tapote affectueusement l'épaule, moi aussi ça me tue putain, mais j'y crois, Goupil a un très bon plan paraît-il, et c'est un as. Daniel renifle un grand coup en sortant de sa poche un exemplaire froissé du dernier "France Dimanche". Putain Jean-Paul, je sais que c'est con mais... Cris en provenance de la Villa. Tout le monde se rue vers les grilles. Deuxième fenêtre en partant de la gauche, premier étage: Georges Lamaury, fusil en main, canon sur la nuque de Diane, qui hurle en direction des policiers. Surtout, que personne ne tente quoi que ce soit. Qu'on lui foute la paix, sinon il l'explose.
Pas trop eu peur ? Diane secoue la tête et retourne s'asseoir sur le lit. Vous n'auriez pas une cigarette ? Georges sourit. Regardez dans le tiroir de la table de nuit, c'est là que David mettait les siennes. Elle ouvre et attrape un paquet de Benson dorées aux trois-quarts vide. Merci. Je vous écoute, monsieur Lamaury.
La gifle de Russel avait calmé Georges. Ils avaient remonté le corps d'Anjélica dans le salon, et sur les conseils du docteur l'avaient rhabillée - tenue de ville. Les Hecquet étaient de sortie, comme à chaque soirée spéciale. Russel avait téléphoné à Eugène, qui n'allait pas tarder à arriver. L'idée était d'organiser un faux accident de voiture. Eugène balancerait l'Alfa de l'actrice du haut d'un ravin. Tout le monde savait qu'elle était dépressive, qu'elle abusait de l'alcool et des tranquillisants et on ne s'étonnerait pas qu'elle ait été victime d'un bête accident de la route. Il n'y aurait sans doute même pas d'autopsie, et Russel arrangerait le coup pour le permis d'inhumer. Georges avait hésité avant d'accepter le plan, mais le docteur avait su le convaincre: c'était ça, ou la fin de leurs carrières respectives. Tuer sa femme pendant une partouze sado-maso, c'est le genre d'impair qui vous ferme à tout jamais les portes de la jet-set. Quant aux invités qui avaient passé le début de la soirée avec eux, ils seraient les premiers à croire à l'accident. C'était leur intérêt. Tout le monde y croirait, parce qu'en fait tout le monde se foutait de la façon dont Anjélica était morte. Elle n'avait plus de famille, ça n'importait que pour eux, et ils partageraient ce secret pour toujours. Eugène arriva. Russel lui expliqua sa mission, et il s'exécuta sans poser de question. Brave Eugène. Il se ferait couper en quatre pour moi, disait Russel, et Georges pressentait que c'était littéralement vrai. Il regarda le jardinier prendre dans ses bras le corps d'Anjélica et sortir de la Villa. Georges le vit installer le cadavre dans l'Alfa. Le cadavre, nom de Dieu. Russel lui posa une main sur l'épaule, marmonnant une phrase qu'il n'entendit pas. La voiture s'éloigna, longea l'allée de cyprès et passa le portail. Le halo rouge des feux arrières griffa la nuit, le bruit du moteur porté par le mistral flotta un instant, et puis il n'y eut plus rien.
Au sans fil, Loubignol apprend que le docteur Russel a été vu la veille à l'aéroport de Marignane. Il aurait pris un vol pour Chypre. Reste à prévenir Interpol. Comment annoncer ça à la juge bonsandebonsoir. Dans un coin, un peu à l'écart du dispositif, Daniel et Navarin se sont assis sur un rocher, l'air consterné. Ils secouent la tête, tentant mutuellement de se réconforter. Navarin relit pour la énième fois l'article de France-Dimanche. En double page s'étale une interview-fleuve de l'acteur Albin Dulong, titrée: "MA NUIT D'AMOUR AVEC LA JEUNE FLIC VEDETTE", tous les détails en sus. Je sais que c'est con, Jean-Paul, dans des circonstances pareilles, mais quand même, hein, t'avoueras. Navarin referme rageusement le journal - t'as raison tonton, quelle salope non mais quelle - euh, ahem.
EXTRAIT DU JOURNAL DE 13 HEURES, JEAN-MARIE PICART.
J-M P: GEORGES LAMAURY DÉTIENT TOUJOURS EN OTAGE DIANE ARTEMIS MÊME S'IL A LIBÉRÉ HIER DANS LA NUIT UN COUPLE DE DOMESTIQUES MONSIEUR ET MADAME HECQUET. PATRICE CARRÉ EST AVEC EUX EN DIRECT DE LA VILLA DOLOROSA POUR FT1.
PATRICE CARRÉ: Oui, c'est tout à fait exact Jean-Marie, j'ai en face de moi Véronique et Pascal Hecquet, alors vous étiez au service de Georges Lamaury depuis toujours, comment était-il ces derniers temps ?
PASCAL HECQUET: Euh... Monsieur Lamaury était, euh, très fatigué... On sentait que toutes ces histoires, elles lui avaient pas fait du sien, euh, du chien... euh, du bien, je veux dire, pas du bien, à cause que... à cause que... je m'escuse, je suis ému, j'ai pas dormi, et puis les caméras, excusez-moi.
VÉRONIQUE HECQUET: Monsieur Lamaury n'a jamais fait de mal à personne !... Il... Il faut le laisser tranquille ! Mais dis-leur, Pascal ! Oh, c'est affreux !
P.C: Nous comprenons votre émotion. Aussi je vais à présent me tourner vers maître Hiamuri, l'avocat de Georges Lamaury. Maître, quelle est votre vision des événements, alors que depuis plus de dix-huit heures votre client s'est barricadé dans sa propriété ?
MAÎTRE HIAMURI: Vous savez, je connais Georges Lamaury depuis plus de vingt ans. C'est un homme intègre, honnête, qui s'apprêtait à sacrifier une retraite dorée, pour offrir ses compétences et son talent à son pays. C'est un homme qui dérangeait dans l'establishment parce qu'il était différent. C'est un homme qui, forcément, avait des ennemis. Un homme qui a été poussé à bout, sans doute de façon concertée, pour des raisons dont vous ne m'empêcherez pas de penser qu'elles sont avant tout politiques. C'est un homme enfin, qui garde toute ma confiance. Je suis convaincu que très bientôt, Georges Lamaury, de lui-même, se mettra à la disposition de la justice sans violence aucune. (...)
Loubignol observe en secouant la tête le capitaine Goupil, en plein conseil de guerre dans le Q.G. du Raid, sous la grande tente déployée à une trentaine de mètres de la CX, son Q.G. à lui. Bon sang, il ne peut pas les sentir ces types, avec leurs airs d'habiter en ville, des super-flics, vé les, des frimeurs oui, ridicules à se balader dans leurs costumes de cosmonautes avec ces cagoules qu'ils n'enlèvent jamais, on n'est pas au carnaval je veux dire, et puis c'est des nerveux, ça va finir en carnage je le sens venir gros comme ça. Et ce Goupil, le pompon alors celui-là, super-connard oui, mais s'il court aussi vite que je l'emmerde alors c'est Carl Lewis, ahaha - ça fait du bien de rire un peu, y a déjà suffisamment de quoi pleurer, pauvre. Le commissaire crache par terre, et se tourne vers le portail de la Villa... A la limite du cordon de sécurité se sont installés les voitures et les camions de la presse. Il en débarque toutes les minutes ici, des envahisseurs, antennes paraboliques, régies mobiles, armadas de techniciens portant casquettes, caravanes luxueuses des animateurs. Total: le foutoir, donc deux fois plus de boulot. Débusquer les cameramen qui essaient d'escalader les murs en douce, refuser une interviou toutes les dix secondes, et surtout se prendre les pieds dans leurs putain de câbles, bonsoir. Et les touristes, ils sont pas beaux ? Juchés sur les toits de leurs bagnoles, ils ont envahi les collines du Montégué, qui offre un excellent point d'observation sur tout le cirque. Et ça vient, ça mitraille, ça caméscope, ça commente en famille et ça s'en va, pff... Il soupire, essayant de se consoler: sa belle Évelyne, sa retraite de dans deux ans, la pétanque tous les jours et cette maison aux volets bleus dans le Vaucluse. Mais non, ses pensées reviennent vers Georges. Georges, tu étais mon ami, je croyais, je te faisais confiance, bon sang, mais qu'est-ce tu fous ? Qu'est-ce t'as fait ?
JT 20 HEURES, FT1.
CLARISSE MÉRIC: Toujours pas de trace de Robert Robert, tandis qu'à la Villa Dolorosa la tension monte chaque minute un peu plus. En direct avec nous, le commissaire Muller, qui a supervisé avec les résultats que l'on sait l'enquête sur Captain Zodiac, et qui va nous aider, peut-être, à y voir plus clair.
COMMISSAIRE MULLER: Madame Méric, ne croyez pas que vos subtilités dialectiques m'échappent. Je ne suis pas venu ici pour essuyer des traits d'ironie, que je trouve par ailleurs parfaitement déplacés à propos d'une affaire qui, avant de faire couler de l'encre, a fait couler le sang.
C.M: Très bien Commissaire. Alors il y a eu l'affaire Rambo, puis l'affaire de l'Éboueur, qui est devenue l'affaire Zodiac, qui devient à son tour l'affaire Lamaury. Vous comprenez que les téléspectateurs, comme d'ailleurs la plupart des journalistes, finissent par se perdre dans cet imbroglio. Trop de questions se posent, et force est de reconnaître qu'à ce jour la police n'a pas délivré beaucoup de réponses.
M: C'est vous qui le dites, madame Méric. Nous sommes devant plusieurs affaires distinctes, et je dirais qu'il ne faut pas tout mélanger. En ce qui concerne l'affaire Zodiac, je vous rappelle que l'arrestation du jeune Lamaury était imminente au moment où il s'est suicidé, sans doute d'ailleurs parce qu'il savait qu'il allait être pris...
C.M: Ainsi, on considère officiellement que David Lamaury s'est suicidé ? Des informations...
M: Laissez-moi terminer je vous prie. Quant à Robert Robert, son arrestation n'est désormais qu'une affaire de jours, peut-être d'heures. L'affaire Zodiac est close, et en temps utile, lorsque sera retombé le soufflé médiatique, soyez sûre que tous les détails en seront révélés. La police a fait son travail, et je dirai qu'elle l'a bien fait. Et puis, il y a donc ce que vous appelez l'affaire Lamaury. Là, nous sommes en présence de quelque chose de beaucoup plus classique. Ce n'est pas la première fois que la police doit intervenir face à un forcené. Ce serait même une affaire banale, n'était la personnalité de Georges Lamaury, dont on espère qu'il reprendra très vite ses esprits.
C.M: Certes, commissaire, mais que penser alors de la fusillade des Salins, qui pourrait bien être le lien entre ces deux dossiers, puisque s'y trouvaient impliqués à la fois Léon Martel, proche de Georges Lamaury, et l'insaisissable Robert Robert ?
M: Soyons sérieux madame Méric, comment voudriez-vous que je réponde à cette question, alors que l'enquête n'est pas encore close ?
C.M: Pouvez-vous nous dire quelques mots à propos de Diane Artémis, la jeune inspectrice otage ?
M: Évidemment. Il s'agit d'une enquêtrice remarquable, doublée d'une femme exceptionnelle. Nous savons qu'elle tient le coup. Peut-être nous regarde-t-elle en ce moment. Diane, nous sommes là, tout proches, à vos côtés. On ne vous laissera pas tomber.
C.M: Et que diriez-vous à Georges Lamaury ?
M: Monsieur Lamaury doit bien comprendre qu'en s'attaquant à une fonctionnaire de police, il a commis un acte d'une gravité dont je ne pense pas qu'il ait mesuré la portée. Qu'il sache toutefois qu'il est encore temps de faire machine arrière...
Images saccadées, granuleuses: deux enfants blonds juchés sur une petite moto électrique foncent à travers le parc. Un chien gambade en aboyant à leurs côtés, les arbres sont en fleurs, taches blanches et pastels dons les frondaisons agitées par la brise, très joli. La moto dérape et les gosses, projetés à terre, se relèvent aussitôt en riant. Une femme en robe blanche accourt et prend le petit David dons ses bras.
Diane frissonne sur le canapé du salon, malgré la robe de chambre que son hôte lui a posé sur les épaules: à l'arrière-plan, elle a reconnu sur l'écran le costume et le chapeau du docteur, installé dans un transat au bord de la piscine. Aux manettes du vieux projecteur Super-8, Georges poursuit sa confession:
Ca fait un bail qu'il aurait dû tuer Russel, dont il a subi pendant si longtemps l'influence destructrice. Le docteur est le responsable direct de la mort d'Anjélica. C'est lui qui l'avait initiée aux pratiques sadomaso, l'entraînant jusqu'à la soumission totale. Certes, Georges était lui-même, avant de connaître Russel, en 69, adepte des soirées échangistes - très courantes à l'époque dans les milieux huppés. Bien sûr, Anjélica était une femme fragile et influençable, curieuse des choses du sexe et toujours partante pour les fantaisies. Mais ce salaud de Russel a su tirer parti de leurs faiblesses et de leurs vices. Il a mis le grappin sur Anjélica, et Georges a laissé faire. Au départ, ça l'amusait assez de voir sa femme obéir...
Jardin de la Villa, Anjélica en maillot de bain, agenouillée devant Russel qui la tient par les cheveux. Gros plan sur le visage de l'actrice, Regard voilé, pupilles dilatées, sourire absent, insupportable...
Anjélica traînait une dépression chronique, aggravée par la fuite quotidienne dans l'alcool, que seul son amour pour ses enfants égayait l'espace de courts instants. Russel était son médecin traitant. C'est d'ailleurs dans son cabinet à la Timone que tous trois avaient fait connaissance. Le psychiatre venait de s'installer à Marseille, et on disait qu'il faisait des prodiges en matière de désintoxication alcoolique. Russel accepta de s'occuper d'Anjélica. A cette époque, la seconde carrière de Georges démarrait. Il avait gagné pas mal d'argent en produisant de petits films sexy, et voulait se lancer dans les affaires. Il y avait beaucoup à ramasser sur la côte d'azur dans les années soixante-dix, pour un type malin disposant de fonds et de relations. Seul le business comptait désormais pour lui, et il avait tendance à se désintéresser du reste. Bref, quand il ouvrit les yeux, il constata que non seulement Anjélica le trompait quotidiennement avec Russel, mais qu'elle était devenue, disons, son esclave sexuelle. Il se surprit à s'accommoder facilement de la situation: les Villages du Soleil étaient lancés, et de juteuses opérations immobilières lui faisaient envisager l'avenir avec optimisme. Russel était devenu un ami, un homme dont il enviait l'intelligence et le sang-froid - et puis, il faut bien le dire, il n'aimait plus autant Anjélica qu'aux premières années de leur mariage. Puisqu'elle semblait avoir trouvé un équilibre à travers les jeux pervers auxquels elle se livrait avec son amant, tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes. Au bout d'un moment, Russel le convainquit de se joindre à certaines de leurs mises-en-scènes. C'est ainsi que, peu à peu, Georges s'égara avec eux dans le labyrinthe des perversions. Rapidement, il prit goût aux fruits défendus. Au point de faire construire, en 70, une salle qu'il équipa spécialement pour leurs cérémonies. Vers 1972, Georges réalisa que l'état de sa femme, sans qu'il s'en aperçoive, avait atteint un seuil critique: elle avait totalement décroché de la réalité, enfermée dans l'univers malsain que Russel avait tissé autour d'elle. Abrutie par les pilules que le docteur lui faisait avaler à haute dose, elle était devenue son jouet. Mais loin d'éprouver de la compassion, Georges en était arrivé à considérer la déchéance de sa femme comme une punition du destin - pour l'avoir trompé avec Albin Dulong, et lui avoir fait assumer un fils dont trop de leurs amis se doutaient qu'il n'était pas le sien.
Diane a repéré par la fenêtre les costumes des types du Raid - pourvu qu'ils restent zen. Ce pauvre gars est au bout du rouleau, quelle histoire, enfin les pièces s'assemblent: Russel + Georges + Anjélica = le trio infernal. Et les enfants dans tout ça, mon dieu ?
Oui mademoiselle, ils ont fini par être au courant. Enfin, David surtout. Georges a toujours eu une préférence marquée pour Pauline, et il l'a protégée. Il a fait en sorte de l'éloigner le plus souvent possible de la maison, l'envoyant en pension et en colonies de vacances. David, lui, n'avait pas cette chance... Chaque fois que Georges s'absentait pour affaires, il savait que Russel venait retrouver son esclave à la Villa. Et alors, tout était possible. Il pouvait tout obtenir d'elle. Bien sûr, David a vu des choses. Il assistait à des séances organisées par Russel, parfois accompagné d'Eugène. David, le pauvre gosse, a sans doute baigné toute sa petite enfance dans un climat scandaleusement pervers, assistant à des mises-en-scènes aberrantes dont sa mère était l'héroïne humiliée. Tout cela, Pauline l'a confirmé récemment à Georges...
Sur l'écran, devant lequel Georges passe et repasse, d'autres images continuent de se succéder:
Une petite scène de théâtre est installée entre deux colonnades du patio de la piscine, Draperies tendues, décor 18ème siècle approximatif, Anjélica est en costume de marquise sexy, seins nus et ligotée debout contre une colonne, Eugène en valet, fausse bosse sur le dos, évolue autour d'elle, fouet en main. David, habillé en Petit Prince, écoute sans comprendre les indications de Russel, metteur en scène concentré qui procède à la mise en place d'une saynète.
... Russel était un adepte de la philosophie sadienne, dont la lecture lui avait tapé sur le système. Pour lui, le monde se partageait entre les forts et les faibles, les dominants et les dominés, les maîtres et les esclaves - et il avait choisi son camp. La fin justifiait toujours les moyens. Il avait des tas de théories toutes plus tordues les unes que les autres. Plutôt que refouler les pulsions - refoulement selon lui générateur de maladies mentales - il était partisan de les laisser s'exprimer au grand jour, y compris sous la forme des perversions les plus insensées. Il aimait particulièrement mettre en scène des représentations inspirées des oeuvres du divin marquis, à travers lesquelles ses fantasmes trouvaient une justification artistique. Souvent, il exigeait que David participe à ses petits spectacles. Pour ses expériences philosophico-sexuelles, il avait trouvé un cobaye.
Fin de la bobine. La lumière blanche et crue du projecteur inonde le visage de Georges, tandis que le moteur continue de faire entendre son bourdonnement lancinant... Diane demande quand, au juste, Georges a compris que son fils était malade, et pourquoi, plus tard, il n'a rien dit à la police.
Pour Georges, le déclic fut la pendaison de Poupi-le-chien. Si jusque-là, il avait fermé les yeux sur certains aspects pour le moins singuliers de la personnalité de son fils, il décida cette fois de le confier aux bons soins du docteur Russel, seul psy à même d'entendre les secrets de l'enfance de David. Le gosse commença donc à alterner séjours prolongés en clinique et brèves périodes à la Villa, où les Hecquet s'occupaient de lui comme ils pouvaient. Georges, complètement absorbé par ses affaires, se désintéressait de son fils. En réalité, David lui faisait peur. Il pressentait qu'il ne deviendrait jamais un adulte normal, mais refusait lâchement d'y réfléchir. En fait, il évitait toujours de penser à David. Car il avait de bonnes raisons de penser que son fils savait exactement dans quelles circonstances sa mère était morte... En effet, la mort d'Anjélica avait été filmée, et Georges n'avait jamais détruit la bobine. Il l'avait cachée dans le souterrain, parmi les autres films qu'il ne pouvait s'empêcher de se projeter certaines soirées d'hiver. La bande était dans une pochette plastique, tout au fond d'un carton empli de pellicules. Il aurait dû la détruire, mais il en a été incapable. Masochisme ou fétichisme, comme dirait Russel, il a été faible, et aujourd'hui il le paye. Bref. Un jour de septembre 1975, au lendemain d'une soirée en solitaire où il venait de se projeter ce maudit film, il descendit dans le souterrain et trouva le projecteur encore allumé... Il n'a jamais su si c'était lui qui avait oublié de rembobiner le film et d'éteindre le projecteur, ou bien si quelqu'un s'était introduit dans le souterrain et y avait visionné la bande. C'est là qu'il réalisa que David et Pauline, suffisamment fluets pour se faufiler dans le boyau d'aération, avaient pu s'introduire en cachette dans son repaire. Il n'en parla pas à ses enfants - il avait déjà trop peur de David - et se contenta d'installer lui-même des barreaux en haut du conduit... Et puis, bien plus tard, il y eut l'affaire Hélène Michel.
Diane l'interrompt. C'est une partie de votre histoire que je connais, monsieur Lamaury. Ce fameux film, qu'est-il devenu ? Georges fait un pas vers le bar, ce putain de Film, oui. Je vais vous dire: après l'histoire du souterrain, je l'avais caché dans mon coffre. Fin 86, la Villa a été cambriolée. Les types étaient à ce point bien renseignés qu'ils avaient même ma combinaison à 5 chiffres. Le film disparut, ainsi que diverses paperasses. Quelques semaines plus tard, Robert Robert se pointait à mon bureau des Villages du Soleil. Le film était en sa possession, et il voulait me faire cracher. Comme c'était un farfelu, on a transigé sur une certaine somme, sous forme de subventions que je pouvais faire attribuer à l'organisme qu'il dirigeait. Je savais que David fréquentait ce type, et je compris alors qu'il l'avait tuyauté pour le cambriolage. Après la mort de David, Robert est devenu fou, et j'ai su que c'était lui le complice du Captain Zodiac, comme ils disent. Il s'est remis à me faire chanter, et cet enculé de Russel a tout fait rater: Georges n'a pas récupéré le film, et Léon est mort - les Salins ? Oui, mademoiselle, tout juste. Mon seul regret est de n'avoir pas pu faire la peau à Russel, le type qui a fait de ma vie un océan de merde.
A 03H09, le capitaine Goupil donna le signal de départ de l'Opération Stupeur, qui reprenait grosso-modo la stratégie utilisée avec succès lors de la fameuse prise d'otages du Crédit Agricole de Saint-Julien-Molin-Molette, au cours de laquelle on avait fini par neutraliser les trois gangsters armés de bazookas. Il s'agissait de faire croire au forcené - Georges Lamaury - qu'une attaque massive allait se produire, et qu'une armada déchaînée de super-policiers investirait les lieux de toutes parts. Mais au lieu de ça, ce ne serait qu'une petite équipe qui opérererait. Pour cette mission pointue, le capitaine Goupil avait désigné ses deux meilleurs hommes, Tonino et Jean-Patrick. D'après les capteurs infra-rouges, les individus se trouvaient dans le grand salon de la Villa, au rez-de-chaussée. Les deux spécialistes devraient ramper silencieusement jusqu'au bâtiment, grimper sur le toit, s'introduire à l'intérieur par le conduit de la cheminée du bureau, descendre à pas de loup dans le salon, et là, agir avec vivacité en attaque-réflexe. La spécificité de l'opération était qu'il y avait deux cibles, la n°2 devant être épargnée. Et bien que l'on sache qu'elles étaient relativement identifiables - Diane Artémis étant une femme - on ne pouvait statistiquement exclure, lors de la phase action, une confusion dramatique qui évidemment aurait signifié l'échec de l'opération. C'est pourquoi, par prudence, le capitaine Goupil avait ordonné qu'on paralysât les cibles juste avant l'assaut, à l'aide d'une grenade à phosphore qui provoquerait un nuage de fumée acide, et qu'on profitât de leur stupeur pour neutraliser le preneur d'otage sans casse.
A 03Hl2, Tonino et Jean-Patrick escaladaient
les murs de la Villa à l'aide de ventouses pneumatiques.
A 03H17, ils s'introduisaient dans la maison par le conduit de
la cheminée du bureau, tandis que de nombreux super-policiers
couraient à travers le parc pour faire diversion.
A 03H19, on entendit deux coups de feu.
A 03H23, constatant que ses deux meilleurs hommes ne revenaient
pas, et vu le profond silence qui s'était installé
sur les lieux, le capitaine Goupil comprit qu'il y avait eu un
lézard dans l'Opération Stupeur.
A 03H27, les capteurs infra-rouges révélèrent
que les cadavres de Tonino et Jean-Patrick gisaient au rez-de-chaussée
de la Villa, apparemment dans le couloir menant au salon.
LE MONDE
FIN DE PARTIE, par M.D
La maison est blanche. Ils sont seuls. Mais lui, l'homme, il tient un fusil dans ses mains. Que se disent-ils ? Y a-t-il parole ? Mot ? Cri peut-être - on ne sait pas. Il regarde parfois par la fenêtre. Parfois, il soulève le rideau pour regarder par la fenêtre. Là-bas, il voit les camions de la police et de la télévision. Il dit: ils se ressemblent, ces camions. Elle dit peut-être. Elle ne sait pas. Elle pense qu'elle est seule, avec lui dans la grande maison, blanche. J'ai vu G. sur les photographies. Certaines personnes sont mieux que d'autres sur les photographies. On dit alors: tu es bien sur cette photo. Sur sa photo, G. n'est pas bien. Comme si elle était trop petite, la photo, pour lui, G. Mais G. n'est pas fou. Non. Sur la photo on le voit bien. Il est flou, oui. C'est devant nous, sur l'image que moi je regarde quand je dis ça. Elle, D., peut-être, elle est folle. La photo qu'ils montrent date de son entrée à l'école de police. Beaucoup de femmes sont folles. Je me dis que c'est une femme qui a tout manigancé contre cet homme. Lui, G., il est innocent. Forcément innocent.
Maintenant mademoiselle Artémis, vous allez m'accompagner dehors. Georges recharge son fusil. Il regrette pour ces deux types, mais il avait prévenu. Passez devant. Diane quitte le divan et se dirige vers la porte principale, enjambant les corps des super-policiers. Georges la rejoint devant la porte. Est-ce que je vous dégoûte, mademoiselle ? Diane hésite - quoi dire ? Il essaie de rire mais ne parvient qu'à émettre un grognement pathétique. Allez, on y va. Il ouvre la porte, elle le précède sur le perron. Cavalcade à travers le parc jusqu'à la piscine, frémissements des flics derrière les grilles - ne tirez pas bordel !
Georges referme derrière eux la porte du cabanon des douches. Il pénètre dans le local technique au bout du petit couloir, et pose son fusil sur un tabouret pour manipuler des manettes et des robinets derrière la chaudière. Regard de Diane sur le Parkinsmith. Pas la peine, mademoiselle, je disparais. Reprenant son arme, il ouvre la porte blanche donnant sur l'escalier en colimaçon et met le pied sur la première marche. Merci de m'avoir écouté mademoiselle, et adieu. Au fait, ne cherchez plus: c'est moi qui ai tué David. La porte de fer claque derrière lui.
Georges est très calme, il a bien fait de ne pas boire. Nous y voilà. Balançant son fusil, se saisissant au passage d'une paire de menottes, il se dirige droit sur la croix de Saint-André. Cric-cric, ça y est, adieu carottes, adieu haricots. Accroché à la croix, Georges balance la clé à l'autre bout de la pièce. Plouf. Sous l'action des vannes qu'il a ouvertes, l'eau de la piscine se déverse peu à peu dans la salle. Une dizaine de minutes encore, et les quelques deux cent cinquante mètres cubes auront totalement noyé le souterrain. Georges regarde, indifférent, le niveau monter. Odeur de chlore dans les narines.
AIXPROV/1707AB/47R5T/DEPECHE A.F.P, 08H30.
GEORGES LAMAURY A ÉTÉ RETROUVE MORT CE JOUR 17/07/92 A 07H30 PAR LES HOMMES DU COMMISSAIRE LOUBIGNOL. DE SOURCE OFFICIELLE CONFIRMÉE, G.L. S'EST SUICIDE PAR NOYADE DANS LES SOUS-SOLS DE SA RÉSIDENCE. L'INSPECTEUR DIANE ARTEMIS, DÉTENUE DEPUIS PLUS DE 36 HEURES PAR L'HOMME D'AFFAIRE, EST SAINE ET SAUVE.
LE POINT DU JOUR.
CITIZEN LAMAURY
Georges Lamaury s'est donné la mort hier à l'aube. Une mort annoncée, ce qui ne la rend pas moins tragique, et dont on n'ose plus écrire qu'elle est peut-être le dernier acte de l'affaire Zodiac. Une mort sur-médiatisée, qui rappelle la tragédie de Waco, où 86 membres d'une secte avaient trouvé la mort après l'assaut de la police. Mais, hier soir, ce sont deux policiers du Raid que Georges Lamaury a abattu.
Accompagnée de Daniel qui s'est contenté d'un sandwich, Diane vient de finir son déjeuner, assaisonné des pilules multicolores prescrites par les toubibs de la Timone, quand Navarin, Muller et Croizette entrent dans sa chambre. Rigolo de les voir en rang d'oignon, vaguement gênés, surtout Navarin qui ne sait que faire de son gros bouquet. Diane éclate de rire, faites pas ces têtes, je vais bien, prenez des chaises, enfin la chaise, asseyez-vous sur le lit, comment ça va Edith ? Le trio s'installe comme il peut dans la petite chambre. Seul Muller reste debout pour son petit discours. Tout d'abord, Artémis, permettez-moi de vous dire que je suis heureux que vous vous en soyez sortie, et c'est un euphémisme. Un quoi ? - ironise Navarin, occupé à introduire ses trois douzaines de roses dans une bouteille de Contrex. Imperturbable, le commissaire poursuit: aussi mademoiselle Artémis, je veillerai personnellement à ce que vous soyez récompensée, et vous pouvez d'ores et déjà envisager, au sein de notre grande maison, une carrière brillante, à la mesure de vos exceptionnelles qualités. On parle de vous pour la médaille du mérite, peut-être même encore mieux - nous en rediscuterons. Muller ôte ses lunettes à monture écaille, et plonge son regard bleu -acier dans celui de Diane. Sincèrement, Artémis, bravo. Bien d'autres auraient craqué à votre place. Bon, je suis désolé, mais il faut que je vous quitte. Coquat, le directeur de cabinet, m'attend à Paris. Mesdames, mes hommages, monsieur Marlin, mes respects - ah, Jean-Paul, n'oubliez pas de me faire parvenir votre rapport sous deux jours. A bientôt. Muller parti, Navarin peut enfin pouffer - celui-là, c'est pas un balai qu'il a dans le cul, c'est carrément l'aspirateur en entier, ouafouaf. Assise sur le rebord de la fenêtre, Croizette sourit: dites-moi, Diane, les micros-canon des types du Raid ont enregistré des bribes de conversation entre vous et Lamaury, mais les H.F des télés ont brouillé les signaux. J'aimerais que vous me répétiez dès que possible ce qu'il vous a confié. Oh, vous savez Edith, c'était du délire alcoolique, rien de vraiment cohérent, mais je vous raconterai bien sûr. Super, maintenant on vous laisse. Vous avez plutôt bonne mine. La juge se lève pour serrer la main de Diane. Allez, bon rétablissement, et encore bravo, on se revoit à Paris. Tu viens, Jean-Paul ? Navarin proteste, m'enfin Edith, on vient d'arriver ! I1 fouille dans sa poche et tend une enveloppe à Diane: une lettre pour toi, mignonne, on l'a retrouvée chez la Cagole, celle qu'a fait une TS. Tentative de suicide, ouais.
LETTRE DE BRIGITTE FIGONI A DIANE ARTEMIS.
Chère Mademoiselle Artémis,
Lorsque vous lirez ces lignes je ne serai plus de ce monde. J'imagine que cette lettre vous étonne. Bien sûr, nous ne sommes pas amies, et nous ne nous connaissons que pour nous être croisées pendant les briefs sur l'affaire Zodiac. Mais je vous ai toujours appréciée. Je ne doute pas que vous n'aboutissiez très bientôt dans cette enquête qui a tant l'air de vous tenir à coeur.
En 86, j'enquêtais avec Christian Bourrin sur le "carnage de Roquefavour", où trois gendarmes avaient trouvé la mort. Il faut que je vous dise qu'après la découverte du corps de Richard Martinez, Christian et moi avions retrouvé la trace du complice: José-le-Dentier, que l'on avait localisé dans une planque à la frontière espagnole. C'est là qu'on a déconné, passez-moi l'expression. Le gars nous proposa un marché: sa liberté, contre l'argent du vol chez le notaire Vinas. Ça faisait beaucoup de gros billets, et il est difficile de résister lorsqu'on les voit étalés sur une table. Nous avons accepté, Christian et moi. On était les seuls à être remontés jusqu'à José, et personne ne savait qu'on le pistait d'aussi près. Ensuite, les collègues ont conclu, suite à nos soi-disant tuyaux, que le complice de Martinez était un marocain en cavale. Deux ans plus tard, le Dentier tombait, cette fois pour proxénétisme. En sortant de taule, il est venu me voir. Il voulait de l'argent pour "redémarrer". Avec Christian, on a eu peur qu'il ne s'arrête plus, et vous connaissez la suite.
Le problème que je tiens à vous exposer, c'est qu'au moment de notre deal à la frontière espagnole, José nous avait parlé de sa version de l'affaire Hélène Michel. Devant un tribunal, son témoignage aurait largement innocenté Martinez, puisqu'à l'instant où elle mourrait, les deux truands étaient ensemble, en plein hold-up chez le notaire Vinas. D'après José, la fille devait être tombée sur un rôdeur sadique.
Vous comprenez, mademoiselle Artémis, que lorsque j'ai vu qu'on ressortait l'affaire Michel, j'ai fait mon possible pour mettre le couvercle. C'est à cause de moi que vous n'avez pas reçu le dossier lors de votre demande de renseignements...
Plus tard, vous écoutant un soir vous lancer dans votre théorie comme quoi David pouvait être l'assassin de la petite Michel, j'ai compris que ma faute avait entraîné des dégâts allant bien au delà de ce que je me sens capable désormais d'assumer. C'est le fils Lamaury qui avait mis le Dentier et Martinez sur le coup du notaire, José nous l'avait dit.
Peut-être que si je n'avais pas été une ripoue, tous ces morts n'auraient pas eu lieu, puisqu'on aurait sûrement retrouvé David Lamaury, et peut-être qu'on l'aurait emprisonné ou soigné au lieu de s'en prendre à Martinez. Mea Culpa. C'est fait, c'est dit. Au revoir, je vous aimais bien, mademoiselle Artémis, je pense que vous ferez une brillante carrière. Brigitte.
Punaise, qu'est-ce qui m'arrive ? Cet aprème, quand Daniel est venu à l'hôpital, j'ai eu envie de faire l'amour. Je suis quand même zarbi. Si j'étais normale, je serais devenue complètement cinglée. Déprimée pour le moins, je me mettrais à pleurer en repensant à toutes cette violence, punaise, torturée, presque violée, vidée de mon sang, et puis la momie mon dieu, et les orbites vides du cadavre de Jeanne - et Georges Lamaury, cette vie, cette famille maudite. Un océan de merde... Je devrais sursauter au moindre bruit, flipper, je devrais souffrir, être rongée de douleurs psychosomatiques. Mais non. Rien qu'un énorme vide. Une sensation pas désagréable, d'ailleurs. Sans doute le soulagement. Je me sens légère comme un petit oiseau qui vient de naître, piou-piou.
JOURNAL DE 20 HEURES, PROMPTEUR CLARISSE MÉRIC.
APRÈS L'ASSASSINAT DES DEUX SUPER-POLICIERS DU RAID LE SUICIDE DE GEORGES LAMAURY ET LA LIBÉRATION DE DIANE ARTEMIS L'HÉROÏQUE JEUNE INSPECTRICE DE POLICE L'AFFAIRE LAMAURY SEMBLE DÉFINITIVEMENT CLOSE. SELON LA VERSION OFFICIELLE IL EST DÉSORMAIS ÉTABLI QUE L'HOMME D'AFFAIRE A ÉTÉ VICTIME D'UN ACCÈS DE FOLIE AU TERME DUQUEL DANS UN DERNIER MOMENT DE LUCIDITÉ IL A PRÉFÉRÉ SE DONNER LA MORT. RESTENT QUAND MÊME QUELQUES ZONES D'OMBRE NOTAMMENT LE RÔLE EXACT JOUE DANS CETTE AFFAIRE PAR LÉON MARTEL LE GARDE DU CORPS DE GEORGES LAMAURY ASSASSINÉ PAR ROBERT ROBERT SUR LA PLAGE DES SALINS-DE-GIRAUD. D'AUTRE PART ON NE SAISIT TOUJOURS PAS LES MOBILES QUI ONT PU POUSSER GEORGES LAMAURY A ASSASSINER UN JARDINIER MARSEILLAIS DE 57 ANS. DECOUVRIRA-T-ON JAMAIS LES SECRETS DU PÈRE DU TRISTEMENT CÉLÈBRE CAPTAIN ZODIAC ET LES RAISONS QUI L'ONT AMENÉ A COMMETTRE L'IRRÉPARABLE ? UN HOMME PROBABLEMENT CONNAÎT TOUTE LA VÉRITÉ. CET HOMME C'EST ROBERT ROBERT L'ÂME DAMNÉE DE DAVID LAMAURY. MAIS IL EST TOUJOURS EN FUITE.
DÉTECTIVE DU 15/03/92. Numéro spécial Captain Zodiac.
AFFAIRE ZODIAC: CE QU'ON NE VOUS A PAS DIT.
Après trois mois d'enquête, c'est désormais une certitude: on nous a menti. Nos lecteurs ont droit à la vérité. Même si cela doit déranger.DES ZONES D'OMBRE INEXPLORÉES
(...) Car les belles phrases du commissaire Muller - dont, soit dit en passant, on ne voit plus guère le visage dans nos étranges lucarnes - ne sauraient suffire à expliquer, par exemple, ce que Léon Martel faisait en compagnie de Robert Robert le jour où il trouva la mort sur la plage des Salins-de-Giraud. Léon Martel, le garde du corps de Georges Lamaury. On se souvient aussi des rumeurs d'assassinat qui avaient filtré des milieux policiers eux-mêmes après le "suicide" de David Lamaury. Rumeurs que la police, aujourd'hui, dément formellement. I1 y a ce jardinier de cinquante-deux ans, Eugène Gaviaud, dont on n'a jamais expliqué pourquoi Georges Lamaury l'avait assassiné. Enfin, il y a ce Robert Robert, tellement insaisissable qu'on pourrait presque se demander s'il existe réellement. (...)
Original, les accords emphatiques de la Marche Nuptiale de Mendelsohn emplissent la petite église Notre-Dame-de-Clignancourt, place Jules-Joffrin, Paris 18ème. Francis est bouleversé, c'que c'est beau de se marier, snif alors Pauline. Elle est rayonnante dans sa robe blanche, des fleurs dans les cheveux. Les camescopes familiaux filment cette belle cérémonie, monsieur le curé donne sa bénédiction aux jeunes époux, les liens sacrés du mariage, Pauline et Francis pour la vie, fidélité et assistance, respect mutuel, ah là là, inoubliable. Diane est au premier rang, pataude avec la petite Angèle dans les bras, encadrée de Daniel et Navarin, qui écrase lui aussi une larme. Derrière eux, Jean Artémis, qui a sorti son costume-cravate de la naphtaline, regarde les dorures avec l'air de celui qui attend que ça se passe, une Carmen recueillie à ses côtés. Plus loin, au fond de l'église, Albin Dulong et ses lunettes noires viennent prendre place discrètement sur un bout de banc, au moment où tout le monde se lève pour entonner un cantique.
Dans le trois-pièces du jeune couple, rue Montcalm, la plupart des invités sont partis, laissant derrière eux un bordel sans nom, cadavres de bouteilles, gobelets, cendriers débordants, tapis et moquette jonchés de riz, confettis et serpentins. Au salon, tout en causant politique avec qui le veut bien, Jean fait goûter son shit afghan à Albin, qui en redemande volontiers, ça lui rappelle sa jeunesse, par exemple les soirées d'après tournage avec Luchino - ah ouais, t'as connu Visconti, putaiiin, raconte-moi ça !!... Un peu à l'écart, Daniel a déniché la guitare de scout de Francis, sur laquelle il s'amuse à plaquer les accords de quelques refrains de Joe Dassin. Diane sourit, elle se sent bien, elle a trop bu mais elle se sent bien. Il est vraiment super, Daniel. Avec ce qu'il a lu dans ce stupide canard, il pourrait avoir de la rancune, il aurait pu casser la gueule à Albin. Mais non, il reste cool. Elle lui jette un regard affectueux, il chante pas mal en plus. Elle se lève pour passer dans la salle de bain, histoire de se rafraîchir un peu, et de voir la tête qu'elle a.
Diane s'asperge le visage d'eau en se regardant dans la glace, allez ma fille, c'est la fête, demain tu seras fatiguée mais pas grave, punaise, c'est sympa ce mariage, une bonne chose pour Pauline, elle a bien mérité une vie normale, la pauvre petite. Depuis la mort de Georges, les deux jeunes femmes se sont revues souvent. Pauline entre dans la pièce et referme la porte derrière elle. Elle semble avoir envie de parler, elle demande à Diane ses projets immédiats... D'abord quitter la police, cette fois c'est décidé. Et puis partir en vacances avec Daniel, loin si possible. Après, elle reprendra peut-être ses études de psycho. Elle a aussi envie d'essayer le journalisme, elle ne sait pas trop. Diane s'approche de Pauline. Félicitations, il est très bien ton Francis, et il t'aime vraiment. Elle va pour sortir mais Pauline la retient. Ecoute, Diane. Il faut que je te dise quelque chose, excuse-moi mais il n'y a qu'à toi que je puisse en parler.
David ôta sa cagoule et posa son couteau sur un fauteuil. Pauline sut immédiatement qu'il ne leur ferait pas de mal. Elle accorda un bref regard à son père: ses mains tremblaient. La surprise l'avait cloué sur son coin de canapé. Il bredouilla un bonjour mon garçon qui s'acheva en bafouillis. Pauline embrassa son frère. David avait l'air à bout, épuisé. Ses vêtements noirs étaient maculés de boue. Pauvre gosse perdu revenant à la maison, il avait suivi le chemin de cailloux blancs, la fin du conte approchait. Pauline renvoya les domestiques: tout allait bien, il n'y avait rien à craindre, ils pouvaient disposer. Georges confirma d'un battement de cil, et les Hecquet s'en allèrent. David n'avait pas encore prononcé un mot. Georges réussit enfin à concentrer suffisamment d'influx nerveux pour se lever, et il s'avança le plus lentement possible vers son fils, se demandant s'il devait ou non le prendre dans ses bras. Pauline le regardait sans dissimuler son mépris. Il faisait tant d'efforts pour maîtriser ses tremblements que sa démarche en devenait saccadée. Maladroitement, il embrassa David. Le garçon se dégagea et monta en silence vers sa chambre au premier étage. Pauline l'y rejoignit peu après. Allongé sur son lit, il l'attendait. Elle s'assit à ses côtés. En fumant des Benson, David raconta son long voyage: tout le cirque, l'odeur du sang et les Voix des Étoiles, le vrai monde et le Côté Obscur, les coupables et les innocents, les poupées. Max. Ces conneries de Captain Zodiac, la Légende et compagnie. Sa fichue destinée. Tout cela devait finir, David en avait marre. Il ne regrettait rien, puisqu'il n'avait fait qu'accomplir une volonté qui le dépassait, et puis il avait eu de bons moments. Il ne croyait plus aux étoiles, et l'envie de tuer était partie. Même son propre succès ne le grisait plus, alors que la célébrité lui procurait autrefois des joies considérables. Les choses n'avaient plus de goût. Ses dernières victimes, par exemple, n'avaient pas déclenché en lui le flash caractéristique de la Force. C'était comme mâcher un vieux chewing-gum, signe sans doute que la partie terrestre de son parcours s'achevait. Il s'était mis à faire des rêves bizarres, dans lesquels ses victimes venaient lui dire qu'elles lui pardonnaient, ça l'étonnait vachement. Dark Vador venait de plus en plus souvent le visiter, et maman aussi, et une femme blonde qu'il ne connaissait pas. Tous l'attendaient à l'autre bout de la galaxie. Pauline écouta son frère jusqu'à ce qu'il s'endorme, encore vêtu de son costume crotté. Elle descendit ensuite retrouver Georges dans le salon. Elle lui expliqua que