CAPTAIN ZODIAC

Chapitre 5

25 JUIN 91

Tu n'as vraiment aucun sens moral nom d'une pipe mon pauvre David. Un bébé non mais dis-moi que c'est pas vrai, dans une poubelle en plus - putain, là tu as déconné. Max arpente l'unique pièce du bungalow des Salins, furieux comme un pou, la lampe à gaz faisant danser son ombre sur les murs de contre-plaqué. Assis sur la banquette, la tête dans les mains, David sanglote. Ouin, snif, il le sait bien, oh non il n'aurait pas dû, mais ce petit singe hurleur était tellement pénible qu'il n'a pas pu s'empêcher de l'envoyer lui aussi dans les étoiles. Max est consterné, il ne sait plus comment s'y prendre avec cette tête de mule, quand il pense qu'il se casse le cul et se creuse la bourriche pour que son jeune élève puisse travailler dans de bonnes conditions, lettres anonymes, questionnaires, mesures de sécurité, planning scientifiquement étudié et tout le berzingue - et voilà pas que cet inconscient joue encore perso, avec un bébé par-dessus le marché, et allez-donc. Maintenant, des passagers du train vont raconter des trucs, et à tous les coups les flics vont le chercher dans la région, c'est malin. Quand Max pense qu'il l'a traité comme un fils, mieux même, qu'il lui a fait partager son savoir, et entrer dans la Légende. Enfin, bordel de ses couilles, heureusement qu'il avait préparé cette planque, où David pourra se calfeutrer le temps de calmer le jeu. Mais il va falloir, bien entendu, qu'il ne fasse pas de nouvelle connerie, qu'il ne mette pas le nez dehors et n'ouvre pas les volets, pour commencer - bordel maintenant Max ne sait plus trop s'il peut encore lui faire confiance. David renifle bruyamment, il est très malheureux, il regrette beaucoup. Oui, il a mal agi, il a été trop impulsif, mais c'est la faute du gremlin aussi, et sa mère était si bien pour fabriquer une nouvelle supernova, le Chevalier aurait approuvé, excuse ChevalMax, putain alors là jamais plus il ne tuera de bébés, promis - mais c'est peut-être aussi à cause de sa foutue déprime, il se sent tout patraque et il a bien besoin d'un nouveau Clearing. Le maître se calme. Bon allez, fils, c'est vrai que tu as la pression, normal, mais je vais te remettre sur pied en cinq secs, te bile pas trop. Pour la Légende, tonton Max a tout prévu, comme toujours. On va leur donner du grand spectacle. A ce propos, à partir d'aujourd'hui tu ne te rases plus - je t'expliquerai. Allez mon grand, prends mon mouchoir et arrête de chougner.

* * *

A l'Hôtel-Dieu, Diane est reçue par le docteur Régis, chef du service psychiatrie. L'hôpital a demandé la venue d'un inspecteur de police afin de procéder à l'interrogatoire d'un malade qui prétend détenir des informations sur le Captain Zodiac. L'individu est un drôle de numéro: SDF âgé d'une cinquantaine d'années, ramassé voici quelques semaines par la police pour ivresse sur la voie publique et tapage nocturne, il a été rapidement transféré en milieu médical et hospitalisé afin de subir des soins intensifs. Souffrant - entre autres - d'une cirrhose du foie en phase terminale, il est condamné à brève échéance, mais il ne le sait pas encore. Depuis son arrivée, il ne cesse de réclamer la police au sujet de cette histoire de tueur fou, qui semble lui avoir définitivement fait péter les plombs. Le gars a des problèmes psychiatriques aigus, aggravés par une intoxication alcoolique carabinée. Encore hier on l'a surpris dans le local d'entretien, en train de se rincer la dalle à l'alcool à brûler, vous voyez le genre. C'est un hystérique maniaco-dépressif, encore qu'il soit difficile de se livrer à un diagnostic précis tant le phénomène est singulier. Les infirmières n'en peuvent plus, dès qu'elles tournent le dos il quitte son lit et part faire des conneries. Au départ, le docteur Régis ne prenait pas ses discours au sérieux, mais l'annonce par la télé du "meurtre du T.G.V." a redoublé son agitation, et les autres malades n'en peuvent plus de l'entendre gueuler ses sornettes. Tous les lits sont complets, impossible de l'isoler dans une chambre individuelle, et il affirme qu'il ne se calmera qu'après avoir parlé à la police, ou à Clarisse Méric en personne. La direction de l'hôpital a pensé que la police était peut-être plus accessible. Et puis, allez savoir, peut-être sait-il quelque chose, finalement. Il s'appelle Gaston Munoz - mais il ne se souvient plus de son nom.

Monsieur Munoz est assis dans son lit, il attendait Diane. Pour l'occasion, il s'est lavé, déclare-t-il d'entrée pour la mettre à l'aise - menteur, clament ses voisins, qui implorent la police de les débarrasser de ce porc. Diane ignore les commentaires, attrape une chaise et s'installe prudemment auprès de l'hurluberlu. D'abord, pour s'assurer qu'elle est bien flic, il veut voir sa carte. Elle la lui tend, et il l'examine attentivement, non il ne peut pas la garder, ça commence bien. Punaise, c'est vrai que ça pue. Bon, monsieur Munoz, vous avez demandé à parler à la police, vous détenez donc des informations capitales sur le tueur dénommé Captain Zodiac ? Affirmatif, madame la flic... Au fil de la conversation qui s'engage sous les sarcasmes vachards des autres malades, Diane réalise que Gaston caresse l'ambition de monnayer son savoir contre sa sortie de l'hôpital - dans lequel on le détient arbitrairement et où on le torture - et une substantielle prime. Ben voyons. Le pauvre vieux, qui n'a pas conscience de la gravité de son état, se verrait bien sur une belle plage de sable blanc, entouré de deux pépées, comme sur les catalogues de voyages tropicaux. Diane promet de faire ce qu'elle pourra. Passons maintenant à ces fameuses révélations, monsieur Munoz, vous connaissez donc l'identité du tueur ? Gaston hoche vigoureusement la tête, un peu oui, le Captain, c'est Xénu, l'esprit du mal soi-même. Il faut comprendre que Xénu et le Captain ne font qu'un, madame de la police. Que d'autres Captain Zodiac ont existé, et qu'eux aussi étaient guidés par Xénu et son armée de Chevaliers démoniaques. Gaston lui même aurait bien voulu s'offrir à Xénu, mais ça n'a pas été possible car Max n'a pas voulu. Diane grimace. Bien bien bien. Monsieur Munoz, il faut être un peu plus précis, nous cherchons du concret, qu'est-ce que ça veut dire Xénu, qui est ce Max, quel est le rapport avec le Captain Zodiac ? Gaston s'énerve, m'enfin quoi vous êtes bouchée, c'est la sainte-trinité du mal absolu, le crime rédempteur pour sauver la planète, la fin du monde pour demain, l'inéductable rééquilibrage cosmique... Après avoir subi pendant un quart d'heure une diatribe hermétique, Diane finit par se lever, prodigieusement agacée. Munoz est bien trop destroy, et son délire, pour pittoresque qu'il soit, ne vaut pas un fifrelin. S'apprêtant à quitter la pièce, elle le remercie pour ses précieuses informations. Il la rappelle, eh là, il a compris qu'elle ne le croit pas. Il quitte son lit, et la rejoint en se dandinant péniblement. Faut pas la lui faire, et quand il cause c'est pas pour raconter des craques, attention. Il soulève le haut de son pyjama et bombe le torse, présentant sur sa poitrine décharnée une cicatrice qui reproduit grossièrement le sigle du Captain. Et c'est quoi ca ? C'est-y pas le Z du Captain Zodiac qu'on a vu à la télé, celui qu'il peint avec du sang sur les murs ? Eh ben ce tatoo, madame la poulette, ça fait un sacré bon bout de temps qu'il l'a, bien avant que ça soye passé à la télé, parfaitement, pouvez demander.

26 JUIN 91

C'est l'heure creuse, et Pauline trouve Loretta seule derrière sa caisse, absorbée dans la lecture du roman-photo central de Nous Deux. Madame Pichon esquisse un pauvre sourire en reconnaissant la soeur de David. Elles se font la bise. Pauline est venue parce qu'elle se fait du souci pour son petit frère: elle n'a pas eu de ses nouvelles depuis quinze jours, il ne répond pas au téléphone et il a changé sa serrure. Loretta retient péniblement ses larmes, sortant un kleenex... Elle non plus ne sait pas où est David. Ils avaient menti, David n'a jamais été son petit ami, puisqu'elle est mariée avec Marcel, le gérant du Félix. Oh, elle aurait bien aimé sortir avec David, elle était même prête à divorcer, mais il n'a jamais voulu. Aujourd'hui, elle croit qu'il s'est moqué d'elle, qu'il l'a prise pour une cruche depuis le début, c'est vraiment atroce de réaliser ça. Elle raconte à Pauline la dispute dans la remise, et sa dernière visite chez David, ce soir où il était si gentil et si bizarre à la fois. Elle l'aime beaucoup, mais dommage qu'il soit si lunatique. Elle craint qu'il ne soit homosexuel, qu'il ait des problèmes spikiatriques graves, parce que, par exemple, des fois il vole des motos. Mais quand même, quand elle y repense, il a été tellement généreux avec elle, surtout au début. Il lui a offert plein de jolie lingerie, et aussi des bijoux - comme cette petite chaîne qu'elle porte toujours. Loretta cherche le regard de Pauline et lui demande des nouvelles de leur mère, cette actrice superbe et pleine de talent qu'elle aurait tant voulu connaître. Mais sans doute que David ne jugeait pas une pauvre fille comme elle digne d'être présentée à sa maman. Pauline s'en va - sans répondre.

27 JUIN 91

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Le commissaire Muller a convoqué Diane et Navarin aux aurores, afin de leur donner les infos arrivées de Marseille. La mort de la mère et du gosse remonte à 23 heures 20 selon le légiste local, soit juste avant - voire pendant - l'arrivée en gare du TGV 837. Plusieurs témoins auraient aperçu à ce moment-là un jeune homme au comportement suspect aux alentours des toilettes, voiture 8. Un portrait-robot beaucoup plus affiné que les précédents a pu être établi par les flics marseillais. Il sera dès demain diffusé dans la presse. La reconstitution de la liste des passagers, d'après les documents comptables de la SNCF est en cours. Ça se précise: on a des témoignages de visu assez nets, et qui sait, un chèque ou une carte bleue révéleront une identité. Croizette part ce matin pour là-bas... Autant vous dire qu'avec cette histoire de bébé, elle en a gros sur la patate - c'est pas la seule, grommelle Navarin. Très probable que l'on doive dépêcher une équipe sur place, afin d'assister les locaux. Suivez mon regard, je vous en reparlerai. En se rasseyant, Muller demande une synthèse rapide des dernières nouveautés: Diane s'y colle, égrenant: la Rolex trouvée chez Helmut a été vendue en 83 à Nice, chez Raynal, bijoutier, et volée à son propriétaire - un armateur à la retraite - en 84. Aucune empreinte sur les lettres transmises par Le Point du Jour, qui n'ont rien appris à la police, si ce n'est que leur auteur est un mystique délirant amateur de publicité. Amélie Weiss soutient mordicus qu'elles ne sont pas l'oeuvre du tueur, mais d'un complice plus âgé et sans doute plus cultivé. Diane évoque aussi sa visite au clodo disjoncté. Sa balafre bizarre ressemble bel et bien au signe du Captain, et d'après les médecins, elle a été gravée dans ses chairs au cutter, il y a cinq ou six ans. Elle a demandé une information aux R.G. afin de se faire une idée du pedigree de Gaston Munoz.

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Bon dieu, ça l'énerve, tout ça c'est des conneries montées en épingle dans un but honteusement politicien. Dans son bureau de SunImmo, Georges est contraint d'expliquer à son avocat la réalité de la situation passée: c'est vrai, il a autrefois produit, et parfois réalisé, quelques petits films sexy. Sa brève carrière de réalisateur "sérieux" périclitait, et il avait besoin d'argent. C'étaient de courtes bandes très soft, bien anodines en regard de tout ce que les enfants peuvent voir à la télé. Il est prêt à les assumer publiquement, mais bon, évidemment ça la fout mal. C'est une cabale qui est en train de se monter, un complot politique, sans doute à l'initiative de ce truand de Cafarelli. Maître Hiamuri hoche la tête. Dans ces conditions, il faut s'attendre à ce que ce ne soit qu'un début. Georges est un homme qui a réussi, normal qu'on cherche à l'abattre. Ce Naldini n'attend qu'une chose: qu'on réagisse. Mieux vaut faire la sourde oreille.

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OK Daniel, on se voit ce soir, je passe, j'ai le code, mais bon, pas avant 22 heures au moins, hein, bisous, moi aussi, Diane raccroche. Un jeune brigadier entre dans son bureau pour lui apporter le dossier R.G. de Munoz Gaston, un petit pavé de plusieurs pages. Né en 41 à Anjou, Isère, marginal, analphabète, SDF depuis une dizaine d'années, Gaston est depuis longtemps fiché clochard dans plusieurs régions, dont Nîmes et Marseille. Il a exercé le métier de chauffeur de taxi à Paris, dans les années 64-66. Séjours brefs mais répétés en prison suite à bagarres, larcins, ivresse sur la voie publique, tapage nocturne, etc. Mythomane. A subi plusieurs injonctions thérapeutiques. A toujours tenté de s'évader des centres spécialisés où il était en traitement. Asocial, paranoïaque aux réactions imprévisibles. Capable de violence sous l'empire de l'alcool. Quartiers de "résidence" à Paris: forum et jardin des Halles, Pigalle et Place Clichy. Le cas social dans toute son horreur, le genre de type dont un juge ne sait que faire.

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Angèle apprécie visiblement peu le mélange aux trois légumes que Francis s'évertue à lui faire ingurgiter à grand renfort de risettes. Pauline a déserté la cuisine pour regarder les infos au salon. La découverte dans une poubelle du bébé assassiné scandalise l'opinion, le Front National lance une pétition pour le rétablissement de la peine de mort. Francis surgit dans la pièce et attrape la zapmachine pour passer sur la trois, marre de ces horreurs, faut pas que la petite entende, tu te rends pas compte, ça va lui rentrer dans l'inconscient. Pauline lui reprend la télécommande, re-zappe et baisse le son. Francis soupire. Agacé, il lui fait remarquer qu'elle n'a pas décroché un mot de la soirée. D'ailleurs elle a l'air un peu à côté de ses pompes ces jours-ci. Sans relever, la jeune femme suit attentivement le sujet et les commentaires, jusqu'à la fin, tandis que Francis est retourné s'occuper d'Angèle qui braille sur sa chaise de bébé. Puis elle rejoint sa petite famille. Tu as raison, Francis, je me sens pas très bien en ce moment... Ça t'ennuierait si je descendais me reposer quelques jours à la Villa ?

* * *

La voiture du Chevalier s'arrête devant la haie de tuyas qui borde le jardinet du bungalow. A l'intérieur, il retrouve un David remis d'aplomb grâce aux exercices spirituels qu'il lui a prescrits. Le garçon est content, sa déprime n'est plus qu'un mauvais souvenir et les bruits inquiétants dans sa tête se sont calmés. Le seul problème c'est qu'il commence à s'ennuyer dur. Il aurait besoin de s'activer, ses muscles sont en train de dégonfler. Max lui tend un paquet enrubanné. Ouvre, fiston, cadeau. Ravi, David déballe sa surprise: oh, un mini-téléviseur couleurs à cristaux liquides ! Le top du top fils, la dernière génération, avec ça tu vas pouvoir regarder tes feuilletons à la con. David n'en peut plus de joie, c'est vachement gentil, ouaouh super, fallait pas. Y a des piles en réserve, indique le maître, je savais que ça te ferait plaisir. Et puis il y a les nouvelles: mate-moi un peu tout ça. Il balance quelques quotidiens et magazines sur la table de camping branlante. On ne parle que de toi dans les journaux et à la télé. Putain David, c'était quand même une belle connerie, regarde le portrait-robot, il est carrément bien vu cette fois, à part la forme du nez. Bon, on va pas épiloguer, on s'est expliqués, hein, bref, de toutes façons on s'en fout s'ils te reconnaissent maintenant, encore quelques jours ici et on passe à la suite des opérations. Et là, là mon petit David, je te raconte pas le grandiose que ça va être.

28 JUIN 91

LE PROVENÇAL

LE VISAGE DU MONSTRE ?
Regardez bien ce visage. C'est celui de l'assassin du T.G.V. 837. Mais attention, selon la pudique expression du communiqué de police, cet individu est seulement "un témoin recherché dans le cadre de l'enquête". (...)

LE POINT DU JOUR

HARO SUR LE MINET
"Si vous avez entre vingt et vingt-cinq ans, blond aux yeux clairs, l,75 m, bref si vous ressemblez au portrait-robot que la police se décide à faire publier aujourd'hui dans le cadre de l'enquête sur l'affaire Zodiac, faites attention ! On vous recherche.(...) Ce portrait-robot est sans doute la dernière carte du commissaire Muller. Faut-il que la police soit à bout de ressource pour désigner à la vindicte populaire le visage d'un homme, dont elle se borne à affirmer qu'il s'agirait d'un "témoin important". Un numéro vert est même à disposition. Les corbeaux vont apprécier. Premier danger: les erreurs. Qui, à la vue de ce portrait informatisé, ne reconnaît pas un cousin, un voisin, un frangin ? On frémit en pensant à ceux qui risquent de pâtir de leur ressemblance avec le "témoin important"! (...) Et puis il y a le silence de la police. Qui est cet homme ? Peut-il s'agir de Captain Zodiac lui-même ? Pas de réponse officielle.

Avenue Junot, au lit dans les bras de Daniel après l'amour, Diane déplie la photocopie du fameux portrait-robot, qu'elle trimballe constamment avec elle, comme tous les flics chargés de l'enquête. Cinq témoins ont aperçu dans le T.G.V. un jeune type qui ressemble à ça. Regarde. Quinze personnes, il a déjà tué. Dont un bébé, punaise. T'imagines? Mon père dit que les hommes sont tous fous. Aïe, douleur au ventre, oh non, pas maintenant, tout va bien. Daniel la regarde qui se crispe soudain, ses mains qui froissent le coin du papier, les yeux qui se plissent, le corps plié en deux. Elle attrape son épaule, non ce n'est rien, spasmophilie, le stress quoi, punaise ça fait mal mais ça ne dure jamais, c'est le manque de magnésium, pourtant je prends trois Mag 2 par jour, et du Sargenor aussi. Tout doux, inspecteur de mon coeur, tout va bien. Attendri, Daniel la serre dans ses bras, bisous au creux de l'oreille, dans le cou. Il l'aime de plus en plus fort. Tudieu, il a même l'impression qu'il l'aimera encore lorsque l'amour sera mort.

29 JUIN 91

De bon matin, Diane arrive à l'Hôtel-Dieu flanquée d'un brigadier qui peine en charriant à pleins bras une énorme machine à écrire. Le docteur Régis les guide à travers les couloirs jusqu'au nouveau logement de Gaston Munoz - on a déménagé une vieille tubarde pour isoler le barjo. Le docteur a une hystérique sur le feu, il les abandonne devant la porte et les policiers entrent dans la chambre. Gaston se redresse dans son lit en glapissant un bonjour enchanté. Son état ne s'est pas amélioré, mais il reconnaît du premier coup madame la flic. Cette fois, il va tout lui apprendre de la Vie et de la Mort de l'Univers et des Mondes Cosmiques. Elle ne lui en demande pas tant, elle est simplement venue prendre sa déposition de manière officielle, dit-elle en s'asseyant au bout du lit. Elle veut que monsieur Munoz parle de Max, et de Xénu. Si toutefois celui-ci est un humain, car les démons ne l'intéressent pas. Oui, bien sûr, elle veille toujours à lui arranger le coup pour qu'il parte au plus vite se dorer la pilule aux Maldives, ça avance. Mais pour cela, monsieur Munoz, il faut collaborer correctement, en donnant de véritables informations, c'est-à-dire qu'il va falloir répondre à des questions très précises. Gaston hoche vigoureusement la tête, un peu bien qu'il va collaborer madame la poulette, vu que les infirmières lui font plein de piqûres par jour qui lui stimulent drôlement la mémoire, il se sent frais comme un gascon, l'intellect aiguisé comme un Laguiole. Bien, c'est parfait alors monsieur Munoz.

Note de Diane Artémis à l'inspecteur Navarin:

* * *

Pauline remonte en taxi l'allée de platanes menant à la Villa Dolorosa. Georges vient à sa rencontre, et règle la note. Ils s'embrassent, il la décharge de son sac et la précède dans le grand salon, où elle se débarrasse de sa veste. Les nuits sont encore fraîches pour une fin juin. Georges hoche la tête, euh oui, espérons qu'on aura l'été indien. Il est inquiet, Georges, en fait la météo ne le passionne pas. Il se demande plutôt pourquoi Pauline est descendue à la maison, elle avait l'air bizarre au téléphone, il la trouve pâle et amaigrie, que se passe-t-il donc, ma fille ? Papa, il se passe que je crois que David est le Captain Zodiac, oui, le tueur de femmes, celui qui a foutu le bébé à la poubelle dans le T.G.V. La gouvernante entre pour apporter un plateau de sandwiches et de boissons, qu'elle pose sur la table basse du salon. Merci Véronique. Véronique repartie, porte refermée, Georges se tourne vers sa fille. Qu'est-ce qui te fait croire ça ? Voix blanche, mots qui se heurtent tandis que Pauline raconte l'accumulation de détails qui l'ont quasiment convaincue:

Pauline tripote machinalement un bibelot de porcelaine. Tout ça l'obsède, elle n'en dort plus. Elle ne veut pas y croire, et pourtant elle sent qu'elle ne se trompe pas. David ne va pas bien. Du tout, et depuis longtemps. Georges prend une longue inspiration. Du calme, Pauline. Ce ne sont peut-être que des coïncidences. Je vais m'en occuper, essayer de retrouver David, je n'ai pas eu de ses nouvelles depuis longtemps, tu sais comment il est avec moi. S'il reste introuvable, alors oui, on avisera, et plus sérieusement sans doute. Mais pour l'instant, pas question de parler à qui que ce soit, et surtout pas à la police - on est bien d'accord. Nous n'avons après tout que des présomptions, et puis, même, bon sang, David n'est pas Captain Zodiac, ça ne se peut pas. Francis n'est au courant de rien, bon, tant mieux. Ne nous montons pas la tête, Captain Zodiac, ça me paraît trop insensé. Pauline sanglote silencieusement. Bouleversé, Georges l'entoure maladroitement de ses bras. Ma fille, tout cela n'est vraiment pas possible, tu verras, impossible, comment peux-tu imaginer des choses pareilles ? Pauline le repousse doucement.

Tirant sur sa pipe, Georges tourne en rond dans son bureau enfumé. Il flippe énormément. Il a tout lu sur Captain Zodiac dans les journaux, il a vu la télé, ça le fascine un peu, comme tout le monde. Je la crois pas, pas possible - et pourtant, pourtant bon sang, c'est vrai que le portrait-robot du tueur était quasiment une photomaton de David. Une bonne heure qu'il broie du noir, Georges. Il quitte la pièce et marche le long du couloir obscur vers l'aile gauche de la maison, direction la chambre de Léon. Le garde du corps est insomniaque et, comme prévu, de la lumière filtre sous sa porte. Georges le trouve absorbé dans la lecture du Meilleur, étudiant les pronostics du quarté à l'aide d'une demi-douzaine d'autres magazines spécialisés. Tu prends l'avion demain matin pour Paris, mon vieux Léon. Vol de 07h20. Tu vas direct chez David. S'il n'y est pas, ou s'il ne répond pas, tu ouvres, tu te démerdes. Et puis tu regardes, tu soulèves tout, mais en douceur. David a fait des sottises, peut-être même de très grosses conneries, il faut savoir de quoi il retourne, et c'est à Léon de se renseigner. Pour l'instant, Georges ne peut en dire plus, mais c'est important. Foutrement.

30 JUIN 87

08h35. L'Airbus A310 survole les grands ensembles de la banlieue parisienne, enveloppés des brumes du petit matin. Léon abandonne la presse du jour pour jeter un oeil à travers le hublot, alors que l'avion entame sa descente sur l'aéroport d'Orly. Paris, ville de merde, Léon déteste Paris. Il y a laissé deux morts: son fils Albert, écrabouillé à 23 ans dans un accident de moto sur le périph, et sa femme Ginette, méningite foudroyante trois mois plus tard. Pas mécontent d'avoir dégagé de là, non mais regarde-moi ce ciel plombé, pollué que c'est pas croyable, la pluie en plein mois de juin, toutes ces bagnoles esquichées sur les périphériques, luttant pour s'insérer dans l'enceinte de la ville-lumière, tu parles, non mais qu'ils y restent, on est mieux au soleil.

1986

Le cabinet de détective privé Martel & Martel, spécialisé dans la filature et l'organisation de la sécurité de meetings politiques, occupait une moitié du premier étage d'un petit immeuble déglingué du quartier du Panier, à Marseille, au coeur de ruelles étroites pleines des senteurs de l'Orient. Comme chaque matin, Léon Martel, fondateur et unique permanent de la boite, était absorbé dans la lecture du Provençal, qu'il agrémentait rituellement d'un 51 bien tassé, le premier de la journée. Ce jour-là, le 8 mars, la mort d'un flic faisait la une:

Léon attaquait la page des courses lorsque le carillon retentit. C'était un couple de ses amis, les Michel. Volià ce qui se passe, mon vieux : Hélène a disparu depuis le 23 février. Bien sûr, les Michel étaient allés à la police. Mais avec tout le foin autour de l'histoire de Roquefavour, les flics avaient autre chose à faire que rechercher une fugueuse, majeure en plus. Certes leur fille sortait beaucoup, découchait souvent, mais jamais elle ne les avait laissés si longtemps sans nouvelle. Ils craignaient une mauvaise rencontre, un enlèvement - peut-être la traite des blanches... Léon connaissait la gamine, une sacrée belle plante, du genre pas froid aux yeux. Pourtant, il hésitait. Les disparitions, ça n'était pas trop son truc. Mais les Michel étaient de vieux copains, du temps qu'il était encore dans la police - et avant ça, Patrick et lui avaient torturé côte à côte dans le bled, ça crée des liens. Et puis Léon avait besoin de cash : il flambait pas mal au poker, sa faiblesse. Depuis quelques mois, il était en période de déveine, ses dettes se multipliaient, et le moment critique où ses créanciers perdraient patience n'était plus très loin. Les Michel n'étaient pas riches, mais ils étaient très inquiets. Si Léon retrouvait leur fille, ils sacrifieraient une bonne partie de leurs économies. Léon leur fit tout de même un prix d'ami - ou plutôt il fit semblant - et accepta l'affaire. Il se disait que la belle Hélène devait se prélasser les fesses à l'air dans un hôtel de la côte en compagnie d'un adolescent niais, et qu'il réglerait ça peinard en deux-trois jours. En cela, il se trompait un peu.

Chez les Michel, il inspecta la chambre d'Hélène sans rien découvrir d'intéressant. Les parents, qui connaissaient fort mal la vie privée de leur progéniture, ne pouvaient nommer ni petit ami, ni bonne copine. Moment de gêne, lorsqu'ils montrèrent au détective une paire de menottes, trouvée sous le matelas de leur fille.

Le lendemain, Léon alla rôder à La Rose, quartiers Nord de Marseille, et entra dans le café qui jouxtait le lycée Alain-Fournier, une bâtisse préfabriquée modèle Pailleron couverte de graffitis. Agressé par les bruits de flipper, de Pac-Man et la fumée des cigarettes des lycéens - qui visiblement cherchaient tous à attraper le cancer - il s'approcha d'un groupe de gamins pour leur demander si ils connaissaient Hélène Michel. Ils le renvoyèrent vers une grappe de nanas, des filles de la classe d'Hélène, qui s'envoyaient des Monacos en rigolant. D'abord méfiantes, les petites cagoles se décontractèrent quand Léon, royal, jeta quelques billets sur la table. De quoi se payer clopes, chewing-gums et quelques verres de plus. Comme au ciné, rigolèrent-elles, qu'est-ce qu'il veut monsieur Mannix ? Amusées plus qu'impressionnées par la carte d'Agent Privé de Recherche qu'il leur exhiba, elles lui confièrent qu'Hélène était une fille un peu à part, plutôt sauvage, sans véritables amis au lycée. Elle avait pas mal changé depuis quelque temps: alors qu'en début d'année elle paraissait sage et réservée, elle s'était mise à se maquiller, s'habiller court et, disait-on, à fréquenter des voyous. Bref, elle avait viré pouffe. On murmurait aussi qu'elle se droguait, pétards et compagnie. Sa fugue était d'ailleurs passée complètement inaperçue, tant élèves et profs s'étaient habitués à ses absences. Depuis qu'elle était devenue majeure, elle était libre de sécher les cours, et elle en profitait bien. La dernière fois qu'on l'avait vue, c'était le 23 février au matin, juste avant les deux heures de gym auxquelles elle ne participait jamais. Elle portait une robe jaune plutôt vulgaire mais sexy, sans doute qu'elle allait rejoindre son nouveau mec - un type que personne ne connaissait et autour duquel elle se plaisait à entretenir une aura de mystère. Léon n'obtint rien de plus et quitta le bar.

Une fille le rejoignit un peu plus loin dans la rue: Christine, une grande rouquine avec des seins en obus. Elle n'avait pas voulu parler devant les autres, des commères stupides. Mais elle savait des choses sur Hélène et pouvait l'affranchir, ça dépendait de sa générosité. Les temps sont difficiles et comme vous avez dû le remarquer monsieur Martel, ici c'est pas précisément Versailles. Songeant qu'il n'y avait décidément plus de jeunesse et matant impassiblement les deux gros roberts qui pointaient sous son nez, Léon sacrifia un nouveau bifton, et l'entraîna sur un banc du square voisin. Christine était la seule vraie copine d'Hélène au lycée. Mais en dehors du bahut, la fille Michel avait des tas d'amis. Par exemple, elle était sortie avec Thomas, un mécano de chez Speedy sérieux, mignon et tout. Et puis elle l'avait largué pour son fameux Richard, un super-coup comme elle disait, avec lequel elle s'éclatait comme une folle. Selon Christine, c'est du jour où elle a été avec Richard, qu'Hélène a commencé à déconner, à sortir de plus en plus, picoler, fumer et patin-couffin. Quand Christine lui avait fait remarquer que Richard était un voyou et qu'il craignait vraiment trop, elles s'étaient disputées. Ce type, Christine ne savait pas où il habitait ni rien, mais Léon pouvait toujours aller interroger Thomas, au garage des Cinq Avenues.

Léon alla donc chez Speedy. Le jeune Thomas abandonna le pot d'échappement qu'il était en train d'installer pour répondre aimablement à ses questions. Il reconnut sans peine avoir eu du mal à avaler la rupture avec Hélène, car il était très amoureux. D'autant qu'elle se vantait de le plaquer pour un autre mec soi-disant bien plus viril. Sympa. Enfin bref, Thomas avait été rendu fou de jalousie, malheureux comme une pierre de se trouver plaqué par une petite avec qui il sortait depuis six mois déjà. Un soir il s'était décidé à la suivre depuis la sortie du lycée, pour voir la tête de son rival, et éventuellement lui casser la gueule. Mais quand il la vit débarquer à la Z.U.P. Saint-Antoine - un quartier que même les flics n'y vont pas - et courir se blottir dans les bras d'un grand brun qui l'attendait dans un bar craignos, l'Oasis, il changea d'avis. Le mec avait l'air dangereux, un gitan peut-être, un voyou en tout cas. Plutôt que de se faire bourrer le pif en territoire ennemi, Thomas décida sagement de s'éclipser, et d'oublier cette garce d'Hélène pour de bon. Ça l'étonnait, le Thomas, que son ex ait disparu comme ça. Elle avait beau ne pas être Sainte-Nitouche, elle ne se serait jamais absentée deux jours sans prévenir sa maman - mais qui peut savoir, avec les filles ?

Léon rentra chez lui, en se disant que ce serait peut-être plus compliqué qu'il n'avait cru de mettre la main sur la donzelle... Devant la porte de son deux-pièces, deux malabars qu'il connaissait bien, les frères Chirio, l'attendaient en fumant des cigarillos, assis sur les marches de l'escalier de bois. Léon eut un mouvement de recul quand il les vit se lever, déployant leur deux mètres de muscles chacun. Nous y voilà, pensa-t-il, ça devait arriver. Salut Martel, ça fait un moment qu'on poireaute. Léon s'approcha d'un pas traînant, la main droite se glissant négligemment sous le revers de son veston, en direction du Colt 45 qu'il portait toujours sur lui en violation de la législation sur les armes à feu. Mario, l'aîné, fit un pas vers lui et stoppa le geste d'une main ferme. Tout doux. Léon soupira, il cherchait ses clés, du calme. Luigi rejoignit son frère et tous deux encadrèrent le détective. Bonne mère... Pour honorer ses dettes de jeu, Léon avait dû emprunter quelques milliers de francs à Don Patillo - un parrain local ainsi surnommé en raison de son activité de couverture à l'usine Panzani de l'Estaque. Maintenant, il était grand temps de rembourser, et les Chirio étaient chargés du recouvrement. Sentant le roussi, Léon commença à plaider sa cause, espérant obtenir un nouveau délai, car il était salement à sec en ce moment. Mais il avait dégotté un nouveau boulot, il bossait dur et il aurait le fric d'ici une quinzaine, que le Don ne s'inquiète pas. Oh pauvre, ça fait trois mois qu'elle dure ta quinzaine, tu crois pas que t'exagères, Martel ? Sans prévenir, Mario lui balança deux-trois châtaignes et un coup de boule, manière de le bouléguer un peu et de signifier qu'on ne rigolait plus. Luigi paracheva d'un coup de genou dans les valseuses. Deux jours, Léon, dans deux jours on repasse. Capito ?

Le 10 mars, Léon monta à Saint-Antoine, et gara sa 504 Peugeot diesel année 69 devant le bistrot l'Oasis sous les regards méfiants de quelques petits arabes jouant au ballon sur le trottoir. Le détective remonta son col, poussa la porte moustiquaire et pénétra dans le rade. Glauque, en effet. Trois algériens tapaient le carton, deux ados secouaient un vieux flipper, le loufiat rinçait les tasses à café dans une eau marronâtre. Les conversations s'arrêtèrent. Léon pensa aux westerns italiens, et imagina le divin Ennio plaquant ses accords discordants au rythme de sa lente marche vers le comptoir. Il aimait cette ambiance. Ignorant les clients, il alla s'accouder au zinc, commanda un 51 et colla une photo d'Hélène sous le nez du barman. Le gars tiqua imperceptiblement, puis affirma ne l'avoir jamais vue, jamais de la vie, promis. Tu parles. Le patron arriva de l'arrière-boutique et coupa court, ordonnant à Léon de cesser d'importuner son personnel et de foutre le camp. A moins qu'il ne soit flic, auquel cas il demandait à voir sa carte avant de lui refiler son enveloppe. Léon sortit sans insister.

Cette nuit-là, à la fermeture de l'Oasis, Jef le barman rejoignit sa R12, garée dans une ruelle voisine. Lorsqu'il s'installa au volant, Léon surgit, flingue au poing, et prit place sur le siège du passager. Sous la menace, Jef prit par l'Estaque et se dirigea vers Le Rove, s'engageant sur une route étroite et défoncée menant à une calanque déserte flanquée d'engins de grutage à l'abandon. Léon se pencha pour couper le moteur, confisquant les clés. Alors, mon minet, comment marche ton petit trafic de cannabis, ça se vend de mieux en mieux ces trucs-là, surtout aux gosses des lycées, ça doit être Byzance, on se demande pourquoi tu bosses encore dans ce troque pourri... Jef gambergeait, perles de sueur sur le front. Qui était ce gros salopard ? Comment était-il renseigné ? Qu'est-ce qu'il voulait ? Pas un flic, en tout cas. Bien que rangé des voitures, Jef connaissait tous les condés de la côte. Ce gros con allait voir ce qu'il allait voir. Profitant de ce qu'il croyait être un moment d'inattention de Léon - qui émettait des commentaires sur la beauté du panorama illuminé de la rade de Marseille - Jef tenta de s'emparer du calibre. Avec une surprenante vivacité, le détective lui assena un violent coup de crosse sur le blair. Craquement du cartilage, hurlement, soupir agacé de Léon. Ecoute Jef, j'ai eu une rude journée, et pas mal de problèmes ces temps-ci, tu vois, je n'attends qu'une occasion de me passer les nerfs sur le premier pébron venu, et tu m'as l'air d'un beau spécimen, alors tu vas répondre sans moufter, et après je te lâche. Se tenant le nez dégoulinant de sang, Jef gémissait douloureusement. Oui, il avait déjà vu la fille de la photo, et plus d'une fois - putain il m'a cassé le nez ce con - il en a rien à foutre de le dire, mais il avait pas envie de passer pour une balance devant les clients et le patron. Elle sortait avec Richard, un habitué, dont, parole d'honneur, Jef n'a pas l'adresse et ça faisait bien dix jours qu'on les avait plus vus, et d'ailleurs tout le monde se demandait où qu'ils étaient passés. La voiture du Richard, une GTI rouge customisée avec moumoute sur le volant, qu'il avait l'habitude de garer devant le bar, avait d'ailleurs été enlevée en début de semaine par la fourrière. Sur la vie de sa mère, c'était tout ce que Jef pouvait dire, il ne savait rien d'autre et ne voulait pas d'histoires, s'il vous plaît monsieur, vous m'avez déjà ruiné le nez. Et pour ces histoires de came que vous racontez sur moi, vous vous trompez je vous jure, parole d'honneur qu'on vous a mal renseigné, je suis archi réglo, sinon pourquoi que je me casserais à faire le larbin chez ce con de Moustapha ? Jef essayait maladroitement d'arrêter le sang en se tamponnant les narines avec une vieille peau de chamois, persuadé d'avoir affaire au père de la gamine - au moins un sicilien. Léon se garda bien de démentir.

Le lendemain dans la matinée, il avait retrouvé la GTI en question, et obtenu en quelques coups de fil les coordonnées de son propriétaire, usant sans vergogne de sa qualité d'ex-flic. Le dénommé Martinez Richard vivait à l'Estaque, ancien village de pêcheurs à l'ouest de la rade de Marseille. Il était onze heures lorsque Léon pénétra dans le bloc 6 de la cité des Eucalyptus. Il monta péniblement au sixième étage sans ascenseur, sentit son coeur se serrer un peu, et reprit son souffle en collant l'oreille contre la porte de l'appartement 605. Aucun bruit. Il frappa. Pas de réponse... Il flottait dans l'air une odeur bizarre, légèrement aigre, désagréable mais pas encore insupportable, et Léon sentit ses couilles se rétracter. Il connaissait cette odeur. En Indochine, il avait passé trois mois dans une cage en bambou suspendue au dessus de la fosse où les viets jetaient les cadavres des autres prisonniers. Il s'accroupit pour humer le fumet, qui provenait bien du 605. Ni une ni deux, il se décida à forcer la serrure. Il regarda dans la cage d'escalier: dégun.

Pas compliqué le verrou, un Sécurit'or de chez Tarpex, de la gnognote pour un spécialiste comme lui... A l'intérieur, comme il le craignait, Léon trouva sur les tomettes un cadavre en voie de décomposition. C'était un homme d'une trentaine d'années. Léon s'approcha et nota une blessure par balle dans le ventre, du coté du foie. Bonne Mère, ça emboucanait vraiment. Prenant garde de ne laisser d'empreinte nulle part, il attrapa une chaise et s'assit pour souffler un peu. Avec l'âge, il supportait de moins en moins les émotions - son coeur, bon dieu. Mais ses neurones fonctionnaient toujours impec. Il observa. La table de nuit était renversée. Au bas d'un placard entrouvert, la crosse d'un fusil à pompe émergeait d'un sac de sport. Quelques billets traînaient sur le sol. Léon calcula. La fusillade de Roquefavour. La presse avait parlé d'un blessé. Hypothèse: Richard et un complice de son acabit décident de faire un gros coup. Ils sont rencardés sur le notaire Vinas. Après le cambriolage, ils tombent sur les flics - panique, carnage, et retour en catastrophe à Marseille. Ils arrivent à l'appart sans se faire repérer. Richard perd son sang, il est salement touché. Les deux types se disputent. Le complice prend le butin et abandonne son pote, qui meurt peu après. Bien bien bien. La tuerie a lieu le 23 février. Le jour de la disparition d'Hélène. Peut-être que la gamine s'est fait la malle avec le survivant. Peut-être plein de trucs, peuchère. Le détective s'approcha du mort, lui fit les poches et trouva un permis de conduire. Il s'agissait bien de Richard Martinez. Le pied de Léon heurta un cendrier. Il baissa les yeux, et son regard fut attiré par une tache blanche sur le sol encombré de mégots - une feuille de papier pliée en deux. Il se baissa, réprimant un grognement sous l'effort. Il ajusta ses lunettes, "PUISQUE TU N'ES PAS LA, JE PARS AVEC DAVID DANS SA VILLA A AIX. LN". Il glissa le mot dans sa poche. Con de Sainte-Adèle. Pour une petite affaire, ça se corsait salement. Il fallait se tirer d'ici, nom de Dieu, et faire le point quelque part. Sentant un élancement douloureux dans son bras gauche, il attendit un instant, debout et immobile. Le malaise se dissipa. Ouf. Le Big One, ce serait pour une autre fois. Mais c'était un nouvel avertissement. Trop de soucis le minaient. Don Patillo par exemple, et ces cinquante mille balles qu'il se savait pertinemment incapable de réunir d'ici le lendemain. Toute sa vie, il s'était retrouvé dans ce genre de situation et jusqu'ici, il s'en était plutôt bien sorti. Chaque fois, quelque chose était arrivé qui l'avait tiré d'affaire. On disait qu'il avait de la chance. Mais maintenant, la roue de la Destinée tournait peut-être dans le mauvais sens. Troublé, il ramassa les quelques billets qui traînaient, quitta l'appartement et regagna sa voiture - caméléon comme toujours.

* * *

Joe-le-Rasta fronce le sourcil en voyant les deux moustachus pousser la tenture masquant l'entrée de son échoppe. C'est à quel sujet, messieurs ? Il veut bien coopérer et faire le bon indic, mais les visites répétées de la maréchaussée vont finir par effrayer sa clientèle, y'a des limites aux bornes à ne pas dépasser. Tandis que Leboeuf tripote en rigolant une prothèse de latex moulée sur l'honorable membre de Rocco Siffredi, Pithiviers vient brandir une affichette sous le nez du commerçant. Pleure pas, Sammy Davis, dis-nous plutôt si tu as déjà vu cette tronche dans ton estaminet. Joe écarquille son oeil rond, scié. Miséricorde. Ah là oui, c'est ressemblant c'te fois, on dirait le p'tit blond. Le p'tit pervers blondinet... Ben, c'est plus ou moins un habitué, messieurs, il vient de temps en temps - oh disons une fois par quinzaine - mater un peep-show ou une cassette. Il aime bien le hard, attention, que du légal, hein. Tenez, l'autre jour, il est venu acheter des menottes, trois ou quatre paires, et des bâillons. Il est très branché SM. Il a toujours payé en liquide, vous savez ce que c'est, c'est couillon mais souvent les gens n'osent pas laisser leur adresse à un sex-shop. Bref, si c'est bien celui que j'pense, il était souvent en vadrouille avec un autre type un peu plus âgé, un homo, boiteux et vilain, avec des verrues. C'ui-là il paye des fois par chèque, j'peux vous dégotter son adresse.

* * *

Léon est sur le palier de l'appartement de David. La clé confiée par Georges n'ouvre pas, la serrure a bien été changée. Personne sur le palier, il sort de son sac ses petits outils de cambrioleur, et commence à s'attaquer à la nouvelle serrure, une simple France-Antivol à deux tours et trois points, l'affaire d'une minute. Clic-clac, il se glisse à l'intérieur et referme doucement derrière lui. Les volets sont fermés, il allume, et découvre le salon, relativement en ordre. Léon hume l'air, méfiant. Il passe dans la chambre, et se prend en pleine poire les murs tapissés de filles à poil et de graffitis dégueus. Bon dieu. Il sort une boite à pilules de la poche de son pardessus, avale un cachet et s'assoit sur le lit.

1986

Le jour suivant sa macabre découverte à L'Estaque, Léon retourna chez les Michel. Hélène n'avait pas reparu dans la nuit, peuchère, le contraire l'eut étonné. Se gardant bien de donner des détails, il raconta aux parents éplorés qu'il avait des pistes sérieuses, il n'allait pas tarder à retrouver leur fille, garanti sur facture. Bon, il mentait un peu, mais ça lui permettait de demander une avance. Le père Michel allongea donc 6.000 francs, qui s'ajoutèrent aux 25.000 que Léon avait réussi à réunir pour Don Patillo.

Le détective alla sonner à la porte du 1004, cité l'Illiade à Sainte-Marthe-Trompette, quartiers nord. Une vieille décrépite en robe de chambre rose bonbon, un filet à bigoudis sur son crâne pelé, lui ouvrit avec précaution, bientôt rejointe par son époux, un vieux chétif en marcel à trous-trous auréolé de tâches de sueur, tatanes et pantalon de survêt. Ploucland. Léon fit un pas dans l'entrée, affirmant qu'il avait rendez-vous avec leur fille Christine. Après s'être concertés du regard, les parents allèrent frapper à une porte au bout du couloir, stoppant net les rires aigus qui s'en échappaient. Un bruit de verrou que l'on tire, et la tête ébouriffée de Christine apparut. Elle reconnut Léon et se mit à pouffer. Elle avait complètement oublié leur rencard, mais il pouvait entrer quand même. Elle lui présenta Mamadou, un copain rasta, collègue du bahut pour l'heure allongé sur le lit. Léon entra et referma la porte derrière lui. Il grimaça, saisi par l'odeur âcre du hachisch, et posa ses questions. Christine tira sur sa jupe, réajusta son chemisier et s'efforça de remettre de l'ordre dans son cerveau embrumé. Oui, Hélène lui avait parlé d'un David, en effet. Elle le lui avait même présenté une fois. Qu'est-ce qu'il voulait savoir, monsieur Mannix ? Léon sortit à nouveau quelques billets de sa poche. Pour l'encourager. De quoi acheter deux barrettes, par exemple, il connaissait les tarifs. Mamadou décida de s'improviser imprésario de sa copine et demanda plutôt quatre barrettes. Léon transigea à 30 sacs, et balança les billets sur le lit. Le dénommé David était un blondinet timide. Fils de bourgeois, ça se voyait, mais sympa, et assez mimi. Par quel mystère fréquentait-il la bande de figures de western que connaissait Hélène ? Mystère et boule de gomme, monsieur Mannix. Christine se souvenait qu'il disait être en terminale dans une boite à bac pour riches, le cours Saint-Exupéry. Est-ce que ce mec avait un rapport avec la disparition d'Hélène ? Léon prit l'adresse du lycée, remercia et décampa.

Ce fut un jeu d'enfant pour le détective de convaincre le directeur du très cossu établissement d'enseignement privé Saint-Exupéry de le laisser consulter le fichier des élèves: exhibant sa photocopie couleur plastifiée de carte tricolore "Police", il prétexta un contrôle de routine à propos d'une délicate affaire de moeurs, sur laquelle il était tenu à la plus extrême discrétion. Quand il avait affaire à un blaireau, Léon adorait se faire passer pour flic, parce que ça marchait à tous les coups. Question de physique, de tchatche et d'autorité - le charisme, disons. La vraie difficulté étant bien sûr de déterminer d'emblée et à coup sûr si l'interlocuteur était ou non un blaireau. Or, en cette circonstance précise où il avait à jauger le proviseur, Léon avait convenu que cet homme était à tel point un blaireau que même un blaireau s'en serait aperçu. Le proviseur ouvrit grand ses tiroirs et classeurs, tout bien comme le monsieur de la police le demandait. Chaque fiche d'élève s'ornait d'un photomaton. Il y avait cinq David à Saint-Ex. Trois dans les classes du premier cycle. Deux en terminale: David de Peretti et David Lamaury. Le nom de Lamaury disait quelque chose à Léon: Georges Lamaury était un homme d'affaire issu d'une vieille famille marseillaise, qui se lançait dans la politique. Un gros poisson, quoi. Il demanda au proviseur si les deux David étaient ce jour présents en l'honorable établissement, et s'entendit répondre que le jeune de Peretti avait été victime d'un accident de scooter quinze jours auparavant, et se trouvait depuis à l'hôpital. David Lamaury, lui, était bien là, monsieur l'inspecteur, et ses cours s'achevaient à dix-sept heures. Le directeur s'inquiétait: se pusse-t-il que des élèves du cours Saint-Ex, de si irréprochable réputation, fussent mêlés à une histoire douteuse ? Léon le rassura. Bien sûr que non, monsieur le proviseur, il ne se pusse pas qu'ils le fussent. Au contraire, sa visite venait de lui permettre d'écarter définitivement cette éventualité fantaisiste. Le détective s'en alla, non sans avoir remercié monsieur le proviseur de sa civile et précieuse collaboration (de blaireau).

Il attendit David Lamaury à la sortie et le suivit jusqu'à la rue Paradis, centre ville, où le garçon s'arrêta devant l'entrée d'un immeuble cossu. Avant qu'il ait fini de taper son code, Léon l'aborda, l'entraîna d'autorité sous un porche voisin à l'abri de la rue, et lui montra une photo d'Hélène. Le lycéen ignora le cliché et se mit à faire sa mauvaise tête. Comme Léon insistait lourdement, peu diplomate, le ton du gosse se fit cassant. Outré d'être abordé aussi brutalement par un inconnu, il nia connaître la fille et demanda à ce qu'on cesse de le retenir, sinon il allait crier et appeler à l'aide. Qui était ce papy qui se permettait de venir l'agresser devant chez lui ? Il demanda à voir une carte de police. Léon n'osa pas sortir la sienne, le gosse avait l'air vicieux et dégourdi. Il tenta alors la manière forte, l'attrapant par une oreille pour le secouer sans ménagement. Le papy n'était pas d'humeur à se laisser emmerder par un morveux, il voulait savoir ce que le jeune avait à dire sur la fille Michel, puisque le mot trouvé chez Martinez laissait supposer que David était le dernier à l'avoir vue. L'adolescent se dégagea en hurlant, hors de lui. Son regard plongea dans celui de Léon tandis qu'il l'avertissait: son père était un homme puissant, et si ce malfaiteur n'était pas de la police, il pouvait s'attendre à de graves ennuis. David n'avait pas à répondre à des questions, encore moins à subir des violences. S'apercevant que des passants commençaient à s'agglutiner autour d'eux, Léon préféra laisser tomber. Il lâcha David, rajusta le col de son blouson et se fondit dans la foule. De sa vie, il n'oublierait jamais le regard de haine que le gosse lui avait adressé.

Il décida de regagner son cabinet à pied. Bonne mère, le jeune n'avait été impressionné ni par sa carrure de rugbyman ni par ses manières de barbouze. Ça l'embêtait, qu'un minet lui ait tenu tête. Ou c'était lui qui vieillissait, ou ce gosse en avait une sacrée paire. Tant par orgueil que par instinct, il opta pour la seconde hypothèse. Voilà que la piste d'Hélène s'arrêtait à ce fils à papa... En se laissant tomber dans le fauteuil de son bureau, Léon regretta de ne pas l'avoir joué plus fin. On ne se refait pas. En tous cas, il allait falloir s'y prendre autrement pour en savoir plus sur le gosse, peut-être en visitant sa garçonnière, Rue Paradis, il s'emmerde pas. Ça l'avait toujours fait râler, Léon, ce putain de sort qui en fait naître certains le cul dans la soie alors que lui, fils de dockers, avait dû courir toute sa chienne de vie après ce putain de pognon, accepter des boulots à la con, tremper dans des combines d'enfoirés, jouer les gros bras au service de puissants et de ripoux, pour pas un rond de bénef au final. Mais cette fois, si le fils Lamaury s'avérait mêlé d'une façon ou d'une autre à la tuerie de Roquefavour et à la disparition de la fille Michel, Léon saurait en tirer profit. Il en était là de ses réflexions quand le téléphone sonna. C'était Patrick Michel: la police venait de le prévenir que des chasseurs avaient découvert le corps de sa fille. Nue dans la garrigue aux alentours d'Aix, étranglée. Après les horribles banalités d'usage qu'il s'efforça d'abréger, Léon raccrocha. Séché, il se servit un grand 51 sans glaçon. Bonne Mère. Ça puait de plus en plus. Bientôt, les flics trouveraient le corps de Martinez, dans le studio de l'Estaque qu'il avait déjà visité - effraction suivie de non-dénonciation de crime. Dans un tiroir de son bureau, il détenait le mot écrit par Hélène - pièce à conviction dans une affaire de meurtre. Il avait bien besoin d'un autre verre pour y voir plus clair. C'est maintenant que les athéniens s'atteignirent, pensa-t-il.

Quand Mario et Luigi entrèrent dans la pièce, Léon était saoul comme un cochon polonais, la bouteille de pastis réduite à l'état de cadavre couchée sur son bureau. Il étala sur la table tout le liquide qu'il avait réussi à réunir et leur expliqua en balbutiant qu'il leur remettrait le reste très bientôt, hips, parole d'homme. Les deux gars ricanèrent. Malheureusement pour Léon, le Don avait été très précis. Les gorilles se mirent à l'ouvrage: pris de court, Léon ne put que regarder Mario lui attraper le bras, et Luigi lui casser méthodiquement un à un les cinq doigts de la main droite. CRAC CRAC CRAC CRAC, vite fait, CRAC, bien fait. Les frères Chirio reprirent leurs distances. Le lendemain matin, ils repasseraient récupérer le reste du fric, plus vingt mille pour le dérangement. Et si le gros lard ne payait toujours pas, ça serait deux bâtons de plus par jour, et ils s'attaqueraient à la main gauche. Avant de passer le jour d'après à des organes plus vitaux. Eux, ça les dérangeait pas, au contraire, ils faisaient un concours - et Mario avait des doigts à rattraper sur Luigi. Mais peut-être que bientôt le Don en aurait marre d'attendre, et qu'il déciderait d'offrir à Léon un aller simple au large du Frioul, la tête au fond du cul et les pieds dans le béton, parfaitement. Léon regardait sa main, incrédule. Cinq craquements secs, cinq doigts cassés sur la petite quinzaine qui se baladait dans le brouillard devant ses yeux, il s'en sortait pas si mal.

A l'hôpital Nord, on lui posa de belles attelles d'aluminium, et on lui conseilla repos et calme. Il avait dessaoulé et maintenant sa main le faisait souffrir. Il quitta l'hôpital et emprunta un taxi qui le déposa rue Paradis. Il passa le reste de la nuit debout devant l'immeuble de David en songeant à cette putain de roue de la Destinée. A huit heures trente, il aperçut le jeune quitter son immeuble, traverser la Canebière et s'éloigner vers le cours Belsunce. Il attendit qu'un locataire sorte, et en profita pour s'engouffrer à l'intérieur. L'appartement de David était le seul du dernier étage. Léon crocheta la serrure. Un deux-pièces sous les toits. Fouille express. Félicitations du jury pour l'heureux gagnant: dans le panier à linge sale de la minuscule salle de bain avec baignoire-sabot, Léon mit la main sur une robe jaune froissée, maculée de traces de vomi séché. Le gosse de riche était mouillé jusqu'à l'os. Léon emballa l'étoffe dans un sac plastique qu'il fourra dans son pardessus, puis décrocha le téléphone. Il obtint par son petit réseau d'ex-collègues le numéro pourtant listé rouge du domicile de Georges Lamaury. Il appela l'homme d'affaire, s'excusa de le déranger pendant le breakfast, se présenta brièvement, et lui demanda de le rejoindre à l'instant chez son fils. Quelque chose de grave venait de se passer. Quelque chose dont Léon ne pouvait pas parler au téléphone. Si Georges Lamaury ne venait pas très vite, Léon Martel serait bien obligé de contacter la police. Georges Lamaury promit de rappliquer aussitôt. Léon raccrocha, sortit de sa poche un mouchoir et s'épongea le front en souriant. Ce coup-ci, ça pouvait être le gros lot. La baraka revenait, sûr. Le démenti céleste fut immédiat. Une douleur fulgurante dans le poitrail, et Léon s'écroula. Son muscle cardiaque avait cessé de fonctionner. Le Big One.

Léon a tout retourné, déplacé les meubles, vidé les placards et les tiroirs. Bilan: un slip féminin sous un meuble, entortillé dans un soutien-gorge tâché de sang. Et une micro-cassette, bizarrement oubliée dans le congélateur. Il prend un grand sac-poubelle, retourne dans la chambre, et y balance les photos et la bonne dizaine de kilos de magazines pornos dissimulés sous le matelas dégueulasse auréolé de cartes de géographie. Bon, avertir le patron que son fils a recommencé ses conneries.

* * *

Il est 21 heures, et Anatole attend son boyfriend vautré sur le canapé-lit de son studio, une canette de Kro dans la main gauche, se délectant devant "Sodo à gogo à Bamako". On sonne. Tout content, il quitte son plumard pour aller ouvrir, en slip. Ah. Ce n'est pas Jean-Baptiste, mais trois inspecteurs de la criminelle, qui lui brandissent leurs cartes tricolores sous le nez. Complètement décontenancé, Anatole les fait entrer, honteux de se trouver quasi à poil, s'excusant vaguement du désordre et s'interrogeant sur le motif de la visite. Sur l'écran de télé resté allumé, les flics aperçoivent une belle scène où deux gros blacks font subir les derniers outrages - visiblement des plus délicieux - à un teen-ager blondinet tout à fait enchanté. On ricane, puis on sort le portrait-robot de Captain Zodiac. Ma parole, mais c'est Dave ! Ça lui a comme échappé, à Anatole, tant la ressemblance est frappante. Dave. Pourquoi qu'on le cherche? Pour Captain Zodiac, ma belle. Anatole pâlit. On lui donne deux minutes pour s'habiller et accompagner les agents au poste. Quelques petites questions, auxquelles il a intérêt à répondre correctement s'il veut pouvoir regagner ses pénates en pédé libre. Anatole proteste en tremblant, c'est qu'il attend quelqu'un, il ne peut pas partir comme ca. Ben voyons. On lui colle une main au cul. En voiture poulette.

* * *

Diane est à sa table de travail, dans sa chambre, plongée malgré l'heure tardive dans la montagne de paperasses relatives a l'affaire Rambo-Zodiac depuis 88. Elle a photocopié chaque déposition, chaque compte-rendu d'interrogatoire, chaque rapport d'expertise, labo et IML, collectionné les photos, coupures de presse, dossiers divers... Gaston Munoz lui trotte dans la tête. Quel taré, celui-là. Pourtant, elle sent qu'il y a quelque chose à prendre dans son discours illuminé. Le tatouage. Marseille. La morue. Elle glisse une feuille de papier dans la machine à écrire portable qui lui sert pour ses rapports. Elle se met à taper des mots-clés, des noms, Dave, Dan, Don, Max, Xénu, la morue. Elle se relit. Elle note une faute de frappe: "la morye". Ces mots bizarres lui disent quelque chose, elle a déjà lu ou entendu ça quelque part, mais où, et quand, punaise ? Elle tape toutes les orthographes possibles. La morye, la morie, lamorit. Lamaury avec un i grec. Punaise de punaise. Elle sent monter l'adrénaline, picotement au bout des doigts, elle se met à chercher fébrilement dans les dossiers. Elle met la main sur la liste des passagers du T.G.V. 837. Un billet a été acheté avec une carte bleue appartenant à un certain Georges Lamaury, ainsi que le précise une note du SRPJ de Marseille. Lamaury Georges, un homme d'affaires et politicien du sud de la France. Georges, comme le prénom sur l'agenda d'Isabelle E., septième victime de Rambo. Lamaury, déjà entendu ce nom, purée, et pas qu'une fois, chercher ailleurs, paperasses épluchées à la hâte, mains qui tremblent, coeur qui tape, Lamaury. Février 88: un David Lamaury apparaît dans son rapport d'interrogatoire des élèves de la fac de sciences à Tolbiac. Flash. Elle le revoit venir à sa rencontre à la sortie du campus. Il ressemble au dernier portrait-robot qu'elle a sous les yeux, scotché au mur. Elle se lève pour aller le contempler de plus près. Seigneur. Dave = David. Résidence dans le vingtième, périmètre des premiers meurtres de la série Rambo. NOM DE DIEU.

1er JUILLET 91

Diane n'a pas dormi de la nuit. Arrivant à la Criminelle, elle se précipite dans le bureau de Muller. Je pense que je connais l'assassin, lui jette-t-elle en entrant. Le commissaire l'interrompt. Du calme. Il y a du nouveau. On recherche un suspect, David Lamaury, 23 ans. Diane reste interdite. Muller explique qu'un ami du suspect a été appréhendé la nuit dernière. Un homo, qui a beaucoup parlé. Un dénommé Anatole Dufour, que l'on soupçonne d'être le complice auteur des lettres. La piste la plus sérieuse depuis 3 ans et demi. David Lamaury n'a pas reparu à son domicile. On se renseigne sur lui.

En salle d'interrogatoire, Diane retrouve Navarin, qui vient de prendre la relève de l'équipe de nuit. Il la serre dans ses bras avant de lui désigner triomphalement le dénommé Dufour Anatole, assis sur une chaise au centre de la petite pièce enfumée. Un brigadier, les yeux rougis, interrompt le cliquetis de la machine à écrire, et se lève pour tendre une main molle à sa supérieure. Diane pose une fesse sur un coin de bureau. Ainsi donc, ce maigrichon mal fagoté qui inspirerait plutôt pitié serait un ami intime du redoutable tueur... Depuis 13 heures qu'il se trouve en garde-à-vue, Anatole est heureux de rencontrer enfin une personne civilisée - une femme, ça rassure et il espère qu'on va bientôt le libérer car il a déjà tout dit, mais alors tout, et il n'en peut plus de la vulgarité crade des propos qu'on lui a tenu toute la nuit, lui promettant en particulier de joyeuses enculades en cellule. Diane se tourne vers Navarin, qui lève innocemment les mains, eh, je viens d'arriver, c'est pas mon genre, non mais. Elle cherche la signature des inspecteurs sur le P.V., et hoche la tête, Leboeuf et Pithiviers, les intellos de la bande, elle voit ça d'ici. Le brigadier confirme, ils se sont bien marrés. Anatole s'est remis à gémir. C'est qu'il en a définitivement ras la casquette, madame: pourrait-on le libérer, il a parfaitement collaboré, il est totalement innocent de tout, et cette histoire monstrueuse qui interpénètre sa vie l'a déjà traumatisé jusqu'à la fin de ses jours. Diane hoche gentiment la tête. Bien sûr, vous allez repartir bien vite chez vous, monsieur Dufour, mais juste une dernière question: n'auriez-vous pas entendu parler d'un certain Max ? Ah oui alors, sursaute Anatole, David fréquentait une sorte de guide spirituel qui s'appelait comme ça. Un type siphonné sûrement, avec qui il était en contact téléphonique régulier. Anatole ne l'a jamais vu, non, mais David lui avait pris la tête une fois ou deux à son sujet. Et s'il était naturellement curieux de connaître ce mec, jamais Anatole n'a voulu entendre parler des foutaises mystiques qui allaient avec, même qu'il a plusieurs fois tenté de ramener David à la raison. S'il vous plaît madame, je voudrais m'en aller, je suis vraiment H.S.

Ambiance à nous la victoire, Muller, Croizette, Diane et Navarin dînent au champagne dans un restau de Saint-Germain-des-Prés. Le dénommé David Lamaury colle à merveille avec tout ce dont on dispose à propos de Rambo et de Captain Zodiac. Volubile et excitée, partisane d'une perquisition rapide au domicile du suspect, Diane se lance dans un récap' à l'intention de la juge, mettant en évidence un accablant faisceau des présomptions:

Diane avance enfin son dernier argument, le plus fragile et le plus contestable, mais elle y tient: le témoignage de Gaston Munoz, qui citait un "la morue". Qui sait, il aurait pu désigner ainsi le fils "Lamaury", qu'il pourrait avoir connu dans les années 80 à Marseille. Gaston parlait aussi d'un "Max" lié à "la morue". Max serait un gourou. Or, Anatole a également témoigné que David fréquentait une espèce de gourou nommé Max. Il y a aussi cette histoire de "fille morte du Tholonet", un hameau près d'Aix: peut-être l'un des tous premiers travaux du Captain. Puis, devant le scepticisme de ses trois collègues, Diane leur rappelle la cicatrice en Z de Munoz, qui interpelle tout de même quelque part. Bref silence, rompu par Muller. La piste Munoz, il n'y croit pas, un Z comme Zorro, oui, ça peut vouloir dire n'importe quoi ce truc, j'ai vu la photo, lu votre rapport, ne comptons pas là-dessus, excusez-moi Diane. Ce pauvre type est un mytho, pas question de perdre du temps avec ça. Non, le plus urgent est bien sûr de mettre la main sur le fils Lamaury, de l'interroger et de vérifier son emploi du temps depuis 3 ans au moins. Mais il va falloir avoir la main légère, car son père est une huile de la région PACA, copain avec tout le gratin. La juge a écouté sans mot dire, songeuse. Navarin réfrène un bâillement et se lève pour aller aux toilettes. La bouteille de champagne est lessivée, le serveur apporte les digestifs. Chacun replonge dans ses pensées. Croizette s'allume une Senior Service. Muller hume son verre de cognac, et sort un étui à cigares du revers de son blazer Smalto. Navarin revient bientôt en reniflant, pestant contre son rhume et ces médicaments qui le font pisser. Croizette a réfléchi. Elle expose ses vues, un peu embarrassée: en effet, vu la filiation du suspect avec Georges Lamaury, il convient de prendre des gants. Elle n'est pas du genre à se laisser impressionner, mais on ne peut pas lancer une accusation aussi grave - homicides en série - sans être tout à fait sûrs de notre coup, c'est à dire qu'il nous faut au moins une preuve matérielle, ou un témoignage à charge au premier degré. L'appartement du suspect est déjà surveillé par sous-marin, et une bretelle a été posée par France-Télécom. Sa famille sera questionnée avec le tact qui convient. S'il ne reparaît pas dans les deux jours, alors on lance une perquisition, ainsi qu'un avis de recherche national. Bien entendu, pas question de divulguer l'identité du suspect avant son arrestation, les vérifications complètes et son inculpation. Si les médias ont vent du nom de Lamaury, ça va souffler fort, chacun à cette table le sait.

* * *

Des bricoles de camping brinquebalent à l'arrière de la fourgonnette du CTE, réquisitionnée pour le déménagement. Max conduit, David est silencieux. Ils roulent depuis un long moment à travers la campagne, les phares jaunes trouant l'obscurité paisible des départementales désertes. A proximité du lieu-dit Roquefavour, où un haut aqueduc surplombe une petite vallée encaissée, Max tourne à gauche et emprunte un raidillon à peine visible de la route. La voiture cahote sur le sentier, des ronces griffant le pare-brise, et vient s'arrêter sur le parvis envahi de hautes herbes d'une gare désaffectée. L'endroit semble coupé du monde, les bâtiments fissurés se découpent lugubrement sur le ciel obscur et les rails rouillés n'ont pas vu de train depuis longtemps. Max coupe le moteur, éteint les phares et sort de la voiture. Au boulot, fils. S'agit de transbahuter le matos dans une pièce du sous-sol, ta prochaine base opérationnelle.

2 JUILLET 91

Un taxi dépose Léon devant la Villa Dolorosa. Il s'y engouffre avec ses sacs de voyage et grimpe jusqu'au bureau de Georges, qui l'attendait impatiemment en compagnie d'une bouteille de gin. Léon pose ses bagages et en sort le grand sac poubelle, dont il vide le contenu sur le tapis: revues hard en pagaille, photos obscènes retouchées, slip et soutif. Et, perdu au milieu de tout ça, une micro-cassette audio. Léon s'empare d'un petit dictaphone posé sur son bureau, et y glisse la cassette. Play.

Tu vas rejoindre les étoiles, tu as de la chance alors c'est pour une interview, ici le Captain Zodiac en direct hahaha quelle impression ça fait AAAAAHAHA ta gueule salope je suis une vraie vedette tu sais réponds à ma question AAAAAA putain c'est ça gueule tiens avale ta culotte AHH dans ta bouche de pute qui suce tu sais que tu me fais bander OOHH ça mérite bien un supplément je vais t'en foutre partout dessus dans tes sales poils tu verras regarde comme cette lame coupe bien, une très bonne lame, c'est Doc, c'est mon ami mon meilleur ami AHHAAAAAAAAA mais bouge pas comme ça regarde comme il te fait saigner tes gros nichons je vais te le mettre dans le trou c'est...

- ÉTEINS ÇA LÉON NOM DE DIEU ÉTEINS CE TRUC !!!

* * *

La Mercedes de Georges Lamaury pénètre dans l'enceinte de la clinique Sainte-Juliette, hauteurs de Cassis, magnifique vue sur la baie, les falaises du Cap Canaille, et le cap du Bec de l'Aigle. Il va retrouver le docteur Russel dans son cabinet. What's up, Georges ? Georges secoue la tête. Il vient d'avoir un nouveau coup de fil de flics parisiens qui semblent décidément s'intéresser à David. Il croit que c'est au sujet de ce meurtre du TGV. Il faut qu'il causent sérieusement tous les deux... Entre Jeanne, la maîtresse de Russel, qui salue affectueusement Georges. Russel lui demande de les laisser tranquilles, et propose à son ami d'aller au village pour déjeuner en paix.

Assis à une terrasse devant une bouillabaisse du pêcheur, Georges dévide sa pelote: il se demande depuis quelque temps si son fils n'est pas lié a tous ces horribles meurtres de jeunes femmes - Captain Zodiac, oui. Pauline aussi a des soupçons, c'est même elle qui lui a mis la puce à l'oreille. Léon est monté chez David, il a trouvé plein de trucs bizarres qui pourraient confirmer cette hypothèse aberrante. Russel a soigné le garçon dans son adolescence, et c'est au médecin plutôt qu'à l'ami que Georges s'adresse. Le docteur n'en croit pas ses oreilles mais s'efforce de sourire, se voulant rassurant. Il dédramatise, continuant de manger de bon appétit, se resservant de rouille et de croûtons aillés saupoudrés de fromage râpé: David n'a pas le profil d'un tueur, Georges, tu débloques ou quoi ? Cette idée est absurde, David Captain Zodiac, et puis quoi encore. Arrête ta parano, ou alors je ne sais pas, montre-moi des preuves, mais franchement Georges, moi je n'y crois pas. Tu sais, plein de gens peuvent être ce tueur, plein de gens ont des zones d'ombre dans leur vie, et sans doute bien plus de raisons que ton fils pour devenir un assassin. D'accord, il a peut-être un peu morflé dans son enfance, mais cela n'en fait pas un psychopathe, il y aurait eu des signes avant-coureurs. Silence embarrassé de Georges. Il n'a pas faim du tout, lui, et son assiette est encore pleine. Tout à coup, il craque: l'année de ses 18 ans, en 86, David a assassiné une jeune femme, Hélène Michel. C'est d'ailleurs à cette occasion que Georges et Léon se sont connus.

Georges arriva dans le studio de son fils à dix heures trente, le 12 mars l986. Il découvrit sur le sol le corps inanimé d'un grand et gros type d'une cinquantaine d'années - probablement celui qui lui avait téléphoné dans la matinée. Le gars n'était pas mort, mais pas moyen de le réveiller. Georges appela aussitôt le docteur Russel, avant de faire un tour dans l'antre de son fils, qu'il n'avait jamais visitée... Le lendemain, lorsque Léon se réveilla dans une chambre de la clinique Sainte-Juliette, Georges était à ses cotés. L'homme d'affaire laissa le privé émerger, avant de lui raconter comment il l'avait fait amener ici, où l'équipe du docteur Russel s'était occupé de le réanimer. Léon était hors de danger, mais il devrait suivre un traitement sévère et éviter toute émotion jusqu'à la fin de ses jours. Sans remercier son sauveur, le détective raconta son histoire d'une voix faiblarde: il avait acquis la certitude que son fils était impliqué dans la mort de la jeune Hélène Michel. Impliqué étant un doux euphémisme, vu que, selon Léon, le gosse avait carrément trucidé la fille. Georges écouta en silence, impressionné par ce grand gaillard alité qui surgissait dans sa vie pour raconter de telles horreurs sur son fils. Il fut rapidement convaincu, parce qu'il nourrissait depuis longtemps de sérieux doutes sur l'état mental de David. Léon était tout disposé à garder pour lui ses découvertes, si Georges savait se montrer généreux. Il était dans les ennuis, il avait pas mal de dettes, mais ce qu'il lui fallait n'était qu'une goutte d'eau pour un homme aussi riche que monsieur Lamaury. Georges examina rapidement la situation. Cet inconnu voulait le faire chanter. Très bien. Il accepta sans réticence. Mieux, il fit une offre: il était justement à la recherche d'un homme comme Léon, quelqu'un qui connaissait les questions de surveillance. L'homme d'affaire voulait un garde du corps avec des références, un professionnel, afin que sa sécurité soit garantie 24 heures sur 24. Naturellement, le boulot serait fort bien rémunéré, sans doute très au-delà des espérances d'un agent de recherches privées. Léon se redressa un peu dans son lit. Georges ne demandait qu'une chose: que l'ancien détective garantisse que son fils ne serait jamais inquiété. Ce crime, c'était une connerie d'adolescent. On ferait soigner David, et un tel accident ne se reproduirait jamais plus. Léon sourit largement. Il n'en n'attendait pas tant. Peuchère, la minute d'avant il était pauvre et malade, et à l'instant il se voyait proposer un nouveau job, payé deux bâtons le mois, logé, nourri, entretenu aux frais des sociétés de Georges Lamaury. Léon rassura Georges tout net: jamais les flics ni quiconque ne pourraient remonter jusqu'à David. Il était en possession des seules pièces à convictions capables d'orienter les recherches sur le gosse: la robe tachée trouvée dans le panier de linge, et le mot signé LN, empoché chez Richard. Il y avait bien une lycéenne, Christine, qui savait que David connaissait la fille Michel, mais elle se tairait si on l'arrosait un peu.

Comme Léon l'avait assuré à Georges, la police n'identifia jamais David. Coup de bol, le meurtre de la gamine fut attribué à son amant, un voyou impliqué dans la fusillade de Roquefavour, décédé depuis... Russel achève sa deuxième assiette de bouillon. Il soupire en se tamponnant les lèvres avec du coin de sa serviette. Que dire ?

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* * *

Attablé à la brasserie face à la gare Saint-Charles, Le Chevalier discute avec une routarde, passablement éméchée par les demis qu'il lui a offerts. Avec sa barbe poivre et sel, son bandana indien autour de ses cheveux mi-longs, ses foulards, ses bagouzes et ses espadrilles, le Chevalier a tout pour attirer la confiance des paumés, et il le sait. La fille est mignonne, de beaux yeux bleus, blonde - elle plaira au petit. C'est une américaine, qui a déjà accompli un tour d'Europe. Elle a l'habitude de voyager seule, à l'aventure. Yes, elle adore le Fwance, et les fwançais. En se roulant une clope de Samson, le Chevalier lui propose de l'héberger pour la nuit ou pour quelques jours, si ça la dépanne, car lui et sa femme Mireille tiennent justement un gîte rural aux environs de Marseille. Jennifer se laisse convaincre par ce nice fellow plein de charme, qui parle anglais et en plus connaît Frisco, sa ville natale. OK, elle le suit jusqu'à sa voiture, balance son énorme sac à dos à l'arrière et s'installe sur le siège du passager. Au volant, le Chevalier se fait silencieux. Jennifer essaie de reprendre la conversation, mais il n'a plus l'air intéressé. Plus tard, alors que l'on quitte le centre ville et que la fourgonnette s'engage sur l'autoroute en direction d'Aix-Lyon, elle commence à s'inquiéter un peu. Sa main s'attarde sur la poignée de portière. Bloquée, fermée de l'intérieur. Le Chevalier essaie de la rassurer, allons allons, don't worry ma belle, je vais te présenter à ma femme, tu vas lui plaire. Il a une drôle de tête, ce type, son expression a totalement changé depuis le drink à la gare. On roule un bon moment et Jennifer se dit qu'elle n'aurait pas dû accepter toutes ces bières, elle n'a pas les idées claires. Bon, this guy n'est pas une montagne de muscles, d'accord, mais il est strange and nervous. God, pourvu qu'il ne lui fasse pas de mal. Tous feux éteints, la fourgonnette s'engage sur une petite route. La peur submerge Jennifer, qui se met à hurler, secouant Max, tentant d'ouvrir de l'autre côté. Il la repousse brutalement, puis fouille d'une main sous le siège, trouve le fusil à canon scié qui ne quitte jamais sa voiture et l'assomme d'un coup de crosse. Voilà pour ta gueule, you fucking bitch.

* * *

A la lueur de son briquet, Daniel observe Diane qui se tortille en gémissant. Il hésite à la tirer de ses mauvais rêves. Il se lève, et regarde le décor. Pas idéal pour passer des nuits sereines, ce foutu tueur est partout, les murs sont imprégnés de sa présence malsaine, tout ça confine à l'obsessionnel, elle a des problèmes cette nana, tudieu. Il feuillette doucement des dossiers, ouvre des tiroirs et finit par découvrir un album de photos, dissimulé sous des fringues au fond d'une commode. 6 heures du mat, le réveil va sonner pour Diane dans moins d'une heure. Lui n'a plus sommeil, il va se préparer du café. Après, il lui apportera le petit déj au lit, la réveillera avec des bisous dans le cou, humera son odeur ensommeillée, la prendra dans ses bras et sentira la chaleur attendrissante de son corps engourdi. Une tasse fumante en main, il ouvre l'album trouvé dans la commode. Des coupures de presse s'en échappent. Des articles consacrés à une vieille affaire d'assassinat d'enfant qui, il s'en souvient, avait passionné l'opinion dans les années 70. L'album contient de nombreux clichés de la petite Diane, si mignonne avec ses fossettes et sa blondeur d'ange, et d'une gamine rouquine aussi adorable qu'elle. Les arrière-plans sont champêtres, prairie, verdure, soleil, cabane de gosses dans les bois.

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Désolé l'amerloque mais fini de rire, this is the end, beautiful friend héhé tu dis rien forcément ça vaut mieux tu dois avoir mal déjà hein mais c'est pour ton bien ahaha non c'est pour la Légende tu peux pas comprendre forcément fallait pas venir ici vilaine gorgone ho t'évanouis pas putain réveille-toi ça gâche tout si tu dors OK bon alors tant pis ah j'étais sûr que ça te réveillerait t'as l'air con maintenant avec tes nénés tout sales dis-donc regarde moi regarde moi salope je veux voir tes yeux quand tu rejoins les étoiles ahhhhh ça y est ça y est elle partpartpart elle meurt.

3 JUILLET 91

Le commissaire Loubignol, la soixantaine bedonnante, arpente le commissariat d'Aix-en-Provence en pestant après ses subalternes - toujours au bistrot quand on a besoin d'eux. Il est à la recherche de Christian, alias le "Cake". Un autre flic, clin d'oeil égrillard, lui répond - vieille blague interne au commissariat - que le Cake est sans doute "en réunion" avec sa collègue Brigitte, alias "la Cagole". Loubignol s'énerve, mi-figue mi-raisin: si les rumeurs sur ces deux-là sont fondées, ça va chier bon sang de bonsoir. Au sous-sol, dans les toilettes, un autre flic, Jean-Robert, vient cogner à la porte d'une cabine de WC. A l'intérieur, le Cake et la Cagole interrompent net leurs effusions sexuelles. Jean-Robert les avertit que le patron cherche après Christian, et qu'il ne va pas tarder à débarquer. Brigitte se reculotte rapidement et escalade avec habileté le mur séparant leur cabine de celle d'à côté, manoeuvre parfaitement exécutée car souvent pratiquée. Christian ouvre la porte au moment où le commissaire arrive sur les lieux. Loubignol le toise, soupçonneux. Et la Cagole, où qu'elle est ? Il essaie en vain d'ouvrir la cabine voisine puis s'agenouille pour regarder sous la porte. Il ne voit rien. Normal, Brigitte est juchée sur la cuvette, aussi immobile et silencieuse qu'une statue. Jean-Robert explique que c'est toujours ce même foutu chiotte dont le loquet se coince une fois sur deux. Loubignol semble se décrisper un peu, râle un coup après les travaux de rénovation sans cesse remis à l'année prochaine, et entraîne Christian à l'étage. Brigitte ressort prudemment de sa cachette, se rajuste et se refait une beauté devant l'un des trois miroirs écaillés des toilettes pour hommes. Jean-Robert s'approche par derrière à pas de loup et la surprend, bouh, je t'arrête cochonne ! Brigitte pousse un cri aigu, putain Jean-Robert tu m'as fait peur, t'es vraiment qu'une grosse tâche, toi alors. Il lui sort son grand sourire de séducteur ringard en lui collant la main aux fesses. Pouët-pouët, quel cul ma poule. Dis-donc, s'te plaît Jean-Rob, faut pas exagérer non plus.

* * *

L'Apocalypse approche à pas de géant, l'heure de Xénu a sonné et le châtiment sera terrible pour les MF (Mal-Finis). Seuls les adeptes GD (Golden-Lightning), suffisamment éclairés par une STAP approfondie auront la chance d'en réchapper en trouvant refuge dans le Puits de Lumière, situé quelque part dans le désert du côté des calanques de Marseilleveyre. Ils en ressortiront, seuls survivants, après le Cataclysme Final. Ainsi est-il écrit dans le Big-Book. Allez, suffit pour aujourd'hui, fermez vos cahiers, demain ACE collectif, d'ici là quartier libre. Sauf pour Franck et Bruno qui n'ont rien écouté, vous allez me sortir les poubelles, ouste et plus vite que ça. La vingtaine d'adeptes se relève, range les coussins et quitte la pièce. Jésus vient trouver Max et l'informe qu'une paire d'anglaises en vadrouille demande l'hébergement. Le gourou sort les accueillir dans le jardin. Pamela Funbott et Gladys Gayfire sont fatiguées de faire du stop et de galérer, elles aimeraient bien se doucher et se reposer quelques jours. Max leur sourit largement, affable, et les dirige vers le dortoir où elles pourront poser leurs sacs. Une fois savonnées et récurées vigoureusement, en voilà qui vont faire bander le jeune Captain.

* * *

En voiture de patrouille, Christian explique à Brigitte la mission que lui a confiée Loubignol: fouiller dans les archives et essayer de dénicher un meurtre de jeune femme non résolu dans les années 84-88. Une fille dont le corps aurait été retrouvé dans la campagne du Tholonet. Les collègues parisiens s'intéressent à ça, rapport à l'affaire Zodiac. Pour sa part, Loubignol ne voit que l'affaire Hélène Michel, en 86, qui puisse coller. Mais tout le monde connaît l'assassin de la fille: Richard Martinez. Enfin, hein, ça a toujours été la version officielle. En fait, le Cake et la Cagole ne tiennent pas du tout à ce que les collègues parisiens fourrent le nez dans cette vieille affaire. T'en fais pas choupette, mais il fallait bien que je t'en parle. Bon, qu'est-ce que tu dirais d'une petite pause ? Il arrête la voiture sur un parking désert, saisi d'une envie subite. Elle comprend et change d'humeur lorsqu'il l'enlace et lui arrache sa culotte d'un geste vif. Rhââ, elle adore quand il est brute comme ça, son Cakou d'amour.

4 JUILLET 91

* * *

Encadré par Léon et Maître Hiamuri, Georges visite ce qui sera bientôt un ensemble de bureaux sur le boulevard du Prado, serrant quelques mains au passage. Alors que les trois hommes s'apprêtent à remonter en voiture, une petite équipe de télé s'approche. Agathe Bédard, la journaliste de FR3, veut interroger Georges pour les infos du soir. Elle souhaite une réaction sur la parution du matin dans le Méridional des nouveaux ragots qui le désignent implicitement à travers Jo Lamour, un des pseudos qu'il utilisait quand il travaillait encore dans l'industrie du film. Georges a un geste d'agacement, mais Hiamuri lui fait un signe apaisant. Après une brève réflexion, l'homme d'affaire se tourne vers la caméra. Écoutez madame, tout ça, c'est de la calomnie, des manoeuvres politiques infantiles. Jusqu'à présent, Georges a préféré ignorer ces attaques d'une bassesse inouïe. Mais puisque les journalistes semblent adorer faire les poubelles, alors il va dire quelques mots pour rétablir la vérité vraie, mais après il ne reviendra plus sur le sujet. Il n'a rien à cacher aux électeurs: après avoir réalisé plusieurs longs-métrages à succès, il connut une brève traversée du désert, et c'est vrai qu'il se lança dans la production de petits films dits sexy, entre guillemets. Rien de méchant, loin de là, et pas du porno en tout cas, contrairement à ce que sous-entend perfidement cet article mensonger. Ces films 16 mm de cinq à dix minutes seraient même aujourd'hui considérés comme d'innocentes bluettes, comparés à ce que les enfants peuvent voir le samedi soir sur Canal plus, par exemple. Oui, ahem, il est arrivé une fois ou deux que sa regrettée épouse Anjélica y fasse de la figuration, mais en tenue décente, contrairement à ce qu'indique l'article. Georges dit que ce qui pose problème, c'est que cette histoire faiblarde sorte précisément à l'approche des élections. Et qu'une certaine presse soit là pour diffuser les propos d'un journaliste névrosé. Une presse de droite, bien entendu.

Dans la voiture, c'est un autre Georges qui parle à son avocat: il lui confie que son fils est recherché par la police. Les flics pensent qu'il est l'assassin de toutes ces filles. L'avocat n'en croit pas ses oreilles. Curieux et inquiet, il se fait pressant. Si Georges sait quelque chose d'important, il faut qu'il le lui dise. Est-il convaincu de la culpabilité de son fils dans cette affaire horrible ? Aurait-il des éléments dont la police ne dispose pas ? Georges est très nerveux et il s'agite sur son siège tandis que Léon roule à une allure de sénateur sur la Corniche, en direction du centre ville. Que David soit coupable ou pas, il est vraisemblable qu'il va incessamment avoir affaire à la justice. Maître Hiamuri le défendra s'il reparaît, vu qu'il a disparu. Pour l'instant, Georges ne souhaite pas en dire plus. En attendant, que l'avocat examine toutes les possibilités de plaintes à l'encontre de ce putain de Naldini qui remue la merde.

* * *

Dans le bureau de Navarin, Diane lit le compte-rendu faxé d'Aix à sa demande, sur l'existence d'un homicide non-résolu, qui présenterait des similitudes avec ceux commis plus tard par Rambo et Captain Zodiac. D'après le rapport, RAS. Navarin passe et jette à Diane le dossier militaire de David. La jeune femme découvre tout d'abord une photo de la section du soldat qu'il était alors, sur laquelle elle le reconnaît aussitôt. Menton levé, sourire aux lèvres, il regarde l'objectif, un brin narquois. Ses supérieurs le décrivent comme renfermé, peu apte au commandement, mais sérieux et appliqué si bien encadré. Il a été renvoyé dans ses foyers avant la quille, suite à une affaire à la fois sordide et rigolote: il fut surpris en flagrant délit de vol chez un colonel. On retrouva dans ses affaires des tas de sous-vêtements féminins, dérobés aux femmes des officiers résidant sur la base, et aux engagées. David prétendit à l'époque qu'il s'agissait d'un pari avec ses camarades, mais ceux-ci démentirent. Le rapport psy effectué à posteriori sur le garçon par un médecin militaire le décrit comme un asocial schizo, qui aurait dû être réformé. Après ce petit scandale, on préféra s'en débarrasser en douceur.

* * *

Gladys Gayfire et Paméla Funbott sont assises par terre, bâillonnées et attachées dos à dos. Mal au crâne, douleur lancinante, Gladys s'éveille. What's that mess ? - qu'est-ce que c'est que ce bordel, en VF. Elle se trouve dans une pièce délabrée, sans fenêtre, aux murs couleur béton sale, éclairée par une veilleuse à gaz posée sur une chaise de camping. Le sol est jonché de restes de repas et d'accessoires morbides, menottes, colliers et bracelets de cuirs, sacs plastiques. La porte de fer est fermée par une lourde chaîne cadenassée. Gladys entend dans son dos la copine Paméla qui sanglote spasmodiquement, et tout lui revient soudain en mémoire, affreux flash-back. Le malade n'est pas là, et son acolyte le gourou non plus. Paméla, elle, a déjà eu tout le loisir d'observer les lieux et de comprendre ce qui les attendait. Non, ce n'est pas un cauchemar, mais bien la réalité: dans un coin, sur un tas de sacs plastiques bleus empilés à la hâte, Gladys voit traîner ce qui ressemble à une main coupée.

David est seul dans le caveau de la famille Lamaury. Il dépose un gros bouquet sur la tombe de sa mère, murmure une prière inintelligible et essuie les larmes qui roulent sur ses joues. Puis il quitte le caveau et va retrouver Max, qui l'attendait en voiture derrière le cimetière. Le gourou n'est pas tranquille du tout, il dit c'est de la folie de venir se montrer ici, ils risquent de tomber sur Georges, où même les flics. David rigole: son père n'a jamais mis les pieds au cimetière depuis la mort de sa femme, quant aux flics, il leur pisse dessus. Même quand il était à l'armée, il négociait des permissions pour venir se recueillir ici chaque 4 juillet. Impensable qu'il manque l'anniversaire de la mort de sa maman...


CAPTAIN ZODIAC Chapitre 6

SOMMAIRE L'ORGANE