CARTE POSTALE DE DAVID A ANATOLE.
Wiesbaden, le 4 novembre 88.
Salut mon pote ! Vivement la quille, bordel ! Ici, c'est pas le pied, mais je tiens le coup. Les schleuhs sont cons et les schleuses sont grosses. J'attends ma mutation outremer (Nouvelle-Calédonie), vivement que je me baigne dans les lagons parce qu'ici on se les gèle. Bon, je te quitte car je suis de la baise à l'ordinaire (la cantoche). A plus !
Dave.
CARTE POSTALE DE ROBERT ROBERT AU MARSOUIN DE DEUXIÈME CLASSE LAMAURY DAVID, NOUMÉA-ARMÉES.
Marseille, 4 août 89.
Petit Scarabée,
Chaque jour je médite et je t'envoie des pensées positives. Deviens fort, reste chaste, et n'oublie pas tes exercices spirituels. Sois poli et respectueux avec les militaires, même avec ton adjudant car tu dois apprendre à te discipliner. De grandes choses nous attendent.
Le Chevalier qui te fait la bise.
CARTE POSTALE DE DAVID A MAX
Nouméa, 10 janvier 90. Salut Chevalier,
Je suis content d'avoir de tes nouvelles et de voir que tu penses toujours à moi. Je m'ennuie un peu du pays, mais au moins ici il fait très beau (c'est le plein été), je me baigne et fais beaucoup de sport (j'ai pris 4 kilos de muscles ! ! !) Je fais tout comme tu m'as dit, je sens la Force qui bouillonne toujours au fond de moi, mais heureusement les voix ont disparu, tu avais raison comme d'habitude. J'ai hâte de te retrouver pour que tu me parles de ton fameux plan. Plus que dix mois à tirer, c'est long mais je tiendrai le coup. Grosses bises, à bientôt.
P.S. : Eh oui, soldat, te voilà Tonton ! La maman se porte comme un charme, et Angèle encore mieux, faut voir comme elle tète avec appétit. Tu sais qu'elle te ressemble ? On est fous de joie ! On t'embrasse. Francis, ton beauf.
CARTE POSTALE DE DAVID A PAULINE
A Nouméa, le 13 juin 90.
Darling sister. Désolé de ne pas avoir écrit ni téléphoné ni rien, mais ici on a jamais une minute à soi ! Je te félicite, et Francis aussi, pour votre petite Angèle. Je rentre bientôt à Paris. Je te dirai quand pour que tu viennes me chercher à la gare si tu peux. Je t'embrasse. DAVID.
Pauline attend David sur le quai de la gare de Lyon, à Paris. Il débarque en grande tenue de marsouin de deuxième classe, un sac de toile kaki jeté sur l'épaule, brandissant sa quille de bois sculpté. Zéro, zéro, zéro. Tout beau, tout bronzé, la mine réjouie, il revient de son long séjour outre-mer au service de la patrie. Pauline s'extasie sur la silhouette du frérot, nettement plus baraqué qu'à son départ. Embrassades émues avant d'emprunter les escalators du métro.
Chez Pauline et Francis, c'est au tour de David de s'extasier autour du landau de la petite Angèle, âgée de sept mois. En fait, il se force un peu, vu que les bébés, il a toujours trouvé ça vilain. Bon, elle est plutôt pas désagréable à regarder, Angèle, avec ses gros yeux bleus étonnés et sa peau rosâtre, et assez cool aussi apparemment, puisqu'elle fait des risettes. Mais David ne voit pas en quoi elle ressemblerait particulièrement à sa mère ou à son père. Il paraît pourtant qu'elle a le nez de sa maman, et le menton de son papa. Bon, on va pas les contrarier. Remarque, vaut mieux qu'elle ait le menton de son papa plutôt que son zizi, relève finement Francis, ahaha, sacré beau-frère, en voilà un qui change pas, ça rappelle les bonnes blagues de la chambrée. Et puis aussi tu vois pas, David, regarde elle a ton sourire, dit Pauline. David a beau chercher, il ne trouve pas, mais alors pas du tout que le bébé sourit comme lui. Mais bon, ah oui c'est vrai, il dit quand même que oui c'est vrai pour faire plaisir à sa soeur - même si au fond de lui, il sait bien qu'Angèle n'est qu'un gremlin aussi grotesque que les autres. Enfin bon, on discutaille comme ça niaisement dans la chambre toute décorée de rose et remplie de jouets en plastoc bigarrés - que la gamine s'empressera de casser dès qu'elle saura se traîner à quatre pattes sur le lino -, tonton David, d'accord, ça fait plaisir, et puis alors c'est une responsabilité, enfin bref, en voilà un beau bébé, bravo, vous avez fait fort les amoureux. Au salon, tandis que Pauline donne le biberon à sa créature, David raconte ses prouesses de soldat. Après une première année en Allemagne, il est parti en Nouvelle-Calédonie: beaucoup de sport, virées avec les copains, baignades... Quelques problèmes des fois avec les indigènes indépendantistes, mais bon, ils les ont matés. Il est resté deuxième pompe, parce qu'il n'avait pas envie d'avoir de responsabilités, donner des ordres c'est pas son truc, mais il regrette pas ses deux ans, il s'est marré, il a bien profité et ils l'ont laissé partir deux mois avant son terme en raison de sa conduite exemplaire. Ses projets immédiats: passer le reste de l'été à Marseille. Ensuite, chercher du boulot à Paris. Non, il n'a pas l'intention de reprendre les études.
Toujours en uniforme, il va sonner chez Anatole. Celui-ci lui ouvre, encore en maillot de corps, slip et chaussettes à quatre heures de l'aprème. Putain, Dave, t'aurais pu prévenir que c'était la quille ! C'que t'es beau comme ça, et musclé en plus. Anatole décapsule deux canettes pour fêter leurs retrouvailles. David dépose son barda en jetant un oeil amusé sur le studio toujours aussi bordélique de son copain. Il remarque des cadavres de bouteilles traînant un peu partout. Vaguement gêné, Anatole avoue qu'il picole un peu, c'est vrai, mais comme tout le monde, rien de méchant. A part ça, il a dégotté un job hyper cool, vendeur à temps partiel dans un kiosque à journaux gare de l'Est. Ça met un peu de beurre dans sa pension. Il passe ses journées à lire, et y a des trucs pas tristes dans certains magazines, si David voit le genre. Putain, Dave, on va se faire une méga teuf pour arroser le retour du guerrier.
Plus tard, David reprend possession de son studio, heureux de se sentir à nouveau dans ses meubles. La poussière s'est accumulée, invasion de moutons sur les tapis. Ça sent le renfermé. Donc, personne n'est venu faire un tour dans son antre, tant mieux. Il déballe ses affaires, allume la télé. Ça a dû changer, les programmes, en deux ans. Ben non, tiens, le bon docteur Konrad est toujours là, avec Paméla, Suzy et les copains de la "Famille Tartignole", vingt heures dix, comme avant... Il soulève deux lames de plancher sous le tapis de sa chambre et retrouve avec émotion son gros couteau. Salut Doc. Bisou sur la lame qui étincelle de mille feux, reconnaissante. Il va se planter devant le miroir et se débarrasse de son tee-shirt, saisi d'une envie subite. C'est vrai qu'il est drôlement bien foutu, ça doit être craquant pour les filles des biscotos pareils et ces dominos sur le ventre. Il se redresse, sort les épaules, bombe le torse, jambes bien campées sur le sol. Il approche le couteau de sa poitrine. Sourire. Doucement, il fait courir le tranchant de la lame sur ses pectoraux gonflés. Aussitôt, un joli filet de sang apparaît. Bon vieux Doc, il n'a pas changé.
Juste débarqué de la gare Saint-Charles, David a pris un taxi jusqu'au Centre de Thérapie Expérimentale. Il a hâte de connaître les projets dont Le Chevalier lui a parlé à mots couverts dans ses lettres. Au rez-de-chaussée, il salue Jésus, toujours fidèle au poste. Le fils de Dieu reconnaît en David le chouchou du Chevalier d'il y a deux ans, et lui dit que le patron est à l'étage... David entre sans frapper dans la chambre, et découvre le gourou aux prises avec une machine à coudre décatie. Le Chevalier est sur le cul, et un peu contrarié aussi: il n'attendait le retour du Petit Scarabée que dans deux mois, et il n'apprécie guère ce genre de surprise. Enfin c'est ce qu'il dit, pour la forme, mais il se radoucit vite, trop heureux du retour de l'enfant prodige. Comme David jette un oeil intrigué sur la table de camping encombrée de tissu noir où trône la vieille Singer, le Chevalier prend un petit air mystérieux. Eh, eh, fiston, c'est pour bientôt, tu vas voir. Il a beaucoup réfléchi, le Chevalier, il a mis au point des plans du tonnerre, et il a de grandes ambitions dont ils reparleront très vite. Ils vont former une vraie équipe, tous les deux, et quelle équipe. C'est qu'il s'agit d'entrer dans la Légende, fils. Plus fort encore que le Zodiac. David ne comprend pas très bien: tu as acheté un canot pneumatique pour faire des virées au Frioul ? Le Chevalier rigole. Évidemment, hein, ça te dit rien, le Zodiac, mais fais-moi confiance et tu vas voir un peu.
2 heures du matin. Le Chevalier conduit la 4L fourgonnette du CTE, David assis à coté de lui, 110 km/heure sur la nationale toute droite entre Fos et Arles. Le garçon a passé l'après-midi planqué dans les appartements de son mentor à méditer et à faire des exercices spirituels. Il se sent bien, l'esprit en paix, fin prêt à connaître enfin les exaltants projets du Maître... Les voilà qui arrivent devant la barrière d'un camping aux Salins-de-Giraud, Camargue: Centre Hélio-Marin des Salins, gymnité obligatoire. Dans un boîtier électronique jouxtant une guérite déserte, le Chevalier introduit sa carte de résident, et la barrière se lève automatiquement. La voiture progresse au pas le long des allées bordées de platanes et de pins, et s'arrête à proximité d'un bungalow installé sur une parcelle de jardin en friche. Alentour, dans les cabanes et caravanes, tout le monde roupille. Ils sortent de voiture en prenant soin de ne pas claquer les portières, et pénètrent dans la petite maison. Le Chevalier pose le grand sac qu'il a amené et allume, révélant un intérieur encombré de caisses et de cartons, avec au milieu une table bancale couverte de papelards. Le Chevalier invite David à s'asseoir sur une étroite banquette de mousse. Tu vois garçon, commence le Chevalier, cet endroit est un endroit historique. David rigole en matant autour de lui, ah ouais, plutôt ripou comme taule pourtant. Tais-toi, David, ne m'interromps pas, laisse-moi causer. Ce soir, je vais t'expliquer le Grand Projet que j'ai conçu en ces murs, c'est pour ça que c'est historique, un peu comme le wagon de l'armistice à Retondes, si tu veux - laisse tomber, je t'expliquerai. Alors ouvre bien tes esgourdes, Petit Scarabée. Toi et moi, nous savons que tu n'es pas un garçon ordinaire, et pour cause: tu es un Chevalier, David. Un Chevalier des Étoiles, tout comme moi. Le plus haut grade dans l'ordre des Serviteurs de Xénu. Le Chevalier marque une pause, guettant la réaction de son jeune disciple. David se rengorge : Chevalier des Étoiles, ça sonne d'enfer, un peu que ça le branche d'être Chevalier des Étoiles ! Le Chevalier s'éclaircit la voix, enchaînant. Tu sais, à l'époque où tu faisais ton cirque avec les poupées, si je n'avais pas été là pour t'arrêter et t'envoyer à l'armée, je suis sûr que les flics t'auraient chopé. C'est même assez incroyable que tu t'en sois sorti - une preuve de plus que Xénu te protège. Bon, bref, voilà ce qui va se passer: toi et moi, David, allons nous dresser face au monde, et lui imprimer notre marque. Je serai ton guide. Je t'accompagnerai au bout de ton destin. Depuis le début de mes recherches spirituelles, j'attendais de rencontrer quelqu'un comme toi. Sans déconner. Mais c'est ici et maintenant que va naître... CAPTAIN ZODIAC ! Le Chevalier s'interrompt un instant pour ouvrir son grand sac, et en sort un sweat-shirt noir. Vois-tu David, ce signe brodé de mes mains ? Eh bien, c'est celui du Captain Zodiac, l'Hydre à Deux Têtes. Pas mal, hein ? David regarde sans comprendre l'étrange logo - un Z entouré d'un cercle barré d'une flèche pointée vers le bas. Euh, Chevalier, mais qui c'est ce Capitaine Zodiaque ? Le gourou soupire imperceptiblement. C'est toi, David. Enfin c'est nous deux, c'est ce que je suis en train de t'expliquer. Ah ouais, excuse, ouais ouais, d'accord, tu veux que je me déguise quand je fais mon cirque, et que je dise que mon nom c'est Capitaine Zodiaque. C'est ça ? Oui, David, en gros c'est ça. Et on dit Captain Zodiac, à l'américaine fils. Tu verras, bientôt ce seul nom fera frémir le pays entier. Le Chevalier prend dans un sac une bouteille de champagne et deux gobelets en carton. Buvons à Xénu, pour le remercier de notre rencontre. Super plan Chevalier, super, raconte encore, alors c'est comme Captain Marvel et Spiderman, au fond ? Je pourrai utiliser la Force ? Un peu que tu vas l'utiliser, fiston, et à plein régime, écoute un peu, voilà ce qu'on va faire : pour commencer tu vas rester planqué un petit mois ici, histoire qu'on peaufine les détails de l'opération, et que je te refasse un bon Clearing. Après, tu repartiras à Paris, et là, promis, tu pourras t'éclater à fond. David en a les yeux mouillés. Le Chevalier est vraiment le seul être du cosmos qui le comprenne. A la tienne, Chevalier, et merci pour tout. Ne me remercie pas Petit Scarabée, c'est tout naturel. Trinquons à toi, à moi, et à la Légende que nous allons bâtir. Viva la muerte, tchin. Ah, fils, un détail: à partir de maintenant, je ne suis plus Le Chevalier, mais Max. C'était mon nom de code, pour mes missions spéciales en Algérie. David hoche vigoureusement la tête, tout à fait emballé, d'accord, Chevalier, je veux dire Max, no problème. Ah oui, juste un truc quand même: si tu pouvais arrêter de m'appeler Petit Scarabée, ce serait cool.
Depuis une semaine, David fait le vendeur dans le kiosque à journaux de la gare de l'Est, où Anatole à réussi à le pistonner. Pour passer le temps, il bouquine. Cliché, Pussy-Mag, Pulsions Inavouables, Lips & Tits, il aime bien ces revues avec des femmes au sexe épilé. De temps à autre, il lève la tête pour rendre la monnaie, et dévisager les clientes. Ce job lui offre un excellent poste d'observation avec vue panoramique sur la gare - et lui laisse du temps pour repérer ses futures proies, celles qui permettront de bâtir la Légende. Une jolie blonde, une habituée, lui adresse quelques mots, auxquels il répond poliment en lui tendant Nioulouque, qu'elle achète pour son fils. Nioulouque, putain, elle achète Nioulouque, c'est soft mais quand même. Pour son fils, la garce. Il la suit des yeux alors qu'elle se dirige vers le quai. Il aimerait bien la voir à poil.
David et Anatole poussent le rideau de velours pourpre de Foune-Center. Joe-le-Rasta reconnaît David et lui demande où il était passé durant tout le temps qu'il ne l'avait plus vu dans le secteur. David était casque bleu au Tchad, Joe, en mission humanitaire pour L'ONU. Même qu'il a chopé la syphilis en allant au bordel. Tandis qu'Anatole traîne l'air de rien du côté du rayon homo, jetant sur les jaquettes des vidéos des regards vaguement coupables, David demande au taulier s'il y a des nouveautés sympa. Joe voit le genre, et sort une cassette de derrière le comptoir: avec ça, man, tu vas pas être déçu, toi j'te connais, j't'en parle, mais normalement c'est interdit chez nous, tu comprends, hein ? David attrape le boîtier et contemple la pochette, tandis que Joe surveille du côté de l'entrée d'un air pas trop tranquille. Cent pour cent pirate, man, y en a pas chez nous - j'te la fais à huit cent, mais attention tu sais pas d'où ça vient, hein. Anatole vient rejoindre David, et découvre la photo sur la cassette clandestine. Putain, Dave, tout ça dans le cul ???
MICKY, DOMINÉE ET SODOMISÉE
La dernière production de STANKEY LUBRIK. Le Grand-Maître du Spécial Amateur Bien Crade, son direct ultra réaliste, un film qui RECULE LES LIMITES du Hard ! Aux mains de deux LOUBARDS SADIQUES qui vont l'entraîner dans un étrange château, MICKY sera livrée à leurs fantasmes les plus CRUELS ! Entièrement interprété par des AMATEURS PERVERS ! Nombreuses fellations, Doubles-pipes bien baveuses, masturbations forcées, engodages multiples, doubles pénétrations, bondage, pinces sur les seins et la chatte, sodomie avec CONCOMBRE GÉANT, correction au martinet et au fouet, nombreuses scènes de VIOL et d'humiliations hyper bandantes ! Très rare ! AUCUN TRUCAGE ! Points forts: incroyable séquence de double fist-fucking, étirement des tétons et de la chatte, punition à la bougie et même à l'électricité 220 volts ! Pour amateurs TRÈS EXIGEANTS !
Durée: 80 min tout couleur.
Origine : Pays-Bas.
Tu veux pas faire avance rapide, qu'on passe direct au fist-fucking ? Les pinces et les aiguilles ça m'dégoûte, imagine qu'on te fasse la même chose à la teub, brr, putain c'est trop hard pour moi. Ces conneries de SM ça me branche pas tellement en fin de compte, je préfère la bonne baise et les trucs marrants aussi, d'accord, mais quand même plus cool... David se lève. OK, regarde la suite tout seul, faut que je me tire, j'ai un coup de fil à passer. Anatole en profite pour arrêter la cassette. T'as qu'à téléphoner d'ici, Dave, fais comme chez toi. David secoue la tête. Anatole, un peu déçu, comprend que son ami veut sans doute appeler le fameux Max, ce type dont il ne cesse de chanter les louanges depuis peu. Oui, c'est vrai, David doit appeler Max. Ça agace un peu Anatole, ces mystères autour de ce mec, et il aimerait bien en savoir plus. En fait, il s'inquiète: David ne serait-il pas en train de tomber aux mains d'une secte ? Avec les discours zarbis qu'il a des fois, on peut se poser la question. C'est vrai, Dave, fais gaffe, y a tellement de oufs dans les sectes. David le toise quelques instants avant de lui expliquer qu'en effet, il a découvert une philosophie qui a donné un sens à sa vie. Mais ce n'est pas une secte du tout. Anatole se marre, et demande des précisions. David durcit son regard, il n'a pas envie d'en parler, puisque cela semble faire rigoler Anatole. De toutes façons, seuls quelques-uns peuvent comprendre. Lui a eu la chance de trouver la personne qui lui a révélé sa véritable mission sur terre. Anatole lève les yeux au ciel. Qué mission ? Hé Dave, tu vas pas commencer à débloquer. Redescends, tout ça c'est du peaupi, arrête-donc de te faire bourrer le crâne par ce type malsain, moi au moins je t'ai trouvé du boulot, là oui c'est du concr... Vlam, David claque la porte au moment où ça commence à tourner à la mini scène de jalousie.
David est en conversation avec Max, depuis une cabine téléphonique en banlieue. Il a commencé ses repérages, et il a terriblement hâte d'entrer dans la Légende. Le Chevalier modère ses ardeurs. Patiente encore un peu, je finis les préparatifs, tu vas voir le bordel qu'on va foutre, le Chaos que ce sera, l'Apocalypse ouais, le règne de Xénu le tout-puissant. Oui, le copain de Dark Vador, tu parles qu'ils se connaissent, copains comme cochons ces deux-là. Bon, le Chevalier va envoyer bientôt à David un courrier avec la première lettre du Captain, ce sera le signal du début des opérations. Il va falloir que tu fasses très exactement comme on a dit: d'abord, jamais au grand jamais tu ne m'appelles de chez toi. Quand ça va commencer à chauffer, faudra être hyper, mais alors hyper-prudents, putain David, c'est pas moi qui te parle, c'est Xénu et Vador tous les deux ensemble, le Côté Obscur tout entier qui guide ton bras vengeur, fiston. David affirme au Chevalier qu'il peut avoir confiance, tout se passera pile-poil comme il l'ordonne. La Mission, un peu qu'il va l'accomplir comme il faut. Allez, grosses bises Chevalier. Je t'embrasse fils, tu es le héraut des temps nouveaux. Non, pas héros: héraut - laisse tomber, je t'expliquerai. Sois prudent, hein. Surtout pas d'impulsivité, c'est ton défaut, je te connais, hein, Petit Scarabfiston... allez, bises. David raccroche en gonflant les poumons. C'est fou le bien que ça lui fait à chaque fois de causer avec le Chevalier. Ses ondes se propagent même par le téléphone, quelle énergie il insuffle, mince alors. Il quitte la cabine, enfourche une moto qu'il vient de voler et commence à tourner à vitesse réduite dans le quartier pavillonnaire, scrutant les fenêtres éclairées.
Une rude journée de travail s'achève. David baille. Vivement que le Chevalier envoie le signal du début de la Légende, parce qu'il commence à s'ennuyer. Ouf, Anatole vient le relayer. Il constate en rigolant que David préfère toujours la lecture de Sexy-Mag spécial latex à celle des Nouvelles Littéraires. En s'éloignant du kiosque, David aperçoit une jolie blonde, une lectrice de Maxi qu'il a déjà repérée. Il se dirige vers le quai où elle attend son train - envie de s'entraîner un peu.
Dans un supermarché Atac, à Villepinte, la jeune femme remplit son caddie, sans remarquer David qui l'a suivie depuis la gare. Il achète des bricoles, et se place juste derrière elle dans la file d'attente.
SUPERMARCHÉ ATAC-VILLEPINTE
1 Adhésif 3M.........15.60
Ficelle brico...........28.90
Lames cutt.............13.85
Sparadrap..............20.50
Cass.W.Saur..........12.70
Bounty x3.............10.00
B.Lacrymodef.......48.50SOUS TOTAL......150.05
MERCI DE VOTRE VISITE
ET A BIENTÔT
Il continue de pister la gorgone dans la rue. Chargée de ses paquets, elle pénètre bientôt dans un grand ensemble. Zobalor, David aurait préféré plus discret. Tant pis pour celle-là - de toutes façons, c'était juste histoire de se dégourdir les pattes. Il fait demi-tour, erre un moment à travers la ville, et finit par arriver dans une zone résidentielle. C'est bien les pavillons, c'est discret, avec les jardinets devant. Les barrières, les haies ou les portails sont faciles comme tout à escalader. Et une fois dedans, on peut s'amuser sans risquer d'être dérangé. A condition de savoir prendre ses précautions, bien sûr. Surtout, il faut faire gaffe aux chiens. Sales bêtes. Il avise un étendage à portée de main dans un jardinet à la pelouse bien tondue. Petite lingerie féminine, mignon comme tout. Il tend le bras et attrape un slip en dentelle qu'il fourre en hâte dans sa poche, avant de se remettre en marche en sifflotant. Pour sa collec.
David a revêtu le costume confectionné par Max: pantalon de treillis sombre, rangers noires, gants noirs, sweat-shirt noir orné du sigle du Captain. Il achève de boucler un large ceinturon de cow-boy autour de sa taille, son couteau d'un côté, un revolver de l'autre - le Beretta personnel du Chevalier pendant l'Algérie - et complète sa tenue en enfilant une cagoule noire, avec juste deux trous pour les yeux. Avec la confiance que lui confère son costume, il s'exerce à dégainer l'une et l'autre arme devant le miroir du salon comme De Niro dans le rôle du taximan. Hop, le revolver. Hop, le couteau. Il n'est pas encore très bon, mais avec l'entraînement intensif auquel il s'astreint depuis quelque temps, sûr qu'il va devenir le meilleur. Satisfait de son look, il ôte sa cagoule, va dans la cuisine et s'empare d'un rouleau de sacs-poubelle bleus. De retour dans le salon, il s'assoit sur le canapé et s'en enfile un sur la tête, le fermant au niveau du cou avec la cordelette plastique bien serrée. Il va essayer de tenir le plus longtemps possible. Sa respiration s'accélère. Il résiste un long moment, esquisse des gestes pour se libérer, puis, n'y tenant plus, lacère le plastique de ses ongles et sort une tête écarlate, à bout de souffle, couvert de sueur mais content. Impeccable.
Diane est au lit, en train de dîner de hamburgers devant la télé - toujours la flemme de faire la cuisine. On sonne à la porte: c'est son père Jean, piteux et pataud, qui entonne l'air connu de l'engueulade bimestrielle. Diane soupire et le laisse entrer en précisant qu'elle ne veut pas l'entendre, car elle regarde l'émission "Bertrand la nuit", ce soir consacrée aux erreurs judiciaires. L'un des invités est Maître Étalon, l'avocat de Moussa Bongo. Et surtout, Guillaume Bertrand - l'animateur ébouriffé - a fait venir sur le plateau le célèbre journaliste-vidéaste Daniel Marlin. Or, Diane a rendez-vous dans trois semaines avec ce dernier, qui prépare un reportage sur la justice en France et voudrait recueillir le point de vue d'un flic de la criminelle. Il avait contacté Navarin, mais Jean-Paul refuse de montrer sa bobine dans le poste. Jean ouvre des yeux ronds: purée de nous autres, sa fille à la télé ? Chut papa, tu peux aller te servir dans le frigo, et tu roules tes joints dans le salon, s'te plaît, pas de fumée dans ma chambre.
DANIEL MARLIN: (...) En effet, et maître Étalon ne me contredira certainement pas sur ce point, trouvez-vous conforme aux droits de l'homme qu'un individu présumé innocent se trouve livré durant quarante-huit heures c'est-à-dire durant deux jours et deux nuits - à la pression policière, sans aucun garde-fou ? Et bien moi, monsieur Bertrand, je ne trouve pas cela normal.
GUILLAUME BERTRAND: Oui, attendez, je vous arrête Daniel, il ne s'agit pas ici de faire un réquisitoire contre la garde-à-vue durant toute l'émission, le temps nous est compté excusez-moi Daniel, nous avons tous ici très bien compris que vous êtes farouchement opposé au principe actuel de la garde-à-vue...
MAÎTRE ÉTALON: Il n'est pas le seul, croyez-moi !
G.B:... bien sûr Maître, vous aurez la parole tout à l'heure, euh, bon, oui. Euh oui, donc en ce qui concerne le principe de la garde-à-vue, donc vous êtes contre le système actuel, Daniel Marlin, chacun l'a compris, et tout le monde connaît vos engagements personnels et le sérieux de votre travail, mais bon, il ne s'agit pas que de critiquer non plus, hein, il faut aussi proposer, alors que proposez-vous donc de concret, donc, si je puis résumer ainsi votre propos, la garde-à-vue d'accord mais avec des gardes-fous, mais lesquels proposez-vous, et aussi une autre question par extension qui découle de celle-là, faut-il changer la loi, et comment, et de qui ça dépend, et pourquoi est-ce que ça n'a pas été fait jusqu'à présent, puisqu'il est vrai qu'un type mis en garde-à-vue est quasiment, passez-moi l'expression un peu triviale, livré pieds et poings liés à la police durant quarante-huit heures, sans assistance judiciaire en tout cas, et c'est vrai que ça pose problème quelque part dans notre société démocratique. Hein, donc, vous avez compris ma question, allez-y, Maître, tenez, c'est à vous. (...)
Jean entre dans la chambre, mastiquant un sandwich au salami. La bouche pleine, il commente avec enthousiasme ce qu'il vient d'entendre depuis la cuisine. Voilà un baveux qui a quelque chose à dire, un vrai gauchiste nom de dieu, ça court pas les rues de la télé à notre époque, ça fait du bien d'entendre ce genre de vérités. Marlin aussi c'est un mec valable. Le seul problème finalement avec "Bertrand la nuit", c'est Bertrand lui-même, celui-là faudrait qu'il ferme sa gueule de temps en temps, il est pas vrai ce mec. Diane lui envoie un petit coup de coude dans les côtes. Ferme-la toi-même, s'te plaît p'pa, j'écoute. Jean ricane en secouant la tête, posant son sandwich pour se rouler un joint. Diane en profite pour tendre la main vers sa boite de Témesta, elle a oublié son demi comprimé du soir. C'est ça, ma fille, drogue-toi à la pharmacopée, purée, tu ferais mieux de tirer un peu plus sur le tarpé, c'est de la bonne vieille sinsemilla élevée dans les serres de Hollande, nettement moins nocif que toutes tes saloperies chimiques, ma fille, fais gaffe à l'engrenage, conseil d'ami. Diane monte le son sur la télécommande. Papa, s'te plaît, va fumer ailleurs, punaise, c'que tu peux être chiant. Jean se lève, faussement outragé. Quand même, comment que tu parles à ton père, c'est pas comme ça que je t'ai élevée, j'y crois pas, bon j'te laisse, et au passage j'te redis bravo pour l'arrestation de ce pauvre bougre de black, c'est un peu grâce à toi qu'il a fait six mois de taule, hein, bravo, enfin, purée de moi-même, et dire que ma fille est flic, OPJ en plus maintenant, t'aurais mieux fait de le rater ton exam, qu'est-ce que j'ai fait au seigneur pour mériter une honte pareille, enfin, hein, bonne nuit quand même, t'as pas une couverture, sans te commander ?
David sonne à la grille d'un pavillon de banlieue. Il est tout propre, bien peigné, vêtu d'un costume et d'une cravate, attaché-case sous le bras, parfait petit V.R.P - très bonne présentation. Une jeune femme traverse le jardin et l'observe en venant à sa rencontre. Il affiche le sourire engageant du représentant en aspirateurs. La femme - blonde, la trentaine, repérée au cours d'une virée à moto - lui demande c'est à quel sujet jeune homme. Bonjour madame, excusez-moi de vous déranger, je ne vous demande que quelques minutes, voilà, je suis enquêteur pour un institut de sondage - voici ma carte - et nous travaillons pour un éditeur de presse qui souhaite connaître les habitudes de lecture des gens, bien sûr je ne voudrais pas vous importuner, mais... Entrez, jeune homme, c'est amusant, on parle tout le temps de sondages, et je n'ai jamais été sondée, ce sera l'occasion. Il la suit jusqu'à la porte du pavillon et entre à sa suite dans la salle de séjour, où elle l'invite à s'asseoir dans un accueillant canapé. Elle lui propose un thé, qu'il accepte poliment. Elle passe dans la cuisine, et il commence à compulser son questionnaire bidon, soulignant au crayon les questions capitales. S'agit maintenant de savoir comment elle vit, cette poupée jolie.
Diane attend Daniel Marlin à la cafétéria de la P.J. Le journaliste arrive avec un quart d'heure de retard, vêtu de la veste de velours côtelé marron et de l'écharpe rouge qu'elle lui avait vues à la télé. Elle est impressionnée de le voir en vrai. Il lui tend une main chaleureuse, clin d'oeil en prime, avant de s'asseoir devant elle et de s'allumer une Dunhill. Alors voilà: dans le cadre d'une série de documentaires sur la justice française, il consacrera une séquence à l'incident Bongo, parce qu'il est bien représentatif de l'importance des aveux dans les procédures judiciaires. Il veut interviewer Diane, car c'est elle qui a coincé le malheureux faux coupable. Devant l'air embarrassé de la jeune femme, il précise qu'il ne tient pas à la mettre en cause, mais que son témoignage est intéressant car il s'inscrit dans ce processus qui fait justement l'objet de son film, voyez-vous ? Elle baisse les yeux, mal à l'aise. Bien sûr, elle déplore ce qui est arrivé à Moussa. Mais il faut comprendre qu'à l'époque de Rambo, tout le monde était sous pression, et il fallait trouver un coupable. Comme la plupart des flics, elle a d'abord cru de bonne foi que le zaïrois était l'assassin. D'autant qu'il avait avoué. Marlin hoche la tête: c'est précisément ce qu'il veut mettre en évidence. Ils conviennent d'un jour prochain pour le tournage, qui aura lieu chez elle, il préfère.
David escalade un portail et pénètre dans le jardinet d'un pavillon de banlieue. Il s'approche de la seule fenêtre encore éclairée à cette heure tardive. Une femme entre deux âges est sur le point de se mettre au lit. Pas terrible, mais mieux que rien - c'est si bon de voir sans être vu. Il reste un moment à l'observer, quand il voit entrer dans la pièce un homme accompagné d'un chien. Le couple échange quelques mots, et David réalise que l'homme va sortir promener Sultan. Il tourne prestement les talons, bousculant un pot de tulipes qui se fracasse à grand bruit, putain chié zob, et refranchit vite fait le portail en entendant les aboiements du chien et les insultes du type. Il grimpe sur une moto restée à proximité et démarre. Ces putain de clebs, bordel, il les tuera. Tous, s'il le faut.
De retour dans sa chambre, David passe un moment à admirer sa collection: soutifs de 85A à 110 D, culottes 34 à 46, quelques bodies, bas, porte-jarretelles, caracos, nuisettes. Ça en fait des morceaux de femmes dans cette boite, mmh, doux à la main, beau tout plein cette petite dentelle ajourée. Bon, on referme. Il passe dans le salon, allume la télé et met le Retour du Jedi dans le scope. Il va ouvrir la fenêtre et s'accoude au balcon pour admirer le firmament. La belle voix de Dark Vador emplit la pièce, tandis que David reste en contemplation devant l'infini des galaxies. Grâce au Captain Zodiac, tout plein de nouvelles étoiles vont bientôt s'allumer un peu partout dans le ciel, et étonner les astronomes. Vivement que Max envoie le signal.
Au kiosque, David lit le courrier des lecteurs du mensuel Union. Il rigole bien, y en a vraiment qui se posent des questions à la con. Rigolotes aussi les réponses des docteurs. Allons bon, une voix féminine le distrait du problème de Gérard V., de Thiers. David lève la tête. Loretta, putain alors, voilà autre chose. C'est bien elle, toujours jolie avec ses grands yeux clairs, toujours brune, et toujours ses belles jambes sous sa jupe, et ses gros nénés. Elle non plus n'en revient pas. David, ah ben ça alors David. Il lui sourit, c'est bizarre, mais ça lui fait assez plaisir de la revoir, celle-là. D'accord, allez, on va boire un coup, mais pas trop longtemps, je bosse.
Au bistrot de la gare, Loretta se pâme devant David, qui a tellement changé. En bien, évidemment. Oh, elle ne lui en a pas voulu, à l'époque, d'avoir disparu sans la tenir au courant. Elle a été un peu triste, bien sûr, et puis elle s'est consolée. Non, elle n'est plus barmaid au gymnase: son mari Marcel tient un Félix Potin à Gentilly, et elle s'occupe de la caisse. Eh oui, mariée l'année dernière, elle est madame Pichon, désormais. Mais malheureusement, il boit, Marcel. Et, des fois, il la bat. Oh, pas très fort, mais quand même, c'est pas le paradis comme vie. Elle le comprend un peu, parce que ça stresse de gérer une épicerie, avec les charges, la TVA, l'URSSAF, les employés et tout. Elle en profite pour glisser à David qu'elle serait heureuse de le revoir, s'il n'est pas contre. Elle plonge son regard dans le sien, et il y voit bien des choses. Un ange passe. Celle-là, pas de doute, c'est une coquine. Toujours aussi bécasse, mais sympa au fond - il ressentirait presque de l'affection pour elle. Tiens, à propos, elle lui montre la petite chaîne en or qu'elle porte toujours à la cheville. C'est vrai que c'est sexy, son mari aime bien, même s'il ne sait pas d'où ça vient, évidemment. De son côté, David raconte ses exploits guerriers, et notamment ses deux ans passés au Liban, où ça castagnait dur. Il a dû tuer des gens, mais c'était pour défendre l'ONU. Enfin bref, en ce moment, il dépanne un ami qui travaille au kiosque. Mais il compte bien reprendre très bientôt ses projets personnels: s'occuper de monter une boite de gardiennage, pour organiser la sécurité de grandes salles de spectacle, comme le Zénith, ou les Folies Bergères. Et puis aussi, il a découvert la foi. Enfin, une certaine foi, un système philosophique qui lui a permis de trouver la paix. Il va devenir quelqu'un d'important, on lui a confié une mission. Il lui en parlera plus longuement si ça l'intéresse, mais c'est top secret pour le moment. Les yeux de Loretta papillonnent de plaisir, le rose lui est depuis longtemps monté aux joues. Tout ce qu'il lui raconte est parole d'or.
EXTRAIT DU JOURNAL DE LORETTA.
... Je brûle de te raconter ma journée, car il s'est produit aujourd'hui quelque chose d'extraordinaire: j'ai revu David ! Ce n'est pas un hasard, mais bien plutôt le Destin qui me l'a remis sur ma route, et me voilà à nouveau prise dans le tourbillon de la passion, juste au moment où je commençais à m'habituer à l'idée de ne jamais le retrouver. Dès que nos regards se sont croisés, c'était comme si il n'y avait plus que nous deux au monde, comme si plus rien n'existait que nos deux âmes, face à face et nues, se reconnaissant et comprenant qu'elles ne s'étaient jamais réellement quittées. Il m'a dit qu'il s'était battu a Beyroute, c'est un héros de la guerre, qui aurait cru qu'un garçon si réservé et de si bonne famille deviendrait un soldat couvert de médailles ! Quand je pense qu'il pourrait se contenter d'attendre que son père meure pour l'héritage, et au lieu de ça il n'a pas hésité à défendre son pays comme un vrai patriote ! Par contre il est toujours aussi timide, c'est à peine s'il me regardait dans les yeux, comme s'il avait peur que son regard ne trahisse la profondeur de ses sentiments. Je suis si heureuse de l'avoir retrouvé que je ne trouve pas les mots pour crier mon bonheur. Le seul poing noir, comme toujours, c'est Marcel.
Tandis qu'à l'écran le gros docteur barbu aborde avec tact le problème de l'incontinence chez les personnes du troisième âge, David repousse sa couette et tombe sur un trognon de saucisson à l'ail, égaré sur un coin de matelas depuis quelques jours. Oh, une auréole sur le drap. Pas grave. Il croque dedans distraitement avant de le balancer dans la corbeille à papiers, pleine à ras bord de restes de magazines découpés. Il jette un oeil satisfait sur la nouvelle décoration de sa chambre. Ça lui a pris du temps, il s'est couché tard, mais il ne regrette pas, oh putain non. Des photos pornos sont punaisées autour de lui, tout partout, les quatre murs couverts du sol au plafond de nanas à poil. Un festival de corps de femmes, brunes, blondes, châtains, rousses, petites, grandes, moyennes, minces ou grasses, chattes touffues ou tondues, seins et fesses de tous modèles à profusion - ça égaye vachement, ce sera sympa d'avoir tout ça sous les yeux en permanence. Il s'étire et quitte la pièce. Du salon, il remarque le courrier glissé sous la porte d'entrée et s'empare d'une grande enveloppe en provenance de Marseille. Enfin, les amis. Il l'ouvre avec fébrilité et en extrait une lettre signée "Captain Zodiac". Le Signal ! Maintenant c'est parti, en avant la Légende. Youpi ! Tout content, il file dans la cuisine se préparer un Ricoré quand on sonne à la porte. Allons bon, qui peut bien se pointer à neuf heures du mat ? Il range la lettre dans un tiroir, enfile une robe de chambre et va ouvrir. C'est Anatole, venu le voir histoire de lui demander s'il n'y aurait pas malaise entre eux, tellement David semble distant depuis qu'il lui a dit du mal de son copain du téléphone. Si David l'a mal pris, Anatole regrette. Mais non, il ne s'agit pas de ça du tout, David ne fait pas la gueule, c'est juste qu'il est assez speed en ce moment, parce que le bébé de sa soeur est malade, ça lui cause des soucis, forcément. Anatole paraît soulagé et propose alors une bouffe chez David, ce soir. Il amènera à manger et à boire, ils se feront une teuf comme au bon vieux temps. David accepte pour se débarrasser. Euh, scuse Anat', justement je sortais, faut que j'aille chez Pauline.
On communie à nouveau autour d'Angèle, bonjour tonton David, risettes et compagnie, et puis on se donne des nouvelles. Pour le jeune tonton, tout va bien. Son travail au kiosque marche impec: il est bien avec le patron, un vieux type malade qui lui laissera sûrement la gérance quand il partira en maison de retraite. Bien sûr qu'il fréquente toujours Anatole. Et même, scoop, il a revu sa copine Loretta. Oui, celle qu'il avait connue au Gymnase-Club. Elle l'allume à mort, mais il ne sait pas s'il a envie de ressortir avec elle. Pour l'instant, il est célibataire et souhaite profiter de sa liberté. En servant une tournée de Picon bière, Francis lance l'idée que, de temps en temps, David pourrait garder le bébé pendant que Pauline et lui sont de sortie. Le tonton hoche la tête, ben pourquoi pas Francis, il n'est pas contre le baby-sitting, mais il est pas mal occupé, ces temps-ci. Pauline intervient: c'est trop tôt pour confier Angèle, chéri, on verra ça plus tard. Francis insiste lourdement: allons chérie, elle n'est pas en sucre. Pauline ne relève pas, masquant son agacement. David affecte de ne pas remarquer les appréhensions de sa soeur, et d'ailleurs il s'en fiche un peu vu qu'il n'a pas du tout, mais alors pas du tout, envie de s'occuper du petit gigot. Ah ben non, il ne peut pas rester dîner ce soir, désolé, mais il a des tas de choses à faire.
L'appartement de Diane est encombré du matériel de prise de vues amené par l'équipe de Daniel Marlin. Fin de tournage. L'un des techniciens demande ce qu'il est advenu de Rambo, dont on a peu parlé dans l'interview. Diane n'en sait rien, elle suppose que le tueur est toujours en liberté, ou bien qu'il est mort. De toutes façons, les meurtres ont cessé depuis deux ans et demi. Peut-être que le maniaque a été dissuadé par l'ampleur du dispositif policier mis en place à l'époque. Tandis que l'équipe remballe, Daniel boit un verre avec Diane, en observant la décoration de son appartement. Elle est un peu gênée du regard de ce journaliste sur son antre de célibataire. Il remarque les comprimés sur sa table de nuit. Oui c'est vrai, elle est d'une nature anxieuse. Il faut dire que ce boulot n'est pas facile. Elle est entrée dans la police sur un coup de tête. En fait, elle a fait une maîtrise de psycho, puis elle a étudié la criminologie, et c'est là que le déclic s'est produit. Daniel sourit en l'écoutant se confier. Elle réalise soudain qu'elle en a dit un peu plus que sa réserve naturelle ne l'aurait voulu. Le journaliste semble s'en apercevoir et fait diversion en désignant les quelques toiles accrochées aux murs, visiblement l'oeuvre du même peintre. Diane dit qu'il s'agit de créations de son père, un homme plein de talent mais qui a bien du mal à vivre de son art. Marlin semble apprécier sincèrement la patte de Jean. Il s'arrête devant une toile représentant une fillette blonde costumée en Diane chasseresse, arc en main, dans un décor antique et verdoyant - Diane enfant, quand elle habitait en Ardèche avec son père. Une autre toile la représente en compagnie d'une gamine, Sidonie, sa meilleure amie de l'époque. Avant de repartir, le journaliste propose à Diane de la recontacter ultérieurement pour lui montrer le prémontage, si ça l'intéresse. Bien sûr, que ça l'intéresse.
Ce soir, grande première mondiale: le Captain va entrer en scène, et la planète va apprendre à craindre ce super-héros empli de Force Noire. David a bien relu les questionnaires remplis par toutes ces idiotes, et sélectionné une jolie poupée. Fébrile, il enfile son costume devant la glace du salon. Putain, la classe, j'te dis pas. Couteau d'un côté, revolver de l'autre. Are you talking to me ? Hop, hop, ça va mieux à force de s'entraîner, presqu'aussi rapide que Clint. Make my day, salope. J'te crève. De la part de Xénu et Dark Vador. Tiens, et tiens. Alors qu'il s'exalte, proférant des exclamations enflammées, voilà pas qu'on sonne. Il se fige. Putain mais je rêve. On sonne encore, puis on tambourine. Dave ! Ouvre, qu'est-ce tu fous, je sais qu't'es là, canaillou ! Oh, merde. Ce con d'Anatole. David se souvient soudain qu'ils avaient convenu de se voir, quel couillon d'avoir oublié putain chié zob. Au raffut derrière la porte, il comprend que son visiteur est déjà bien niaské. Si ça continue, il va rameuter tout l'immeuble. Bon. Attends, j'arrive, et arrête de cogner, merde. Dave ! Magne-toi ! Excédé, David enlève aussi vite que possible le haut de son costume, et le cache sous son lit, avec le couteau et le revolver. Torse nu, il ouvre à contrecoeur. Anatole entre, les bras chargés de paquets. Devant la mine de David, il comprend que son copain a oublié leur rendez-vous, mais il fait comme s'il n'avait rien remarqué. David masque: ses projets grandioses pour la soirée sont foutus, et il doit se résoudre à laisser s'incruster Anatole, qui prend possession du salon, et allume la radio - Highway to Hell, d'AC/DC, à fond la caisse. David file dans sa chambre pour mettre un tee-shirt, ravalant sa rage avec difficulté. Gentilles comme tout, les femmes à poil compatissent, lui chuchotant des paroles de réconfort. T'énerve pas David, ce sera pour demain, ou peut-être plus tard dans la soirée, ce n'est qu'un petit contretemps. Quand le jeune homme revient, s'efforçant de faire bonne figure, son camarade est en train d'étaler sur la table des barquettes de bouffe chinoise, déjà réchauffées au micro-ondes. Riz cantonnais bien gluant, travers de porc, sauce piquante, Nuoc-Mam et soja, bière à volonté, ils vont se régaler. Anatole attaque de bon appétit, en pleine forme. David mange sans faim, participant par monosyllabes à la conversation inepte de son camarade. Ouais, c'est vrai, il n'est pas dans un bon trip ce soir, il se sent patraque, il voudrait se coucher tôt, excuse, hein, Anat', c'est à cause des problèmes avec Angèle, peut-être qu'elle a le cancer. Anatole est pétrifié - alors oui en effet, putain, le cancer pour un bébé, c'est affreux. Et en fin de repas, dix canettes éclusées, il n'en est toujours pas revenu. Le cancer, putain Dave, mince alors, ça me fait chialer, pauvre petite. Il se lève pour entourer David de ses bras protecteurs, lui glissant des bisous mouillés dans le cou. Dave, mon chéri, tu sais que je suis là, tu peux compter sur moi, je t'aime, Dave mon coeur. David le repousse sèchement. Qu'est-ce que c'est que ce délire ? M'embrasse pas, je rêve ! T'es pédé ou quoi ? Anatole revient à la charge, enlaçant David plus étroitement, le bisouillant partout sur le visage. Non mais, pas possible ce plan ! T'es frappé ? Coup de coude dans le ventre, David envoie Anatole rouler à terre. Arrête, gros pédé ! Anatole se redresse en rigolant. Et pourquoi pas, Dave, j'suis comme toi, mon chéri, ouvre les yeux, regarde-toi en face, assume, mon grand, allez, viens, fais confiance à Anatole, en douceur, tu vas voir comme ça va être beau nous deux, hips. Anatole adresse un lourd clin d'oeil à son ami, entrouvrant lentement la porte de la chambre. David ne bronche pas, dégoûté. Nouvelle oeillade d'Anatole, qui tourne maintenant la tête vers le lit. Putain, la mâchoire lui en tombe: il vient de découvrir la tapisserie de femmes nues. En regardant mieux, il remarque que certaines photos sont couvertes de graffitis obscènes, d'insultes et de phrases bizarres. Putain, Dave, j'hallucine. Qui c'est qu'est dérangé ? David éclate de rire - si tu savais pauvre con. Provocation, dépit, l'ami homosexuel revient à la charge et tente de l'embrasser avec rudesse. Il est à nouveau repoussé et il tombe à terre, entraînant dans sa chute quelques posters. Pédale. Tapette. Fous le camp sale travelo. Silence glacial. Anatole se relève, humilié. Ah oui ? Eh bien, puisque David ne veut pas, hips, de l'amour qu'il lui offre, il vaut mieux qu'ils ne se voient plus, en effet. Un jour, David grandira et se rendra compte que lui aussi est gay dans l'âme, et qu'il n'y a pas de mal à l'assumer, au contraire. David est névrosé, toutes ces saloperies de photos sont des alibis malsains qui masquent son homosexualité flagrante. Et puis, si c'est comme ca, Anatole va le laisser se débrouiller avec le patron du kiosque, qui le soupçonne de dérober des revues pornos. Car maintenant, Anatole sait que c'est bien David qui pique les magazines. Il l'a pourtant maintes fois défendu vis-à-vis du patron, encore ce matin, mais il le regrette, et ô combien ! Il hoquète une dernière fois, bouscule David, et quitte l'appart en claquant la porte... Tranquille, David, disent les femmes à poil. C'est un crétin, et un sale pédé du cul. Il était bourré, demain il te demandera pardon. David regarde son radio-réveil. Bon, il n'est pas trop tard.
Une Kawasaki 1100 rôde dans les rues désertes de Levallois. Le motard, tout de noir vêtu, vient garer son engin à proximité d'un pavillon entouré d'un bout de jardin obscur. Il y a de la lumière aux fenêtres de l'étage, mais le Captain Zodiac sait que la femme est absente: elle est infirmière et rentrera plus tard dans la nuit. Une semaine avant, il lui a fait le coup du questionnaire. Personne aux alentours, tous couchés ces ploucs, génial. Le Captain Zodiac escalade un muret de briques et traverse le jardin en courant - pas de clebs, eh eh, elle n'a pas de clebs la salope, ça évitera de le tuer aussi, ah ah. Il tourne autour de la maison, à la recherche d'une voie d'entrée. Fastoche. Il fracture un vasistas du garage et s'introduit à l'intérieur. Petit tour du propriétaire, pas la peine d'utiliser la lampe de poche, la nuit est claire et la maison pleine de fenêtres. Cuisine à gauche, salle de séjour à droite. Tout bien rangé, le lino brille, elle est soigneuse et même maniaque, la belle. A l'étage, maintenant. Salle de bains, eh eh, soutif et culotte qui pendouillent sur un fil en travers de la baignoire, hop, in ze pocket. La chambre. Intérieur des placards et des armoires. Fringues de femme, sous-vêtements affriolants en pagaille, whaou. Bon, on a tout visité, plus qu'à attendre. Il s'installe confortablement dans la chaise, face à la coiffeuse. Quelle belle Force il a ce soir. Quelle sérénité, aussi. Il admire son reflet dans la glace. On est bien. Il baille. Pourquoi pas piquer un petit roupillon en attendant le retour de la victime numéro 1 ?... Des bruits de clé, puis de pas dans les escaliers le réveillent. Debout, c'est l'heure. Le Captain Zodiac se glisse silencieusement sous le lit, emportant son sac à dos. La jeune femme allume la lumière en entrant. Il retient son souffle, s'agit de pas déconner, c'est maintenant que ça va se jouer. Sa main gantée de soie se serre sur la crosse de Doc. Elle jette son sac sur la chaise de la coiffeuse et va écouter le répondeur installé sur la table de nuit, s'asseyant sur le lit. Voix plaintive d'un Claude qui insiste pour la revoir. Connard, dit-elle. Plusieurs messages, Claude toujours. S'il te plaît, Nadine, ça ne peut pas finir comme ça entre nous, on est des adultes, réfléchis je t'en prie Nadine. Connard, répète-t-elle en commençant à se dévêtir, tu peux courir. Immobile, le Captain Zodiac voit la jupe descendre sur les chevilles. Puis les collants, puis le slip. Il voit le chemisier rejoindre le tout sur la moquette. Il voit les mains de la femme se pencher pour ramasser le tas, et le jeter sur la chaise. Les jambes s'éloignent, des fesses rebondies ondulent vers la salle de bain. Il entend le soupir profond de la gorgone qui ouvre le robinet pour les dernières, toutes dernières ablutions de sa vie. Il écoute l'eau couler, elle se lave, elle est nue, toute nue, il imagine son corps, oh oui, il va en profiter de ce corps, il va en faire des belles choses cette nuit.
Le Chevalier avait raison, plus on attend et meilleur c'est. La Force ne l'a pas quitté, au contraire, putain quel beau boulot. Il s'est éclaté toute la nuit avec la poupée, il a pu prendre son temps et jouer tout son saoul. Elle était bonne - quoiqu'elle soit morte un peu rapidement, faudra faire attention avec les prochaines. Avec tout ça, il est rentré crevé, mais c'était une bonne et saine fatigue. Alors, forcément il a un peu oublié le réveil, et c'est en retard qu'il arrive au kiosque, où Ignace, le patron, l'attend de pied ferme. Car Anatole lui a confirmé les soupçons qu'il nourrissait: c'est bien David qui dérobait les magazines pour obsédés. Pas de ça ici, que ce petit pervers aille donc faire un tour du côté de l'ANPE. Putaing, Ignace ne sait pas ce qui le retient de lui filer une rouste. David le toise avec un méchant petit sourire. Majeur pointé en l'air, voilà pour toi patron, tout au fond tu te le colles. Il tourne les talons et décampe en rigolant.
EXTRAIT DU PROCÈS-VERBAL RELATIF A LA DÉCOUVERTE DU CORPS DE MLLE H. NADINE.
"Sommes informés de ce que M. L. Claude, cadre commercial, résidant à Paris (15°), vient d'aviser téléphoniquement le service qu'il a découvert, ce jour, vers 8h50, au numéro 69 de la rue du Théâtre à Levallois, le cadavre de sa concubine, Mlle H. Nadine. Selon Mr. L., le corps présenterait des traces de mort violente. Après avoir prié téléphoniquement le docteur en médecine Benjamin Justice de nous rejoindre immédiatement, nous transportons sur les lieux..................
Relevons traces d'effraction sur un vasistas donnant dans le garage. Sous ce vasistas, et sensiblement dans son axe médian, découvrons dans un massif de terre meuble deux traces de pas fort nettes (v. photos).............................................
(...) Au premier étage, remarquons sur le sol et le long du mur d'importantes traînées de sang, semblant indiquer le transport d'un corps entre la chambre et la salle de bain. Entrons dans celle-ci et découvrons dans la baignoire le corps nu et mutilé d'une femme dont le visage est recouvert d'un sac en plastique bleu type sac-poubelle, maintenu autour de son cou par une ficelle. M. L. nous présente le corps comme étant indubitablement celui de Mlle Nadine H., son ex-concubine.(...)...................
Le torse, les bras et les avant-bras portent de nombreuses traces de coupures et des plaies plus ou moins profondes et des brûlures. Remarquons aux poignets et aux chevilles des marques de liens. La victime a été éventrée, et nous trouvons dans le bidet plusieurs organes et viscères empilés les uns sur les autres, ainsi qu'une feuille de papier sur laquelle nous pouvons lire le message suivant: Bonjour à tous et à toutes, je m'appelle Captain Zodiac, craignez-moi car je suis invincible et immortel. A bientôt pour de nouvelles zaventures. L'écriture est manuscrite...........................
Sur le mur, au dessus de la baignoire, remarquons un signe ressemblant à un Z entouré d'un cercle, apparemment tracé avec le sang de la victime.............................................
(...) Le docteur Justice termine son examen et porte à notre connaissance ses premières conclusions. De l'état de rigidité cadavérique il résulte que la mort serait survenue il y a environ sept heures. Il est alors 10h l3. On ne note pas encore de lividités cadavériques. Le décès est imputable à une crise cardiaque, consécutive à l'asphyxie de la victime dans le sac plastique...............................
(...) La chambre de Mlle H. est une pièce d'environ 4m x 4,5m, avec une fenêtre donnant sur le jardin dont les volets sont fermés de l'intérieur. Il y règne un grand désordre, et une puanteur pénible. Le lit est défait, et le matelas et les draps sont couverts de sang. La table de nuit est renversée, les tiroirs de la commode sont ouverts et de nombreuses pièces de lingerie traînent par terre. Sur le sol, au pied du lit, trouvons trois bouts de corde (type corde d'escalade) ensanglantés et un emballage de pellicule Polaroïd.
Ces lacaniens sont chiants. Jamais un mot, ni une explication, un vrai Sphinx, ce type. Aujourd'hui, Diane déteste son psy - un nouveau cycle commence sans doute. Elle vient de lui raconter un rêve truffé de symboles, mais il ne lui a rien révélé. Trop courtes, les séances aussi, dix minutes au plus punaise, comment veux-tu que l'inconscient se mette à déballer ses vérités en six cents secondes ? Bientôt cinq ans qu'elle est en analyse, et il lui semble qu'elle y voit de moins en moins clair en elle-même. Elle se sent toujours aussi larguée, un peu plus chaque jour, chaque problème résolu laissant la place à l'arrivée d'un nouveau mal être, de nouveaux symptômes. Les cauchemars notamment, quelle violence: depuis des années, elle rêve de trucs pas possibles, toujours cette grande maison blanche dont elle est prisonnière, les statues menaçantes qui la surveillent, et tout un tas de bêtises - elle a commencé de noter tout ca, peut-être qu'un jour elle comprendra. Elle est trop seule aussi, il faut dire que sa rupture avec Jean-Pierre n'a rien arrangé. Trouver un mec, tu crois ? Éternelle question à la con. Heureusement que le boulot occupe, même si rien ne la passionne franchement en ce moment. D'ailleurs, qu'est-ce qui la passionne dans la vie ? Punaise, le jour où elle aura répondu à cette question elle n'aura plus besoin d'aller chez le psy, ni de chercher du secours du côté de la métaphysique orientale. En tout cas, à 210 balles la consultation y en a qui s'emmerdent pas, beau métier, papa a raison, j'aurais du faire ça. Bluesy, une nouvelle ordonnance en poche pour ses Témestas, elle traverse la rue pour aller retrouver sa voiture. Klaxon, insultes d'un automobiliste rageur, d'accord j'ai pas fait gaffe, ferme-la espèce d'idiot, vas-y déballe ta haine des femmes, non mais ils sont tous malades, moi au moins je me soigne, enfin j'essaye. Et voila, un P.V. en plus.
De retour chez elle, Diane trouve deux messages sur son répondeur, Navarin et Daniel Marlin. Aussitôt, elle compose le numéro du journaliste. Il voudrait la revoir, histoire de préciser quelques détails relatifs à l'affaire Moussa, afin d'étayer son commentaire. Ce serait possible par téléphone, mais il trouverait plus sympa d'en discuter au cours, par exemple, euh, d'un dîner au restau, par exemple demain pourquoi pas. Ben voyons. Diane n'est pas dupe, d'autant que Marlin est plutôt gauche. C'est vrai, pourquoi pas ? D'accord Daniel. Puis elle rappelle Navarin, qui l'informe de la découverte en banlieue d'un cadavre singulièrement mutilé: il y a un nouveau loufoque style Rambo en liberté. Il se nomme Captain Zodiac, et il est très méchant. Elle est sur le coup. Au turbin aux aurores. Au fait, elle n'est toujours pas libre pour une petite pizza avec son chef préféré un de ces soirs ? Ben non, à demain Jean-Paul.
Juché sur l'estrade d'une salle de réunion à la Criminelle, le commissaire divisionnaire Muller préside le topo relatif au meurtre de Levallois. Des voisins ont entendu une moto démarrant à grand bruit vers 6 heures du matin. Le corps a été découvert par l'ex-fiancé de la victime - a priori hors de cause, les Télécoms ayant confirmé qu'il était en train de lui téléphoner au moment même où elle passait dans l'autre monde. La moto du tueur, un engin volé, a été retrouvée au petit matin porte de Clignancourt. Diane laisse traîner un oeil sur les photos de l'identité judiciaire qui circulent parmi les inspecteurs. Muller continue, imperturbable. Il y a donc un nouveau cinglé en liberté. La violence des coups portés et l'acharnement du tueur rappellent le style de Rambo, mais ce maniaque, hélas, semble faire preuve de plus de prudence que son prédécesseur: pas d'empreintes et peu d' indices, à part qu'il chausse du 42 et porte des rangers. D'autre part, il s'est masturbé devant le cadavre. La préméditation est indéniable, puisque le tueur est venu chez Nadine H. avec tout le matériel nécessaire: corde, gaz lacrymogène, couteau etc. Il a probablement pris des photos de sa victime. On suppose qu'il a agi seul. La lettre retrouvée sur les lieux du crime est projetée sur écran:
Malaise dans les rangs, l'assistance est partagée entre inquiétude et rigolade. Vantard, en plus. Muller termine: la victime n'avait pas d'ennemis connus, et menait une vie tranquille. En attendant les résultats des expertises, l'enquête sera centrée sur la vie privée de Nadine H., et ses relations familiales et professionnelles. Bien entendu, pour éviter l'effet Rambo, aucune information ne doit franchir les murs de la Criminelle.
David est endormi sur son lit dans son beau costume, quand le carillon de la porte d'entrée le tire de ses jolis rêves sur le coup de quinze heures. Il se lève, pas content, marre de ces visites, et regarde dans le judas. C'est Loretta. Il va pour ouvrir la porte, et réalise qu'il ferait mieux d'enlever son costume. Elle est bête, mais quand même. Il se déshabille, enfile un jogging et va ouvrir. Coucou. Loretta remarque son air ensommeillé, et s'excuse si elle l'a réveillé pendant la sieste. Pas grave, bâille David, qui s'efface pour la laisser entrer, assieds-toi, tu veux un Ricoré ? Elle hoche la tête en s'installant sur le canapé du salon, faisant mine de ne pas remarquer le monumental désordre de la pièce. Alors, quelles nouvelles ? De la cuisine, David explique qu'il ne travaille plus au kiosque, et que son plan de boîte de gardiennage se concrétise plus lentement que prévu. Il revient avec deux tasses chauffées au micro-ondes, et Loretta commence à lui raconter ses malheurs conjugaux, son mari brutal et jaloux, et surtout son énorme besoin d'affection insatisfait. Allons bon, voilà pas qu'elle lui raconte sa vie. Pourvu qu'elle lui prenne pas la tête des heures. Il prend quand même l'air du grand-frère compréhensif. La voilà qui essuie une larme, maintenant. Marcel est si méchant avec elle, comme elle regrette de l'avoir épousé, en plus il est moche, vieux, pas intelligent, et gros, et moustachu, et elle a toujours détesté les moustachus et les gars trop poilus. Oh, comme elle en a marre, quand elle pense que si David et elle ne s'étaient pas perdus de vue si longtemps. Elle vient se serrer contre lui, pleurant à chaudes larmes sur son épaule. Son méchant mari l'a encore battue hier au soir, elle a dû s'enfermer dans la salle de bain en attendant qu'il s'endorme, îvre-mort comme d'habitude. David écoute, stoïque, ne sachant que faire de ses mains, n'osant esquisser un geste consolateur qui pourrait encourager la copine. Elle le cherche, c'est sûr, c'est sa méthode à elle, mais faut résister, keep cool David, sinon putain t'as pas fini avec ce genre de fille, c'est la galère assurée, une femme mariée ouh là, attention, chaud, avec un type violent en plus. Il la repousse doucement, allons allons, Loretta, ce n'est rien, une scène de ménage, ça va passer, enfin ce genre de banalités qui lui viennent à l'esprit. Bordel, qu'elle se tire la sangsue. Elle lève sur lui ses grands yeux verts rougis par les larmes et lui demande tout à trac pourquoi il refuse toujours ses avances. Elle ne lui plaît pas ou quoi ? Bon, v'la autre chose. Au moins, elle en vient au fait. Il explique donc. C'est à cause de ma religion, Loretta tu comprends, cette nouvelle philosophie dont je t'ai parlé. Chacun a une mission sur terre. Pour accomplir la sienne, David se doit de conserver ses énergies intactes. Et donc de rester chaste. Pas de femme, c'est la loi du Guerrier de l'Empire. Il voudrait bien lui expliquer en détail, mais c'est très compliqué, elle ne comprendrait pas. Mais si, elle comprendrait, elle n'est pas aussi bête qu'il le croit. Bon, alors, par exemple Loretta, il y a dans la série de films "La Guerre des Étoiles" plein d'informations disséminées à l'attention des spectateurs attentifs. Mais rares sont ceux qui savent décoder les signes. David sait le faire, grâce à une sorte de maître, son Yoda à lui, qui lui a tout appris. Il ne peut en dire plus. La Guerre des Étoiles, les films pour les gosses ? Des messages cosmiques ? Pas possible ? C'est dingue ça. Elle n'en revient pas, ah ben dis-donc. Bon, alors si c'est une histoire de religion c'est possible oui, d'ailleurs elle aussi elle est catholique et elle croit en Dieu, mais elle n'est pas contre un petit rapport sexuel de temps en temps quand même. De ce côté là, son Marcel n'est pas très vaillant, des fois il s'endort même sur elle. Enfin bref, elle va arrêter de raconter ses histoires, elle voit bien que David n'est pas d'humeur à l'écouter, et elle ne voudrait pas gâcher leur amitié, elle s'excuse d'ailleurs de s'être épanchée, elle respecte sa religion de la Guerre des Étoiles, et espère surtout qu'il ne lui en voudra pas d'avoir un peu craqué. Bien sûr que non, Loretta, tu peux compter sur moi, j'ai de l'affection pour toi, tu sais, beaucoup. Elle sourit largement tout à coup, radieuse. C'est vrai ? Ben évidemment, tiens, qu'est-ce tu crois. Il se lève, va dans sa chambre en prenant soin de ne pas ouvrir grand la porte, et revient avec un petit paquet. Cadeau, Loretta. Intriguée et excitée, elle l'ouvre et en sort une culotte et un soutien-gorge assortis. Oh, comme c'est mignon ! Oh ! David explique qu'il avait acheté ça pour une fiancée, qui l'a quitté depuis. Il espère que c'est la bonne taille de soutien-gorge. De la pure soie, et de la dentelle de Calais authentique. Oh, c'est magnifique, David, oh, en plus du C de bonnets, et du 90 de poitrine, exactement pile mes mensurations comment as-tu deviné, alors ça c'est formidable, David, comme c'est touchant, je ne sais quoi dire tellement je suis bouleversée d'émotion. Ne me remercie pas Loretta, ça me fait plaisir à moi, bon, je ne voudrais pas te mettre à la porte mais il faudrait que je fasse un brin de toilette, je dois sortir. Elle le regarde avec une reconnaissance éperdue, pressant le soutien-gorge contre son coeur. Ce David, quel gentleman.
Vide ton esprit, punaise. Arrête de penser à cet homme, à cette belle soirée que tu viens de passer, non, ne tombe pas amoureuse, tu n'as pas besoin de ça, il n'est pas pour toi. Une vedette de la télé, quinze ans de plus, non, ce n'est pas possible, rien, ne pense à rien, écarte ce Daniel de tes pensées, contente-toi plutôt de flotter au dessus de ton corps. Restau indien, regards des dîneurs braqués vers leur table, tout le monde le connaît, c'est une vedette, une intelligence, il s'intéresse à elle, c'est fou, elle a bien vu ce qui se passe dans son regard, elle connaît un peu les hommes quand même. Il l'a raccompagnée en voiture, essayé le coup du dernier verre bien sûr, non, pas si vite, pas avec lui, résister Diane, je suis flic, une sale flic et lui journaliste, de télévision, ancien trotskiste, et les collègues, et Navarin, non. Il part en tournage, deux mois, deux mois pour l'oublier. Oublier Daniel Marlin. Pas pour moi. Arrête de penser, Diane, arrête punaise de punaise, décontraction totale, nom de dieu, mais qu'est-ce que tu vas devenir si tu tombes amoureuse de ce type, que de toutes façons tu ne mérites pas ? Deux mois sans le revoir.
LE POINT DU JOUR
LEVALLOIS. Le cadavre mutilé d'une jeune femme, Nadine H., a été retrouvé il y a trois jours à son domicile, un pavillon de Levallois. Un temps suspecté, son ex-concubin a été relâché par la police. L'enquête semble s'orienter vers les milieux psychiatriques, l'assassin ayant fait preuve d'une sauvagerie véritablement exceptionnelle.
Phocking journalistes ! Quelques misérables lignes alors qu'il attendait la Une ! Installé à son bureau du CTE, le Chevalier grommelle en découpant l'entrefilet qu'il colle sur une feuille blanche et archive sous plastique dans un classeur. Il n'est pas de bonne humeur, bordel de ses couilles, car Captain Zodiac n'est même pas cité ! Sûr que ces gros cons de flics mettent le couvercle, mais ça ne se passera pas comme ça, bande de rigolos, oh que non, il les baisera tous, tous il les baisera car ce n'est qu'un début non mais des fois. L'interphone grésille: deux touristes de passage demandent l'hospitalité. Le Chevalier descend et retrouve à l'accueil un Jésus qui a commencé d'expliquer à deux routardes espagnoles le fonctionnement du CTE. Elles ne savent pas où dormir, et se sont fait virer de la gare Saint-Charles par les flics. L'adresse du Centre, disent-elles dans un français approximatif, circule chez les sans-abri. Bon, malgré que le foyer soye quasi-complet, le Chevalier accepte avec magnanimité de les héberger pour la nuit. Mais pas plus, attention, car l'endroit n'est pas une auberge de jeunesse. C'est plutôt un centre spirituel. Cependant, si elles acceptent de suivre un Stap ou un petit Clearing, elles pourront rester davantage, comme n'importe quel Partner. On ne leur demandera rien. Enfin bref, à elles de voir, Jésus leur expliquera tout. C'est un peu comme une communauté, ici, il y a des règles à respecter et le Chevalier organise la Vie et règne en maître absolu. Normal, car lui seul est imprégné de l'esprit de Xénu, le Dieu Unique de l'Univers. Les filles ne comprennent pas la moitié du discours, mais elles sont visiblement impressionnées par le bonhomme. Les chakras regonflés par sa petite démonstration de charisme, le Chevalier retourne à ses occupations.
La nuit du 23 février 86, le Chevalier dormait quand David fit irruption dans sa chambre. Le garçon était en pleurs, complètement effondré, incapable d'aligner deux mots cohérents. Il s'était passé quelque chose de grave. A force de questions, le gourou parvint à reconstituer le film. David venait de TUER UNE FILLE, et de balancer le cadavre SUR LA TOMBE DE SA MÈRE, au cimetière du Tholonet ! Bien qu'ébranlé, Le Chevalier savoura un instant l'intensité du moment. Comme toujours, il avait vu juste. Son disciple préféré était bel et bien un être exceptionnel. Mais jeune encore. Il allait falloir réparer les dégâts. D'abord le calmer. Tout en s'habillant presto, le gourou parla. Le grand jeu: les Forces de l'Univers se manifestaient à travers les moindres de nos actes, ce qui arrivait était inscrit dans les étoiles, question de karma et tout le toutim. Les larmes de David cessèrent bientôt de couler, et l'idée d'aller se dénoncer à la police, qui l'avait effleuré un instant, s'évapora tout à fait. Le Chevalier lui donna trois Lysanxia, et il s'endormit instantanément. Avec d'infinies précautions, le gourou le déshabilla, l'installa dans le lit et quitta la chambre sans bruit. Maintenant, le plus dur: aller au cimetière, récupérer la fille et la balancer dans la nature - en espérant que personne n'aurait découvert le corps et prévenu les flics. Risqué, mais jouable. Comme il avait besoin de quelqu'un pour l'aider au transport, il alla réveiller Gaston, qui se leva aussi sec et le suivit sans hésiter jusqu'au garage. Gaston était un alcoolique, un faible dont le Chevalier faisait ce qu'il voulait. En voiture Simone, autoroute express, 38 minutes pied au plancher, et les voilà devant les grilles du petit cimetière, à trois heures quinze du matin. Effectivement, dans la crypte des Lamaury, sur la tombe d'Anjélica, il y avait une fille morte. Ils l'emportèrent jusqu'à la voiture, la chargèrent dans le coffre, repartirent. Ni vu ni connu. Dix minutes plus tard, ils jetaient le corps dans des buissons, au beau milieu de la campagne aixoise. Mission accomplie.
Ouskonet ? David se redresse en secouant la tête, hébété. Il lui faut quelques secondes pour réaliser qu'après avoir accompli son oeuvre hier soir, il s'est tout bonnement endormi sur le lit de la deuxième victime de Captain Zodiac. Se levant, il jette un regard satisfait par la porte entr'ouverte de la salle de bain: beau travail. Étripée proprement, sac plastique bleu sur la tête, les organes empilés comme il faut dans le bidet, Z tracé sur le mur, lettre de revendication entre les jambes, impec, les instructions de Max respectées aux petits oignons. Il descend faire un tour dans la cuisine, ouvre le frigo et attrape un Tetra-Brik de jus d'orange qu'il avale à grandes gorgées. C'est glacé, haaa, ça fait du bien. Pas grand chose dans ce frigo, un bout de munster, bof, mieux que rien. Il remonte faire un tour dans la chambre, histoire de voir s'il n'a rien oublié. Ah si, un Polaroïd qui traîne sous le lit. Haha, ouais, non mais regarde-moi cette expression, heureusement qu'elle avait la bouche bourrée de coton, sparadrap par dessus, sinon bonjour le raffut qu'elle aurait fait, je me demande si elle savait qu'elle allait mourir à ce moment-là, haha, ses yeux quand elle a vu Doc, putain j'ai la trique rien de d'y penser. Bonne idée d'avoir acheté cet appareil, ça va faire des souvenirs du tonnerre, en plus c'est pas mauvais comme qualité, avec cette pellicule le rouge pète bien. OK, rien d'autre apparemment, juste ce qu'il faut laisser pour que les flics s'amusent, et que les journaux et les télés commencent à raconter leurs conneries, eh eh, comme du temps de Rambo, mais en mieux. Bon, allez, on va pas traîner, le temps de se changer, de troquer le magnifique costume du Captain pour le jean et le blouson de daim, de se coller le casque sur la tête et de quitter l'air de rien le pavillon sur la Suzuk volée la veille. Bien dormi, tiens.
De retour dans sa chambre, David ouvre son sac et en sort ses joujoux de la nuit: la lingerie, et les Polaroïds. Il va chercher une boite contenant les autres colifichets du même genre - la seconde, vu que la première est bourrée à craquer - et s'apprête à ranger ses nouvelles saisies. Mais il lui faut d'abord les étiqueter soigneusement, en écrivant le nom de la poupée sur un bout de papier piqué dans un coin d'étoffe. Stéphanie, nuit du 16/11/90, soutif 95C, slip 42, elle avait de grosses fesses larges celle-là, allez, Stéphanie, affaire classée, hop dans la boite, hop dans le placard. Les Polaroïds maintenant. Une petite vingtaine, avant, pendant et après. Il les étale sur la table de nuit pour les contempler tranquillement. Il tend la main vers le sac pour y prendre son petit dictaphone. Bien fait d'acheter ce truc aussi, play à fond, son et lumières maintenant, géant. Putaiiin. Non, moins fort, les voisins risquent de se demander, eh eh. Oh là là là là, c'que c'est bon, comme tout revient bien, c'est comme s'il y était encore, dans la chambre de la gorgone. Dring. Bordel de bordel mais c'est pas vrai qui c'est encore le fils de pute qui vient me gonfler ? Dring dring, et ça insiste en plus, putain, font chier pas possible, jamais moyen d'être tranquille chez soi, j't'jure. Par le judas, il aperçoit la silhouette d'une jolie blonde. Allons bon. Qui c'est-y ? Une représentante ? Pas une flic en tout cas, trop sexy. Allez, bordel, on verra bien. Il entr'ouvre la porte et reconnaît Loretta. Pas possible, cette gogole a changé sa couleur de cheveux, j'y crois pas. Hahaha, je meurs de rire, pour moi elle a fait ca, bien sûr. Salut Loretta, ça alors, je t'avais presque pas reconnue, c'est fou, allez entre cinq minutes, mais regarde pas le foutoir. Elle s'avance en minaudant: est-ce qu'elle lui plaît, en blonde ? Un peu, oui, carrément canon, Loretta, assieds-toi, tu veux un café, attends-moi trente secondes je vais mettre en marche la cafetière. Ouaf ouaf, en cuisine David est mort de rire, blonde, elle s'est teint en blonde pas possible trop rigolo, pour moi en plus, et tu crois qu'elle s'est teint la chatte aussi, ha ha ha qu'elle est bête celle-là si elle existait pas il faudrait l'inventer alors là tu me la copieras. Bon, allez, calmons-nous, sacrée Loretta va. Au fait, putain de bordel, et la porte de la chambre ? Je l'ai fermée, il me semble, zobalor. David revient en trombe dans le salon. Plus de Loretta. Ouille. Loretta ? Oui ? T'es où ? Au petit coin. Ouf. Coup d'oeil dans la chambre, OK, elle est vraiment aux chiottes, tout baigne, oufoufouf, manquerait plus qu'elle voit la chambre, surtout avec les photos sur la table de nuit, eh eh. Retour en cuisine, allez, plus vite, magne-toi la cafetière, j'aurais dû faire du Ricoré. Elle est longue au petit coin, l'autre, elle doit faire la grosse, haha, c'est romantique. Bon, en attendant je vais te préparer un joli plateau avec tasses assorties et tout, le service chinois à motifs bleus que m'ont offert Francis et Pauline, tiens je suis de bonne humeur ce matin, je suis de bonne bonne bonne bonne humeur ce matin, y a des matins comme ca. Sous-tasses, cuillers en argent, petit sucrier en porcelaine, tout le tremblement, super classe, ça va la bluffer. En entrant dans le salon, big surprise: Loretta se tient debout au milieu de la pièce, en slip et soutif. Poupou-pidou, elle pirouette maladroitement à la façon d'une vamp de chez Tex Avery - sauf qu'elle se prend les escarpins dans le tapis et se crashe sur le sol. David pose le plateau sur la table basse et se laisse tomber sur les coussins, sidéré. Loretta se relève, rougissante: elle voulait lui montrer sur elle-même la lingerie qu'il lui a offerte. Ce n'est pas pour l'allumer, pas du tout, elle voudrait juste savoir s'il trouve que ça lui va bien, honnêtement. Elle, elle adore, c'est pile sa taille en plus. David acquiesce. Un peu que ça te va bien, ça alors, tu m'en as fait une surprise, sacrée Loretta - c'est vrai qu'elle est bien roulée, cette salope, en plus en blonde elle est carrément pas mal, c'est qu'elle m'exciterait presque, oh putain, si elle savait putain de putain, elle devrait faire gaffe gaffe gaffe. Elle vient se serrer contre lui, oh, quel joli petit service à café tu as, quel goût exquis, alors ça te plaît, c'est vrai ? Ah oui alors, tu es belle, et comment dire, ça te moule bien les formes. Oui, regarde le petit noeud entre les seins comme c'est joli, et puis le slip il est très bien dessiné, j'aime bien la forme brésilienne haute sur les hanches, et le petit jour en dentelle. Putaiiin, tu parles du petit jour en dentelle, carrément on voit ses poils, c'est pas possible, elle a aucune pudeur cette garce. Toute frétillante, Loretta lui expose enfin l'objet véritable de sa visite: son mari va avoir bientôt besoin d'un manutentionnaire à l'épicerie. Si ça intéresse David, elle pourrait se débrouiller pour qu'il soit embauché. Évidemment, il ne faudrait pas dire à Marcel qu'ils se connaissent déjà, car il est très jaloux, Marcel. Mais il est aussi un peu con-con, et Loretta sait bien le manipuler. Ça serait sympa si David travaillait avec elle, non ? Ils se verraient tous les jours.
Diane arrive dans les locaux de la Criminelle. Elle est interpellée par Navarin, qui lui rappelle le colloque du soir à Cannes-Ecluses, Essonne, à l'école de formation des inspecteurs. Le sujet - les serial-killers américains - est particulièrement adapté à leurs préoccupations actuelles. En effet, Captain Zodiac vient de se manifester à nouveau: un cadavre féminin a été retrouvé dans un pavillon à Antony, banlieue sud. Navarin en revient, il a passé la matinée avec les gendarmes. MO identique à celui du meurtre de Levallois: sac poubelle sur la tête, mutilations atroces, lettre de revendication, sperme, signe à la con sur le mur. Pas d'empreintes digitales.
Robert Ressler(1), ancien agent du FBI spécialiste des tueurs en série, s'installe à la tribune, encadré de Muller, d'un traducteur, et de quelques huiles de la police française. De passage à Paris à l'occasion de la publication de ses recherches sur les serial-killers US, qui font autorité en milieu policier, il est venu là donner une conférence sur les techniques de traque made in USA. Brouhaha dans la salle, Diane aux côtés de Navarin, parmi la centaine d'élèves inspecteurs. Tandis que Ressler se plonge dans ses notes, Muller demande le silence. Réglages des micros, larsens, essais de traduction. L'américain jette un regard circulaire sur les lieux. Ça lui rappelle sa jeunesse sur le campus de Quantico, l'université qui forme les agents du FBI, en Virginie, commence-t-il en plaisantant. Sauf qu'à l'époque, dans les années 50, on ne se préoccupait guère du phénomène des serial-killers, alors peu développé. Mais aujourd'hui leur nombre a décuplé, et l'on estime à environ 300 le nombre de ces individus en liberté à travers les États-Unis. Il faut donc bien s'occuper de ces gaillards, et c'est ce que Ressler s'est mis en tête de faire. C'est lui qui a contribué à mettre au point le système informatique VICAP, qui permet de recueillir et de recouper les renseignements venant des différentes juridictions de police à travers tout le territoire US. Grâce à cette technique, les ordinateurs peuvent désormais confronter des milliers d'indices, et sortir des listes de suspects qui permettent une progression bien plus rapide des enquêtes. Ressler classe les serial-killers en deux grandes catégories: les "tueurs organisés", qui sont généralement intelligents et ont un MO quasi invariable, et les "tueurs désorganisés", le plus souvent des simples d'esprits qui tuent n'importe où n'importe quand, avec l'arme qui leur tombe sous la main. Pour Ressler, Captain Zodiac correspondrait plutôt au profil-type du "tueur organisé". Il a le goût de la provocation et se croit à l'évidence doué d'une intelligence supérieure. Mais, bien sûr, c'est un malade. Il a probablement des antécédents psychiatriques. Peut-être a-t-il été abusé sexuellement dans son enfance, comme on le constate quasi invariablement dans les biographies de ces assassins. Cela dit, il est sans doute capable d'une vie sociale, voire d'une activité professionnelle. S'il est rare que les tueurs en série aient étés fichés pour des délits importants, en revanche on retrouve souvent dans leur cursus une période pré-homicide émaillée de délits plus ou moins anodins: pyromanie, kleptomanie, fétichisme, exhibitionnisme, etc. A propos du surnom que s'est donné le french-killer - et c'est pour l'agent américain un indice important - le Captain Zodiac semble revendiquer une filiation avec le "Zodiac", un célèbre serial-killer qui a sévi aux States dans les années 70. C'était un assassin complètement mégalo et machiavélique, qui envoyait des lettres de revendication et de défi à la police et aux journaux. Parfois, il se déguisait d'un costume aussi loufoque qu'inquiétant, mélange de Zorro et de bourreau moyenâgeux. "Zodiac" a toujours glissé à travers les mailles du filet, il n'a jamais été identifié. Le FBI estime qu'il a tué environ 200 personnes.
(1) Robert Ressler, auteur de "CHASSEUR DE TUEURS", Presses de la Cité, 92.
CARNET DE NOTES DE DIANE, nuit du 18 au 19/11/90.
(dormi chez papa)
Rendez-vous avec quelqu'un dans ce maudit château aux murs blancs à la campagne. Toujours ce sentiment obsédant d'être déjà venue, de connaître les lieux, et pourtant je suis incapable de me situer exactement, c'est très angoissant. J'ai huit-neuf ans. Impossible de me souvenir qui au juste je dois rencontrer, et ce que je fais là. /Une fête au rez-de-chaussée, des gens élégants avec des têtes d'oiseaux boivent du champagne, j'entends une musique en sourdine. Personne ne fait attention à moi. /Je monte un escalier monumental. Je me promène dans les étages le long de couloirs interminables avec des chandeliers comme dans la Belle et la Bête. Toutes les portes sont ouvertes, il n'y a pas de meubles dans les pièces, nulle part./ Une chambre toute bleue, une chambre d'enfant avec juste un grand berceau au milieu. Dedans, le bébé hurle, il appelle sa maman mais personne ne vient, je suis affolée, je veux regarder dans le couffin, consoler le bébé mais, zut, impossible, trop petite / Il faut que je le sauve, que je fasse quelque chose pour lui, il souffre trop.