LE PARISIEN LIBÉRÉ, 21 Décembre 90.
UNE TROISIÈME JEUNE FEMME ASSASSINÉE A SON DOMICILE.
(...) Comme les deux précédentes victimes du tueur sadique que l'on surnomme désormais "L'Éboueur" (en raison de son utilisation systématique d'un sac poubelle pour étouffer ses victimes) le corps de Josette B. divorcée, sans enfant, a été retrouvé poignardé à de multiples reprises (...).
FRANCE-SOIR, 29 Janvier 91.
LA BANLIEUE A PEUR: UNE NOUVELLE VICTIME DE "L'ÉBOUEUR" A COLOMBES.
(...) Élisabeth A., 32 ans, mariée, a été surprise pendant son sommeil. Son mari, gardien de nuit, a découvert son corps vers 8 heures, de retour du travail. (...) Le tueur attendait sa victime dissimulé sous son lit (...).
DÉTECTIVE, 3 FÉVRIER 91.
"L'ÉBOUEUR": UN TUEUR A L'AMÉRICAINE.
(...) Depuis la découverte du corps de la quatrième victime de l'Éboueur, les policiers de la brigade criminelle, emmenés par l'inspecteur divisionnaire Jean-Paul Navarin, semblent maintenant détenir des informations qui permettraient à l'enquête d'"évoluer plus rapidement". Bien que la teneur des éléments nouveaux ne nous ait pas été communiquée, nous pouvons néanmoins révéler à nos lecteurs que le tueur est un malade obsessionnel au délire mégalomane parfaitement construit, puisqu'il laisse chaque fois sur les lieux de ses forfaits une lettre de revendication et un singulier signe ou "logo" tracé sur un mur.
LE POINT DU JOUR, 16 MARS 91
SAC POUBELLE. Depuis le 22 octobre 1990, c'est à l'aide d'un sac poubelle que cinq crimes ont été commis en région parisienne par celui que les médias surnomment "l'Éboueur". Les victimes habitaient toutes des pavillons de la banlieue. La dernière en date, Aline D., a été comme les précédentes asphyxiée puis poignardée, dans la nuit du 14 au 15 mars. Cette série de meurtres, sans doute l'oeuvre d'un psychopathe pervers, n'est pas sans rappeler l'échec de la police dans l'affaire Rambo en 88. Police qui aujourd'hui ne laisse filtrer aucune information sur l'enquête, réduisant les chroniqueurs à des supputations parfois hasardeuses. On nous dit qu'il n'y a aucun lien entre Rambo et les assassinats de l'Éboueur. Mais la question reste posée: le tueur au couteau est-il de retour ?
En voilà une qui a trop bouffé de patates, je la voyais plus mince. David peine à traîner la lourde gorgone jusqu'à la salle de bain où il compte la finir. Il a commencé de s'amuser avec, la tête est déjà dans le sac poubelle, la bougresse saigne de partout, mais pas encore inconsciente elle fait de son mieux pour ralentir leur progression. Elle se tortille dans tous les sens en poussant des cris que le bâillon et le plastique par dessus étouffent impec. Inutile de remuer tes gros nichons comme ça ma fille, tu vas te fatiguer, laisse tomber, Captain Zodiac est le plus fort, ça y est, dans la baignoire, ahaha, et maintenant je t'explique, il s'agit simplement de t'ouvrir le ventre, hop le couteau sous la gorge en dessous de la carotide, et puis je vais descendre d'un coup bien net jusque dans les poils de la chatte - alors on dira qu'une étoile est née, ahaha, quelle destinée pour une salope dans ton genre, mais bouge pas comme ça, tiens toi tranquille, Doc va s'occuper de toi, attends, je rebranche le magnéto. David arrête son geste en entendant du bruit venant de l'entrée. Clés dans la serrure, danger. Quelqu'un entre. La gorgone est célibataire, son fils à l'armée, qui peut bien se pointer ici à minuit passé? Un amant qui vient la sauter, ou kwa ? Elle aussi a entendu, et voilà qu'elle s'agite dans sa baignoire, les menottes lui déchirent la peau des poignets - putain ça saigne de partout ta gueule salope arrête de gigoter - elle essaie de crier entre deux quintes de toux, à s'en faire exploser les veines du cou. Ta gueule j'ai dit, boum, David l'assomme du manche de son couteau, fais chier avec tes simagrées. Hou-hou ! Dans le salon. Maman ? Tu dors ? Putain, le troufion en perm-surprise, manquait plus que ça. Maman, c'est moi Aymeric - c'est toi Aymeric trou du cul j'en ai rien à branler tu me fous tout par terre kasse-toi. David s'efforce de ne pas céder à la panique, se récitant la Litanie contre la Peur que le Chevalier lui a fait apprendre par coeur. Dans la baignoire, la poupée de chair est déjà revenue des pommes, elle s'accroche, elle remue, pas possible comme elle y tient à sa pauvre vie. Je monte, maman ! La voix se rapproche putain. David se cache derrière la porte de la salle de bain. Bruits de pas, bref instant de silence. Ça y est, il voit le sang ce crétin eh voilà ducon t'es bien avancé regarde donc ta mère à poil, comme je te l'ai bien arrangée. Le type se met à hurler comme un cinglé, il se précipite vers sa maman ridicule avec son sac poubelle sur la tête. T'avais qu'a pas débarquer sans prévenir ça se fait pas non mais BANG prends-ça dans ta gueule de konnard, ouah quel boucan, merci Max pour le calibre - c'est vrai que finalement ça sert. La balle a éclaté l'épaule gauche d'Aymeric qui est tombé dans la baignoire sur le ventre de sa mère ouaf ouaf quel tableau. Mais il ne sent pas la douleur on dirait cet enculé, il se relève et se rue sur David. Ils roulent sur le sol avant que le Captain n'ait eu le temps de faire feu à nouveau. Grands coups de crosse sur le crâne rasé du militaire qui lui mord le mollet à pleines dents, un vrai chien enragé. Mauvais plan mauvais plan, tout allait si bien. La panique décuplant ses forces, David parvient à repousser Aymeric d'un coup de ranger sur la tête, lui arrachant au passage une bonne moitié d'oreille, tu l'as pas volé, çui-là. Le Captain se précipite vers le rez-de-chaussée, se casser vitevitevite, t'avise pas de me courser ducon, ouf la porte, ouf la rue, ouf la moto. Chaud chaud chaud !
Diane est sous la douche. Ça fait du bien, mmh, quelle fatigue. On sonne. Elle attrape son peignoir et va ouvrir: surprise, c'est Daniel Marlin. Elle ne s'attendait pas à le revoir, depuis le temps. Un peu gêné, bouquet de fleurs printanières en main, il explique: son tournage s'est prolongé, il a dû passer plusieurs mois à Marseille. Mais le voilà de retour. Euh, il avait envie de la revoir, et, ahem, comme justement il passait dans le coin à l'impromptu... Enfin bref, il est un peu tard, mais ils pourraient, euh, aller boire un verre, tiens. Diane le fait entrer, merci pour les fleurs c'est trop gentil. Asseyez-vous, je reviens tout de suite. Elle file s'enfermer dans la salle de bain. Il ne m'a pas oubliée, c'est fou. Pourtant, ce genre de mec doit en voir défiler, des minettes. Petite accélération cardiaque, un Témesta donc. Resté seul, Daniel en profite pour inspecter les lieux - curiosité professionnelle. Il passe la tête dans l'encadrement de la porte de la chambre. Tiens, un slip qui traîne. Coton tout simple, soutif assorti non loin. Fonctionnel, quoi. Sourire. Table de nuit toujours encombrée de médicaments. Lit défait, draps froissés, moquette râpée. Drôle de nana. Il remarque aussi, punaisés aux murs, des coupures de presse, des notes, des post-it, des photos. De cadavres. Beurk. Il s'arrête devant cinq photocops alignées:
BONJOUR A TOUS ET A TOUTES. JE M'APPELLE CAPTAIN ZODIAC. CRAIGNEZ-MOI CAR JE SUIS INVINCIBLE ET IMMORTEL. A BIENTÔT POUR DE NOUVELLES ZAVENTURES.
SALUT A TOUS ET A TOUTES. C'EST ENCORE LE CAPTAIN ZODIAC. TOUJOURS IMMORTEL ET INVINCIBLE. JE TIENS LA FORME VOUS NE TROUVEZ PAS ? A BIENTÔT POUR DE NOUVELLES ZAVENTURES.
BONJOUR A TOUS ET A TOUTES. LE CAPTAIN ZODIAC VOUS PARLE, IMMORTEL ET INVINCIBLE. LE PROGRAMME VOUS PLAÎT ? A BIENTÔT POUR DE NOUVELLES ZAVENTURES.
SALUT A TOUS ET A TOUTES. ENCORE LE CAPTAIN ZODIAC, IMMORTEL, INVINCIBLE ET EN DIRECT AVEC VOUS CE SOIR. LA FÊTE CONTINUE. A BIENTÔT POUR DE NOUVELLES ZAVENTURES.
SALUT A TOUS ET A TOUTES. ICI LE CAPTAIN ZODIAC, IMMORTEL ET INVINCIBLE. ON COMMENCE A BIEN SE CONNAÎTRE MAINTENANT, ÇA ME PLAÎT DE PLUS EN PLUS. A BIENTÔT POUR DE NOUVELLES ZAVENTURES.
Daniel sort de la chambre en entendant Diane quitter la salle de bain. Raclements de gorge, restons discret. Elle le croise dans le couloir tandis qu'il regagne le salon, et lui demande de l'attendre trois minutes à la cuisine, le temps qu'elle se change. Adossé contre la gazinière souillée de taches de cuisson, il lorgne l'évier empli d'une montagne de vaisselle crasseuse. Quel bordel, mais quel bordel, tudieu - eh oui, c'est le foutoir, hein, désolée, lance Diane en entrant. Elle travaille beaucoup, trop. Mais pas les moyens de s'offrir une femme de ménage. Elle a passé une robe légère à motifs fleuris. Et de petits escarpins verts. Daniel apprécie, voilà une flic comme il les aime. Diane rougit. Bon, où va-t-on ? Oh punaise, le téléphone sonne, pourvu que ce ne soit pas le boulot. Elle hésite, mais se décide a répondre. Daniel prête l'oreille mine de rien. Elle échange quelques mots et raccroche rapidement - petite grimace de dépit, c'était le boulot. L'Éboueur a encore fait des siennes. Sourire forcé de Daniel. L'Éboueur, alias Captain Zodiac ? Diane hausse les sourcils: comment connaît-il ce surnom ? Elle réalise qu'il a sans doute fait un tour dans sa chambre, et lui demande instamment de garder pour lui le surnom du tueur. Comme tous les enquêteurs sur le coup, elle a ordre formel de ne pas parler aux médias. Daniel la rassure, il ne dira rien.
Navarin, Diane et le juge Martini - chargé de l'instruction Captain Zodiac - sont à l'hôpital de Bicêtre, au chevet de Valérie C., qui a failli être la sixième victime du tueur. Son fils Aymeric est à ses côtés, bras en écharpe et pansement autour de la tête. Elle gît sur un lit, choquée mais en état de parler. L'assassin était caché sous le sommier, attendant qu'elle s'endorme. Il a fait du bruit en sortant de sa cachette, alors elle a allumé. Elle a vu l'accoutrement du maniaque: pantalon de treillis, rangers, sweat orné d'une sorte de sigle cabalistique, gants et cagoule. Tout en noir, des pieds à la tête, sinistre. A la ceinture, il portait un grand couteau d'un côté, un revolver de l'autre, comme un cow-boy. Il avait également un petit sac-à-dos rempli d'accessoires de torture et de mort. Il l'a menottée et bâillonnée, sans arrêter de parler, mélange d'insanités et de discours mystiques incompréhensibles. La voix d'un homme jeune, entre vingt et trente ans. Il a commencé à lui faire de multiples coupures avec son couteau, sur l'abdomen, les cuisses et les seins et à la brûler avec un briquet. Au moment où il s'apprêtait à lui ouvrir le ventre, le fils de Valérie est entré dans la salle de bain. Après une courte bagarre, le Captain Zodiac a pris la fuite à moto. Le juge et les flics se concertent. En plus, il se déguise comme un guignol.
Stationné sur une aire de repos dans le bois de Vincennes, en face du minibus Ford de la pute, Dédé s'allume une gitane maïs en grognant d'aise dans son taxi. Il est crevé après ses douze heures au volant le cul massé par son siège à billes de bois. Ca lui changera les idées de tirer une bonne crampe avant de retrouver Yvette et les mômes. Il attend son tour, pour le moment la Sandra est occupée. Il imagine le topo, et ça l'excite. Ah, la Sandra elle est bonne, elle sait y faire, on en a pour ses vingt sacs, rien à dire. Trois clopes plus tard, Dédé commence à s'impatienter, vaguement jaloux. Avec lui, ça ne dure jamais aussi longtemps. Ça l'énerve. Si ça se trouve, le type la fait jouir, ça serait la meilleure. C'est alors qu'il voit la portière arrière s'ouvrir brusquement. Casque de motard sur la tête, enfilant prestement un blouson beige, le client sort en courant et disparaît derrière la camionnette. Bruit de moto qui démarre. Un engin rouge s'élance et s'éloigne en trombe. Bon sang, pressé le gars. En plus, il a mal claqué la porte, et Sandra ne réapparaît pas. Ouh là, bizarre, ça. Dédé écrase sa cigarette et quitte son véhicule pour se diriger vers le Ford. Il frappe, pas de réponse. Il ouvre la portière en grand. Oh là. Ouh là là là là là...
D'accord, le Captain a un peu merdé avec la première gorgone, mais il s'est bien rattrapé avec la sale pute. Et c'est pas fini, ce soir il a une pêche du feu de dieu. Vroum, adios Vincennes, bonsoir le bois de Boulogne. Impérial au guidon de sa belle Honda 1100 Four, David ignore le défilé des curieux attirés par le ballet des putes hommes, femmes et travestis, et vient se garer à l'orée d'un petit chemin s'enfonçant dans les taillis, anonyme parmi les badauds en virée canaille. Sans quitter son casque, blouson sur le dos, notre jeune héros s'engage sur un sentier obscur. Il marche un moment. Autour de lui, des ombres vont et viennent, des passes se négocient, cinquante francs la pipe, cent francs l'amour, par devant et par derrière - ça doit en faire des litres de sperme qui finissent dans les capotes avant de s'évaporer dans la nature, hein ? David s'arrête pour se débarrasser de son blouson, qu'il fourre avec son casque dans son sac à dos. Xénu et le Chevalier seront fiers de lui. Il se remet en marche, cagoule sur la tête, sans crainte. C'est vraiment tout noir là-dedans, s'agit de pas se perdre, de retrouver son chemin après coup, ahaha. Tiens, en v'là deux, côte à côte dans la pénombre. Discussions de pétasses - en espagnol en dirait... Madre de Dios ! La silhouette terrifiante du Captain Zodiac surgit soudain des ténèbres et vient se planter devant elles. Il leur braque son flingue sous le nez. Silence, et pas bouger. Tremblantes, elles lèvent les bras en l'air. Le Captain Zodiac dégaine cérémonieusement son long couteau. La lame brille sous un rayon de lune, un vrai film d'horreur. Une fille tombe à genoux, l'autre fouille dans son sac en bredouillant, prête à donner tout l'argent qu'elle a récolté cette nuit. David arrache le sac, attention, on joue pas au plus malin avec le Captain Zodiac, les filles. Quem ? Qui ? Le Captain Zodiac, j'ai dit. Vous avez entendu parler de Rambo, j'imagine ? Qui ? Rambo, bordel. Ben non, enfin si, Stallone quoi, Rocky. Les connes. Et l'Éboueur, ça leur dit quelque chose quand même ? Brr, elles se mettent à grelotter de tous leurs membres. Ça, l'Éboueur, oui, elles connaissent, ah oui alors, et elles espèrent du fond du coraçào que ce ne soit pas celui qui leur fait face. Ben si, les filles, dans le mille, eh eh, c'est bien lui. Sauf qu'en réalité il ne s'appelle pas l'Éboueur. Elles sont en présence de Captain Zodiac, ze-famoust-super-heros-number-one -of-ze-world, qu'elles apprennent son nom avant de mourir. Et maintenant à poil, allez zou, et on arrête de pleurnicher, et on la ferme, putain de bordel, à poil j'ai dit, il est temps d'aller rejoindre Dark Vador aux confins des galaxies. Les putes n'en peuvent plus de frayeur, implorant dans un franco-portugais zozotant la clémence de l'énergumène, prêtes à tout, absolument à tout pour sauver leur peau. Captain Zodiac hoche la tête, satisfait d'être respecté. Qu'elles commencent déjà par obéir, après on verra. Bon, voilà qu'elles se déloquent, pas trop tôt, on va voir comment elles sont foutues ces traînées... Zobalor, merde con chié, deux travestis. Non opérés. Terriblement déçu, David tourne les talons et prend la fuite. Les brésiliennes tombent à genoux en remerciant le seigneur.
Le Captain Zodiac fonce à moto sur les sentiers du bois, cherchant sa route au hasard, ses phares éclairant furtivement quelques scènes bien glauques. Il déboule sur une voie goudronnée encombrée de véhicules et de putes qui racolent. Pendant ce temps, dans une voiture de police banalisée ilôtant dans les parages, trois inspecteurs entendent un appel à toutes les unités: "CR910 de 94, CR910 de 94, primo, une femme agressée à Gentilly par l'Éboueur dans son pavillon vient de donner un signalement du tueur; deuzio, femme prostituée retrouvée assassinée à 01 heure 30, route de la Demie-Lune, bois de Vincennes, supposons oeuvre de l'Éboueur. Arrêter tout motard vêtu de noir sur une Honda rouge. TI919, TI734 et TI633 se rendent de suite sur place. BQ13 et BQ22 alerte maximum secteur bois de Boulogne, témoins signalent présence d'un suspect sur Honda rouge"... Au même moment, la moto du Captain Zodiac les dépasse. Moto rouge, motard en noir. Les flics se concertent rapidement du regard. Pas possible. L'Éboueur, trop beau, vingt dieux. Ils embrayent, à fond la caisse, gyrophare et sirène. Poursuite pied au plancher à travers le dédale des petites routes. D'autres véhicules de police convergent vers leurs collègues, sirènes hurlantes. Le motard escalade un trottoir et échappe de justesse à un barrage rapidement improvisé. Coups de feu. Raté, eh eh. Plus mobile, Captain Zodiac finit par échapper à ses poursuivants en se fondant dans la circulation. Ce que c'est que la Force, tout de même.
4 heures 30. De retour chez elle, Diane punaise au mur de sa chambre une photocopie, agrandie au format poster, du portrait-robot en pied du tueur cagoulé. Quel foutraque, celui-là. Outch, pliée en deux tout à coup, aïe, encore cette maudite douleur au ventre. Et les fourmis qui reviennent au bout des doigts, oh punaise l'Éboueur, Captain Zodiac, toutes ces pauvres filles, toute cette chierie de boulot à la con. Recroquevillée, bras serrés autour du ventre. Stress, ne pas oublier de reprendre du magnésium demain, une bonne cure, six comprimés par jour, aïe, deux le matin, deux le midi, deux le soir, comme si j'allais mourir chaque fois, une bonne cure pendant un mois au moins, pourtant ce n'est rien, juste psychosomatique, tout dans la tête. Spasmophilie, ils disent dans les magazines. Bon, respirer bien à fond, tu parles, prendre deux Témesta, oui, disons un et demi plutôt, un trois-quarts maxi, allez, vendu. Elle tend la main vers la petite boite ronde à bande bleue, avale sa dose, et s'aperçoit que son répondeur a enregistré un message. Clic, lecture. C'est Daniel - elle peut le rappeler même si elle rentre à cinq heures du matin, vu qu'il bosse toute la nuit lui aussi. Au moins, elle le voit venir celui-là. Elle fait le numéro du journaliste, et comprend à sa voix empâtée qu'elle le réveille. Il est vachement content qu'elle l'appelle, mais non il ne dormait pas, enfin il bouquinait, un traité juridique Dalloz pour le commentaire de son film, rasoir au possible, et c'est vrai qu'il était pas loin de s'assoupir. Alors, quoi de neuf côté Captain Zodiac ? Diane raconte sa nuit: visite à l'hôpital, découverte d'une nouvelle victime au bois de Vincennes, et interrogatoire des deux travelos du bois de Boulogne, auxquels il a révélé son surnom. Bref, tout ça sera dans les journaux du matin. Non, ce sagouin s'est encore évanoui dans la nature. On a retrouvé la moto qu'il avait volée, porte de la Muette. Incroyable la chance qu'il a, à croire que c'est un martien. Daniel essaie de faire durer la conversation, mais Diane est épuisée. OK, promis, on dîne un de ces soirs, bonne nuit Daniel. Elle raccroche et sourit. Tiens, elle n'a plus mal, calmée et presque heureuse, sensation de bien être, l'amour naissant c'est quelque chose - ou alors c'est le Témesta qui commence à faire effet.
David charrie des barquettes de fraises dans l'entrepôt de l'épicerie Félix Potin, où il travaille depuis bientôt six mois sous la direction de Marcel Pichon, le mari de Loretta. Il se planque derrière une pile de cartons et écoute la conversation entre le couple et deux policiers. La veille a eu lieu une agression dans un pavillon de Gentilly et les flics procèdent à une enquête de voisinage, afin d'obtenir d'éventuels témoignages sur un rôdeur à moto vêtu de noir. Mais Marcel et Loretta n'ont rien vu, rien entendu de suspect - dire que maâme C. est une bonne cliente. Pas étonnant, notez, vu que c'est la meilleure épicerie de Gentilly. Selon le Marcel, c'est sûrement un crime commis par un arabe, un chômeur ou un drogué, voire même les trois à la fois. Les inspecteurs Leboeuf et Pithiviers quittent le magasin en remballant leurs calepins. Loretta vient retrouver David dans l'entrepôt. Tu te rends compte, David ? Ils disent que ça serait peut-être l'Éboueur en personne qui s'est introduit chez la C.. L'Éboueur, ouh, quand elle pense qu'il était par là hier soir, juste à côté de chez eux. Mmh, David fait celui qui s'en tape, bien trop absorbé par son travail, excuse-moi Loretta j'suis en plein boom avec les arrivages de Fido Boulettes.
Affalé sur son lit, David boit une bière devant la télé. Grand-messe du vingt heures, le jour de gloire est arrivé pour le Captain Zodiac, ze-most-famoust-super-heros-number-one-of-ze-world. La jolie Clarisse Méric s'est mise sur son trente-et-un pour proclamer la nouvelle à la face du peuple français: l'incroyable tueur en série que l'on avait baptisé, à tort, l'Éboueur, s'appelle en réalité "Captain Zodiac". La nuit précédente, après une première agression manquée, il a assassiné une prostituée à Vincennes. Puis il s'en est pris à deux travestis du bois de Boulogne, à qui il a révélé son surnom, avant d'échapper une fois de plus, mais de justesse cette fois (soi-disant) à la police. L'ignoble individu (comme ils disent) serait l'auteur de 6 meurtres en huit mois. On murmure dans les milieux policiers qu'il pourrait s'agir du fameux Rambo qui avait défrayé la chronique voici deux ans et demi. Jusqu'ici, explique Clarisse, la police avait tenu à garder secret le véritable surnom du tueur. Mais avec la corrida de la veille en présence de nombreux témoins, l'affaire va désormais prendre une autre ampleur - tu parles, Charles, j'espère bien. Tiens, voilà qu'ils envoient un reportage. Pas possible, ils ont même mis la main sur les deux pédés.
JÉRÉMIE
SHORT: C'est au
pied de ce platane centenaire, à environ cent mètres
d'une petite route très fréquentée la nuit,
que le tueur sadique dénommé Captain Zodiac a attaqué
Antonio et Emilio. Pouvez-vous nous décrire ce que vous
avez vu la nuit dernière ?
ANTONIO: Yé vou oune grande cagoule noire oum pouco
comme, comme...
EMILIO: Como le KouKlouxKlan, si, avec oune dessin bizarre
sour son polo, comme Souperman, et pouis oune grosse pistolette
noir et sourtout, sourtout, ouye ouye ouye, uma grande faca...
A: Si, oune grosse couteau...
J.S: Euh, a-t-il cherché à discuter avec
vous, avez-vous entendu sa voix, perçu quelque chose de
caractéristique dans son comportement ?
A: Ma, c'est-à-dire qué...
E: Il nous a parlé dé Rambo et nous avons
pas comprendre, alors là il a parlé de l'Éboueur
et, là, alors oui on a compris, ouye ouye, l'Éboueur,
Ai meu deus, lé toueur sadique, jouste dévant nous...
A: Y il nous a dit qué s'appéllé
il Capitan Zoudiag, y il était très fier, como
um soldado.
J.S: Sa voix, comment était-elle ?
A: Uma voz jovem, jé dirais.
E: Si, jeune.
Assise sur le bord de son canapé, penchée en avant, lunettes sur le nez, Pauline aussi regarde la télé, pendant que Francis développe des photos en sifflotant dans la salle de bains. Le portrait-robot du Captain Zodiac costumé et masqué s'affiche à l'écran. Puis le commissaire Muller, interrogé à la sortie du Quai des Orfèvres, se refuse à toute déclaration et repousse sans ménagement le micro du camarade Patrice Carré. Le chroniqueur médical maison est chargé de meubler:
"En effet l'utilisation d'un déguisement et d'un surnom de carnaval indique un tueur jeune, ou une personnalité qui aurait stagné à un stade primaire. De toutes manières, il s'agit d'un pervers de type psychotique - c'est-à-dire Clarisse que c'est quelqu'un dont la personnalité est gravement dédoublée. Cependant il sera sans doute très difficile à appréhender, car ce type de personne est en apparence tout à fait normal. Simplement, et c'est là une nuance importante, il est incapable d'éprouver des sentiments de compassion ou d'amour. C'est un infirme émotionnel, un être à l'affect entièrement bloqué, avec lequel il est impossible d'établir une communication sincère..."
David a zappé. La première partie du JT avait de la gueule, les faits étaient à peu près bien expliqués, journalistes dans les allées, tout le fourbi de la télé déployé dans le secteur du bois, les travelos pittoresques. Mais le toubib, ça l'a gavé. C'est l'heure du feuilleton sur l'autre chaîne, et il a déjà manqué le début. Bon, revoilà Albin dans les bras de Léa, tiens il s'est remis avec elle, cool, t'as raison docteur Konrad, elle est meilleure que Paméla. Le téléphone sonne. C'est Pauline. Tout va bien, sister, il est devant la télé, oui, "La famille Tartignole", ce vieil Albin est vraiment un sacré bon acteur, hein, tu devrais regarder, j'adore, c'est rigolo et ça détend. Pauline aimerait voir son frère, elle se plaint de la rareté de ses visites. OK, il va passer dîner un de ces soirs. Même qu'il amènera sa copine Loretta, bisous sister, t'inquiète, j'ai beaucoup de boulot en ce moment mais tout baigne.
Le commissaire Muller arpente en silence la salle aux allures de classe d'école primaire, bureaux de bois couverts de graffitis au deuxième étage de la criminelle. Tout à l'heure, il fera une déclaration. Pour l'instant, il dévisage chacun des inspecteurs, accrochant brièvement le regard de Diane, qui ne peut s'empêcher de détourner les yeux. Seul à une table du premier rang, Navarin est assis, tête basse. Muller s'approche de lui et lui ordonne de se lever, pour livrer la synthèse complète des éléments recueillis sur Captain Zodiac. L'oeil droit du commissaire divisionnaire est saisi des tics nerveux bien connus de ses hommes, qui trahissent son extrême tension et son humeur des très mauvais jours. Tandis que le big boss demeure planté droit comme un i, les bras croisés et l'air ostensiblement sévère, Navarin s'éclaircit la voix et se tourne vers ses camarades. Voilà ce qu'on sait, les gars:
- L'analyse du sperme de Captain Zodiac a révélé qu'il était du groupe sanguin O+. Comme Rambo.
- L'assassin est aussi un droitier.
- Contrairement à Rambo, Captain Zodiac n'a jamais laissé d'empreinte digitale.
- Aucune interprétation satisfaisante du signe tracé sur les murs. On reconnaît un Z barré d'une flèche, qui semble être le "logo" du tueur.
- Selon les témoignages recueillis depuis huit mois, Captain Zodiac serait un jeune européen blond de 20 à 25 ans, lm80 au maximum, 70-75 kgs, sportif, yeux clairs. Tout cela coïncide avec le signalement de Rambo.
- Il doit avoir une activité professionnelle qui lui permet de repérer ses victimes.
- Le pistolet utilisé contre Aymeric C. est un Beretta 6,35 mm.
- Possible qu'il ait une activité régulière diurne, puisque les meurtres se déroulent toujours de nuit, entre minuit et six heures du matin environ.
- On dispose de 4 portraits-robots depuis le début de l'affaire Rambo, en 88. Plus le costume du tueur, que l'on peut considérer comme très exact puisque corroboré par Valérie C., son fils et les travelos. En ce qui concerne ceux à visage découvert, tous présentent des similitudes, mais la fragilité des témoignages les rend très incertains.
- Sur la lettre retrouvée dans le fourgon de la pute, que le Captain destinait probablement à Valérie C., les fibres de papier sont imprégnées de quelques traces d'un pollen de psoriatomica nébuleusoïde, un parasite du pin parasol, que l'on ne trouve en cette saison que dans le sud de la France.
On ne sait donc pas grand chose, les gars, interrompt Muller, hormis que Rambo et Captain Zodiac sont très probablement une seule et même personne. Le commissaire se remet en marche dans l'allée entre les tables d'écoliers, envoyant valdinguer le stylo dont se servait un inspecteur pour orner le bois d'un graffiti supplémentaire. Navarin en profite pour se rasseoir discrètement. Muller sort un papier de sa poche, et commence à lire d'une voix sépulcrale:
VALÉRIE Z. - MARIE-JO C. - ZOUBIDA K. - LAURE D. - VÉRONIQUE T. - MICHÈLE M. - ISABELLE E. - NADINE H. - STÉPHANIE H. - JOSETTE B. - ÉLISABETH A. - ALINE D. - SANDRA G.
Muller replie la feuille et la glisse dans la poche intérieure de son blazer. Treize morts. Un taré a déjà tué treize personnes, treize pauvres femmes, toute jeunes, jolies, souvent mariées, des enfants, la vie devant elles. Un taré a détruit tout ça, semé la mort, le désespoir, la douleur infinie, à jamais dans le coeur des familles et des proches. Ce taré humilie la police et la haute hiérarchie. Ce taré est un guignol sanguinaire qui se déguise comme un gosse, et qui se fait appeler Captain Zodiac. Les médias s'intéressent à lui et se jettent sur l'histoire comme la misère sur le pauvre monde. On n'a pas fini d'entendre des âneries à la télé, et de lire des commentaires abracadabrants dans les canards. Le ministre de l'intérieur est fou de rage. Une vingtaine d'enquêteurs supplémentaires vont être affectés en renfort. Paris continue d'être quadrillé, mais à la puissance dix désormais: en haut, on est décidé à y mettre le prix. Les R.G. communiquent que, dans certaines banlieues, des milices anti-Captain Zodiac ont commencé de se constituer, activées par l'extrême-droite, qui a beau jeu de dénoncer la dérive insécuritaire, de même que l'opposition. Martini a été éjecté au profit de la juge Croizette, - autrefois chargée de l'instruction Rambo - qui insistait depuis plusieurs mois pour que le dossier Zodiac lui soit confié. En conclusion, attention à tous: pas un flic ne doit désormais faire la moindre déclaration publique, sous peine de sanctions disciplinaires drastiques. L'inspecteur divisionnaire Navarin reste le chef direct de tous les enquêteurs. Ses brillants états de service lui confèrent une autorité indéniable, mais il lui faut se magner le train, car sa notation annuelle pourrait bien finir par souffrir de l'absence de résultats. Voilà tout le monde au courant. Bon travail messieurs. Muller sort en claquant la porte.
On sonne chez David. Il regarde par le judas: Le Chevalier himself ! Très étonné, et vaguement inquiet, il ouvre la lourde. Sitôt entré, le chef du CTE lui colle une baffe. Espèce de petit con. Qu'est-ce qui te prend de jouer perso ? Où tu as vu d'agresser ces travelos ? Et voilà qu'il est obligé de prendre des risques, et de monter spécialement à Paris pour redresser la barre. Des fois, il se demande si David est vraiment digne d'être un Chevalier des Étoiles. A quoi ça sert que Max il se décarcasse à bâtir la Légende ? Hein ? David est très affecté, pauvre gosse sur le point de pleurer. Gasp, c'est pas sa faute ChevalMax, il était tellement énervé d'avoir raté la poupée dans son pavillon, à cause du fils qui s'est pointé. Il n'y peut rien s'il y a parfois des imprévus. C'est la première fois que ça arrive, il fallait qu'il se rattrape, il était tellement empli de Force cette nuit-là. Et puis aussi depuis le temps que le Captain fait régner sa loi, ça l'énervait que les journaux continuent à l'appeler l'Éboueur. Au moins maintenant, tout le monde en France connaît le Captain. Même que Clarisse Méric en a parlé à la télé. Le Chevalier se laisse tomber sur le canapé en soupirant. Son regard noir s'adoucit peu à peu. C'est vrai que, côté publicité, c'est assez réussi. Ça le gonflait aussi que ces crétins de journalistes ne nomment jamais le Captain Zodiac. Il avait pourtant écrit à la presse, et téléphoné plusieurs fois à la télé, mais on lui avait raccroché au nez. Tout de même, à l'avenir, David devra se montrer bien plus discipliné, et suivre rigoureusement ses instructions. C'est la condition sine qua non pour entrer dans la Légende. Pas question d'être capturé et de finir comme un vulgaire criminel. S'agit d'être aussi malin, sinon plus, que le Zodiac, et c'est un sacré boulot, nom de dieu. Bon, et maintenant que David aille donc préparer une omelette, Max meurt de faim.
LE POINT DU JOUR
LA BONNE ÉTOILE DU "ZODIAC"
DEPUIS HUIT MOIS, UN
FOU MEURTRIER TERRORISE LA BANLIEUE PARISIENNE ET NARGUE LA POLICE.
C'est une ombre,
une silhouette noire, insaisissable. On l'appelait l'Éboueur.
On se trompait. Il corrige: mon nom est Captain Zodiac. (...)
C'est la nuit que frappe Captain Zodiac.
Il sait où et chez qui il va: toujours à la rencontre
d'une femme. Une femme qu'il a repérée, ou qu'il
connaît suffisamment pour savoir qu'à cet instant,
elle est seule. Il s'est habillé de noir, porte une cagoule
et des gants. Il s'est habillé pour faire peur.
(...) De toutes façons, lorsque Captain Zodiac est en
face de sa victime, il est trop tard: avec son attirail, un poignard,
une bombe lacrymogène, une paire de menottes et l'indispensable
sac-poubelle bleu, il ne lui faut que quelques secondes pour
la réduire à sa merci. C'est alors qu'il se déchaîne...
(...)L'événement est d'importance: le nombre des
victimes, la cruauté de l'assassin constituent bien plus
qu'une succession de faits-divers. C'est aussi un fait de société.
Il faudra bien un jour l'expliquer.
Les 6 lettres du tueur sont projetées sur un écran de la salle de réunion à la criminelle. Une femme d'une cinquantaine d'années, aux allures de vieille protestante, est invitée à livrer ses conclusions d'expert en graphologie. Plusieurs de ses confrères ont déjà examiné les différentes missives, mais elle a une opinion que Navarin juge digne d'être entendue. Amélie Weiss est l'auteur d'ouvrages reconnus sur la psychologie des criminels. D'après elle, l'auteur des messages est un homme, entre quarante et cinquante ans, plutôt intelligent mais d'un niveau d'études peu élevé. Il maquille son écriture selon un procédé laborieux, inspiré de celui utilisé par le Zodiac américain: chaque caractère des messages a été décalqué sur un original différent, pris dans des lettres manuscrites. De ce fait, l'écriture n'a aucune cohérence, ce qui rend a priori impossible une analyse graphologique. Mais le vocabulaire, les tournures de phrases, et surtout le soin obsessionnel apporté à la dissimulation de l'écriture, révèlent une personnalité paranoïaque et schizophrène, avide de domination, avec un ego très marqué. La syntaxe, le vocabulaire, le ton, peuvent évoquer le langage des animateurs radio ou télé. Par contre, et c'est là l'apport personnel du docteur Weiss, le déguisement du tueur, son comportement sur les lieux du crime et sa signature sur les murs trahissent une grande immaturité. D'après elle, ce n'est pas la même main qui "copie" les lettres et qui trace les signes sur les murs. En conclusion, elle envisage que l'on puisse avoir affaire à deux personnes: le tueur et le corbeau.
Diane et Navarin se retrouvent au bistrot du coin. Un coup de fil à passer, l'inspecteur s'absente quelques instants aux toilettes. Elle baille. Marre de mal dormir, marre de ces cachets qui abrutissent et qui rendent le réveil si pénible. Elle a commande un demi de Kronembourg, qu'elle a déjà vidé à moitié quand Navarin revient, tout sourire. Alors, que pense-t-elle de l'analyse du docteur Weiss ? Diane baille à nouveau, oubliant de mettre la main devant sa bouche. Pour elle, ce n'est pas impossible, vu l'histoire du psoriatomachin relevé au microscope : le corbeau vit peut-être dans le sud de la France, peut-être qu'il écrit en plein air, ou elle ne sait quoi, punaise, cette affaire commence à lui peser. Navarin lui donne une bourrade, l'oeil vif et rigolard. Allons allons, la pêche, ça boume, quoi. C'est pas con cette histoire de double, l'inspecteur est prêt à y croire, en tout cas ça peut orienter les recherches, s'il y a effectivement un complice, les chances de démasquer l'un ou l'autre sont multipliées par deux, de part le fait. Diane regarde son supérieur, perplexe. Elle le trouve bien optimiste. Pourtant, c'est le marasme absolu, la honte jetée sur la police, l'échec sur toute la ligne. Allons allons, du cran mignonne, on en a vu d'autres, je l'ai bouclé le tueur de bébés, je lui ai fait sa fête, alors Captain Zodiac, j'te dis pas comme on va finir par se l'encadrer en beauté, et lui mettre une tête au carré de première bourre, on nous la fait pas longtemps à nous autres, hein, pas vrai Diane. Elle n'arrive pas à partager son entrain. Il est trop fort, ce Captain. Seul, il nous baise déjà tous, alors en plus s'ils sont deux, tu penses Jean-Paul.
David s'éveille, à poil sur le canapé du salon. Enfilant son slip de la veille, il va préparer le café pour Max, toujours en train de ronfler dans son lit. Pendant que la cafetière fait son travail, il descend acheter des croissants et des journaux, et remonte fissa pour préparer un plateau garni de toutes les bonnes choses que le Chevalier aime trouver au réveil: oeufs brouillés au fromage, sauce chili, sel, poivre, café noir brûlant, pain brioché, Planta-fin, confiture, corn-flakes, sucre, Nutella. Le Chevalier est ravi de l'attention, la journée commence en beauté, il s'étire en soupirant d'aise, merci petit. David jette fièrement les journaux sur le lit. Bien qu'un célèbre chanteur soit mort la veille, raflant la vedette, les exploits du Captain Zodiac s'étalent encore, en gros caractères, parfois sur des doubles pages entières. Le Chevalier, aux anges, entame sa revue de presse en engloutissant ses céréales. Il s'esclaffe devant les commentaires, et certaines absurdités qu'il relève au fil des colonnes. David est content que le Chevalier soit content. C'est bon, on est des stars, hein. Tout le monde balise devant le Captain. Il s'assoit auprès de son maître, qui lui sert une tasse de café. La fâcherie de la veille est oubliée, le Chevalier est radieux. Putain, fils, regarde-moi ça, une double dans Le Point du Jour, trois dans le Parisien, et alors j'te raconte pas la prochaine livraison de Détective. Ils en sont là quand on sonne. Échange de regards, merde. A pas de loup, David va regarder par le judas, après avoir fermé la porte de sa chambre sur le Chevalier. Pauline, zobalor. Bon, il ouvre. A peine entrée, la sister tique devant le désordre crasseux de l'appart et la mine défraîchie de son frère. Elle se plaint de ne plus avoir de ses nouvelles. N'avait-il pas parlé de passer avec Loretta ? Oui, mais il a un nouveau travail, donc il est très occupé. David réalise à cet instant que traînent encore dans la pièce quelques bricoles compromettantes. Le copain Doc, par exemple, qu'il recouvre in extremis d'un vêtement. Le regard de Pauline s'arrête sur le canapé où le Chevalier a posé son sac de voyage, puis sur des dessous féminins qui dépassent d'un tiroir du buffet. Putain Pauline, fais pas ton Francis, tu sais que j'aime pas qu'on s'intéresse à mes affaires intimes, c'est à ma copine, le soutif. Je te jure, je viens dîner bientôt, très bientôt avec elle, tu vas voir comme elle est jolie. Bon, sorry sister, c'est pas le tout de papoter, David a des choses à faire. Gentiment mais fermement, il la repousse vers la sortie tandis qu'elle évoque le bordel ambiant. Oh, Pauline, s'te plaît, oui, je vais faire le ménage, mais non, les acariens, tu parles, pff, y en a pas. Ah non, il ne veut pas non plus qu'elle entre dans sa chambre, surtout pas, c'est trop le foutoir, elle l'engueulerait. La main sur la poignée de la porte, elle se retourne pour lui faire face. Elle se fait du souci, David. Il faudrait peut-être qu'il retourne voir un docteur. S'il ne va pas bien, il faut qu'il se confie à sa grande soeur, comme par le passé. Est-ce qu'il ne se droguerait pas ? Est-ce bien sûr qu'il ne fait pas de conneries ? Qu'est-ce que c'est que ce nouveau travail ? Et Anatole, le voit-il toujours ? Et Loretta, est-ce qu'elle existe vraiment ? Agacé, David coupe court: il va venir dîner avec elle, un de ces soirs, promis-juré. Pauline verra alors que tout est vrai, et parfaitement normal. Elle s'en va à regret. Il pousse un ouf de soulagement, refermant à clé derrière elle. Dans la chambre, le Chevalier le félicite d'avoir expédié sa frangine comme il convenait, avant de lui demander de réserver un billet sur le prochain T.G.V. pour Marseille. Et puis dis-donc, fils, tu vas me faire le plaisir de me débarrasser les murs de toutes ces cochoncetés. C'est pas que ça me dérange, c'est même assez artistique dans le genre, mais imagine que les flics débarquent pour une perquise, hein ? Alors zou, tu me fais le ménage, et tout ça à la poubelle. S'agit d'être prudents, très prudents. J'ai réfléchi, fiston. Va falloir que tu descendes dans le sud. Je prépare tout, t'en fais pas. Repoussant la couette avec entrain, le Chevalier met un pied à terre. Le droit. Faut pas s'inquiéter, garçon, tout ce qu'il y a dans les journaux c'est des conneries. A part à la rigueur l'âge du tueur, mais les jeunes blonds c'est pas ce qui manque chez nous, eh eh ah ah, qu'ils sont cons, mais qu'ils sont cons - on n'a pas le droit d'être aussi con.
LE POINT DU JOUR
GÉNÉRATION
ZODIAC
Depuis son mémorable
rodéo du bois de Boulogne, le Captain Zodiac a probablement
atteint l'un de ses principaux objectifs: il est devenu une vedette.
Toutes les chaînes de télévision, tous les
journaux parlent de lui. Et rares sont les conversations, au
café, au bureau ou à la maison, qui n'ont pas porté
sur lui. Bien avant tous les autres problèmes de notre
société, il est à la une de l'actualité.
Il est l'actualité.
Est-ce pour autant la fin de ses crimes ? Pour répondre
à cette question il faudrait savoir à quel degré
de notoriété le Captain Zodiac souhaite parvenir.
Paris, la France, suffisent-elles ? Et quel contenu d'image
veut-il donner à cette célébrité ?...
Au commissariat de police du l9ème, quelques flics examinent le portrait-robot affiché sur le panneau d'information inter-services et s'esclaffent devant l'accoutrement du Captain Zodiac. Un fourgon cellulaire arrive, d'où l'on débarque un clodo îvre-mort. Vociférations alcoolisées, insultes entrecoupées de quintes de toux grasse, gesticulations. Il ne faut pas moins de trois plantons pour traîner l'individu jusqu'à la salle des gardés-à-vue, à l'étage. Alors qu'on s'apprête à lui ouvrir la porte vitrée blindée, il se met à crier: dans la cellule, il vient d'apercevoir trois crânes rasés. Or, c'est bien connu, les skinheads et les clochards ne s'apprécient guère. Bonne pâte, un jeune brigadier lui dit de ne pas s'inquiéter. Les skins ne risquent pas de moufter, vu qu'ils sont en passe d'être inculpés de meurtre. Ça ne rassure pas le SDF, qui demande à être logé ailleurs - et puis quoi encore, l'hôtel est complet, allez hop. Terrorisé, il va s'asseoir le plus loin possible du trio, se recroquevillant dans un coin de la pièce. Bientôt, la porte s'ouvre à nouveau. Un quatrième skin est jeté sans ménagement sur le sol pisseux, tandis que deux flics extraient de force l'un de ses camarades. Devant le traitement que l'on réserve à ses ennemis, le pochetron se sent quelque peu rasséréné.
Diane sort deux steaks hachés du congel et les balance dans la dernière poêle encore propre. 23 heures, journée passée à écumer pour la énième fois les bars glauques et les sex-shops de Barbès à Pigalle. Portraits-robots trop approximatifs, patrons réticents, clients effrayés, indics muets. Bilan: zéro. Découragement. Toujours la tête fourrée dans les poubelles de la société, les mains qui remuent les ordures pour essayer de dénicher la perle, le petit début de piste qui commencerait à faire avancer un peu l'enquête. Punaise de misère humaine. A propos d'ordures, faudrait quand même qu'elle trouve le temps de se coller au ménage, la cuisine est ripoue, pff... Et Navarin qui la drague, il est gentil Jean-Paul, mais faudrait qu'il comprenne et qu'il renonce. Et puis toujours ces rêves à la con, les fourmis au bout des doigts, et cette sourde douleur au ventre, ces palpitations, ces bouffées de chaleur. Penser à Daniel. Il l'a appelée au boulot cet après-midi, il insiste pour la voir un de ces quatre. Il s'accroche, tant mieux. Elle le rappellera, mais pas ce soir . Elle va prendre ses cachets et s'endormir devant la télé. Pourvu qu'elle ne rêve pas, ça la changerait.
Helmut le skinhead est assis sur une chaise, en slip et rangers sans lacets dans une salle d'interrogatoire. Deux flics le harcèlent, questions débitées sans discontinuer, pression maximum. Crépitement de la vieille machine à écrire mécanique, trois carbones réglementaires glissés sous le rouleau. Helmut garde le silence, tête baissée. Un inspecteur lui flanque une baffe. Pas de réaction. On lui rafraîchit à nouveau la mémoire: lui et ses copains ont été ramassés dans la soirée, suite à une ratonnade rue de Meaux. L'un des deux marocains agressés vient de décéder d'une hémorragie interne. L'autre a huit côtes cassées, le visage en bouillie, dents explosées. Les skins étaient six. Une patrouille a réussi à en choper quatre. Le nazillon relève la tête pour nier les faits avec arrogance. Nouvelle baffe. C'est alors qu'un inspecteur remarque sur l'abdomen d'Helmut comme la cicatrice d'une entaille au rasoir. Ou d'un coup de couteau.
Fred, le journaliste spécialiste des affaires criminelles au Point du Jour, entre dans le bureau de Serge Alexandre, le rédacteur en chef. Il lui remet plusieurs lettres signées Captain Zodiac. Un stagiaire les avait archivées parmi le courrier des malades habituels, qui ne trouvent rien de plus bandant qu'adresser des correspondances délirantes à la presse. Le chroniqueur ne s'y est bien sûr jamais intéressé, jusqu'à la révélation récente du surnom du tueur.
Extrait de la lettre reçue au Point du Jour le 27/12/90.
"(...) A ce jour, trois personnes ont été retrouvées "assassinées" en région parisienne. Or, vous en avez à peine rendu compte dans les colonnes de votre torchon. Il s'agit pourtant d'Evénements de première importance, et non de simples faits divers, comme vous vous en seriez aperçu si vos "journalistes" avaient procédé à des investigations dignes de ce nom. Hélas, il faut se rendre à l'évidence, Woodward et Bernstein ne travaillent pas au "Point du Jour"!
La place et le temps me manquent pour expliciter à fond pourquoi ces "morts" ont une telle importance. Qu'il vous suffise de savoir que les Forces Cosmiques ne sont pas étrangères à ces Événements. Aussi gardez-vous de juger, car le jour du Jugement est proche, et ceux qui ont jugé seront jugés à leur tour.(...)
J'ai constaté avec irritation que vous m'aviez surnommé "L'Éboueur" Inutile de vous dire que j'en ai été profondément choqué. En effet, je me nomme Captain Zodiac. C'est sous ce Nom - et seulement celui-là - que je vous autorise dorénavant à raconter mes Exploits.
A l'heure où la presse se présente souvent comme "en difficulté", je trouve bien étonnant que vous ne saisissiez pas la perche que je vous tends. Mon histoire ravirait vos lecteurs, et je suis sûr que le tirage de votre misérable feuille de chou augmenterait si, par exemple, vous faisiez la une sur mes Aventures, au lieu de consacrer vos plus gros titres à des problèmes internationaux qui n'intéressent personne. Sans réaction de votre part, sachez que je me réserve le Droit de contacter d'autres journaux.
Je suis sûr que vous tiendrez compte de mes Remarques, sans quoi vous vous exposeriez, ainsi que vos familles, à ma Juste Colère.
Messieurs les journalistes, je ne vous salue pas !"
Signé: CAPTAIN ZODIAC
P.S.: Je ne suis pas de ceux à qui l'on raccroche au nez. Veuillez signifier à la personne qui s'occupe de votre standard qu'elle cesse d'avoir à Mon Égard un comportement insultant.
CARNET DE NOTES DE DIANE, nuit du 6 au 7/05/91
Un vaste jardin, crissement du gravier sous mes pas. Grands arbres noirs, vent glacé, ciel mauve fluorescent avec des éclairs./Je me suis perdue, des statues blanches me font peur, je cours. J'appelle papa au secours./Vision d'horreur: un chien est pendu à une branche d'un arbre tordu. Je pleure, panique, je veux me réveiller mais pas possible, horrible, ça continue./Voix de Sidonie à mes oreilles, je réalise qu'elle est là, tout près. Je sursaute et regarde à côté. Je vois Sido, pendue à une autre branche, mais elle n'est pas morte, elle me parle. Elle me dit de ne pas m'en faire, elle me montrera un chemin pour sortir d'ici. Je suis terrorisée, j'ai froid, je pleure, je veux rentrer à la maison. Sido me dit que nous sommes au pays des morts...
Muller est au téléphone en conversation animée, quand Diane pousse timidement la porte de son bureau. Il lui fait signe d'entrer, sans prêter attention à l'extrême pâleur de son visage. Un peu chancelante, elle s'assoit sur une chaise, baissant la tête. Ça tourne encore un peu mais ça va mieux, beaucoup mieux même, respirer doucement, bien à fond, que personne ne s'aperçoive de rien. Muller raccroche et se lève d'un bond en se frottant les mains, frétillant d'excitation. Il ouvre une boite à cigares et s'allume un Partagas Lusitania, le barreau de chaise des grandes occasions. Au turbin, jeune femme. Du nouveau, et pas dégueu. Primo, Navarin vient de se rendre d'urgence au commissariat du l9ème: un skinhead arrêté pour homicide vient de raconter aux collègues qu'il a été agressé en février 88 dans les catacombes par un type qui pourrait fort bien être Rambo. La juge Croizette vient d'ordonner le transfert du témoin dans les locaux de la Criminelle pour interrogatoire. Diane assistera Navarin pendant la séance. Deuzio - mais ça c'est pas son problème immédiat - il paraît que le taré, pardon, le Captain, envoyait depuis des mois une correspondance abondante au Point du Jour. Pour ce qui est du skinaillon, Navarin fera le méchant - comme d'hab - et c'est vous qui serez la gentille. Ce petit facho, mademoiselle, faut me le chouchouter, il a sûrement des trésors à raconter.
Diane arrive dans la petite pièce sans fenêtre au sous-sol de la Criminelle, et salue son supérieur d'un hochement de tête. Le cul rivé sur une chaise métallique à la peinture écaillée, le jeune Helmut, salement amoché, est aux prises avec un Navarin en grande forme et fumant clope sur clope, cendrier débordant de Marlboros consumées jusqu'au filtre. Tout à la joie de son travail, l'inspecteur ne remarque pas l'état de faiblesse de son équipière. Il harangue sa proie, l'informant qu'il n'a vraiment pas de chance, car il a devant lui le seul flic communiste de la capitale, l'inspecteur Navarinoff. Et ce flic rouge vomit les petites frappes skinheads, surtout lorsque ces fils de putes tombent à trois contre un sur de pauvres bougnoules innocents. Assis dans un coin, derrière un bureau branlant, un brigadier plutôt mal à l'aise est aux commandes de l'Olivetti maison, s'interrogeant sur la façon de traduire réglementairement les propos de son supérieur hiérarchique. Enfoiré de mes deux, fasciste assassin, je vais te les arracher tes petites roupettes, et les faire bouffer à ta mère sauce madère, compte sur moi, si tu me balances pas tout, mais alors tout ce que tu sais sur Rambo. Le malheureux Helmut grelotte de tous ses membres, chialant, pitié m'sieur, j'ai déjà tout dit, tout, j'vais porter plainte, j'en peux plus, j'veux mon avocat, hoquets spasmodiques. Navarin attrape un annuaire, et vlan, un grand coup sur la p'tite tête rasée, pour appeler ton avocat t'attendras encore quarante-huit heures hitlérien de mes deux noix, et d'ici là tu seras devenu du corned-beef, bonne idée la plainte, comptes-y, j'vais t'aider à t'éclaircir les idées, non mais tu veux du p'tit four avec ton thé, et vlan et vlan. Diane baisse les yeux, ça tourne, ça tourne, punaise, respirer, pourquoi fait-il ça, pourquoi ? Elle vient s'interposer entre Navarin et sa victime. Jean-Paul, merde. Elle voit ses yeux brillants, d'exaltation, sa chemise tachée de sueur qui sort de son pantalon, un vrai démon. Enculé de nazi. Jean-Paul, merde. Elle lui prend l'annuaire des mains et le balance sur le bureau du brigadier, qui laisse échapper un soupir de soulagement. Laisse-moi faire cinq minutes, sors, va boire un coup. Ho, Jean-Paul, tu perds la boule ?
Venu faire quelques emplettes à Foune-Center, David est en contemplation devant un mur bien garni d'accessoires SM, au sous-sol de la boutique. Alors que le taulier lui vante en bon commerçant les mérites et effets cutanés de tel ou tel instrument, il sent une main se poser sur son épaule. C'est Anatole. Eh ben ça fait une sacrée paye, Dave. David le regarde un instant sans réagir, avant de lui adresser un sourire poli. Ah, salut, vieux. Ben ouais, il achète quelques bricoles pour s'amuser avec une copine. Joe range le matos dans un grand plastique blanc, et David règle en liquide avant de quitter les lieux. Anatole lui emboîte le pas, et offre d'aller boire un coup au soleil, dans un coin du jardin des Halles. Il fait beau, c'est le printemps, on causera, ça sera cool. Après être passés chez un arabe acheter un pack de Kro, les deux garçons vont s'asseoir sur un coin de pelouse, en bordure de l'allée Edgar Poe. Le fils de famille ouvre une canette pour son pote, et commence à raconter avec volubilité son cheminement personnel depuis quelques mois: il travaille toujours au kiosque, pas exaltant mais ça roule. Mais surtout, et c'est ça la grande nouvelle, il a désormais un ami régulier, avec qui il assume son homosexualité. Eh oui, à trente piges sonnées, mieux vaut se rendre à l'évidence. Ça aide à vivre plus cool, et y a pas de mal à préférer les hommes, tu sais, Dave. Il a l'air plutôt épanoui, Anatole, tout prêt à se répandre en prosélytisme. Il trouve que David a une petite mine. Et puis, franchement, qu'est-ce que c'est que cette idée d'acheter des menottes et des bâillons ? David aurait-il franchi le pas de réaliser ses fantasmes ? Ben oui, vieux. David raconte volontiers qu'il s'est mis au S.M. avec la femme de son patron, Loretta, une jolie pute qui est folle amoureuse de lui. La preuve, elle s'est teint en blonde spécialement pour lui plaire. Ils font des trucs fendards tous les deux. Ça tombe bien, il adore les faire souffrir, ces salopes. D'ailleurs elles adorent ça. La preuve, il les collectionne, et ne compte même plus toutes ces chiennes à qui il a réglé leur compte. Maintenant elles brillent comme des étoiles dans le ciel, elles contribuent à harmoniser le cosmos. Anatole ouvre des yeux ronds, soufflé de la violence bizarroïde des propos de son ami. Silence gêné. Un fossé s'est creusé entre eux, David se balade maintenant aux frontières de la folie, il joue avec sa santé. Ou plutôt, sans doute, sa mythomanie coutumière a empiré. De toutes façons, pour Anatole, David a vraiment trop changé: il n'est plus qu'un pauvre et pitoyable obsédé, un illuminé mûr pour le cabanon. Bières bues, ils se séparent, promettant hypocritement de se téléphoner.
Le téléphone, punaise, à 6 heures 35... Au bout du fil Edith Croizette, qui cherche Navarin. Diane étouffe un bâillement. Non, elle n'a pas eu de nouvelles de son chef depuis hier soir. Perquisition au domicile du skin confirmée aujourd'hui à dix heures. Rendez-vous sur place, 38 rue de Passy, Paris 16ème. D'accord, madame le juge, Diane rapportera la communication à son supérieur dès qu'elle le verra, au bureau tout à l'heure sans doute. Oui, la nuit a été longue. Merci madame le juge. Clic. Diane met un pied à terre, puis deux. Attendons un peu, non ça n'a pas l'air de trop tourner. Punaise, ce malaise d'hier au boulot. Ça lui a fait bizarre de se sentir partir, mon dieu, cette pâleur mortelle que renvoyait le miroir des toilettes, et l'eau froide qui n'arrangeait rien. Sortie à tâtons de la brigade, salut Henri, non ça va, cinq minutes, dis à Jean-Paul que je reviens dans cinq minutes. Quai des Orfèvres, et à l'aveuglette direction le bout du monde, le bar du coin, loin des collègues, appelez un médecin svp, vite, non, pas grave mais vite svp. Il est venu, le médecin, diagnostic panic-attack, piqûre, filé des comprimés et puis ça a été bientôt mieux, beaucoup mieux, merci docteur. Non, pas d'arrêt de travail, ah non, je vous assure, je suis flic, on a besoin de moi, merci docteur merci encore. Punaise. Première fois que ça arrive. Faire quelque chose quand même, quelle conne, quelle pauvre fille, constitution trop faible, trop émotive aussi, ça doit être commun à tous les prématurés, sept mois c'est trop jeune pour naître. Bon, hier ils n'ont rien vu, et ça va à peu près bien ce matin. Un cachet quand même, l'un de ceux du docteur, et puis debout ma fille. Elle enfile un jean, et son sweat d'hier. Oh là, à peine trois heures de sommeil, c'est pas une vie de jamais pouvoir traîner au lit. Pieds nus, elle ouvre la porte de sa chambre et entre dans le salon. Endormi tout habillé, Navarin ronfle sur le canapé, un bout de couverture jeté sur les reins. Touchant, ce grand gaillard. Il avait l'air tellement largué hier soir après sa crise avec le skin. Dans le couloir où elle l'a rejoint durant une pause, il a même écrasé une larme, incroyable. Chacun ses soucis, hein. Elle n'a pas osé lui refuser quand il lui a demandé de dormir chez elle. Crise de blues, solitude du flic, elle connaît. Maintenant, faudrait pas qu'il s'imagine des trucs et qu'il devienne collant. Elle le connaît, celui-là, elle l'aime bien, de plus en plus même, mais elle ne l'aime pas. Nuance. Elle pose la main sur son épaule et le secoue doucement. Les ronflements s'amplifient. Jean-Paul ? Eh oh, Jean-Paul, c'est le matin.
Papa est en voyage d'affaire, mais maman et la bonne assistent à la perquisition dirigée par la juge Croizette. Maman est dans ses petits souliers Clergerie, catastrophée de voir Helmut revenir au bercail menottes aux poignets. Mon dieu mon fils, que t'ont-ils fait, que signifient ces marques ? Tandis que la juge informe madame que son enfant chéri est inculpé de meurtre raciste avec préméditation, Diane et une poignée de collègues font un rapide tour de l'appartement. Dans la chambre proprette du nazillon, marqueterie bien astiquée, un drapeau nazi fort seyant orne la tête de lit. A proximité de la chaîne hi-fi, une collection de chants hitlériens parmi les plus exquis éditée par la Serp trône en place de choix, au côté des sympathiques Screwdriver, Zyklon B et autres immortelles stars de la scène skin. L'inévitable batte de baise-baule et diverses affichettes, photos, reliques et fanfreluches national-socialistes complètent le tableau de l'univers attachant du grand enfant. Devenu parfait collaborateur en ses murs, Helmut ne se fait pas prier pour ouvrir ses placards. Il se confie plus volontiers, des souvenirs anciens lui reviennent en mémoire. D'un tiroir du secrétaire Louis XV qui lui sert à faire ses devoirs, il sort la Rolex confisquée à Rambo dans les catacombes en 88. La montre est aussitôt enveloppée dans un sachet, brandi par Diane d'un geste triomphant sous le nez de la juge, qui vient de faire irruption dans la pièce. La maman comprend avec angoisse que son chérubin va devoir interrompre pour quelques années ses études de droit à la faculté d'Assas.
Diane, Navarin et la juge Croizette s'offrent une petite coupe au zinc du bistrot du coin. A la fin de la perquise, Helmut a eu comme un déclic et s'est miraculeusement souvenu d'un prénom entendu dans les catacombes: Dave, ou Dan, ou Don, un nom anglo-saxon. Voilà du concret, ça évolue. Commencer par ratisser du côté des étudiants américains à Paris, mais la juge n'y croit pas, selon l'Helmut le jeune au couteau n'avait pas d'accent. Ce serait plutôt un surnom - un David, un Daniel ou un Donatien - et ça fait du monde. La piste de la Rolex est plus intéressante: c'est une montre de prix, numérotée, et on a peut-être une chance de retrouver la boutique qui l'a vendue, si toutefois elle n'a pas été volée. Beaucoup de vérifs en perspective, mais tout de même, à la vôtre. Navarin avale la sienne cul-sec - jamais d'alcool, mais le champagne ça se refuse pas - et s'excuse pour aller vidanger aux toilettes. A peine son chef est-il descendu que Diane aperçoit Daniel Marlin entrant dans le café. Il est passé à la P.J., et on lui a dit qu'il pourrait trouver là la fine équipe. Ça sert d'être journaliste, il a même l'impression que les flics l'aiment bien, c'est trop. En le voyant, les yeux de Croizette papillonnent de plaisir. Fan des documentaires de Marlin, elle n'a pas raté une seule de ses émissions sur la sexualité des français. Elle attend avec impatience les films qu'il prépare sur la justice: ça risque de faire grincer quelques dents dans la magistrature. Daniel opine, c'est vrai qu'il y a des résistances ça et là, mais bon, il a l'habitude, et il adore remuer les institutions. Le journaliste commande lui aussi une coupe, qu'il lève à la santé de l'enquête sur le Captain. Ça avance, il parait ? Navarin, revenant du sous-sol, intervient. Dites-donc, vieux, essayez pas de vous renseigner, j'vous vois venir, vous, j'les connais les types dans vot' genre, non mais. Diane se sent un peu gênée. Elle remarque les oeillades mauvaises que Navarin, pas ravi de voir débarquer un rival, adresse au journaliste. L'inspecteur entraîne sa subordonnée à l'écart. D'où il sort, celui-là ? Depuis quand elle le connaît ? Qu'est-ce qu'il vient s'incruster, et poser ses questions ? Pas question de lui dire un mot, compris ? Un peu nerveuse, Diane regarde du côté du comptoir, où une Croizette complètement séduite continue de converser avec la vedette du documentaire de création. Oh, elle le connaît à peine, mais non Jean-Paul, mais non, il est sympa c'est tout.
David pianote machinalement sur la télécommande. Avance rapide sur les séquences dialoguées, gonflantes, et ralentis, voire arrêts sur image aux moments chauds. Sur l'écran, une scène ringarde d'un film de cape et d'épée des années 60, "Captive du Donjon", dont l'affiche orne le salon. Un soudard ivre mort s'affaire à trousser une prisonnière blonde, la marquise de Beauvallon, dans la cave d'un château de carton-pâte. Du chiqué, on voit bien qu'ils le font pas pour de vrai. On sonne. Putain de chié, ça l'énerve toutes ces visites inopinées depuis un moment. Encore cette allumée de Loretta. Il soupire, hésite, regardant autour de lui. C'est toujours un bordel immonde mais, dans le salon au moins, rien ne trahit sa double vie. Il ouvre donc, et la fait entrer. Loretta passait la soirée en ville chez sa soeur, et elle a eu envie de dire un petit bonsoir à David avant de se rentrer. Le Marcel est sorti faire une belote avec ses poteaux, il va encore rentrer tard - et sûrement bourré. Oh, il devrait se payer une femme de ménage, le petit chou à la crème, hihihi. David comprend qu'elle est un peu paf. Bon, pourvu qu'elle ne lui prenne pas la tête trop longtemps. Il la regarde évoluer dans la pièce d'un pas hésitant avant de tomber en arrêt devant la télé. Mince, il a oublié d'enlever le film. Woaw, la marquise de Beauvallon ! s'exclame Loretta. David soupire, ouais, c'est sa mère. Qu'est-ce qu'elle était canon alors ! Loretta a très envie de voir le film en entier. Il lui a souvent parlé de sa mère, mais il n'a jamais voulu lui montrer un de ses films, le canaillou. Effectivement, David n'y tient pas, c'est un navet tu sais. Mais Loretta, pas de cet avis, pousse des sifflements d'admiration, décidée à regarder. Agacé, David passe dans la cuisine. Il ne sait que faire, et finit par sortir deux bières du frigo. Bonjour la glu, cette nana. Quand il revient, Loretta est en petite tenue - pour lui montrer sur elle le dernier présent qu'il lui a offert: une jolie guêpière rouge, avec slip assorti. Elle se renouvelle pas, zobalor, c'est pour ça qu'elle est venue bien sûr, elle essaye encore de se faire troncher, pas possible, elle a de la suite dans les idées. En plus, elle a mis les affaires de la pute, elle se rend pas compte ce que c'est moche et vulgaire, j'hallucine. Il s'assoit prudemment à côté d'elle et lui tend une canette. Oh, mais elle l'a déjà vu ce film, elle s'en souvient, ça alors, si on lui avait dit un jour qu'elle travaillerait avec le fils de cette célèbre actrice, oh, elle aimerait tant la connaître, est-ce qu'il la lui présentera un jour, dis David ? Bon, Loretta c'est pas pour dire mais peut-être que tu as assez bu, finalement, non ? Ah mais non mais pas du tout, qu'est-ce qu'il est timide alors ce David, elle se rapproche et l'entoure affectueusement de ses bras. Elle se met à lui susurrer des mots doux à l'oreille. Putain, la sangsue. Ecoute, Loretta, je t'aime beaucoup. Mais il y a ma religion tu le sais, et en plus je ne peux pas faire ça à Marcel. Soyons raisonnables. Elle ne l'écoute pas. Résolument d'humeur coquine, elle le renverse sur le lit, lui fait des chatouilles, s'étonnant qu'il les craigne si peu. David prend sur lui pour garder son self-contrôle. Il a sous le nez les formes de Loretta soulignées par la guêpière, les seins ronds rehaussés par le balconnet, les poils noirs sous la dentelle du slip. Mais ça ne lui fait pas spécialement d'effet, ça le dégoûterait même plutôt, il ne la trouve pas sexy - elle commence à l'énerver celle-là. Il finit par la repousser un peu brutalement. Bon, d'accord... Et si elle divorce avec Marcel, est-ce que David voudra bien l'épouser ?
Daniel remplit à nouveau le verre de Diane, achevant la bouteille de bourgogne. De la pointe de sa fourchette, elle dessine des motifs sur la nappe à carreaux rouges et blancs jonchée de miettes. Petit silence gêné après le fromage. Daniel en profite pour s'allumer une Dunhill. Elle a les yeux baissés, consciente des effets du vin qui enflamme ses joues. Il est bien ce type, qu'est-ce qu'il me trouve ? Des gens l'ont reconnu, ils nous matent faut voir comment. Il est séduisant - même Croizette en pince pour lui. Il parle doucement, et ses yeux, tout ce qu'ils me racontent, peut-être qu'il est amoureux aussi, je ne sais pas. Peut-être aussi qu'il manque une flic à son tableau de chasse. Il plairait bien à papa. Quinze ans de différence, c'est pas vraiment choquant entre un homme et une femme. Compris en tout cas qu'il est libre, célibataire, message reçu, merci Daniel, disponible malgré son boulot, pas mal de temps entre les tournages qu'il dit, ça doit être la classe de sortir avec un type comme ça, en plus il a l'air attentionné. Le garçon apporte la carte des desserts et Daniel lui demande de choisir. Lui prendra juste un petit cognac. Comment une nana aussi mignonne a-t-elle pu atterrir chez les poulets, incroyable, elle est belle, intelligente. Flippée aussi, j'adore, je l'intimide, bon, mais elle aussi, si elle savait. Ce sourire. Un père artiste et anar, marrant, une belle fille comme ça, flic, ben mon vieux intéressant toutes ces contradictions. La faire rigoler, trop charmants son petit rire nerveux, ses yeux clairs, ses regards fuyants, le rouge de ses joues. Bien parti tout ça, faut que je lui propose une petite virée maintenant, pas question de finir la soirée là-dessus, c'est cette nuit ou jamais mon garçon, elle est pas maquée, mais y en a au moins un qui n'attend qu'une occasion pour lui mettre le grappin dessus, attention, pas se laisser doubler, bon dieu. Castel ou les Bains, non, un truc plus simple, surtout pas la jouer frime avec cette nana.
Joe Dassin, pas possible, le DJ a osé envoyer Joe Dassin, l'Été Indien en plus, ça c'est du slow mon pote, ça se rate pas une occasion pareille, inévitable, allons-y pour ton va-tout mon vieux Daniel. Diane se laisse entraîner sur la piste où les lumières se tamisent. Les couples s'enlacent. Je ne sais pas, on verra ce qu'il va faire, je ne sais pas si je veux, oui, si, je veux, vas-y Daniel, oh là là j'ai tellement bu aussi... Et c'est parti, attention mon vieux, évidemment une bonne petite érection, ça pouvait pas rater, bon, s'agit de pas trop la coller, qu'elle sente pas ça, ou alors carrément, qu'elle le sente mon machin, je sais toujours pas si elles aiment, bon, pour l'instant on serre pas trop, just tenderness, vas-y Joe, envoie le sirop, on ira où tu voudras quand tu voudras, bien dit, oh mon vieux elle m'excite... Punaise, je sens sa queue, je la sens contre ma cuisse, il a beau faire ce qu'il peut pour éviter le contact, je la sens, il sait que je la sens, oh les petites caresses dans le dos, sa poitrine contre mes seins... Joe Dassin fini, le DJ (un maniaque) enchaîne avec Procol Harum, "Whiter Shade Of Pale", on continue l'air de rien, ah il s'enhardit le vilain, tiens tiens, voilà que ça descend un peu tout à coup, plus bas que la taille, une main sur la fesse droite même carrément, ben tiens... Quel cul, tudieu, ferme et tout, et cette cambrure - cette nana mon vieux elle me fait trop bander, j'en peux plus, gaffe sinon il va m'arriver des bricoles, ce serait la honte, bon, allons-y pour les deux mains, maintenant on attaque, phase finale, en avant toute et sans joker, sa tête se relève, elle sort du creux de mon épaule... Il me regarde, il me sourit, oh ces yeux, j'ouvre la bouche, vas-y oui Daniel, tu peux, je cède, je suis d'accord. Avec la langue.
Seule dans son bureau, Diane est plongée dans les centaines de pages du dossier Rambo, à la recherche d'un "Dave" ou d'un "Don" qui serait cité parmi les témoignages recueillis depuis 88. Vérifier, revérifier, recouper, fouiller, se tuer les yeux à lire et relire, boulot de flic à la con - comme les collègues qui essayent en ce moment de remonter la piste Rolex. Besoin d'un café, elle va à la machine et s'adosse contre le mur en attendant que le gobelet se remplisse. Souriante, elle ferme les yeux en respirant profondément. Daniel. Elle a encore sur elle son odeur, pas eu le temps de se doucher ce matin, sauté dans le jean, enfilé sweat et blouson et direction la Crime, grunge... Alors, fillette, on a passé une bonne nuit ? Navarin lui tend son long sans sucre. Elle remarque son regard soupçonneux. Salut Jean-Paul, ça va et toi ? Ouais. T'as une drôle de tête, fillette, t'étais où, hier soir, je t'ai laissé un message, alors on sort faire la fête ? Oh Jean-Paul, dis, m'appelle pas fillette je t'ai dit, et je fais ce que je veux, on n'est pas mariés. Pas mariés, ouais, pas encore, mignonne. N'empêche, fais gaffe avec Marlin, j'aime pas ce type et je vois bien le petit manège entre vous, hein, celui là il me troue le cul avec ses grands airs... OK Jean-Paul, j'en parlerai à mon cheval, tu sais que t'as l'air pas dans ton assiette, toi non plus ?
David est venu dîner chez Marcel et Loretta, un appartement meublé Louis XV de chez Confo, astiqué et fleurant bon le Pliz. Napperons brodés, poupées espagnoles, bar abondamment garni, vue sur un jardin parsemé de nains bariolés. Rond comme une queue de pelle, Marcel remplit généreusement de Vieux Papes le verre de David, qui s'en débarrasse discrètement dans un bac à fleurs avec la complicité rigolarde de Loretta, elle aussi un peu partie. Le garçon écoute avec un sourire mi-poli, mi-amusé les divagations habituelles du Marcel. C'est qu'il fait maintenant partie de la famille. Avec ses bonnes manières, les clients de l'épicerie sont contents, et le Marcel plus encore. Bref, il est comme qui dirait devenu le fils adoptif du couple. En attendant la venue, dans quelques mois, du petit têtard qui se niche dans le ventre de Loretta. Au digestif, il est à nouveau question de la visite des flics à la boutique. Marcel n'en revient toujours pas: ce tueur dont tout le monde parle aurait manqué de trucider une bonne cliente, à qui David livrait régulièrement ses commissions en plus. Mais l'épicier est un malin, il a son fusil à pompe, et il l'attend de pied ferme, le sadique, s'il s'avisait de toucher à sa Loretta. Ni une ni deux, ce sera comme avec les deux ratons qui avaient essayé de lui faire le coup du hold-up. Et allez, le Marcel repart dans ses éternels discours de beauf raciste. Vaguement gênée, Loretta finit par lui suggérer d'aller se coucher. Il acquiesce, et se lève un peu à contrecoeur. Clin d'oeil complice à David. Elle a raison la bourgeoise, demain on se lève, faut bien gagner sa croûte, allez, bonne nuit p'tit gars. Sourire poli de David, qui ne va pas tarder à rentrer lui aussi. Ah oui, au fait Marcel, David est invité à dîner le lendemain soir chez sa soeur. Il emmènera Loretta, si son mari est toujours d'accord. L'épicier est OK, d'autant que ça tombe bien à cause du match à la télé, il a prévu une soirée avec ses potes et quelques canettes et godets. Pas de problème, fiston, tu m'emmènes ma Lolo et tu me la distrais comme il faut, avec toi elle est en sûreté, tu sais que je confierais pas à n'importe qui mon petit bijou.
Le clochard ramassé par la police le soir de l'arrestation d'Helmut et ses copains a été transféré à l'Hôtel-Dieu à cause d'une cirrhose du foie. Tandis que deux infirmières inflexibles s'emploient - sans succès - à tenter de lui faire sa piqûre du soir, il aperçoit un reportage du JT diffusé sur la télé de la chambrée. On parle des suites de l'enquête sur le Captain Zodiac - et de la psychose dans les banlieues chics. Il se démène, repoussant les infirmières en leur répétant qu'il connaît bien le Captain, que c'est un pote à lui quoi merde, il faut qu'on l'écoute bordel, il doit causer à la police, qu'on lui foute la paix avec les piquouzes, il va très bien, que ces pouffiasses sans culotte aillent donc voir ailleurs s'il s'y trouve, merde alors, il veut voir la police, alors quoi enfin. Excédées, les femmes en blanc appellent du renfort, tandis que les vociférations du clodo emplissent la pièce et tout l'étage. Ses voisins, des grabataires et des alcooliques en cure, lui aboient pour la énième fois de fermer sa gueule. Ras la casquette de celui-là, jamais il la met en sourdine avec ses conneries, en plus il ronfle, il pète et il schlingue, il se lave jamais, c'est plus possible, sortez-le.
David et Loretta sortent du métro et remontent à pied la rue de chez Pauline et Francis. Il a pensé à une blague fendarde: on va faire croire à sa soeur qu'ils sortent ensemble. Pauline et son mec n'arrêtent pas de le charrier à ce propos, et il a envie de rigoler. Ça sera marrant de jouer au petit couple, non ? Ah oui, attention aussi, il vaudra mieux éviter de faire allusion à leur mère devant Pauline, car toutes deux sont fâchées depuis des années. Ah bon. Un peu surprise, Loretta accepte. Même si elle trouve l'idée un peu étrange, elle est assez flattée que, pour une fois, David ait envie de s'afficher avec elle. Peut-être que ça annonce de nouvelles dispositions à son égard ?
Pendant le trou Normand, Pauline et David se retrouvent dans la cuisine, tandis que Francis fait la causette à Loretta. Pauline félicite son frère, ta copine est vraiment très jolie, et en plus elle est gentille comme tout, elle a l'air de bien s'entendre avec Francis, tant mieux, on va se voir plus souvent maintenant qu'on se connaît. Loretta fait irruption dans la cuisine, morte de rire, pour raconter à David la dernière de Francis - celle du jeune beur qui nique sa grand-mère parce que son père a niqué sa mère (car si tu lui niques sa mère, au jeune, il te nique ta mère aussi, hihihi). Elle est encore pompette, ma parole, elle est pas sortable. Bon, histoire de donner le change, David la prend dans ses bras, adressant un petit sourire gêné à sa soeur en subissant les hoquets hystériques de Loretta. Elle se calme et lui tend ses lèvres en une moue affectueuse. Bon bougre, il dépose un baiser furtif là-dessus, et l'envoie retrouver Francis, qui veut maintenant lui montrer ses travaux photographiques. Pauline la regarde sortir, attendrie. Elle t'aime, chéri, ça se voit. Ben oui. Bon, des fois elle débloque un peu, surtout elle tient pas l'alcool, mais elle est sympa. Silence embarrassé. Pauline brûle d'évoquer un sujet d'actualité. Elle ouvre le congélateur pour en sortir l'omelette norvégienne prévue au dessert, cherchant ses mots. Elle se lance. C'est dingue quand même, tu sais, l'histoire de ce type qui tue des femmes, c'est vrai qu'il y a eu une agression pas loin de chez Loretta ? David reste impassible, ouais, peut-être, je regarde jamais les infos tu sais bien. Oui mais quand on y pense, regarde, Francis a été interrogé à cause de la mort d'Isabelle, il a trois ans, et moi aussi, et Loretta il y a quelques jours, et toi aussi, tu avais parlé à la police pendant l'histoire Rambo, après le meurtre à la fac. David hausse les épaules. Et alors, qu'est-ce que je m'en fous ? Je m'en branle de ces histoires, putain, sister, pourquoi tu me branches là-dessus ? Pour rien, c'est juste parce qu'on en a parlé à table tout à l'heure, et j'ai trouvé ça drôle qu'on ait tous été interrogés au sujet de ces affaires Rambo et Captain Machin. Oh là, sister, et alors, tu te prends bien la tête pour pas grand-chose. Au fait, comment va Angèle ?
Dans la rue après la soirée, plutôt que de devoir attendre le métro, David a une idée: chourer une moto. Une belle Yamaha 650 Dominator aux chromes rutilants enchaînée à un réverbère offre son siège biplace. Interloquée en le voyant sortir une pince coupante de son sac à dos, Loretta tente vaguement de s'opposer à la manoeuvre. Enfin David, tu es saoul ? Elle le regarde trafiquer l'antivol et bricoler les fils, comme s'il avait fait ça toute sa vie. Personne en vue, heureusement, mon dieu mais que fait-il ? Il s'installe en selle et la fait monter derrière lui. Vroum, le moteur démarre, une belle mécanique qui tourne rond, vroum, en première. La moto se cabre un instant dans un hurlement de gaz d'échappement - les bras de Loretta se serrent autour de la taille de son chéri - et en avant, à fond les manettes. 160 sur le périph, flash de deux éclairs radars sur le trajet, et quinze minutes plus tard les voilà devant le pavillon de Gentilly. Lumières éteintes, une heure du matin, le Marcel doit roupiller profondément. Loretta descend de moto, elle s'est caillée durant le trajet, et puis on a été photographiés au radar, ça craint, quand même il est gonflé David, mais il conduit bien. Il rigole, les radars on s'en fout, la moto n'est pas à nous alors les flics ne pourront pas nous identifier, eh eh. Elle le regarde avec affection, et vient se coller contre lui, attendant un geste tendre, comme ceux qu'il a esquissés durant la soirée. Elle se souvient qu'il lui a gentiment caressé les seins à un moment, ça lui a fait plaisir, même que Francis a remarqué. David hausse les épaules, tout ça c'était du cinéma, une blague comme on avait dit. Bon, allez, faut que j'y aille, on se voit demain. Il remet les gaz, interdisant à Loretta toute démonstration d'affection. David, je t'en prie, tu étais si gentil ce soir, reste un peu avec moi. Mais David embraye et l'abandonne comme une vieille chaussette, sous le regard ironique des nains de plâtre qui ricanent dans le jardinet.
Avenue Junot, butte Montmartre, le dix-huitième hyper chicos, marrant pour un gauchiste. Allées privées, vastes surfaces, le douillet cocon du monde du showbiz et des hommes d'affaire arrivés, un petit univers bien à l'abri de la misère inesthétique de la plèbe parisienne. Diane sourit en matant les voitures alignées, aucune Lada, 4L ou GS dans le secteur, ici c'est plutôt Mercedes, BM au minimum. Sans compter les Jaguar, Ferrari et Rolls dans les garages électroniquement surveillés. Diane pousse le portail, traverse le jardin et arrive devant la porte de l'hôtel particulier de Daniel. Hollywood, ils s'enlacent sur le seuil, long baiser profond et passionné. Eh oui, 23 heures 10, désolée mais c'est toujours comme ça tu sais, pas humain comme boulot. Bon, ben le confit de canard qu'il lui avait mitonné a eu le temps de mijoter, entre, on va quand même se prendre un petit apéro, je te sers quoi, inspecteur, j'ai un peu de tout. Allez, va pour un ouiski s'il insiste. Tandis que Daniel s'éclipse en cuisine, elle en profite pour contempler le décor. Le luxe cosy du repaire de son amoureux l'impressionne. Ancien et moderne de qualité - et sûrement, de valeur - s'harmonisent avec goût: tapis impériaux du Maroc ou kilims afghans sur moquette crème épaisse, pièces spacieuses, 3 mètres 70 sous plafond, poutres apparentes, bibelots et objets d'art en sentinelle ça et là. Elle n'y connaît rien en mobilier et architecture intérieure, mais l'ensemble a de la gueule, il y en a pour du fric, on se croirait dans un film. Quand Daniel revient, il la trouve plantée devant une toile, un nu allongé. Qu'est-ce qu'elle en pense ? Du tableau ? Ma foi, classique mais joli, elle est plutôt ignorante en la matière, même si son père est peintre. Classique mais joli, exactement, c'est ce qu'il dirait aussi. Il lui tend son verre et ils trinquent. Tchin, à nos amours, inspecteur de mon coeur. Il rigole en la voyant intimidée. Rien n'est à lui, qu'elle se rassure: la maison et les meubles appartiennent à la famille, enfin, à part deux-trois bricoles et des tableaux comme celui-ci. Il est logé à titre gracieux - comme on dit pour les impôts - par sa mère, fille de viticulteurs du bordelais. Il l'invite à s'enfoncer à ses côtés dans un Chesterfield et commence à décliner sa biographie: il vient d'un milieu très bourgeois du Haut-Médoc, archi conventionnel. Dieu sait pourquoi, il a développé très jeune un esprit de contradiction aigu. Ca le faisait marrer de choquer les vieilles tantes, les profs et les amis de ses parents, tous de la bonne vieille droite UDR et catholique. Il achetait "Rouge", de Krivine, collait des affiches, organisait des manifs avec trois pelés révolutionnaires, distribuait des tracts avec deux tondus libertaires, et écrivait même dans une feuille de chou anarchiste bordelaise, le "Point dans la Gueule" qui consécration suprême - avait fini par être interdite, c'est-à-dire censurée, par Chaban-Delmas. La télé, ça s'est fait un peu par hasard. Et un peu par maman aussi, faut être honnête, puisqu'elle connaissait vaguement un directeur d'une unité de programmes, qui lui permet d'entrer sur la 2, en 72. Après avoir fait le stagiaire, apporté cafés et sandwiches, folklore habituel des métiers de l'image, il a rencontré un jour dans les couloirs de l'ORTF une ancienne camarade des barricades de 68, Marie-France - qui était devenue productrice. Ils ont vite partagé le même lit, et il a réalisé ses premiers documentaires. Ça s'est plutôt mal terminé entre eux, d'ailleurs. Enfin bref, le fait est que les critiques ont apprécié ses films, et les téléspectateurs aussi semble-t-il, puisqu'il n'a plus arrêté de tourner depuis. Et toi, quelle idée d'être devenue flic plutôt qu'actrice de cinéma ?
Étendu sur son lit dans l'obscurité de sa chambre, David n'est pas tranquille. Pauline se doute, c'est sûr. Et Loretta, putain, il en a marre, il va falloir trouver une solution. Il imagine comment elle rendrait, s'il s'amusait avec elle comme avec les autres poupées. Elle ne comprendrait rien, comme d'habitude - non, pire que d'habitude, elle hallucinerait, elle implorerait sa clémence, mais en même temps elle serait sûrement fière avant de mourir, de réaliser qu'elle a très bien connu le célèbre Captain Zodiac, ze-famoust-super-heros-number-one-of-ze-world. Il ne lui mettrait pas de sac sur la tête, histoire d'observer ses expressions pendant qu'il s'en occupe. Il la mènerait sans problème, facile, il suffirait de lui présenter ça comme un préliminaire sexuel, elle se laisserait enchaîner sans se méfier vu qu'elle ne pense qu'à ça, et alors il pourrait la pénétrer avec le Doc, bien profond, vas-y Doc, partout, la lame qui fouille bien les chairs, les dents d'acier qui déchirent, et il lui sortirait les boyaux et les empilerait dans le bidet et il se masturberait devant le splendide spectacle de la Loretta réduite à néant et il lui éjaculerait sur la chatte il en mettrait plein ses poils - putain elle en voulait et ben voilà elle en a eu - en n'oubliant pas de laisser un beau Z tout rouge sur le mur du salon de Marcel, hahaha. Bof. Ça ne l'excite même pas, finalement. Oh zob, il en a marre de tout le monde cette nuit, de ces crétins partout qui l'entourent, empilés les uns sur les autres dans les immeubles comme des lapins, il voudrait tous les envoyer dans le cosmos multiplier les supernovas - et qu'on n'en parle plus.
David est au travail dans la remise, les bras chargés d'un carton de cassoulet - tiens, faudra qu'il se mette deux-trois boites de côté - quand Loretta vient le trouver. Elle n'a pas dormi de la nuit, et tripote nerveusement la dentelle qui orne le bas de sa blouse. Pourquoi est-il comme ça, si méchant avec elle qui ferait tout pour lui, qui quitterait son mari si seulement il voulait bien le lui demander. Qu'il le dise une bonne fois s'il ne veut pas d'elle, elle le dégoûte ou quoi, elle voudrait savoir, elle n'en peut plus d'être si frustrée d'amour. Peut-être qu'il est pédéraste ? David la fixe. Pédéraste. Pauvre conne, tu fais chier. Il lui balance son carton à la figure, fracas des conserves sur le sol. Loretta a juste le temps d'esquiver, mais une boite lui atterrit sur l'escarpin droit, écrasant le gros orteil. Elle se met à hurler. David devient fou. Pétasse, konnasse. Coup de pieds dans les cartons, bouteilles par terre, étagères renversées, vacarme pas possible, l'apocalypse dans la réserve Félix Potin. Arrivée d'un Marcel ahuri, regard circulaire, yeux exorbités. Ça c'est plus fort que du roquefort, non mais pourquoi qu'il bousille la marchandise ? Pour qui donc qu'il se prend ce petit con ? Le Marcel s'approche en remontant ses manches. David se recule, figure de gosse pris en faute, qu'est-ce qui lui a pris putain, quel con, foutu, plus possible de rattraper. Il bouscule Marcel et sort à toutes jambes, hop, disparu, plus de David. L'épicier reste incrédule, les mains sur les hanches. Plus fort que du roquefort. Un malade, on avait embauché un malade des nerfs. Ç'aurait pu mal tourner. Vingt dieux. Ni une ni deux, Marcel va aller de ce pas porter plainte aux flics. Il se tourne vers sa femme, qui sanglote silencieusement contre le mur de parpaings. Quant à la roulure qui fricotait dans la remise avec ce dément, elle va comprendre sa douleur. Elle s'imagine peut-être qu'il n'a pas compris leur petit jeu, depuis le temps ? Une bonne dégelée, c'est tout ce qu'elle mérite. Et pas plus tard que de suite.
EXTRAIT DU JOURNAL DE LORETTA.
Bonjour tristesse ! Je n'aurais pas dû mettre David au pied du mur, folle que je suis. J'aurais du me douter qu'il le prendrait mal. Comme je regrette, maintenant ! Il est parti furieux, et en plus Marcel s'est douté, il m'a encore salement battue et maintenant j'ai un gros cokar sur l'oeil. Je m'en veux tellement d'avoir tout gâché avec David ! Surtout qu'il m'avait présenté à sa famille (très gentille entre parenthèses), et même si je n'avais pas pu l'embrasser c'était bien un signe qu'il tenait à moi, et avec le temps il serait devenu aussi amoureux ! C'est décidé, j'irai le voir à son appartement, et j'essayerai absolument de me rattraper...
A travers le judas, il aperçoit deux uniformes. Putain. Bref moment de panique - "Je ne connaîtrai pas la Peur, car la Peur tue l'Esprit..." - puis il ouvre. Deux gardiens de la paix le saluent réglementairement, et demandent Lamaury David. Il hoche timidement la tête et prend son air d'innocent aux yeux clairs. Un certain Marcel Pichon, épicier à Gentilly, a déposé une plainte contre lui. Lamaury David sera bientôt convoqué au tribunal. David sourit largement. Oh, ce n'est que cela ? Mais il n'est que la victime d'un cocu jaloux. C'est facile à expliquer, messieurs les policiers: il se faisait draguer par la femme de son patron. Et le problème c'est qu'il refusait ses avances. Comme elle insistait, il en a eu assez d'être harcelé sexuellement, et c'est vrai qu'il a piqué une petite crise d'énervement. Mais il n'a frappé personne. Bon d'accord, il a cassé du matériel, mais il est prêt à rembourser, et à s'arranger à l'amiable avec monsieur Pichon. C'est de l'histoire ancienne, il a quitté sa place depuis. Les flics matent avec insistance le télescope, toujours installé devant la fenêtre. Putain merde. Oh, ça, c'est pour ses études. Des études d'astronomie, à la faculté de Tolbiac. On n'est pas seuls dans l'univers, et puis des étoiles naissent tous les jours, c'est magnifique. Les flics sont mi-figue mi-raisin. Le garçon leur sert alors son joker: son père Georges Lamaury réglera l'addition à monsieur Pichon. Il est riche, son père, et puis il est connu. Sans rien dire, les flics observent l'appartement crade, où flotte une méchante odeur. L'un d'eux s'approche de la porte de la chambre, que David avait pris soin de tirer derrière lui en allant ouvrir. Euh, c'est un sacré foutoir, là-dedans, monsieur l'agent. Le flic le jauge un moment, puis tourne les talons. Vous recevrez une convocation sous deux mois, monsieur Lamaury. Et tenez-vous à l'écart de monsieur et madame Pichon. Les deux collègues quittent l'appartement. Ouf. Les flics, même très boeufs, ça fait peur. Sans doute l'uniforme. Encore heureux qu'ils n'aient pas vu la chambre. Marre de ces bouffées d'adrénaline. Depuis quelques semaines, tout va de travers et David n'a plus la frite. Putain c'est bizarre, juste quand ça commence à marcher, juste quand il est en train de devenir célèbre.
Comme toujours depuis qu'il ne travaille plus chez les Pichon, David a passé la journée sur son plumard, a ressasser de sombres pensées. Les flics at home l'autre jour, mauvais présage. Et puis ces craquements dans la tête des fois, pop-pop-pop, comme le lait sur les corn-flakes, ça commence à l'inquiéter. Depuis la pute du bois de Vincennes, le Captain n'a pas frappé, il doit être en manque. Mais Max a dit d'attendre, et il faut faire exactement ce que dit le Chevalier, bien sûr bien sûr. David a tellement le blues qu'il n'a même pas envie de jouer avec sa collec de polaroïds, c'est dire. Chiant de s'angoisser comme ça sans raison, vu qu'après tout les choses ne se passent pas si mal, la Légende est en route sans problème. Bon, on va quand même se faire à bouffer, un chiliconcarné tiens, ça changera. Dring, dring. Et zob je rêve, c'est qui cette fois, l'armée, les extra-terrestres ou quoi, c'est pas vrai. David, ouvre-moi je t'en prie, il faut qu'on se parle ! Oh non, Loretta again - elle va encore se foutre à poil dans le salon. Casse-toi, je veux pas te parler, laisse-moi tranquille, c'est fini entre nous. Mais comme elle insiste, bon, putain, David finit par ouvrir. Keskia ? Oh David je m'en veux tant ! Bonjour l'incruste, elle s'assoit sur le canapé. David remarque une trace de bleu pas tout à fait effacée du coté de son oeil gauche. Oh David je suis si triste depuis l'autre fois, tu me manques tellement, l'épicerie sans toi est triste si tu savais. Marcel me bat tout le temps maintenant, avec sa ceinture, regarde. Elle soulève son corsage et montre à David les bleus qui parsèment ses reins. Pauvre Loretta. C'est drôle, mais d'un coup David n'est plus énervé du tout. Il aurait même un peu pitié de cette pauvre fille, mariée à un beauf alcoolo et amoureuse de Captain Zodiac - c'est vrai qu'on peut pas dire qu'elle ait du bol dans la vie. Radouci, il s'assoit à coté d'elle et lui ouvre les bras, allez va, pleure un bon coup ma Loretta, ça te fera du bien, ton mari est un salaud, c'est dégueulasse de battre sa femme. Machinalement, il lui caresse les cheveux tandis qu'elle sanglote dans son giron. Je t'aime tu sais, ma Loretta, ne t'en fais pas. Loretta s'arrête de pleurer. A-t-elle bien entendu ? Alors tu m'aimes, David ? Euh, comment dire, euh, oui, d'une certaine manière je t'aime, mais tu sais que je ne peux pas, enfin que c'est impossible pour moi de, comment dirais-je Loretta, tu sais, ma religion et tout. David, David, arrête avec ça, ce n'est qu'un prétexte, je t'en prie, je ne suis pas si bête, alors dis-moi pour de bon ce qui t'empêche de céder à l'amour que tu éprouves pour moi, dis moi ce qu'il y a, pourquoi qu'on partirait pas tous les deux, je quitterais Marcel et on serait heureux toute la vie, je te jure. David prend entre ses mains son petit visage brouillé par l'émotion. L'espace d'un instant, il imagine avec un peu d'envie ce que serait sa vie avec Loretta: l' appartement où ils s'installeraient, les enfants braillards, les courses au supermarché le samedi, les vacances à la Villa Dolorosa ou chez la belle famille, et les années qui fileraient tranquilles. Soupir. Il est trop tard, et David n'est pas fait pour cette vie affolante de banalité. A moins que... Et s'il lui disait tout ? Allons allons David, tu déconnes, fais pas ton sentimental, tu as passé le point de non-retour depuis longtemps et tu le sais... Allez, du vent, Lolo. Loretta ouvre de grands yeux, elle ne comprend pas, enfin David parle-moi s'il te plaît, je t'en prie. Va-t'en Loretta, dégage de suite ou je te fous dehors. Ne remets pas les pieds ici, je ne veux plus te voir, jamais. - Mais David puisque tu m'aimes. Il la prend par le bras et la traîne jusqu'à la porte, maintenant tu vas sortir, tu sais pas la chance que tu as un jour tu comprendras dégagedégagedégage. Hop la voilà dehors, vlam, porte claquée, verrous tirés. David fonce dans sa chambre, se jette sur son lit, et enfouit son visage dans un coussin, pleurant toutes les larmes de son corps, pop-scrountch-gling dans sa tête.
Allô Max, je me sens pas bien, en plus les flics sont venus, pardon mais j'ai pas osé t'en parler plus tôt, ça a été chaud, et puis je ne sais pas ce que j'ai, je flippe, je crois que je pédale un peu dans la semoule, enfin ça va pas, peut-être la pression, tu sais, comme les footballeurs, qu'est-ce que je fais ? A la voix de David, le Chevalier comprend qu'il y a du nervous breakdown dans l'air. Eh là, fils, calmos, tout doux. T'inquiète, c'est normal les baisses de régime. Demain tu descends dans le sud. On va arranger ça.
David est enfin arrivé à s'endormir, malgré les conversations débiles et la climatisation du T.G.V. qui lui fait froid dans l'oreille, quand un hurlement aigu le réveille brusquement: une jeune mère vient d'entrer dans la voiture, serrant contre elle un bébé en pleurs. David le maudit, ce gremlin stupide, c'est pas vrai je dormais bien, quel insupportable animal - comment peuvent-ils aimer ces petits êtres bruyants et mal foutus ? Bientôt la fin du voyage. La mère et l'enfant s'éloignent dans le couloir, en direction de la voiture-bar. David contemple l'abondante chevelure blonde de la femme, qui caresse ses fesses à chaque pas.
Tu vas la taire ta gueule, merde alors, pour une fois que je dormais bien, si c'est pas une honte un type pareil, on va te faire la peau, enculé. Une infirmière accourt et allume la lumière. Le clodo gesticule, les yeux en furie, il a encore été assailli dans ses cauchemars par les démons du cosmos, mademoiselle, des démons sadiques qui cherchent à l'égorger avec leurs gros couteaux et leurs dents pointues, toute une armée, celle à la solde du Captain Zodiac, qui va renverser la planète et la faire dévier de son orbite sur ordre de Xénu. Les autres malades poussent de hauts cris devant l'infirmière, excédés de ne plus pouvoir fermer l'oeil, à cause de ce dangereux hurluberlu qui ne cesse de déblatérer sur le Capitaine Duschnock. Qu'on le change de chambre, qu'on le pique, on veut voir la direction, y en a marre, on est pas des animaux, nous aussi on cotise, merde alors mademoiselle, en pleine nuit si c'est pas honteux. Mais le clodo en plein trip continue de vociférer, il veut voir la police au secours, d'urgence, il a des choses très importantes à révéler, il demande après madame Méric, la blonde de la télé, parfaitement, il veut faire une déclaration. La femme en blanc s'empare d'une seringue.
David descend du T.G.V. et retrouve Max sur le quai. Salut fils, c'est vrai que tu as une mine de déterré. Ils vont rejoindre la 4L fourgonnette du Chevalier. Alors qu'ils roulent vers le tunnel sous le Vieux Port pour rejoindre la Corniche, ils croisent plusieurs cars de police, qui remontent vers la Porte d'Aix sirènes hurlantes, direction la gare. David glousse de contentement: comme d'habitude, ces niais de condés vont arriver trop tard. Le Chevalier jette un regard inquiet sur son élève, une main crispée sur le volant, l'autre sur le levier de vitesses. La troisième passe mal, craquement de l'engrenage. Qu'est-ce tu me chantes, fils ?... Me dis pas que tu as joué perso ? David se mord la main presque jusqu'au sang, sans parvenir à étouffer le fou-rire qui le gagne.