Les lampes à arc illuminent les entrailles du 14ème d'une clarté surnaturelle. Foultitude de flics: en tenue, en civil, portant brassards, en blouses blanches ou grises, médecin-légiste et brancardiers. Crépitement des flashes des techniciens du labo, va-et-vient des enquêteurs à la recherche d'indices. Diane, Kamel, Navarin, Muller et Elmer au travail, traits tirés. Toute l'équipe est sur les nerfs devant la sauvagerie du meurtre. S'épongeant le front à proximité du cadavre, le légiste dicte d'une voix rauque ses premières constatations:
"Cette personne de sexe féminin, âgée d'environ 25 ans a reçu une trentaine de coups de couteau sur tout le corps, et plus particulièrement dans les régions du cou et de l'abdomen. La carotide a été tranchée à deux reprises, mais ce sont les coups portés dans la région du coeur qui ont provoqué la mort. L'hémorragie externe a entraîné l'épanchement d'une grande quantité de sang sur le lieu même où elle a été tuée. La rigidité cadavérique a commencé de disparaître, ce qui intervient généralement au moins trente-six heures après la mort. Une bonne part des viscères s'est répandue sur le sol, entre les cuisses de la victime. Les larges taches verdâtres de la région abdominale (très endommagée) indiquent un état de décomposition déjà avancé. La basse température des lieux a toutefois permis de freiner le processus de putréfaction. Mes premières observations, sous réserve d'examens ultérieurs, me permettent donc de situer la mort dans la nuit du 27 au 28/02/88, entre 22 heures 30 et 01 heure. La victime n'a pas été violée, la région du pubis porte 2 coups de poignard, mais le vagin est bien fermé."
Génial, un télescope ! David est ravi comme un gosse en manipulant le beau cadeau que Francis et Pauline viennent de lui offrir pour son anniv. Il est balèze, dis-donc, ça doit vachement rapprocher. Eh ouais, tu vas pouvoir compter les cratères de la lune. Anatole aussi est impressionné, ça c'est un chouette cadeau Dave, c'est d'enreuf. Tu vas pouvoir faire coucou à Dark Vador, hihi, rajoute le beau-frère. Plaisante pas avec ça, s'te plaît Francis, tu connais pas. Ah bon, excuse, hihihi. Pauline commence à débarrasser la table encombrée des restes du dîner. Non, ne bougez pas Anatole, je m'en occupe, je vous apporte les digestifs. Qu'est-ce que je vous sers ? - Les couilles, mais pas trop fort, hihihi, sort Francis, en pleine forme ce soir. Anatole est mort de rire, celle-là elle est trop bonne, je la ressortirai, les couilles mais pas trop fort, qu'est-ce que je vous sers - excellent. Très spirituel, en effet, note Pauline en souriant malgré elle. A propos David, s'enquiert le beau-frère enchanté de son petit succès, et les amours ? Putain Francis, lâche-moi un peu s'te plaît avec ça, t'es lourd, pas possible. Oui, j'ai une copine figure-toi, ça t'épate, pas vrai ? Elle s'appelle Loretta. Anatole sursaute, surpris. Hein ? Tu m'en avais pas parlé. Ben non, c'est que je viens juste de conclure. Ca alors, quel cachottier ce David. Le téléphone sonne dans l'entrée, Pauline va répondre. C'est pour toi, David. Papa. David prend le combiné. Brève conversation sans chaleur. Dans le salon, Francis continue dans le rôle du rigolo de service, Anatole se marre, et Pauline remplit les verres. Après avoir raccroché, David se glisse discrètement dans la chambre du couple. Sortant de sous sa chemise les nus de Pauline, il les remet dans l'album. Dernier coup d'oeil sur les rondeurs de la frangine, et hop, sur l'étagère. Quand il se retourne, Pauline est là, dans l'embrasure de la porte. Allons bon, a-t-elle vu son geste ? Elle lui sourit, le fait asseoir sur le lit, lui prend les mains. Elle a les mains douces, Pauline, sa peau est douce, son corps doit être doux, tout doux de partout. Ca va, David ? Ben oui, pourquoi tu me demandes ça ? Tu as l'air fatigué, pâle, tu m'inquiètes un peu, chéri. Qu'est-ce qu'il t'a dit papa ? Rien de spécial, des banalités, tu le connais. Tout va bien, j'te jure, tu te fais du souci pour rien, sister. Sympa comme soirée, et merci pour le télescope, c'est vraiment un chouette cadeau. Au fait, chéri, c'est vrai cette histoire de copine ? Loretta c'est joli comme nom, tu voudras bien nous la présenter ? Bien sûr, Pauline, je l'amène un de ces soirs, promis. Il se lève doucement, dégageant ses mains des siennes. Sa peau est douce, mais c'est la peau de sa soeur.
Au salon, Francis est en train de raconter celle du belge, de l'américain et du français dans un Airbus sur le point de s'écraser. Anatole est plié en deux, faut dire qu'il a déjà pas mal éclusé. A propos d'américain, voilà pas que la conversation dévie soudain sur Rambo, le fameux tueur sadique, dont la dernière victime vient d'être retrouvée dans les catacombes. Il craint, ce Rambo. Et puis faut dire que les catacombes c'est drôlement mal fréquenté, même que David et Anatole s'y sont déjà fait agresser par une bande de skins. Enfin, heureusement, Dave les a mis en déroute. Hum, David tressaille. Ce crétin des Alpes d'Anatole est capable de raconter l'épisode du couteau. Bon ben c'est pas tout ça on va peut-être se rentrer sinon on va rater le dernier métro. Ah ouais, s'étonne Francis, tu as dérouillé des skins, pas possible ? Mais non, c'est rien, c'était des dégonflés, arrête tes conneries, Anat' s'te plaît. L'étourdi rougit, conscient d'avoir été au bord de la gaffe. Ah ouais, Dave, t'as raison, c'est qu'il est déjà tard. N'oublie pas ton télescope, chéri. Ca nous a coûté assez bonbon, souligne au passage le Francis. Merci, hein, c'était cool comme soirée, pas vrai Anatole ? Ah oui alors, persu, euh je veux dire super. Ça m'a fait très plaisir de vous rencontrer, depuis le temps que David me parlait de vous. Ciao, et merci pour tout, à plus - on s'appelle hein.
Au journal de la nuit, Jean-Yves Beltran ouvre sur l'info principale du 20 heures, à savoir la découverte de la septième victime de Rambo. Diane s'installe sous sa couette. Encore heureux qu'on ait pu tenir les caméras à l'écart des catacombes. Mais maintenant ça y est, Rambo est une vedette. Le téléphone sonne. C'est la copine Monique, punaise - du club de yoga - qui lui rappelle la séance de rebirth de samedi prochain. Non bien sûr, Diane n'a pas oublié, mais elle est obligée d'annuler, à cause d'une affaire qui la mobilise à plein temps, week-ends compris. Secret professionnel, désolée. La copine insiste: c'est bête, c'est le pied le rebirth, tu peux pas savoir, tu es dans l'eau, comme dans le ventre de ta mère, ça libère plein d'énergie, et puis tu es vachement aidée, tu es entourée, accompagnée, moi ça sera la troisième fois, essaye de venir, ça ne dure que deux heures. Non vraiment, je t'assure, impossible, trop de boulot, je te rappelle plus tard, je suis nase ce soir. Diane raccroche en soupirant. Elle aurait bien voulu essayer ça. C'est bizarre, depuis qu'elle est toute petite, c'est une flippée, sujette à des insomnies, des migraines, des picotements au bout des doigts, et à de vives douleurs au ventre. Psychosomatique, elle le sait et elle travaille sur elle-même. Pourtant, ni la psychanalyse lacanienne, ni le yoga karmique n'ont jusqu'à présent pu l'aider à résoudre ses problèmes existentiels. Souvent, vachement souvent même, elle se sent comme étrangère au monde, pourquoi ? Pourquoi ? Pourquoi est-elle perpétuellement mal fichue ? Pourquoi ? Et pourquoi quoi d'abord, oh punaise, marre des pourquoi, quelle idiote cette fille, marre de se prendre la tête, avale un bon Phytolactyl, tiens, un comprimé entier, et écrase. Allez, éteindre la lumière, fermer les yeux, demain il fera jour.
Le gros télescope est installé sur son trépied devant la fenêtre du salon de David. En peignoir, assis sur la moquette, le garçon teste les possibilités de son cadeau. C'est fou ce que ça rapproche. La lune, évidemment qu'on peut compter les cratères, mais il y a plus intéressant - beaucoup plus intéressant, les amis. Le gros immeuble au-dessus du Shopi, par exemple. Encore deux fenêtres allumées. Tiens, une troisième qui s'éclaire, voyons voir. Ah non, pas marrant, un vieux qui vient boire un verre d'eau dans sa cuisine. Beurk. Non, à côté, c'est mieux, une chambre. Une chambre de femme. Personne pour le moment, elle doit être sous la douche ou sur son bidet. Dingue, on se croirait presque chez elle. Houps, la voilà qui arrive, vite le point, une brune, dommage, en slip mais les seins nus, elle peut pas me voir et moi je la vois, putain, je la vois drôlement bien, trop cool. Oh, elle tire les rideaux, la garce. Fenêtre suivante. Merde, raté, un couple, ils sont déjà sous les draps, pas eu le temps de les voir à poil - on peut pas être au four et au moulin, forcément. Sûr qu'ils vont baiser comme des lapins, ces deux-là, pourvu qu'ils laissent la lumière. Putain, chié, ça y est, ces gros cons, ils éteignent.
Navarin a réuni son équipe dans une salle de la Brigade Criminelle. Attentive, Diane prend des notes. Topo des relevés de la veille dans les catacombes, premières conclusions. Elmer confirme que les blessures ont bien été infligées par le même couteau que pour les six victimes précédentes. Isabelle E. est la plus salement amochée, comme si le tueur avait été spécialement excité. Encore une blonde, une vraie beauté celle-là - quel gâchis. Aucune lingerie retrouvée sur les lieux, ce qui confirme la manie fétichiste du tueur. Elle gagnait sa vie en posant pour des peintres et des photographes. Elle partageait un appartement avec une étudiante. On a retrouvé son agenda, qui indique un rendez-vous le 27 février à 22 heures avec un certain Georges. Probable qu'il s'agisse d'un pseudo, mais il est évident que cet individu est hautement suspect. En ce qui concerne Moussa Bongo, on a bien relevé de nouvelles empreintes de Nike taille 42 - comme le zaïrois - mais on imagine mal le Moussa en photographe rusé persuadant une femme de le suivre dans les catacombes. A part la taille de ses pompes et le petit arsenal trouvé chez lui, le suspect ne paraît pas tenir la route pour l'ensemble des meurtres. Seul le juge Rouffier veut encore y croire, mais ce jeune magistrat ne réalise pas qu'il est sur un siège éjectable, et que la hiérarchie commence à le trouver un peu léger pour une affaire de cette ampleur. D'autant que les médias s'en mêlent méchamment, SOS Racisme et le MRAP ayant décidé d'assurer la défense du black. Bref, le vrai Rambo est sans doute toujours dans la nature, et il ne suffit pas d'attendre qu'il commette une erreur. Le labo de Lyon travaille nuit et jour sur les éléments recueillis dans les catacombes, le microscope électronique à balayage tourne à plein rendement, et d'ici trois jours nous aurons les conclusions des collègues scientifiques. En attendant, les gars - et mademoiselle aussi, pardon - interrogatoires et vérifs tous azimuts.
Moussa se redresse sur sa paillasse en voyant entrer dans la cellule un jeune homme au costume mal repassé, cravate nouée à la va-vite. Maître Étalon, avocat à la Cour, bonjour Moussa, ne vous inquiétez pas, je me charge de votre défense. Le zaïrois regarde d'un air incrédule ce type débraillé et boutonneux à l'allure speedée. L'avocat ouvre sa mallette et en extrait un dossier tandis que le gardien referme la porte derrière lui. Bon. Mais dites-moi Moussa, c'est quoi ces bleus, là ? On vous a frappé durant la garde-à-vue ? Moussa opine furieusement du chef, baragouinant un français approximatif. Un peu qu'il en a pris plein sa tête, durant deux jours. Eh oui, il a avoué, mais il aurait tout avoué, tout ce qu'ils voulaient, tellement ces policiers l'ont torturé au physique comme au moral. La pire expérience de sa vie, et dire que c'est en France, pays des droits de l'homme. Misère de misère, Maître Étalon pousse un profond soupir de compassion. Bien sûr que vous avez avoué, Moussa, bien sûr. Qui n'avouerait pas tout ce qu'on veut, dans des conditions pareilles. Mais croyez-moi, vous avez bien fait de vous rétracter, ça ne se passera pas comme ça, ouh là non, faites-moi confiance. Nous sommes nombreux avec vous, Moussa. La France est encore une démocratie, je vais me charger de le rappeler haut et fort. Tabassé. Ces flics alors, tous les mêmes. Je vois le genre, ils veulent faire de vous un bouc-émissaire, vous coller tous les meurtres de Rambo sur le dos. Cousu de fil blanc. Mais avec moi Moussa, vous avez tiré le bon cheval, hihi. Vous comprenez ? Maître Étalon, le bon cheval, hihihi, celle-là je peux jamais m'empêcher de la faire, forcément. Enfin, excusez-moi Moussa, mais mieux vaut rire que pleurer, pas vrai ?
Depuis qu'elle a appris la mort de sa colocataire, Brigitte R. a basculé dans la quatrième dimension. Incroyable. Rambo. Dans les catacombes. Mais qu'est-ce qu'elle foutait là-dedans, Isabelle ? Elle écoute les questions de Diane et Kamel, les yeux baissés, assise dans un fauteuil fatigué du salon de son grand trois-pièces, au quatorzième étage d'une tour de l'avenue de Choisy. Elle est comédienne, Brigitte, enfin, élève comédienne quoi, vous savez ce que c'est, photos, figurations et compagnie. L'appart est à ses parents, elle a rencontré Isabelle six mois auparavant, à un casting pour une marque de bain moussant. Dans les catacombes, pas possible. Rambo, j'hallucine. Isa était surtout modèle, elle posait pour des tas de types. Oui, nue, elle posait nue, elle se faisait payer pour ça, assez cher des fois. Mais elle avait le flair pour sentir les coups tordus, les voyeurs, les pervers, et c'est vrai qu'elle ne tombait jamais dans de mauvais plans. Non, elle n'avait pas de mec attitré. Le sexe ne la branchait pas trop, elle le disait elle-même. Un peu allumeuse peut-être, mais normal au fond puisque c'était une très belle fille, cool et sympa en plus. Oui, elle avait parlé d'un Georges qui lui aurait proposé deux milles balles pour une heure de photos softs. Brigitte s'en souvient, Isabelle avait décrit le type comme un petit timide charmant tout plein. Ah non, pas un black, sûrement pas, elle l'aurait dit. Au couteau, affreux, pauvre Isa. On ne se connaissait pas beaucoup, elle était secrète, mais on s'entendait bien. Non, je ne sais rien de plus sur Georges, style baba, ou artiste, elle m'avait dit, jeune et mignon, timide et cheveux longs il me semble. Rambo, je rêve. Brigitte se lève en reniflant. Sa chambre est là, suivez moi. J'ai touché à rien, comme ont demandé vos collègues. C'est le foutoir, mais elle était bordélique Isabelle, moi aussi d'ailleurs, vous avez vu le boxon, excusez hein, on s'accordait bien là-dessus aussi. Diane et Kamel jettent un regard circulaire sur les lieux. Fringues et sous-vêtements en vrac sur le sol, tiroirs de commode ouverts, paperasses, clichés et planches contacts empilés ça et là. Sur une coiffeuse, plusieurs petits coffrets regorgent de bijoux fantaisie. Elle adorait les breloques bon marché, Isabelle, elle en avait des tas, des colliers rigolos, des bracelets chamarrés et tout. Elle portait aussi une petite chaîne de cheville qu'elle ne quittait jamais, vous voyez le genre, elle dormait même avec. C'est sexy, ça fait craquer les mecs, il paraît.
Chérie, j'y crois pas, tu devineras jamais c'est pas possible, trop affreux. Francis se laisse tomber sur le canapé sans même retirer son imper trempé. Hagard, le Francis, remué, livide. Pauline lui sert un verre de Côtes du Rhône, intriguée et vaguement inquiète. C'est affolant, chérie, j'te jure, tu devineras jamais. Tu vois Isabelle, la blonde qui pose au cours le lundi et le mercredi soir ? Eh ben elle a été assassinée. A coups de couteau, la fille des catacombes de Rambo à la télé, c'était elle, tu te rends compte ? Je viens de me taper les flics en salle de cours, deux plombes que ça a duré, ils ont passé tous mes étudiants sur le grill. Mais moi je connaissais rien à la vie de cette pauvre gosse, pas plus que mes potaches, évidemment. Isabelle, elle était géniale cette nana, ponctuelle, sérieuse, sympa, belle, si c'est pas dégueulasse un truc pareil - Rambo, mais qu'est-ce qu'elle foutait dans les catacombes, la malheureuse ? Francis stoppe net son monologue. A la télé, le 20 heures est déjà bien commencé. Clarisse Méric - tailleur Dior fuchsia, pochette jaune - et Patrice Carré - polo Lacoste vert - reçoit le commissaire Muller - cravate Armani sur chemise en soie.
C.M: Commissaire Muller, bonsoir.
M: Bonsoir madame Méric.
C.M: Alors, commissaire, Rambo vient de commettre son septième meurtre. Aussi je me sens en droit, au nom des téléspectateurs, de vous poser la traditionnelle question, après sept morts en un mois: que fait la police ?
MULLER: Écoutez, soyons sérieux, s'il vous plaît, madame Méric. Je ne suis pas venu ici pour me faire agresser à travers des questions provocatrices. Je tiens d'ailleurs à mettre les choses au clair en indiquant aux téléspectateurs que c'est vous, les journalistes, qui êtes en train de faire de Rambo une célébrité, et je ne peux que déplorer la médiatisation dont ce criminel monstrueux fait aujourd'hui l'objet. Car il va sans dire que cet état de fait est particulièrement nuisible à la sérénité de l'enquête. Mais pour répondre à votre question, je suis présent ce soir en accord avec le ministre de l'Intérieur, afin de rassurer les français: les policiers travaillent, aussi vite et aussi bien qu'ils en ont les moyens...
PATRICE CARRÉ: Est-ce à dire que la police française n'aurait pas les moyens suffisants pour traquer un tueur en série comme Rambo, commissaire ?
MULLER: Monsieur Carré, soit vous cherchez la polémique stérile, soit vous comprenez tout de travers. Je ne veux absolument pas dire cela, bien évidemment, restons sérieux. Toutefois, il est vrai que la traque de ce type d'assassin demande des techniques spécifiques, que nous achevons actuellement de mettre en place.
P.C: On sait tout de même qu'un suspect est d'ores et déjà interrogé. Ce citoyen zaïrois est-il réellement considéré comme le suspect numéro un ? Ou bien y aurait-il plusieurs tueurs ? Et que répondez-vous aux associations antiracistes qui accusent la police et la justice d'avoir choisi un bouc-émissaire facile ?
MULLER: Je leur réponds comme à vous même, monsieur Carré: mêlez-vous de vos oignons. Excusez-moi de devoir être aussi cavalier, mais je trouve vos questions passablement tendancieuses. En ce qui concerne le suspect actuellement entendu, vous l'avez dit monsieur Carré, ce n'est qu'un suspect. Mais je précise que cette personne est loin d'être un "bouc-émissaire", et que nous avons de sérieuses charges contre lui. Pour le reste, c'est au juge de décider si ce suspect peut être ou non inculpé pour l'ensemble des meurtres.
C.M: A propos, commissaire, le juge Rouffier, chargé de l'instruction, a été plus bavard et plus affirmatif que vous, notamment lors d'une interview sur une chaîne concurrente. MULLER: Monsieur le juge est libre de faire ou non les commentaires qu'il estime utiles à l'information du public et à la progression de l'enquête.
P.C: Croyez-vous que Rambo va continuer à tuer ?
MULLER: Je ne lis pas dans le marc de café, monsieur Carré, aussi je vous renvoie à madame Soleil pour la réponse à cette question. Je souhaite que non, comme tous les français, évidemment...
Au couteau, t'imagines. Dingue. Le même genre que celui de David, tu te souviens de l'engin ? Ben mon vieux, ça doit faire mal. Arrête, Francis. Quoi arrête ? David n'est pour rien dans tout ça, tu es fou ou quoi ? Eh, chérie, ça va pas ? Bien sûr qu'il y est pour rien, les couteaux pareil, ça court les rues. Comme quoi ça devrait pas être en vente libre. Au moins, les mecs qui achètent ces trucs-là devraient être fichés.
Un bon bain glacé, dans le noir total, ça aide à la décontraction. Doc posé sur le rebord de la baignoire, David joue avec la chaînette d'Isabelle, la faisant tournoyer dans sa main. Plouf, elle tombe dans l'eau, il la ramasse et se l'enroule autour de la bite. C'est joli, ça lui allait bien à la cheville, sa mignonne petite cheville... David ferme les yeux et son esprit s'en va faire un tour à l'autre bout de la galaxie, quelque part parmi les étoiles, au pays de Dark Vador. Là-bas, flottant tranquillement dans le vide sidéral, il se repasse le film de ses exploits. Chaque instant est revécu, chaque détail évoqué: les réactions de ces femelles, leurs cris, les yeux exorbités, les gesticulations grotesques, la terreur enfantine face à la mort. La belle, la chouette mort d'Isabelle, cette sublime gorgone. Il songe aussi aux variations, avec un peu de regret, forcément: ce qu'il aurait pu essayer avec Doc, ce qu'il fera la prochaine fois, pour améliorer les sensations. Les images sont parfaites, c'est agréable, c'est beau, ça fait chaud dans le corps. Mmhh, ça lui rappelle sa toute première fois.
Le 23 février 1986, à seize heures, il frappait à la porte de l'appartement 605, au dernier Étage d'un immeuble destroy d'une cité de Marseille-Nord. La porte s'ouvrit sur Hélène, la fiancée du locataire en titre, un petit voyou prénommé Richard. David entra. Il tenait à la main un sac en plastique rempli de médicaments (Valium, Librium, Lithium, Mogadon), qu'il comptait fourguer au Richard en échange de quelques barrettes de shit. Seulement voilà, expliqua la fille, pas de Richard depuis hier, impossible de savoir ce que fricote ce salopard, je l'attends ici depuis ce matin et personne. Énervée, elle s'embarqua dans une litanie confuse d'où il ressortit qu'elle n'allait pas tarder à larguer ce sale type, tout en invitant du geste David à s'asseoir sur une banquette douteuse. Se posant à coté de lui, elle entreprit de rouler un joint, louchant sur les médicaments. David lui offrit quatre Mogadons, et en prit trois qu'il fit glisser avec une rasade de Valstar Bière Bock. Ils restèrent un moment affalés sur le skaï, à fumer et à discuter. Selon Hélène, Richard préparait un sale coup avec son pote José. Un braquage, ou un truc du genre. Quand ils furent bien raides, David proposa d'aller chez son père, au lieu de rester là comme des cons. Une super baraque au Tholonet avec piscine, salle de billard, jacuzzi et tutti quanti. Il n'y avait personne à la Villa, ce jour-là. Hélène trouva l'idée géniale. Depuis que le fils de bourgeois fréquentait leur petite bande, elle n'avait jamais eu l'occasion de visiter la maison de famille des Lamaury. Bon plan. David se leva, et alla un instant à la fenêtre. Besoin de prendre l'air. Il se sentait bizarre, et pas seulement à cause de la came. C'était cette fille. Sa présence l'avait d'abord contrarié, puis il s'était habitué. En fait, il réalisait qu'elle lui plaisait assez. Mais bordel qu'est-ce qui lui avait pris de l'inviter à la Villa ? Il alluma une Benson. D'accord, elle sentait bon. Elle respirait fort et sucré, une garce de fille, pas de doute. Sûrement qu'elle voulait se faire baiser, ahaha, faire cocu son mec avec lui, David. Il se retourna vers elle, et l'observa tandis qu'elle griffonnait un mot pour Richard. Belles jambes, putain, le bracelet à la cheville, trop, et les mamelons sous le tee-shirt, cool. Quand il voulait, il la pinait. La preuve, elle voyait bien qu'il la matait mais elle ne disait rien, parce que ça leur plaît à toutes qu'on s'excite après elles. Salope salope salope je vais te baiser te baiser et après te pendre à un arbre te tuer te couper en morceauxhhoooolàho, c'est quoi ça David, ces délires de l'autre monde, on se calme, c'est Hélène, la femme à Richard, pas de blagues, tu deviens cinglé, tu débloques ou quoi ? Mais non, qu'est-ce que tu crois, j'imagine des trucs, rien de sérieux, je déconne, c'est que des images, où est le mal, c'est une copine, c'est tout, je vais lui faire visiter la Villa, et après, peut-être, le souterrain, en copain, et après la baiser, et après, la bouffer ahahahahahaha. Merde, il avait ri tout haut. Hélène lui demanda s'il était en état de conduire. Il arrêta le film et revint auprès d'elle. Tu parles que je suis en état. No problème, on décolle - en vérité il était fait et refait. Putain, toutes ces pensées qui lui venaient ! Horrible, d'accord, mais si bon ! Ils quittèrent l'appartement de Richard. Dans l'escalier, David entendit dans sa tête une voix de femme qui lui disait de ne pas emmener la fille à la Villa. Surtout pas. Il s'arrêta, laissant Hélène le dépasser. Ces saletés de voix venaient toujours faire chier ! De quoi j'me mêle, pensa David, dégagez ou j'appelle Vador. La voix se tut. Merci Dark. C'était bien d'avoir un tel ami. Il reprit sa descente. En bas, Hélène l'attendait.
David sort de son bain et va faire un tour dans le salon. Y en a qui se couchent tard, quand même. Il s'assoit derrière le télescope et braque l'objectif sur une fenêtre allumée. L'appartement d'une blonde, seule. C'est la première fois qu'il la voit, vite, mise au point. Deux heures du mat, elle tourne en rond dans son salon. Elle fume clope sur clope, elle a des problèmes cette femelle, sûrement des embrouilles avec un mec, évidemment. Une nuisette ras la touffe, des roploplos rebondis là-dessous, putain c'est pas pour dire mais elles le cherchent.
Pour conserver un épiderme bien ferme, faire respirer les pores et se tonifier, rien ne vaut l'alternance chaleur brûlante/eau glacée. C'est pourquoi David est allé direct prendre une douche froide en sortant du sauna. Dans le couloir, Loretta passe la serpillière sur le sol carrelé. Elle jette un oeil vers le rideau mal tiré. Quel beau corps de jeune homme. Tout ce savon qui mousse sur ce torse viril, bien qu'à peine velu. David se rince abondamment, ferme le robinet puis attrape sa serviette. Il découvre Loretta, qui rougit en se cramponnant à son balai. Bonjour David. Ah, salut. Votre maman va bien ? Pas trop mal, oui. C'est drôle, en général les femelles l'impressionnent, mais celle-là elle est plutôt rigolote. Mmhh, ces seins ronds et tendus sous le sweat vert siglé d'un grand G. Bon. Laissons venir. Elle hésite, cherche ses mots et finit par dire qu'elle vient de voir Rambo 2 au cinéma. David hoche la tête, vachement intéressant. Ah oui, il aime bien Stallone ? Il adore - en fait il s'en fout complètement. Elle s'enhardit, ravie, et déclare adorer les hommes musclés, elle sait bien que ça fait un peu midinette, mais c'est comme ça. Musclés et pas trop velus - ben tiens tu m'étonnes. David sourit largement, séducteur à mort, empli de confiance en lui devant cette frêle créature. Une pizza ce soir, ça lui dirait, à Loretta ?
JOURNAL DE LORETTA
Il faut absolument que je te parle, mon journal chéri, car je suis toute surexcitée. Ce soir, David m'a invitée à Pizza Pino. Idyllique, il n'y a pas d'autre mot. Il y avait des chandelles sur la table, c'était tellement romantique comme atmosphère. Il a pris un carpacchio et une pizza calzone, et moi une salade aux câpres et une pizza au thon. On s'est fait goûter nos plats, on a dîné les yeux dans les yeux comme des amoureux, il a été très gentil et attentionné. Et puis surtout, je n'ose même y croire tellement c'est beau: il m'a fait un cadeau, oui un cadeau!!! C'est un petit bracelet qui se met a la cheville. En or, il ne s'est pas fichu de moi. Je me l'ai mis de suite pour lui faire plaisir, et il a dit que c'était hyper sexy et que ça m'allait a ravir. Hyper sexy, tu te rends compte mon journal ?!! C'est presque une déclaration.
Marrante, cette Loretta. A table, David a pensé un moment la ramener chez elle et la tuer, mais il a eu la flemme. En tout cas, il peut en faire ce qu'il veut, pas dur de manipuler cette femelle, ça peut servir. Un message sur le répondeur: Anatole, râlant un peu, demande des nouvelles de son appareil-photo. Zob, David réalise qu'il ne l'a plus, le Canon. Laissé tomber dans les catacombes pendant qu'il s'occupait de la somptueuse gorgone. Les flics ont dû le trouver, ils vont relever les empreintes. Bah, pas grave, David n'est pas fiché, héhé. On verra demain avec Anatole, on lui rachètera un appareil s'il le faut. Bon, au spectacle maintenant. Minuit passé, bonne heure pour l'observation. Ben tiens justement, voilà la blonde d'hier, les doudounes à l'air dans son salon, magnifique cette paire les amis, miam, elle a un slip en petite dentelle noire, et un porte-jarretelles, carrément, mon vieux. Gling du coup, l'autre en bas qui commence à monter dur. Chié, je me disais aussi ce serait trop beau, voilà un mec qui débarque. Elle n'est pas célibataire, donc. Y a un connard qui vient la voir le soir de temps en temps, pour la baiser bien sûr. Le type est en caleçon et il bande aussi le fumier, je te raconte pas la toile de tente. Elle l'agrippe au cou, elle l'attire sur le canapé, et lui passe les jambes autour de la taille. Elle en veut, oh putaiiin. Elle me plaît, mon vieux. Non mais regarde-moi ce con comme il est moche. Gras du bide. Qu'est-ce qu'elles leur trouvent ? Le type tourne la tête en rigolant vers la fenêtre. David se dégage vivement de l'oculaire. Il me voit. Mais non David, ne sois pas stupide, tu es dans le noir, c'est à plusieurs centaines de mètres d'ici, reste cool, il ne peut pas te voir. La fille regarde à son tour. Ils redeviennent un peu sérieux, le gars se lève et vient tirer les rideaux d'un geste vif. Salopard. Enculé. Allez, vas-y pine-la maintenant pauv' con derrière ton rideau de merde. Salaud. Salope. M'ont gonflé. Bon, une autre fenêtre. Oh merde, plus rien à voir, rideaux tirés, stores baissés, volets fermés de partout. A croire qu'ils se sont tous donnés le mot ce soir, tous ligués contre David ces humains à la con.
Cet après-midi, David se balade dans le 11ème arrondissement. Perruque brune scotchée à la va-vite sur le crâne, ensemble Lévis noir stone-washed, veste et 501 pour changer. Il achète Sport et Fitness dans un kiosque, et va s'asseoir sur un banc, dans un square. Il scrute les immeubles, ça doit être celui-là, ouais. C'est là qu'habite la fille avec les gros nénés, la culotte noire et les bas. Attendons, on a tout le temps, le coin est calme. Les mamans promènent leur larves, c'est drôle à voir. Regarde-moi ça, ce qu'elles sont fières de leurs petits gremlins stupides. Putain, plus moche et plus gavant qu'un bébé, tu meurs. Faut vraiment être parent gaga pour s'attendrir sur un mioche. La maman blonde, elle est pas mal. Avec son mec elle doit s'éclater, il doit lui mettre bien profond tous les soirs, hahaha, les voisins doivent en avoir marre, hahahihi. Ouais, elle est bien du genre à faire un raffut pas possible quand on la bourre. Une bourgeoise pincée, mais qui apprécie les grosses pines furieuses... Ah, la femelle aux seins arrive, encore avec son mec. Pas possible, peuvent pas vivre seules, faut qu'elles se fassent fourrer encore et encore et encore. David quitte son banc et leur emboîte le pas. Le couple ne s'en aperçoit pas. Ils remontent bras dessus bras dessous vers l'entrée de l'immeuble. David les rejoint dans l'ascenseur. Yeux bleus, la fille, splendides. Pouvais pas voir ces beaux yeux là avec le télescope. Jolies jambes, toujours les bas noirs, et le porte-jarretelles sous la jupe sûrement. Garce. Il leur sert son petit sourire timide, auquel ils répondent poliment d'un signe de tête. Le couple s'arrête au huitième étage. David bloque l'ascenseur le temps de jeter un oeil: au bout à gauche, avant-dernière porte.
Décontraction totale, exercice quotidien de début de soirée, si belle sensation, j'y arrive, décorporation, je pars doucement. Je me vois bien, oui, en bas, paisible, c'est moi, et pourtant je suis au dessus de ce corps, je vois tout, je suis tout. Un jour, sûrement, je pourrai sortir de la pièce, aller ailleurs, où je veux sur terre et dans l'Astral. Mais ce sera long, patience. Je suis bien, bien, bien, je sens mon corps et pourtant je ne suis pas dedans. Je me meus comme je veux, je roule sur moi-même, Nirvana en vue. Dring dring. Sonnette. Oh non non non. Une si belle décontraction totale. Dring. Et merde. Diane se lève, passe un peignoir et regarde à travers le judas. Jean-Pierre, allons bon. Elle ouvre. Je te dérange pas ? Non, entre. Et Martine ? Chez sa mère, avec les gosses. Non, on s'est pas engueulés, c'était prévu. Je passais juste te faire un petit coucou, mais je pourrais éventuellement rester dormir, hein. Ouais, bien sûr, Jean-Pierre, comme d'habitude. Qu'est-ce que je te sers ?
L'oeil rivé à son télescope, David observe le couple qu'il a suivi dans l'ascenseur. Ils s'apprêtent à faire l'amour. Profitons-en tant que le rideau n'est pas tiré, si ça se trouve ils vont oublier. Le type est à poil, la bite en périscope. Saloperie. Assis sur le lit, il défait le soutif de la fille. Hop, la belle paire est libérée, ha oui, le slip maintenant, qui glisse facile le long des cuisses. Putain, Ça y est, les poils, la touffe, je bande. Il la caresse, il lui prend les tétés, ça doit être bon dans la main ces gros trucs ronds et mous, trop puissant ce télescope, merci Pauline, hahahihi, vas-y glisse-lui la main entre les cuisses, trifouille la chatte c'est... Bordel, qu'est-ce qu'elle se lève là ? Et voilà ! J'en étais sûr. Putain de saloperie c'est une méfiante cette petite pute. Rideau. Merde alors. Je la tuerai.
6 heures 30, le réveil sonne. David s'éveille aussitôt, sans allumer. Dehors, il fait encore nuit. Il va se poster devant son télescope chéri. La fille aux seins et son mec doivent être en train de se lever eux aussi. Ahh génial, le type ouvre le rideau, il va s'asseoir sur le lit et embrasse la salope. Elle émerge en minaudant. Bonjour les tétés, super, gros plan, mise au point impec, la journée commence bien.
Le prof passe dans les rangs et remet sa copie à David. 04/20. Alors, Lamaury, on ne se force pas trop, comme d'habitude ? On suppose qu'on ne vous voit pas au TD, cet après-midi ? Ben non, m'sieur. C'est que David doit aller voir sa maman à l'hôpital.
De retour chez lui, il jette son sac d'étudiant, se prend un Yop banane dans le frigo et reprend son poste d'observation. La fille aux seins vient de rentrer elle aussi - il commence à connaître ses horaires. Elle vaque un moment dans l'appartement. Puis la voilà qui ressort de l'immeuble, un panier sous le bras, et se dirige vers le supermarché voisin. Cet aprème, David s'est acheté une jolie cagoule de motard. Tout à l'heure, elle fera moins la fière, la bougresse.
21 heures 30. Diane est de permanence, seule dans le petit bureau qu'elle partage avec Kamel à la P.J., en train de trier le dernier arrivage des lettres anonymes qui revendiquent les meurtres. Que de malades. Dire que des types se vantent d'être Rambo, tandis que d'autres accusent leur voisin ou un membre de leur famille. Soupir. Navarin vient l'arracher à sa lecture, speedé. Rambo a encore frappé. Mais cette fois il a raté son coup.
EXTRAIT DE LA PLAINTE DE SYLVIE R...
(...) Je me nomme Sylvie R..., je suis née le 02/09/58 à Paris 19·, je réside 45 avenue Philippe-Auguste dans le 11· et j'exerce la profession d'assistante médicale...............................................
Ce jour, à 20h 45, j'ai été victime d'une tentative d'assassinat. Je me trouvais dans le hall de mon immeuble, et je me préparais à monter l'escalier pour gagner mon appartement, les bras chargés de sacs à provisions, lorsque j'ai entendu du bruit venant de sous l'escalier. Je me suis approchée, pensant qu'il s'agissait peut-être d'un clochard. J'ai alors remarqué que le hall n'était pas aussi bien éclairé que d'habitude, et j'ai constaté qu'on avait enlevé des ampoules du plafonnier. Un homme de taille moyenne, vêtu de noir et portant une cagoule, a surgi devant moi. Il tenait dans sa main droite un très grand couteau de chasse, et il a essayé de me porter un coup à l'abdomen. Effrayée, je suis tombée a la renverse, et il m'a raté. Il s'est précipité vers moi, a dérapé sur mes légumes, et est tombé à son tour, sa tête heurtant dans le mouvement le bas de la rampe de l'escalier. Je me suis aussitôt relevée, et j'ai profité de ce qu'il était à terre pour lui donner un coup de pied dans les parties génitales, comme on me l'a enseigné au cours d'auto-défense. J'ai crié à l'aide, mais personne n'est venu. Juste avant que mon agresseur ne revienne à l'attaque, j'ai eu le temps de sortir de ma poche ma bombe lacrymogène et je l'en ai aspergé. Voyant qu'il était immobilisé, j'ai couru vers la rue pour chercher du secours, mais là encore personne n'est venu à mon aide. J'ai vu alors mon agresseur sortir de l'immeuble en se tenant le visage entre les mains, courir vers l'avenue Philippe-Auguste et disparaître...............
Je dépose plainte pour tentative d'assassinat, me réservant le droit de me porter ultérieurement partie civile (...)."
Avant de s'allonger dans la baignoire remplie d'eau glacée, David éteint la lumière pour reposer ses pauvres yeux rougis par le gaz lacrymogène. Garce de gorgone, en plus elle lui a ruiné les burnes, ça fait mal, putain chié, ça lance. Coté moral surtout, elle lui en a foutu un coup. C'est la première fois que ça merde comme ça nom de dieu, et il a bien du mal à l'admettre. Il n'avait tout bonnement jamais envisagé qu'il puisse louper une gorgone. Bon, avec la salope des catas aussi il y avait eu du sport, mais il n'avait jamais douté qu'il finirait par l'avoir, vu qu'à poil et paumée dans le labyrinthe elle avait aucune chance. Ce soir, ça craint, il en a pris plein la gueule. Heureusement qu'il avait la cagoule, ouf. Comment se douter que la pétasse faisait du karaté ? Et puis il avait glissé sur ces salopes de tomates... Au fond de lui, David sent bien que cet échec est un avertissement, un signe. Si seulement Dark Vador était là, il pourrait en expliquer le sens. Mais ce soir, David n'arrive pas à se concentrer. Impossible d'entrer en contact avec le Prince du Côté Obscur, les étoiles sont injoignables et c'est angoissant. Il essaie de se mettre de meilleure humeur en imaginant ce qu'il fera à une prochaine gorgone. D'habitude ça marche bien, il se fabrique des super délires en Cinémascope dans sa tête, et ça le fait tellement bander qu'il se branle plusieurs fois de suite - un soir sept fois, même qu'il avait du arrêter parce que sa bite saignait à force. Ce soir ça ne marche pas. Ce soir, rien ne marche, putain, keskispasse bordel, keskimarrive, je me sens pas bien du tout. Seraient-ce les frites trop grasses du sandwich grec de ce midi ? Le front plissé par le souci, David sort de son bain. Il a un peu la nausée, mais rien à voir avec le kebab spécial boulettes de chez Aziz. C'est dans la tête. Il n'arrive pas à chasser de son esprit la pouffiasse qui lui a résisté. C'est comme si elle avait fait exploser son petit monde. Il regarde son visage dans le miroir moucheté de la salle de bain puis ferme soudain les yeux en s'agrippant des deux mains au lavabo. Dans les circonvolutions de son système cérébral, quelque chose est en train de se déchirer. C'est comme une vague monstrueuse, un gigantesque rouleau qui enfle puis se brise, recouvrant d'écume l'intérieur de son crâne avant de se répandre, noyant ses poumons, chavirant ses organes en un roulis irrépressible, inondant jusqu'aux extrémités de ses membres. Une vague de terreur pure, blanche et glacée. Images des gorgones. Bruit de Doc entrant dans les chairs. Hurlements des femelles. Sur ses mains l'odeur du sang. Mon dieu keske j'ai f... Sensation du carrelage froid contre la joue. David rouvre les yeux. Beurk un cafard qui se balade dans le brouillard. Tombé dans les pommes merde j'ai vomi keskimarrive j'ai peur mon dieu quelqu'un j'ai besoin de quelqu'un il faut qu'on m'aide j'ai peur. David se relève, la salle de bain tangue encore un peu. Il rejoint le salon en titubant, s'accrochant au mur et arrachant au passage un coin d'affiche de cinéma. Son regard croise celui de sa mère sur le poster - David mon chéri qu'as-tu fait. Le garçon se laisse glisser sur le sol. Il est en train de perdre les pédales, c'est clair. Il a beau essayer de se calmer en prenant de longues inspirations, rien à faire, et le souvenir de la vague, qu'il devine retirée quelque part dans sa tête avant le prochain raz-de-marée, lui donne le vertige. Il se sent comme un funambule, à la merci du coup de vent qui le précipitera dans les abîmes. Les voix arrivent, du fond du gouffre, voix d'hommes, de femmes, de créatures extraterrestres. - Alors David, on devient fou ? Il est fou, c'est sûr, a-t-on idée - ah ça, on peut dire qu'il a poussé un peu loin le bouchon. Keske j'ai fait pauvre de moi - Il faut dire les choses comme elles sont, David, tu as massacré de pauvres filles - il n'est pas responsable vous savez - c'est un assassin, madame la chaise électrique il lui faudrait - faites-lui griller ses petites fesses - hein que tu es un assassin - Taitoitaitoitaitoi - un boucher - Noooon - un psychopathe - un damné - tu ne tueras point - héhéhé tu as oublié tant pis pour toi - oh le gentil petit garçon il va raconter sa journée à sa maman - mais madame vous voyez bien que ce n'est plus un petit garçon, c'est un homme responsable maintenant - avec des grosses coucouilles hihihi. David prend sur la table basse un briquet et place la flamme au dessous de son mamelon droit. La douleur fait taire un instant les voix et éloigne la nausée. Y a pas à tortiller, la situation est grave. Il décroche son téléphone. Une seule personne au monde peut l'empêcher d'exploser de la tête.
A 23 heures 30, Diane et Navarin débarquent au commissariat du 11ème, où Sylvie R. - la fille aux seins - est toujours interrogée par les flics. Tchicatchicatchic, le bruit de la vieille Olympia gris sale emplit la pièce de son cliquetis agaçant. Sylvie en a marre de répondre aux mêmes questions depuis près de trois heures. Son mec, Roger, est venu la rejoindre. Elle redonne sa version à Navarin: elle s'est fait agresser dans l'entrée de son immeuble, 20 heures 45, ouais, putain mais vous êtes bouchés ou quoi dans la police ? Demandez à vos collègues, c'est pas vrai, j'ai déjà tout dit. La lumière ne fonctionnait plus dans le hall, ouais, faut vous jacter en chinois ou en javanais pour que vous me reposiez plus les mêmes questions ? Elle a été surprise alors qu'elle attendait l'ascenseur, le tueur brandissant l'énorme couteau, ouais, dans cette position, exactement comme ça, et l'escalier était là, et l'ascenseur ici, et non putain mais c'est pas vrai, je vous ai dit et redit qu'il n'y avait personne mais absolument personne d'autre que moi et cet empaffé de Rambo dans le hall. Ouais Roger, je me calme, mais bordel je commence à en avoir marre, bon d'accord, pas besoin d'être vulgaire, mais si vous pressez le citron comme ça à tous les citoyens qui veulent vous aider, faut pas vous étonner qu'il y en ait pas plus qui collaborent, enfin quoi mince alors. Bref, heureusement qu'elle s'était acheté cette lacrymo, sinon bordel, sûr qu'elle y passait comme les autres. En attendant, le Rambo, elle te l'a bien mis en déroute. Et pan, un bon coup dans les parties, ben tiens, un mae-geri des familles, vlan. Elle a vu ses yeux de fou dans les trous de la cagoule. Juste ses yeux, bon dieu de bonsoir, non, elle a rien vu de plus sinon elle l'aurait déjà dit depuis longtemps, à croire qu'on la prend pour une débile ou quoi. Un blanc, et jeune. Pas noir, bordel, elle a vu ses yeux. Verts ou bleus, clairs quoi. Vous notez ça, Diane... Bon, maintenant Sylvie voudrait bien rentrer, elle n'a pas peur de Rambo, de toutes façons il ne reviendra pas de sitôt, chat échaudé craint l'eau froide, eh eh. Refrénant un soupir, Navarin se tourne vers Roger pour le questionner à son tour. Le compagnon de Sylvie est plus coopératif. Et surtout, il se souvient tout à coup du jeune homme mal coiffé croisé dans l'ascenseur la veille en fin de journée. Cela dit, y a des tas de gens qui vont et qui viennent dans la résidence, normal: des amis des voisins, des parents. Les flics tiquent: un jeune homme mal coiffé, blond ou brun ? Brun, pourquoi ? Il avait pas l'air spécialement spécial, mais Sylvie ne l'avait jamais vu dans l'immeuble. Les yeux clairs, oui, possible. Une perruque, pourquoi pas - mais oui, Roger s'est même posé la question, vu ses cheveux en pétard. Navarin bloque méchamment sur cette information: le couple se souvient-il du jeune homme au point de pouvoir établir un portrait-robot ? Ben, euh, faut voir.
Foutre le camp. Marseille. Me calmer un peu, quelques jours avec le Chevalier. Lui saura comment m'aider avec sa Méthode, longtemps que je ne l'ai pas vu, tout lui raconter, tout. Eteindre cette putain de télé. Rambo, chié, zob, merde, c'est pas vrai, ils ne parlent plus que de ça. Dégager. Les fringues, slips de femme, soutifs, mèches de cheveux, escarpins, bijoux, papiers, hop, dans la valise les souvenirs.
Sur le quai ensoleillé de la gare Saint-Charles, à Marseille, David est accueilli par un grand type d'une cinquantaine d'années, au physique imposant et aux mains énormes. Le genre de gaillard qu'on n'a pas envie de contrarier: Léon Martel, le garde du corps de son père. Salut fiston, ça gaze ? Qu'est-ce t'as sur la joue, tu t'es battu ? Non, me suis ramassé en faisant du jogging. Salut Léon. Ton père n'a pas eu le temps de se libérer, tu le connais. En plein boom, avec son nouveau chantier, et puis une journaliste voulait le voir. Vise un peu la nouvelle Mercedes.
David suit Léon, enjambant les trous, les gravats et les parpaings, sur le chantier d'un futur village de vacances en périphérie de la cité phocéenne. Échafaudages, ballet des pelleteuses et bulldozers, excavations profondes dans le sol, bâtiments de béton qui émergent doucement, chaque jour un peu plus haut que la veille, ouvriers au boulot sous le regard de contremaîtres speedés. Au loin, un groupe d'une douzaine de personnes. Le gosse reconnaît son père, casque sur la tête, qui s'adresse à une caméra de FR3. La politique, sourit Léon, cette fois c'est le plongeon dans le grand bain.
GEORGES LAMAURY: Les marseillais n'ont pas besoin d'un politicien professionnel, mais d'un marseillais de souche qui connaisse sa ville et les problèmes de ses concitoyens. C'est pourquoi je me propose d'être cet homme-là.
AGATHE BÉDARD: Monsieur Lamaury, vous affirmez vous situer au dessus des partis. Pourtant, tout le monde sait que vous êtes officiellement soutenu par le gouvernement.
G.L: Les élections législatives ne sont pas des élections politiques. Elle doivent donner lieu à un choix pragmatique, pour des propositions et des solutions concrètes sur le terrain. Si je ne fais en effet pas mystère du soutien amical que m'apporte notamment le président de la république, je répète que c'est en tant que marseillais que je me présente devant les électeurs de cette circonscription.
A.B: Les sondages vous donnent pour l'instant perdant assez nettement derrière Luigi Cafarelli, le candidat de l'UPF, qui serait crédité d'environ 70 pour cent des intentions de vote toutes tendances confondues.
G.L: Écoutez, je serai clair. Le mariage de mon adversaire avec l'extrême-droite la plus dangereuse me paraît aussi scandaleux qu'irraisonné. Il me semble impensable que les électeurs modérés puissent se laisser aller à glisser dans l'urne un bulletin portant le nom d'un homme qui n'hésiterait pas au second tour à s'acoquiner avec des fascistes, et ce dans des intentions purement électoralistes.
A.B: Georges Lamaury, vous effectuez ici vos débuts en politique, et cependant vous parlez déjà avec l'aisance d'un vieux loup. Comptez-vous faire carrière, et vous engager plus avant dans cette voie. En bref, briguerez-vous un jour prochain la mairie de Marseille ?
G.L: J'ignore si je parle déjà comme un vieux loup, mais il est certain, madame Bédard, que vous êtes bien une journaliste professionnelle. Cette question me semble pour le moins prématurée, et vous me permettrez de ne pas y répondre.
Fin de l'interview. Sourires, poignées de main. Tandis qu'on vient lui présenter le projet d'une affiche électorale, Georges découvre David aux côtés de Léon. L'homme d'affaire s'excuse vaguement de n'avoir pas pu venir chercher son fils à la gare, à cause de la campagne électorale, et de tout son travail - par exemple ce chantier, déjà en retard de plusieurs semaines. Georges charge Léon d'accompagner David à la maison.
La Villa Dolorosa, propriété familiale des Lamaury, au Tholonet, près d'Aix-en-Provence, est un vieux mas provençal, au luxe ostensible mais de bon goût. Quelques centaines de mètres carrés habitables, des dépendances, une trentaine d'hectares de parc et de pinède au pied de la montagne Sainte-Victoire. Des statues et massifs de fleurs soigneusement entretenus. Une piscine entourée d'un patio romain flanquée d'un cabanon. Et un vieux couple de domestiques, Véronique et Pascal Hecquet. David s'installe dans sa chambre, à l'étage. Rien n'a bougé. Sa collection de poupées pour garçon est toujours en place derrière sa vitrine: Big Jim, Action Joe et leurs copains et copines baroudeurs - il en a vécu des aventures avec eux. Il va regarder à la fenêtre donnant sur le jardin.
Sur la terrasse, Léon règle quelques problèmes d'intendance avec le père Hecquet. A-t-il pris rendez-vous avec l'entreprise chargée de l'entretien de la piscine ? Bien sûr, monsieur Léon, les ouvriers arrivent d'ici une quinzaine, le bassin sera praticable début avril. Tandis que le vieux Pascal retourne tailler ses rosiers, Léon lève la tête et croise le regard de David - qui se détourne en quittant la fenêtre.
Guy Raspail, procureur de la république de Paris, est venu au domicile du commissaire Muller pour lui transmettre les desiderata du Parquet. Il est accompagné d'Édith Croizette, 45 ans, très pimpante dans son tailleur pied-de-poule. Présentations, serrements de mains avant de se retrouver autour d'une table basse Second Empire sur laquelle Muller commence à servir le thé. Voilà ce qui se passe, annonce Raspail: Rouffier va être dessaisi de l'affaire Rambo. On vient de le prévenir. Muté à Grenoble, il pourra profiter des sports d'hiver. La juge Croizette, sourit doucement en croisant les jambes dans son fauteuil. Elle et Muller se connaissent, ils ont travaillé ensemble sur l'affaire du tueur de bébés en 86. Discrète, tête froide, c'est une professionnelle aux compétences reconnues. Comme les deux autres - et à la différence de Rouffier - elle est convaincue de l'innocence de Moussa Bongo. Cependant, sous l'insistance du procureur, et en l'absence de suspect plus convainquant, elle accepte de continuer à lui faire porter le chapeau. Très provisoirement, histoire de calmer la psychose légitime qui s'empare de la population. Moussa n'est pas blanc-bleu, mais Raspail sait bien qu'à la lueur des derniers événements on ne pourra pas l'inculper pour d'autres meurtres que celui de la laverie. Et encore, un bon avocat saura le tirer d'affaire, et exploiter les failles de l'accusation. Il se trouve déjà que, contre toute attente pour un si jeune homme, le fougueux maître Étalon fait montre d'une efficacité surprenante. Moussa sera donc certainement blanchi d'ici quelques semaines. Pour l'heure, suite au passage télé du commissaire sur FTl, le ministère de l'Intérieur a décidé de débloquer d'importants crédits pour coincer le véritable assassin. L'informatisation des services de police et de gendarmerie va être accélérée. Des spécialistes planchent sur des programmes similaires à ceux existant aux États-Unis. D'une manière générale, ne rien dire aux médias sur la progression de l'enquête. Raspail insiste sur ce sujet. Croizette opine du bonnet, visiblement enthousiaste à l'idée de reprendre l'enquête. A propos de Rambo, elle résume le profil assez net qui commence à se dessiner:
- 20 à 25 ans.
- Il mesure environ 1,75m.
- Groupe sanguin 0+
- Il habite certainement l'Est de Paris, non loin des domiciles de ses victimes, et se déplace à pied.
- Il doit inspirer confiance, puisque deux de ses victimes lui ont permis de s'introduire chez elles. On a affaire à un homme sociable, capable de dissimuler ses psychoses.
- Il a très probablement des antécédents psychiatriques.
- On dispose de quelques empreintes digitales non identifiées (notamment sur l'appareil-photo), appartenant à des mains plutôt fines.
- Les meurtres arrivant toujours la nuit, on peut supposer que le tueur a des activités diurnes régulières.
- Il s'est présenté à Isabelle sous le prénom de "Georges".
Deux portraits-robots ont été établis, mais on ne peut guère compter sur leur fiabilité.
Ce soir, Georges Lamaury a convié quelques amis, notables régionaux et relations d'affaires à une petite party à la Villa Dolorosa. Les Hecquet circulent parmi les invités avec des plateaux chargés de coupes et d'amuse-gueules, "Girl from Ipanema" en sourdine. Georges fait admirer à maître Hiamuri, son avocat, sa dernière acquisition: un petit format de Soutine, qu'il a arraché à des japonais pendant une vente aux enchères. Plus loin, l'élégant docteur Russel, costume de lin et chapeau blanc, directeur de la clinique Sainte-Juliette à Cassis, discute de l'actualité criminelle avec le commissaire Loubignol, chef de la police d'Aix-en-Provence - voyez-vous commissaire, les gaillards comme Rambo sont des schizophrènes, persuadés d'être habités par des démons. L'acteur Albin Dulong, vieil ami de la famille, écoute le jardinier de la clinique et factotum du docteur, le pittoresque Eugène Gaviaud - dont la chemise à carreaux et les bottes de caoutchouc font tache au milieu des invités tirés à quatre épingles - décrire comment il s'y prend pour empailler tel ou tel trophée de chasse. Ce qu'il aime par dessus tout, l'Eugène, c'est naturaliser les poissons, une vraie passion. Le mérou, par exemple, ça se travaille bien. Le thon aussi, d'ailleurs. Albin rigole et délaisse le lascar pour aller se ravitailler au buffet. Coup d'oeil circulaire. Tiens donc, où est David ? C'est quand même pour son anniversaire que cette petite sauterie est organisée. Albin cherche le garçon du regard. Toujours aussi secret, ce gosse. Une coupe en main, avalant un canapé, l'acteur quitte le salon et gravit les escaliers menant aux chambres. David est dans la sienne, en train de transférer le contenu de sa valise dans un grand sac fourre-tout. Albin s'approche silencieusement. David sursaute et se retourne. Ah, salut docteur Konrad. Ah non, David, please, je suis en vacances. Qu'est-ce que tu fous, tu descends pas, tout le monde t'attend. Tu parles, tout le monde s'en fout, ouais. Tu sais que je te regarde tous les jours à la télé, docteur Konrad ? Comme des millions de français, ben oui mon garçon, ça marche du feu de dieu il paraît cette connerie. Albin s'assoit sur le bord du lit en soupirant. Ce qu'il faut pas faire pour gagner sa croûte, mon vieux David. Quand je pense que j'ai joué pour Visconti. Et maintenant je suis dirigé par Jean-Baptiste Chotard, SFP. Un 26 minutes en boite par jour, tu vois ça. Ce que c'est que la vie, hein. En attendant, cette chieuse de Paméla a eu la bonne idée de se péter la jambe à Courchevel. Deux mois d'interruption de tournage, ouf, merci la grosse. Et toi, qu'est-ce que tu deviens, mon grand ? Bof, la fac et compagnie, pas passionnant. Albin jette un oeil sur le grand sac. Tu t'installes, ou tu fous le camp ? Je crois que je vais aller dormir chez un copain. Ah bon. Tu as prévenu ton père ? Pauline et Francis entrent dans la pièce. Ils viennent d'arriver, Léon les attendait à la gare. Eh, mais c'est le docteur Konrad, s'exclame Francis. Ravi de rencontrer une telle célébrité de la télévision, le beau-frère entame avec l'acteur une conversation à bâtons rompus. David en profite pour se caler le sac sur l'épaule et quitter la chambre sous le regard intrigué de sa soeur.
David balance son barda dans le coffre de l'une des deux Mercedes de son père. Il va pour s'installer au volant, quand il voit s'avancer vers lui une jolie silhouette: c'est Jeanne, la maîtresse du docteur Russel, infirmière à la clinique. Schrick-schrack, les escarpins sur le gravier. La chaînette à la cheville de Jeanne. Elle porte une robe du soir rouge qui moule ses formes arrondies. Elle a l'air douce, gentille, et elle est douce et gentille effectivement en plus. Elle vient le prendre par les épaules. Il se laisse faire, s'adossant contre la portière. Qu'est-ce que tu fricotes encore, mystérieux personnage, tu joues à Fantômas, tu t'apprêtes à disparaître après avoir fait un mauvais coup ? Petit rire de David. Ouais, c'est ça. T'es belle, Jeanne, t'es chaque fois plus belle. C'est gentil David. Toi aussi tu es joli garçon, les filles doivent te courir après. David sourit, il pense à Loretta. Oh, faut pas exagérer. Modeste, va. Tu te souviens, quand tu disais que tu voulais te marier avec moi ? Tu voulais pas comprendre que j'étais trop âgée pour toi, sale gosse que tu étais. N'empêche que t'es toujours vachement belle. La plus belle et la plus gentille de toutes. Maintenant que je suis grand, tu veux pas qu'on se marie ? Elle rit à son tour, petit rire en cascade, cristallin, féminin en diable, tête renversée en arrière, cheveux blonds et fins ondulés, caressés par la légère brise nocturne. Chéri, je ne sais pas si Philip serait d'accord, et puis on se connaît depuis si longtemps, je suis presque ta deuxième grande soeur, ce serait de l'inceste, non ? Et alors, je m'en fous, moi je t'aime, tu es ma femme idéale, elle est magnifique ta robe, tu as vraiment de belles jambes. Elle a un rire un peu gêné maintenant, et le prend par le bras. Allez, viens, ton père a commandé un énorme gâteau pour toi, c'est la surprise du chef. Non, je m'en vais. Hein ? David se dégage, ouvre la portière et s'installe au volant. Tu vas où ? Chez un copain. Pas envie de passer la soirée là, à m'emmerder avec tous ces crétins. David, chéri, je t'en prie, tu ne peux pas faire ça à ton père. David démarre - dis salut à Albin, je l'aime bien Albin - et appuie sur l'accélérateur.
Superbe, la pleine lune au dessus des pins. La Mercedes se gare devant les grilles du petit cimetière du Tholonet. David descend de voiture, son sac à la main. Il pousse les grilles et se dirige vers l'imposant caveau de la famille Lamaury. A l'aide d'une clé, il ouvre le cadenas qui ferme la porte, et pénètre à l'intérieur. Il contemple la dalle qui scelle l'emplacement du seul cercueil entreposé ici. Gravé dans la pierre: Joëlle Lamaury, née Aubrac, 1937-1973. Il ouvre son sac, en sort un pied de biche. Méthodiquement, il descelle le marbre. C'est long, c'est pénible, mais ça bouge. Il pousse la pierre sur le coté, révélant le cercueil, et déverse à l'intérieur du sarcophage le contenu macabre de son baluchon: slips, soutien-gorges, collants, mèches de cheveux, bijoux. Pour toi, maman.
Un peu plus tard dans la nuit, David arrête la voiture devant un grand pavillon, aux Goudes, un hameau de pêche coincé entre la mer et les calanques à l'est de Marseille. Il traverse un bout de jardin et se dirige vers la porte principale surmontée d'une veilleuse faiblarde, qui s'orne d'une plaque de cuivre soigneusement lustrée: C.T.E, Centre de Thérapie expérimentale - Association loi 1901 - Fondatrice Madame Mireille Morel(1913-1984). Un homme vient à sa rencontre sur le seuil: chétif, la cinquantaine, courte barbe poivre et sel, cheveux flottant sur les épaules, on l'appelle le Chevalier. Retrouvailles chaleureuses, salut Petit Scarabée, bises, content de te revoir, à la cuisine il y a du cassoulet. Super. Alors que David s'installe devant un plat fumant et que le Chevalier s'apprête à lui poser les questions qui lui brûlent les lèvres, voilà que du bruit semble provenir du dortoir. Le Chevalier se lève, bouge pas je reviens, mange. Dans la grande pièce où sommeillent une quinzaine de personnes installées sur des matelas à même le sol, il surprend trois jeunes qui font tourner un joint à la lueur d'une lampe de poche. Furieux, il se dirige vers eux et pousse une gueulante. Franck, Marie-Pierre et Béatrice, petits cons mais c'est pas vrai. Non seulement ce genre de connerie peut faire fermer le Centre, mais surtout la drogue les vide de leurs Énergies, réactive leur ego et agit négativement sur leur karma. Il confisque le matériel à fumette, balance une taloche au garçon, et va retrouver David en cuisine. Pff. Ces jeunes, j'te jure, pas facile de leur inculquer la spiritualité. Heureusement qu'avec les subventions, le Chevalier a pu engager Jésus, un repris de justice décidé à rentrer dans le droit chemin. Grâce à lui, le Chevalier peut consacrer tout son temps à la Philosophie Collective, aux STAP et aux séances d'ACE. Enfin bref, à toi fiston, dis-moi tout...
David s'éveille dans sa chambre à l'étage du pavillon, dans les appartements du Chevalier. Mobilier spartiate, poster du barbu révolutionnaire au mur. Il descend au réfectoire et s'installe à table, parmi un groupe de garçons et de filles qui petit déjeunent dans un joyeux vacarme. Jésus, la trentaine chevelue, barbe broussailleuse, fait le service en rabrouant les plus agités. Débordé. Vé, Franck, tu vas te calmer un peu, tu commences à nous les casser, si c'est pour foutre ton bordel de bon matin. Le Chevalier fait son entrée, gueule un bon coup pour rétablir le silence, et vient se poster derrière David. Il le prend par les épaules pour le présenter aux autres.
Pauline, en robe de chambre, entre dans le bureau de son père. Elle vient se planter devant le râtelier garni d'armes en tous genres qui occupe tout un mur. Fusils, pistolets, revolvers et couteaux brillent au soleil, soigneusement astiqués, entretenus avec amour. Couteaux. De chasse à longues et larges lames, certains avec des dents. Elle frissonne en se retournant vers la porte. Francis entre dans la pièce. Oh dis-donc, bonjour la collec. Oui, papa était chasseur dans le temps. Ah bon. Bisous dans le cou. Bien dormi, chérie ?
David et le Chevalier sont sortis prendre l'air à l'arrière du pavillon, qui donne sur une petite calanque. Le gourou caresse affectueusement la joue du gosse... Sept femelles parties dans l'astral, huit avec l'autre, bravo fils. Le tintouin que ça fait, génial tu m'étonnes, Clarisse Méric et les médias, tu as fais fort, alors là chapeau. Mais maintenant il faut te calmer. Probable que les flics en savent déjà beaucoup. Bien veinard de ne pas t'être fait repérer. Le Chevalier entraîne David sur un coin de rocher à l'ombre d'un olivier dominant la mer grisâtre de mars, remuée par le mistral. T'en fais pas, garçon, je vais m'occuper de toi, tu n'es plus seul désormais, tu sais que tu peux avoir confiance en moi, nous savons ce que nous savons. Tout va s'arranger, tu vas voir, non tu n'iras pas en prison. J'ai beaucoup réfléchi cette nuit - parce que tout ça m'en a quand même bouché un sacré coin. Pour le moment, l'urgence c'est de te faire oublier. Alors voilà l'idée: plutôt que repousser ton sursis, tu vas partir à l'armée. En devançant l'appel, tu pourrais demander un service long, aller outre-mer, sous les cocotiers. Tu feras du sport, tu te bâtirais un corps solide. David se noie dans les yeux bleus vifs du Chevalier, ces yeux si brillants, si intelligents, si malins. Le garçon hoche la tête. Il est tellement fatigué, il souffre. Il veut bien partir, mais il n'est pas sûr de pouvoir se contrôler, maintenant qu'il a commencé son cirque. C'est comme une drogue, ça vous prend et alors on y va, putain, on peut pas résister à la Force. Et puis il y a les voix, il a l'impression qu'elle vont finir par lui manger le cerveau, il a beau se nettoyer les oreilles avec des cotons-tiges, rien n'y fait, elles reviennent toujours. Le Chevalier le rassure: pas de femelles à l'armée, garçon, rien que des hommes. Et puis d'ici là on va se faire des séances d'Auditing, tu sais ce que ça soulage, tu partiras pas sans un Clearing complet, tes Engrammes nettoyés. Et alors, crois-moi, les voix, elles t'emmerderont plus. Il s'agit juste de te tenir à carreau pendant deux ans, le temps, que tous les poulets, juges et journaleux oublient Rambo. A son retour commencera alors pour le Petit Scarabée un temps nouveau. Tu ne souffriras plus, David, et on bâtira quelque chose d'encore plus fort, j'y réfléchis, on en reparlera. Quoiqu'il en soit, tu n'as pas à culpabiliser: nul ne peut résister à l'appel des Forces Cosmiques de l'Univers lorsque sonne l'heure des Croisades Intergalactiques. En sacrifiant ces pauvres brebis tu n'as fait qu'accomplir la volonté du tout-puissant Xénu. Car vois-tu David, ces filles ne sont pas mortes - la mort n'existe pas. Cette nuit, nous reviendrons ensemble sous cet arbre et nous contemplerons le firmament. Nous chercherons les Étoiles auxquelles tu as donné naissance. N'est-il pas écrit dans le Grand Livre de Xénu - Chant 3, Épître au huitième Thétan, versets 28 à 47 - que les humains morts deviennent des étoiles ? C'est pour cela, vois-tu Petit Scarabée, qu'il y a tant d'étoiles dans le ciel. Oui, chaque jour de plus en plus depuis des millions d'années. C'est scientifique, parfaitement. David hoche la tête, impressionné. Quel génie ce Chevalier. Un dieu vivant. Le Guide de Lumière de David, son Ange Gardien. Lui seul connaît ses secrets. Il ne le gronde jamais. Au contraire, le Chevalier est constructif, puisqu'il veut maintenant lui montrer comment utiliser toute cette putain de Force qui ne demande qu'à s'épanouir. Il le protégera toujours, c'est sûr. David se blottit contre l'épaule de son aîné auréolé de Lumière Noire.
En début de soirée, David est de retour à la Villa Dolorosa. Dérapage sur le gravier, la Mercedes pile devant le perron. Il sait qu'on va lui prendre la tête, bon, tant pis. Son père vient à sa rencontre, furieux, colère froide. Pourquoi a-t-il quitté la party sans prévenir et en empruntant la Mercedes ? Pourquoi n'a-t-il pas appelé, et où était-il d'abord ?... David monte dans sa chambre sans répondre. Georges l'y rejoint. Il s'est un peu radouci et s'efforce de s'y prendre avec plus de tact. Qu'est-ce qui ne va pas ? Tu n'as pas l'air dans ton assiette. C'est que David se sent fatigué ces temps-ci, à cause de la fac, où il s'ennuie. Il a décidé de s'engager dans l'armée pour deux ans. Il fera du sport et pourra réfléchir à une nouvelle orientation. Georges est interloqué. L'armée ? Tu voulais pas te faire réformer ? Si tu en as marre des études, tu sais que je peux te trouver un travail par ici. David repousse l'offre sans ménagement: il ne veut rien devoir à son père. Rien.
SÉANCE D'AUDITING DE CLEARING ENGRAMMATIQUE (ACE) DU 26/04/88
- Remonte ta Piste de Temps. Nous sommes en 1986. Tu vas bientôt avoir dix-huit ans.
- OK, Chevalier, oui, encore la même histoire, je vois, putain on peut pas passer à autre chose ?
- Mercredi 23 février 1986, David, tu te souviens ?
- ...
- Ce fameux après-midi, tu arrives à la Villa Dolorosa avec cette fille.
- Hélène, putain. Il n'y a personne, mon père n'est pas là, les domestiques sont en week-end. Elle veut visiter la maison, elle est dingue. Elle est complètement raide.
- Qu'est-ce que tu es venu faire avec elle ?
- ... Elle voulait voir chez moi. Et puis je sais pas moi, boire un verre, ou plutôt baiser, oui. Alors j'ai eu envie de lui montrer le souterrain.
- Exactement. Et pourquoi le souterrain ?
- Comme ça, Chevalier, pour voir. C'est pénible, putain, on peut pas passer à autre chose, on a déjà exploré ça des tas de fois. J'ai déjà vidé l'engramme, Chevalier, j'te jure.
- Oh non, David, cet engramme-ci est très complexe, tu le sais. Remonte ta piste de temps, parcours encore ce moment. Qu'est-ce qu'elle dit, la fille, en voyant le souterrain ?
- Elle dit on se croirait dans un film, c'est trop. Elle a froid. Elle a oublié sa veste chez Richard. Elle tremble. Mais elle est excitée aussi cette salope. Elle aime bien cet endroit, putain. Ça la fait même rire de voir tous ces trucs à la con. Et puis elle veut qu'on baise là, carrément tout de suite, elle me le dit.
- Et toi tu veux ?
- Je ne sais pas. Je pense à Richard, j'ai pas envie d'embrouille. Moi j'ai chaud. J'ai mal à la tête à cause des cachets. Ca tourne, je me sens lourd. Ca bourdonne... Je voudrais ressortir, je regrette de l'avoir amenée là. Putain, je veux sortir, Chevalier.
- Calme, David, je suis là. Qu'est-ce que tu vois ?
- Elle s'est foutu à poil, elle m'embrasse dans le cou, elle en veut, elle s'installe sur la croix, et elle s'attache elle-même un poignet. Elle rit, putain, elle me casse les oreilles avec son rire et son corps de pute, elle veut que je finisse alors je viens et je lui attache l'autre bras et les jambes elle porte un bracelet à la cheville comme maman putain Chevalier j'ai mal arrête.
- Bientôt, David, mais restons sur l'engramme, nous devons nettoyer tout ça. Tu te sens comment à ce moment?
- J'ai mal à cause des couleurs qui vibrent je l'entends soupirer mais il y a tout ce bruit autour qui résonne elle me demande de la battre elle me demande ça alors je la frappe un peu avec une cravache elle me dit ça lui plaît je continue un peu mais j'ai mal à la tête à cause du speed et là je ne l'entends plus Chevalier je crois qu'elle rit qu'elle me parle je vois bouger sa bouche et puis sa grosse chatte qui en veut mais je n'entends plus ça bourdonne je vois son corps qui se tortille j'ai le vertige tout est comme au ralenti elle veut que je la baise cette salope maintenant elle ferme les yeux je me dis que si je voulais putain je pourrais la tuer.
- Continue, David, revis ce moment-là.
- Elle ferme les yeux il y a un éclat de lumière sur les menottes comme un flash je pose la cravache j'entends tue-la mais putain écrase-lui la gueule à cette...
- Qui parle ?
- Dark, les voix, tout le monde. Je pose la cravache et en même temps je me dis c'est ça je vais la tuer elle a toujours les yeux fermés elle est d'accord elle attend j'ai déjà rêvé à tuer mais c'est la première fois que j'ai l'occasion alors je me dis c'est maintenant qu'il faut le faire et les voix me disent vas-y je cherche un couteau ou un truc pour le faire mais je trouve rien de bien elle a rouvert les yeux elle s'inquiète parce que je ne viens pas la baiser et peut-être qu'elle me parle mais il y a trop de bruit et comme je n'ai rien trouvé je me dis je vais l'étrangler et je vais près d'elle je pose mes mains sur son cou je la vois qui secoue la tête elle essaie de se dégager en remuant elle s'étouffe mais elle ne peut pas s'échapper elle essaie de me mordre mais impossible je serre mais je regrette de ne pas avoir un couteau ou autre elle me vomit un peu sur les bras elle saigne à l'endroit des menottes à force de tirer comme une dingue à un moment je me dis qu'elle va peut-être décrocher les anneaux mais là elle devient toute molle je continue à serrer et je me demande comment je vais faire pour nettoyer tout ça je fais craquer des trucs dans son cou plein de gargouillis et quand je la lâche sa langue sort entre ses dents complètement gonflée bleue énorme je la détache et je prends le bracelet comme souvenir je me dis ça y est tu l'as fait tu l'as fait tu l'as fait je la rhabille comme une poupée et je commence à ranger.
- Très bien, David, très bien. Comment tu te sens maintenant ?
- Mieux.
Dans le sauna du C.T.E, David sue en compagnie de Marie-Pierre et Béatrice, qui papotent gentiment en se frictionnant au gant de crin. Tous trois sont nus, décontractés. Entrée de Franck, serviette autour des reins, qui se laisse tomber sur un banc brûlant. Vanné, le Franck. Putain de séance d'Auditing. Me les gonfle, ce con avec ses STAP, ACE et conneries spatio-temporelles. Vivement que j'm'arrache d'ici, j'te jure. Il se tourne vers la brune et contemple l'opulente poitrine vers laquelle il tend la main sans complexe. Pouët-pouët, eh eh. Marie-Pierre lui flanque une beigne. Pauvre con. Moi aussi je vais te faire pouët-pouët, tu vas voir. Elle cherche à lui attraper la bite sous le drap de bain, il se marre en se trémoussant - arrête, je bande. David fronce les sourcils en se redressant. Eh, ducon, tu lui fous la paix. Et puis j'aime pas comment tu parles du Chevalier, attention. Franck interloque. Hein ? J't'ai pas causé, toi. Oui, mais moi j'te cause. Tu fous la paix aux Partners, c'est clair ? Et tu dis pas de mal du Chevalier, non mais je rêve. David prend son air pas commode, la tête qu'il montre pour faire peur des fois, comme avec les femelles ou les skins. Il sait que ça impressionne, surtout quand il fait briller ses yeux. Du coup, Franck hausse les épaules et quitte le sauna en grommelant, non mais de quoi il se mêle le fayot, putain encore deux mois à tirer dans ce piège, que des tarés ici, si j'aurais su j'aurais pris les Baumettes, con de juge.
Georges se promène avec le docteur Russel dans les allées du parc de la clinique Sainte-Juliette, dominant la baie de Cassis. Il l'informe de l'intention de son fils de partir à l'armée. Du sérieux, puisque le garçon vient de recevoir sa convocation aux trois jours. Georges se demande si David tourne rond. Si ça se trouve, il sera réformé. Russel propose d'examiner le gosse. Après tout, il est possible que David trouve au sein de l'armée l'équilibre qui lui manque. Georges s'inquiète aussi du fait que son fils, qu'il a fait filer par Léon, semble reparti dans son trip secte. Il se rend chaque jour dans ce centre psycho-éducatif qu'il fréquentait avant de monter à Paris. L'homme en blouse blanche rassure son ami: il connaît le Centre des Goudes, où se croisent routards, marginaux et toxicos. Rien de bien dangereux. Une sorte de MJC pour adolescents à problèmes, dirigée par un farfelu inoffensif. Ça ne peut pas faire grand mal à David. Que Georges ne s'inquiète pas, son rejeton n'a pas l'air mal du tout. Il veut se restructurer, et c'est plutôt bon signe.
Au large de l'île Ratonneau, archipel du Frioul, en rade de Marseille, le voilier du docteur Russel - un sloop de quinze mètres - trace sa route, fendant les vagues courtes et arrondies. David est assis au pied du balcon avant, jambes pendantes de part et d'autre de l'étrave, l'air maussade. Calé dans le cockpit, Georges profite du soleil. Le deuxième tour, c'est pour demain. La campagne a été dure, ça fait du bien de décompresser. Les sondages le donnent perdant, mais sait-on jamais. Changement d'amure, virement lof pour lof. Casquette de capitaine sur le crâne, Russel aboie ses ordres à l'intention de Jeanne. Docile et expérimentée dans le rôle du premier équipier, la jeune femme se démène sur le pont pour parer à la manoeuvre, tournant les écoutes autour des winchs, embraquant à fond avant de caler les drisses dans les taquets et de les lover soigneusement. Cap au 115, direction le cabanon d'Eugène, sur l'îlot Pomègues. Dans quinze minutes on jette l'ancre. Le changement de bord achevé, Jeanne vient s'asseoir auprès de David, le souffle court, la poitrine palpitante. Allez, fais pas la tête mon grand, profite un peu de la journée, regarde ce soleil, on va pique-niquer, se baigner dans les calanques. Mais David garde son air renfrogné. Cette virée en bateau, il était contre. Jeanne lui prend la main. David serre les cuisses. Putain, ça y est, je vais bander, non non non. La jeune femme s'étend sur le rouf, fermant les yeux. Ce qu'on est bien. Ouf, elle n'a rien vu. David retire doucement sa main. Silence, le vent dans les voiles, l'eau le long de la coque, le bateau qui trace à 8 noeuds de moyenne. Du cockpit, Russel apostrophe bientôt sa compagne. On se prépare maintenant à mouiller. La jeune femme se lève pour vérifier la bonne tenue de la chaîne d'ancre dans le chaumard avant. Elle va ensuite s'activer autour du mât, affaler la grand voile, puis le génois, vite, tandis que Russel manie la barre à roue en envoyant le moteur au ralenti. On jette l'ancre à une trentaine de mètres de la berge. Sur la rive, le docteur désigne l'unique cabanon de pêche, dont la porte et les volets sont clos. C'est là qu'Eugène, son homme à tout faire, remise son matériel de pêche. Russel en a les clés. La petite troupe arrive sur la plage en annexe à moteur, et prend pied sur les rochers. Tiens, ce parano d'Eugène a installé des barreaux aux fenêtres, et consolidé sa porte. Ils trouvent à l'intérieur des cannes à pêche et un bar bien garni. Le docteur se sert, en terrain conquis, tandis que Jeanne attrape des matelas de plage qu'elle va installer au bord de l'eau sur un rocher plat. Puis elle entraîne joyeusement David, et tous deux courent piquer une tête. Restés aux abords du cabanon, Georges et le docteur les observent. David rigole tandis que Jeanne s'agrippe à lui pour lui faire boire la tasse. Georges soupire, interrogeant Russel du regard. Le psy sourit, rassurant. Allons, David ne va pas mal du tout. Il est taciturne, mais pas plus que d'habitude. C'est un garçon en pleine santé. L'armée ne peut que lui faire du bien. Cherchant des appâts de pêche, le docteur essaie d'ouvrir une porte donnant sur l'autre pièce du cabanon. Fermée par trois lourds cadenas, allons bon. Russel rigole des petits secrets de son employé. Le compère taxidermiste doit ranger là-dedans ses bricoles peu ragoûtantes: animaux crevés, bocaux de formol, produits chimiques, etc. Beurk. Jeanne sort de l'eau, corps étincelant de milliers de gouttelettes, tétons fièrement pointés vers le ciel. Elle se laisse tomber sur sa serviette, invitant David à s'installer à coté d'elle. On est bien. Elle murmure: c'est vrai que tu pars à l'armée ? David hoche la tête, ben oui. Elle se dresse sur un coude. Pour deux ans, tu es vraiment décidé ? Ben ouais. Alors tu laisses tomber les études pour de bon ? Ouais, s'te plaît Jeanne on parle pas de ça. Demande à mon père qu'il me fasse ramener, j'en ai marre de cette journée, je m'emmerde. Le bruit d'une barque de pêche se fait entendre. C'est Eugène, qui accoste et les rejoint de sa démarche chaloupée. Bonjour moizelle Jeanne, bonjour David. Il est un peu étonné, stressé même on dirait, de trouver tout ce petit monde sur son domaine, et il se dépêche de monter vers son cabanon. Comme Russel s'amuse des mesures de sécurité, Eugène explique qu'il a tout blindé à cause des cambrioleurs de cabanons qui écument la région, ces bandits. Il ne veut pas qu'on lui dérobe son matos, qui coûte une fortune, vous comprenez professeur. Tandis que le jardinier va faire un tour dans son antre, Georges et le docteur rejoignent David et Jeanne. Le garçon recommence à se plaindre, il veut rentrer. Il pensait que la balade durerait moins longtemps, il en a marre. Son père lui demande de faire un effort. On arrive à peine. On est bien en famille, pour une fois qu'on se voit. Sur un signe de Jeanne, Russel tente d'arrondir les angles: si David veut vraiment rentrer, Eugène pourra le ramener à terre en barque.
SOIRÉE RÉSULTAT DES ÉLECTIONS LÉGISLATIVES SUR FR3
AGATHE BÉDARD: Georges Lamaury, vous venez d'être battu par Luigi Cafarelli, le candidat sortant, qui a obtenu 56 pour cent des suffrages exprimés. Alors on a envie de vous demander si vous souhaitez encore continuer le combat politique ?
GEORGES LAMAURY: Et comment donc ! Je vous rappelle, mademoiselle Bédard, que lorsque j'ai annoncé ma candidature, les commentateurs ne me voyaient même pas passer le premier tour. Je donne donc rendez-vous aux électrices et aux électeurs dans quatre ans. D'ici là, Monsieur Cafarelli aura largement eu le temps de faire la démonstration de son incompétence, et je suis sûr que de très nombreux marseillais nous rejoindrons. Ma défaite d'aujourd'hui préfigure mes victoires de demain.
A la clinique Sainte-Juliette, David se prête de bonne grâce à un test de Rorschach sous le regard du docteur Russel. C'est fou ce que David voit dans les taches. Un kangourou cul-de-jatte, un chat écrabouillé, Casimir le dinosaure, une cocotte-minute avec des pattes, un hareng en flammes, une voiture qui explose dans le sang. Entre autres. Tout à fait à son aise, il se complaît à décrire les images volontiers horribles que lui évoque ce stupide test. Le docteur l'observe attentivement, pas dupe de ses provocations. Il décide de mettre un terme à la séance. Parfait. Tout est très normal, mon grand. L'armée fera de toi un homme.
Moussa sort de la maison d'arrêt de Fresnes, son avocat maître Étalon sur les talons. Deux équipes de télé leur fondent dessus et les assaillent de questions.
JÉRÉMIE SHORTH: Une réaction pour FTl, Maître ?
MAÎTRE ÉTALON: Volontiers. Laissez-moi vous dire sans ambages que je ne suis pas mécontent de constater qu'au terme d'une longue argutie juridique nous ayons réussi à faire triompher le bon droit. Mais mon client vient de perdre plus de trois mois de sa vie dans les geôles françaises, sans qu'aucune charge n'ait pu être retenue contre lui dans l'affaire Rambo et dans ces conditions, comptez bien me voir demander...
Dînant sur son lit d'un repas à emporter de chez Quick - salade du chef, Giant, petite frite et bière - Diane est au téléphone avec Jean-Pierre. Pour changer, il lui raconte ses problèmes avec sa femme, et les déboires scolaires de ses gosses. Elle l'écoute à peine, les yeux rivés sur le téléviseur où bout l'avocat. Jean-Pierre s'énerve - si elle n'en a rien à secouer de sa vie, qu'elle le dise, ouais, il peut crever et elle s'en fout. Mais non, ils parlent de mon affaire à la télé, sur FTl. Rambo, quoi. Punaise, cet avocat, quelle teigne, regarde-le. Jean-Pierre se calme et lui demande où ils en sont de l'enquête. Nada, point mort. Plus de meurtre, le tueur s'est évaporé dans la nature depuis fin février. Portraits-robots trop vagues. Aucun témoignage intéressant. Rien du coté des hôpitaux psychiatriques. Plusieurs déjantés revendiquent, mais aucun n'est Rambo. Rageant, punaise, c'est le moins qu'on puisse dire. Peut-être qu'il est mort, rigole Jean-Pierre. T'as raison, ça serait pas plus mal.
EXTRAIT DU JOURNAL DE LORETTA
C'est dingue, je ne comprends pas qu'est-ce qui se passe, David n'a toujours pas reparu. Il ne met plus les pieds au gymnase, je ne l'ai plus revu depuis cette superbe soirée au resto où il m'a offert le bracelet de cheville. Je ne sais que penser de cette attitude. Peut-être qu'il veut m'éviter. Peut-être qu'il est trop timide. Ce garçon est décidément aussi séduisant que mystérieux. En attendant, sa disparition est inexplicable. Je me perds en conjoncture.
DÉTECTIVE
AFFAIRE RAMBO : LE POINT MORT
MALGRÉ LES PROMESSES DU GOUVERNEMENT ET LES MOYENS EXCEPTIONNELS MIS EN OEUVRE POUR L'APPRÉHENDER, RAMBO COURT TOUJOURS. VOICI DEUX MOIS QU'IL N'A PLUS TUE MAIS FAITES VITE MESSIEURS: PARIS TREMBLE QU'IL NE FRAPPE A NOUVEAU.L'INCROYABLE LIBÉRATION!
Rambo est libre ! En quatre mois il a assassiné 7 jeunes femmes qu'il a sauvagement lacérées de coups de poignard. Toutes les polices de France le recherchent. (...) Il y avait pourtant bien des raisons de croire que le coupable avait été arrêté lorsqu'on avait interpellé à Paris à la fin du mois de février un certain Moussa Bongo. Le juge Rouffier, encore chargé de l'affaire à l'époque, avait même parlé de "coupable virtuel". (...) Seulement, Moussa Bongo est noir. Il a donc été remis en liberté. En effet, la police a au moins une certitude dans cette affaire: Rambo est un homme blanc. Alors puisque Moussa Bongo n'est pas Rambo, Rambo est libre !
L'INSULTE A LA NATION
S'il faut en croire le ministre de l'Intérieur, accuser la police de laxisme, comme certains ne s'en privent pas, est une insulte à la nation. Peut-être. Mais l'existence d'un tueur en série sur notre sol n'est-elle pas une insulte à la police ? A la France ?
David, en caleçon, achève de passer les tests médicaux d'incorporation, au Centre de Sélection de Vincennes. Il attend sur un banc aux côtés de quelques futurs bidasses quand on appelle son nom. Il se retrouve dans le bureau du psychiatre militaire. Alors, David, tout va bien ? Tout va bien. Booon. T'as demandé un VSL, c'est bien, ça. Pas de problème dans la vie, ni avec les gens ? Ben non docteur, tout va bien. Bieeen, tu es content de partir alors ? Ben oui docteur, c'est pour ça que je me suis engagé pour deux ans, hein. Parfait parfait, alors tu es content de partir, en somme ? Ben oui docteur. Parfait parfait, c'est très bien mon garçon, tu me parais fort équilibré et fort sympathique. Ben oui, merci docteur. Bien bien bien. Le psy lui adresse un regard bienveillant avant d'attraper un tampon qu'il applique énergiquement sur une paperasse: