Diane aborde la soeur de David à la sortie des Beaux-Arts, frappée par la beauté de cette blonde aux reflets roux avec de grands yeux clairs innocents et vaguement inquiets. Pauline est aussitôt sur ses gardes, étonnée que quelqu'un de la police se soit déplacé pour elle. C'est pourquoi ? Diane propose de prendre un verre à la buvette, en terrasse puisqu'il fait beau. Juste le temps que Pauline réponde à quelques questions de routine. Au sujet de son frère. Pauline se mord nerveusement la lèvre inférieure. Qu'est-ce que l'on peut bien vouloir à son frère ? S'asseyant devant une table à l'ombre d'un parasol, Diane noie le poisson: une broutille, on le recherche à titre de témoin dans une affaire d'accident de la route. Pauline n'en croit rien mais ne relève pas. Non, elle n'a pas eu de nouvelles de son frère depuis trois semaines, un mois. Ils se voient d'ailleurs assez rarement. David est très secret, oui, on peut dire ça, mais il n'a jamais fait de problème à quiconque. Il avait parlé de se balader, il a dû partir en vacances et va sûrement revenir d'ici peu. Non, elle ne sait pas s'il a une copine en ce moment. Quand Diane évoque le meurtre de Laure D., étudiante en 88 à Tolbiac, et demande si David la connaissait, Pauline se braque. C'est quoi cette enquête, au juste ? Qu'est-ce que David vient faire là-dedans ? Ces questions l'agacent, elle n'a rien à dire sur son frère, un garçon irréprochable, sensible et délicat. Non, elle ne voit vraiment pas où on peut le trouver, et espère surtout que la police ne commet pas une erreur en s'intéressant à lui. Diane se lève après un petit silence - cette fille sait des choses, on creusera plus tard, inutile de la brusquer. Merci beaucoup, mademoiselle Lamaury. A bientôt.
La pleine lune surplombe les ruines sinistres de la petite gare de Ventabren-Roquefavour, aimable décor pour film d'épouvante. Au sous-sol, étendu peinard sur un matelas mousse, la tête calée contre un coussin cradingue, David se marre en regardant la redif nocturne de la "Famille Tartignole". Une boite de William Saurien à la graisse d'oie mijote sur le petit camping-gaz, répandant un fumet de cramé. Il se sent bien ici, il a reconstitué son petit chez lui, personne ne vient le déranger, pas le moindre emmerdeur dans le secteur, et il peut se dégourdir les jambes dans la gare durant la journée, c'est amusant comme endroit, plein de charme. Un soupir étouffé le fait détourner les yeux du minuscule écran. Les filles s'agitent. Bon, il va falloir s'y coller, et procéder à la destruction de leurs enveloppes charnelles avant la prochaine visite de Max. Il se lève et vient observer Gladys et Paméla. Elles ont la chair bleuie sous la pression de la grosse corde qui les entrave, leurs gros tétés tout blancs d'anglaises écrabouillés, leurs mâchoires crispées sur l'épais bâillon qui interdit le moindre mot intelligible. Oh mes chattes, ces regards implorant qu'elles lui lancent ! Soudain, il se fige. Il vient d'entendre des éclats de voix en provenance des étages. Les deux anglaises lèvent au plafond des yeux emplis d'espoir. David se dirige sans bruit vers la porte de fer qui donne sur l'escalier et tend l'oreille, aux aguets. C'est bien ce qu'il craignait: un groupe d'humains à la con est en train d'investir les lieux, des jeunes, venant sans doute terminer une soirée arrosée en jouant au train-fantôme dans la gare déserte. Inquiet, David ouvre précautionneusement le cadenas, entrebâille la porte et sort de sa cache pour mieux écouter les intrus qui ont envahi le rez-de-chaussée. Exclamations féminines apeurées, fanfaronnades d'adolescents. David entend des blagues vaseuses sur le Captain Zodiac, qui pourrait très bien se cacher dans cette gare désolée - ben tiens. Cris émoustillés des filles à l'évocation du célèbre tueur. David se mord les lèvres pour ne pas mourir de rire, s'ils savaient ces cons. N'empêche, faudrait pas qu'il s'amusent à venir par ici, méfi... Non, c'est bon, les voix et les rires s'éloignent. Sans avoir cherché à explorer les lieux plus avant, les ados repartent dans la nature, suivant les rails, sans doute pour une balade jusqu'à l'aqueduc de Roquefavour. Le silence est revenu. David soupire, il a un peu flippé quand même. Il revient chez lui, referme porte et cadenas, et arrête le feu sous le cassoulet. Bon, c'est pas le tout les filles. Il ramasse un gourdin de ferraille posé auprès de son lit. Plouf-plouf. Ça-sera-toi-la-première-quiva-y-passer: Paméla. Elle hurle à travers son bâillon, yeux exorbités, elle cause mais qu'est-ce qu'elle cause, tu vas la fermer oui. D'autant qu'elle est rosbif, et que même s'il lui enlevait son bâillon, il ne comprendrait rien à ce qu'elle raconte, vu qu'il a toujours été nul en anglais - une langue de pédés soit dit en passant. Il abat violemment son arme sur le crâne de la pauvre fille. Bing, les os se brisent dans un craquement du tonnerre.
Diane gare sa 205 banalisée devant la supérette des Pichon. Marcel sort aussitôt de la boutique, hého, l'emplacement est réservé aux livraisons, il attend le gars de chez Boucherie Bernard - et les bonnes femmes au volant ça devrait pas exister pour commencer par le commencement. Diane sort sa carte. Ah bon la police alors c'est différent, marmonne Marcel, euh c'est pour quoi au juste ? Madame l'inspecteur veut des détails sur le contentieux qui oppose le gérant du Félix Potin à un certain Lamaury David, ainsi que les ordinateurs de la PJ l'ont révélé. Le visage de l'épicier se congestionne. Ce voyou, ce malade mental, un peu que je maintiens ma plainte, non mais des fois. Il a tout cassé dans la réserve, et ces bandits de la GMTF ne remboursent pas, je vais le faire casquer, ça prendra le temps que ça faudra en justice, mais je vais le faire casquer. Pour le reste, que l'inspectrice aille donc interroger sa garce de future-ex-femme, parce que le gars de Boucherie Bernard arrive et qu'il va falloir boulonner, une épicerie c'est pas fait pour les feignants, Loretta est restée au pavillon ce matin, et d'ailleurs c'est elle, la pauvre idiote, qui lui avait proposé d'embaucher ce petit saligaud. S'il vous plaît maâme l'inspectrice, pouvez-vous bouger de là votre véhicule, que le gars de Boucherie Bernard puisse s'y mettre ?
Madame Pichon baisse la tête, tripotant machinalement un coin de la nappe brodée. Diane voit des larmes perler au coin de ses yeux, et lui tend un kleenex. Loretta se mouche bruyamment avant de lui adresser un sourire triste. David était un garçon tellement attendrissant. Elle l'avoue, elle était très amoureuse de lui. Mais jamais il n'a répondu à ses avances, il faisait toujours comme s'il ne comprenait pas. Pourtant, il avait des sentiments pour elle parce que - comme elle l'a déjà dit à sa grande soeur - souvent il lui faisait des cadeaux. De la lingerie, surtout, et des bijoux. Par exemple cette jolie petite chaîne en or, ça fait deux ans qu'elle la porte. Diane veut voir la chaînette. Un peu étonnée, Loretta s'en défait et la tend à l'inspecteur, qui l'empoche et demande a examiner la lingerie et les bijoux en question. Loretta se lève, ma foi, si vous voulez, suivez-moi. Dans la chambre conjugale, la jeune femme ouvre les tiroirs d'une commode, qui regorge de froufrous. Diane évalue, effleure du revers de la main. Pas mal de soie, de satin, des broderies fines, des marques de qualité, La Perla, Malizia, Lise Charmel. Très certainement des effets dérobés aux victimes - facile à vérifier. Il va falloir emmener ces pièces à conviction. Un peu à contrecoeur, Loretta fourre tout ça dans un sac Félix Potin, vous me les rendrez, hein, madame, s'il vous plaît, c'est des souvenirs que j'y tiens. Sur le perron, Diane promet à la jeune femme de ne rien dire à son mari au sujet de ces cadeaux, bien sûr. Surtout, ajoute Loretta, qu'elle est en instance de divorce. Puis elle s'inquiète un peu: c'est bien sûr que c'est au sujet de la plainte ? Serait-il arrivé quelque chose à David ? Diane la rassure, ne vous en faites pas, merci beaucoup madame. En lui ouvrant la porte du jardin, Loretta suggère à Diane d'aller trouver la maman de David, à l'hôpital. Il lui était très attaché, et la visitait souvent. Il n'a jamais voulu la lui présenter. Diane regarde la jeune femme, ébahie. Elle sait que la mère de David est morte depuis longtemps.
Home, sweet home, David est en train d'emballer Paméla sous les yeux de Gladys. Il râle en se débattant avec ces putain de sacs-poubelle, pénibles à fermer hermétiquement avec le lacet, surtout quand on a les mains gluantes. C'est un travail chiant. Mais il faut le faire, car telle est la volonté de Max. Justement, on frappe sept coups à la porte, le signal en morse décidé par le Chevalier. En entrant, après avoir fait la bise à son élève, le gourou constate avec plaisir que tout s'est encore bien passé, et que la première anglaise n'a pas posé de problème. A part bien sûr, bougonne David, qu'elle en a foutu partout, comme d'hab, et qu'il faut passer la serpillière, il allait juste s'y mettre. Max fait un tour dans la pièce, enchanté de voir que son jeune ami s'est approprié les lieux et qu'il semble s'y plaire. Il se plante devant Gladys, recroquevillée au bout de sa chaîne et empestant la peur, le corps recouvert de poussière, cheveux en broussaille. Il ricane en regardant entre ses cuisses, qu'il a écartées d'un coup de pied. Il se tourne vers David, désignant l'entrejambe. Le gosse rigole, c'est lui qui lui a tondu le caillou avec son Bic. A sec. Hihi, il a eu l'idée de commencer une petite collection de poils de poupées. David montre à Max trois petits flacons bourrés de mèches frisottées, étiquetés "Jennifer", "Paméla" et "Gladys". Fais-voir ça fils, c'est marrant, toi alors, bon, des trucs comme ça j'y vois pas d'inconvénient, je t'amènerai d'autres flacons, des tas, du collyre à Jésus, t'auras de quoi faire, allez, tu m'offres un caoua, faut qu'on cause un peu. Max s'assoit sur le matelas tandis que David s'affaire à verser de l'eau d'un jerrican dans une casserole. Le gourou l'observe, c'est qu'il prend de l'assurance le gosse, ça va être une flamboyante série. David lui tend un bol et s'assoit en tailleur à ses côtés. Merci fils, tu sais que tu es un vrai bon, toi ? On va tous les enterrer, tous. Bundy, Shaeffer, Gacy, Tchikatilo le soviet, Fish et les autres: des rigolos à côté de Captain Zodiac. La Légende a commencé de se bâtir, quelque chose de bien, déjà 17 poupées dans le cosmos - 18 avec le bébé - un vrai feu d'artifice que ça doit être là-haut. On va entrer dans le Guiness Book, d'ailleurs Max a déjà téléphoné pour savoir s'ils homologuaient les records criminels, mais ils lui ont raccroché au nez. Les cons. Plus tard, quand il sera vieux et sur le point de mourir, il écrira un super bouquin où il dévoilera tout. Les éditeurs s'arracheront ce fabuleux récit et le Captain Zodiac, c'est à dire Max et David - l'Hydre à deux têtes - passera à la postérité. Bien mieux que ces crétins d'Ottis Toole et Henry Lucas, et peut-être plus fort encore que le Zodiac US. Ça alors, tu vois fiston, ce serait vraiment le top. Max en a les larmes aux yeux tellement c'est beau comme perspective. Le Zodiac, c'était The serial-killer. Le plus brillant de tous. Jamais les flics ne l'ont coincé. Il leur a mis à tous bien profond. Plus de 200, il en a envoyé en l'air, t'imagine ? Tremblant d'excitation, Max repart sur son dada, son pote le Zodiac, qu'il prétend avoir connu en 71, alors qu'il était de passage aux USA pour quelques mois. Voilà comment ça c'était passé: au cours d'une nuit de défonce dans un bar country de San-Francisco, le Chevalier avait fait la connaissance d'un type drôle et sympa, qui lui avait confié être le fameux Zodiac, recherché par tous les flics du FBI. Et avec tous les détails que lui donna le lascar, Max ne douta pas une seconde de l'authenticité de ses propos. Ils passèrent ensuite quelques soirées pas piquées des hannetons, à faire des bringues et des virées en bagnoles. Mais jamais quand même le Zodiac ne lui proposa de l'accompagner dans ses petites expéditions. De ce côté là, il était très secret. C'est normal, on peut le comprendre, hein. Et puis, un jour, il disparut, et comme par hasard, des meurtres commencèrent dans l'État voisin. Ah, le Zodiac, quel as, on en fera plus des comme ça. Vaguement jaloux, David souligne que lui non plus n'est tout de même pas mauvais dans le genre. Ah mais Le Chevalier est bien d'accord, David est un surdoué, of course, sauf qu' il est jeune et fougueux, heureusement que Max est là pour canaliser ses énergies. Parce que des fois, en jouant perso - comme avec les travelos ou dans le TGV - il manque de tout faire partir en couille, le David. Enfin bref, à eux deux, Max et David vont former le tandem le plus fameux de l'histoire du crime. Mais pour y arriver, garçon, il faut de la patience, et de la rigueur.
Diane et Navarin font le point à la cafétéria de la Criminelle. C'est surtout elle qui parle, il se contente de hocher la tête ou de répondre par monosyllabes, avalant de temps à autre une goulée de Fanta avec sa purée. Apparemment, Loretta et son mari ne sont pas au courant des activités criminelles de David. On a reconstitué la généalogie du jeune homme: père Lamaury Georges, personnalité marseillaise et candidat socialiste à la députation; soeur aînée Pauline, étudiante âgée de 25 ans, vit en concubinage avec Harrouard Francis, prof aux Beaux-Arts; mère Anjélica Lamaury, née Joëlle Aubrac, ex actrice, décédée en 73 dans un accident de la route. A ce propos: David faisait croire à Loretta Pichon que sa mère était vivante. Zarbi, non ? Navarin s'en fout, il est fatigué, mais fatigué. Il repousse son assiette, encore purée-côte de porc, avec les impôts qu'on paye, pas croyable. Diane s'étonne du manque d'intérêt que son supérieur affiche ce soir pour l'affaire, et de son comportement un peu imprévisible ces derniers temps. Gaffe au surmenage, Jean-Paul, tu m'as l'air largué en ce moment, tu devrais essayer les tranquillisants, ça aide à tenir, surtout dans cette affaire stressante qui te pompe l'énergie. Il hausse les épaules, c'est rien bordel, fais pas chier fillette. Bon bon OK, elle ne lui dira plus rien, ça la regarde pas, c'est vrai. Il lève brusquement la tête et la fixe droit dans les yeux... C'est bon avec Marlin, il te baise bien ? Ça lui est sorti d'un trait, obsédante question trop longtemps contenue. Elle en reste comme deux ronds de flan. C'est donc ça. Non mais de quoi tu te mêles, Jean-Paul ? Un journaliste, putain Diane j't'ai dit que je pouvais pas blairer les journaleux, et celui-là en particulier alors vraiment il me sort par le cul.
La 4L du CTE cahote sur un chemin forestier éclairé par un quartier de lune. Le Chevalier arrête la voiture dans un coin désert en bordure du lac artificiel du barrage de Bimont. Il ouvre la portière arrière du fourgon. Tous ces sacs plastiques qu'il faut décharger, lester de lourdes pierres et balancer dans les eaux noires par 20 mètres de fond, c'est du boulot. Le Chevalier crache dans ses mains et s'y colle. Les morceaux de Jennifer, Gladys et Paméla, ça en fait des kilos et des kilos de bidoche. Plouf, plouf, plouf, ça s'enfonce en glougloutant vers le fond du bassin. Dans quelques semaines, tout aura disparu, les poissons auront mangé les chairs, seuls les os reposeront encore au fond, et puis après la vase les recouvrira et personne ne les retrouvera jamais - sauf peut-être les archéologues de l'an 3000, héhé.
CARNET DE NOTES DE DIANE, NUIT 08 AU 09/07/91.
Je suis toute seule, perdue en pleine nature, arc en bandoulière, bottée (la vraie Diane chasseresse, comme sur le tableau de papa !). J'entre dans un bois d'arbres foudroyés, je n'ai pas peur (pour une fois), je me promène en regardant autour de moi./J'entends des rires de gosses, et je vois un petit garçon et une petite fille en train de jouer au pied d'un arbre. Je m'approche. Ils sont nus, mignons comme tout (avec peut-être des ailes dans le dos, il me semble, des angelots ?!). Ils jouent avec des Barbie et des Big-Jim. Des poupées sont pendues par le cou à des branches basses, et les gamins s'amusent à les torturer. Ils découvrent ma présence et me disent de faire attention de ne pas tomber dans le trou./Je suis en équilibre (fragile) au bord d'un puits obscur qui s'enfonce loin sous terre. Je me recule, je crie et je me cogne contre une statue qui se tenait dans mon dos. Une statue grecque... de satyre en érection ! Les deux gosses s'envolent dans un bruit de battement d'ailes et commencent à voleter autour du satyre en rigolant et se moquant de moi.
Je n'ai jamais été battue dans mon enfance, je n'ai pas le moindre fantasme sadique ou masochiste, qu'est-ce que c'est que cette histoire de poupées torturées - quelles absurdités, quelles ignominies ma pauvre fille tu es bien malade - pourquoi ces gamins, ce puits ? Et qui est ce satyre en rut ? Papa ?
Diane retrouve Navarin dans le bureau de Muller. La juge Croizette est là également, tailleur impec, pomponnée de frais. Diane serre les mains de ses chefs, et constate que Navarin tire toujours la gueule. Punaise, mais comment a-t-il deviné pour Daniel - peut-être qu'il bluffe ? Elle n'a pas le temps de se perdre en conjectures, Muller frappe du poing sur le bureau. On y va: perquisition ce matin au domicile de David Lamaury. La lingerie ramenée de chez Loretta Pichon a été formellement identifiée comme appartenant à des victimes de Rambo et de Captain Zodiac. La chaînette ressemble fort à celle que portait Isabelle E., selon sa colocataire de l'époque, une jeune comédienne. Pièces à conviction, les premiers liens indiscutables entre David Lamaury et ses victimes. L'équipe du sous-marin en planque n'a pas vu reparaître le garçon chez lui. Son téléphone est resté silencieux. Même s'il a sûrement fait le ménage avant de partir, il doit bien rester des traces intéressantes, et peut-être une piste permettant de le localiser.
L'appart est curieusement clean, comme nettoyé à la hâte. Diane remarque un poster géant du système solaire punaisé sur le mur du salon. Ca, plus le télescope rangé dans sa boite: le jeune Lamaury est amateur d'astronomie. Il y a aussi une vieille affiche d'un film des années 60, "Captive du Donjon", sur laquelle est dessinée une belle blonde en robe de princesse qui essaie tant bien que mal de ressembler à Martine Carol. Des flics du labo relèvent les empreintes, et cherchent d'éventuelles traces de sang ou de corps. Une vieille voisine, intriguée par le remue-ménage policier, est interrogée: voici quelques jours, elle a entendu du bruit dans l'appartement de son jeune voisin d'où elle a vu sortir, à travers le judas, un homme grand, chargé d'un sac de voyage. Quant à David, c'était un gentil garçon, qui l'aidait parfois à monter ses commissions dans l'escalier. Elle ne l'a pas croisé depuis une semaine ou deux, plus ou moins, elle se souvient pas bien.
L'équipe de nuit a décelé un incident de fonctionnement dans le système de filtrage des eaux du barrage de Bimont, zone E, quinze mètres de fond. Dans un sas du bâtiment, deux techniciens se changent en hommes-grenouilles et s'enfoncent dans les eaux noires pour inspecter l'installation à la lueur de torches étanches. Au bout de quelques minutes de nage, l'un d'eux désigne le filtre: il y a des trucs qui le bouchent - des sacs, emberlificotés dans le treillis de protection. Les plongeurs se regardent, incrédules, avant de touiller là-dedans de leurs doigts gantés de néoprène. C'est ce sac plus gros que les autres qui fait bouchon. Unissant leurs forces, les deux hommes tirent dessus pour le dégager. Le plastique se déchire, révélant un thorax féminin.
Dans son F4 de fonction au Jas-de-Bouffan à Aix, Loubignol décroche son téléphone, 4 heures 20 du matin, bon sang de bonsoir, mais qui c'est ? C'est la gendarmerie, commissaire. Des morceaux de femmes viennent d'être retrouvés au barrage de Bimont. Loubignol secoue la tête, des morceaux de femmes, pas possible, il fait répéter, pas possible, j'arrive. Il se lève précipitamment, abandonnant le lit où sa femme Évelyne remue en bougonnant. Bien que tétanisé par la nouvelle, il ne peut s'empêcher d'envoyer une oeillade enamourée à sa jeune épouse, qui ouvre de petits yeux ensommeillés. Il faut que j'y aille, une affaire énorme, rendors-toi bibiche... C'est qu'il l'aime, son Évelyne, 25 ans, corps de rêve, une créature pareille ça se chouchoute. Il s'est toujours demandé pourquoi elle l'avait choisi - et ne se l'est toujours pas expliqué, bon sang de bonsoir, se contentant de savourer sa chance chaque jour un peu plus. Elle tend les bras vers lui, tellement attendrissante dans son demi-sommeil. Reviens vite, mon lapinou.
Au lever du jour, Loubignol arrive au barrage où l'attendent déjà de nombreux flics et gendarmes. Gérard et Robert - tandem d'inspecteurs aixois, surnommés les Pédés - sont déjà sur le pont. Ils ont causé avec les gendarmes et procédé aux premières constatations. Le commissaire les rejoint, bon qu'est-ce qui se passe au juste, où sont les corps ? On l'amène au bord du bassin, zone E, non loin du mur de retenue d'eau, en surplomb d'un à-pic d'une trentaine de mètres. Des amas de chairs méconnaissables sont disposés au bord de l'eau. Loubignol a un haut le coeur. Autour, plusieurs flaques de vomi indiquent que peu d'estomacs ont résisté. Bon sang de bonsoir de bon sang de bonsoir. Il y a apparemment trois corps dans tout ça, piégés dans les filtres par les puissants courants du fond du barrage. Christian et Brigitte reviennent de leur exploration des environs. Résultat: néant, chef, sauf peut-être les traces d'un véhicule de tourisme. Le commissaire laisse échapper un rot - oh, pardon. Du pied, il touille un peu dans un tas, repoussant un avant-bras: quelque chose attire son attention - bon dieu ça cocotte. C'est un morceau de bassin féminin, avec sur la fesse droite une profonde entaille en Z. Christian émet un petit rire nerveux, soutenant une Brigitte pantelante. Loubignol adresse à son subordonné - gominé de frais dès cinq heures du mat - un regard réprobateur: non ce n'est pas Zorro, imbécile, mais Captain Zodiac. Il va falloir prévenir Paris.
Diane, Navarin et la juge Croizette regardent un cliché noir et blanc à la texture granuleuse, que Muller vient d'étaler sur son bureau en acajou. On y voit un jeune homme blond au guidon d'une moto, une passagère brune derrière lui, cheveux au vent. Le taré en personne, chers amis. Flashé à 143 km/h sur le périph, le 10 mai 91 à 00h32, voici deux mois. Une bien jolie photo, transmise aujourd'hui par la préfecture, suite à une énième demande de vérifs de notre part. Le type et la nana n'avaient jamais été identifiés, mais l'un de nos hommes vient de reconnaître David Lamaury, et la fille n'est autre que Loretta Pichon. Marrant, non ? Diane attrape le cliché. David Lamaury, oui. Elle fixe le visage enfantin encadré de boucles blondes, les yeux plissés par la vitesse. Elle le revoit encore lui tenir la jambe à la sortie de la fac, lorsqu'elle était venue interroger les étudiants au sujet du meurtre de Laure D., époque Rambo. Punaise, soupire-t-elle en passant le cliché à Navarin. Croizette sourit, asseyez-vous et discutons un peu. Voici ce que nous racontent les expertises des éléments recueillis lors de la perquisition:
- Quelques cheveux féminins
de couleurs différentes découverts ça et
là.
- Résidus sanguins dans la cuisine, la salle de bain et
dans le filtre de la machine à laver. Analyse des groupes
en cours.
- Les cheveux de David sont bien ceux trouvés sur les
lieux des crimes.
- La présence du télescope et la localisation de
certains meurtres de Rambo incitent à conclure que David
pourrait avoir repéré quelques-unes de ses victimes
de l'époque à l'aide de cet instrument.
- Et surtout: les empreintes de David sont les mêmes que
celles de Rambo. Preuve indiscutable.
Diane rejoint Navarin au distributeur de boissons. Muller et Croizette focalisent sur David Lamaury, OK, mais il y a toujours cette histoire de complice, ces lettres. Pourquoi ne pas essayer tout de même de vérifier le "Max" donné par Gaston ? Diane n'a pas osé en parler devant le big-boss, mais une demande aux RG à Marseille, et ce serait vite vu. Navarin l'ignore ostensiblement en attendant que son verre de Sprite achève de se remplir. Tu sais pas quand on descend à Marseille ? On y va toujours ? Sans répondre, il se met à fredonner doucement "Si seulement tu m'avais dit la vérité"... Dis, Jean-Paul, tu m'écoutes ? "... Nous ne serions pas obligés de nous quitter...", l'inspecteur divisionnaire tourne les talons et s'éloigne en reniflant bruyamment. Diane n'en revient pas. Il n'est vraiment pas dans son état normal, où alors il est en plein début de dépression. Si ça se trouve il est vraiment jaloux à cause de Daniel. Elle court pour le dépasser et s'immobilise devant lui, passage barré dans le couloir. Regard noir et triste de Navarin. Tu me le troues, fillette. Il la repousse et s'éloigne, "...puisque tu m'as trompé, à présent tu peux t'en aller." Elle le rattrape à nouveau. Ça l'énerve. Tu fais chier, j't'ai dit, allez, du vent. Sciée, elle s'arrête devant un téléscripteur bourdonnant. Va voir ton Marlin, va. Saaalope. Elle le voit tourner le coin et disparaître en marmonnant - pouffiasse - le corps secoué de tics. Les inspecteurs Leboeuf et Pithiviers, de retour de mission, rigolent sur son passage, eh, Jean-Paul, déjà bourré à c't'heure ? Déclic dans la tête de Diane. Dope. Punaise de punaise, j'ai compris, il se dope.
9H10/AIXENPCECOM13310/090791/AXT/APJ/PARIS.
SIGNALONS 3 CADAVRES FÉMININS DÉMEMBRÉS RÉGION AIXOISE / BARRAGE DE BIMONT / OEUVRE POSSIBLE DE CAPTAIN ZODIAC / SIGNE EN Z TRACE SUR FESSIERS DES VICTIMES / VOIR AIX EN PCE / COMMISSAIRE CH. LOUBIGNOL.
La cinquantaine chétive, physique ingrat - moumoute mal scotchée sur crâne dégarni, yeux noirs enfoncés profond dans leurs orbites, bec-de-lièvre affirmé - René Naldini est un solitaire qui se donne à fond dans son boulot. Derrière la porte de son bureau du Méridional, il ignore l'agitation de la rédaction. Vu le raffut, il devine qu'il vient de se passer quelque chose de vraiment important dans la région. Mais il s'en fout, alors là, complètement. Car ce qui l'intéresse pour le moment - et depuis longtemps déjà - ce qui l'obsède même, c'est une seule et unique personne dénommée Georges Lamaury: un youpin socialo franc-maçon et corrompu, archétype de tout ce que René conchie. Et justement, ce matin, le petit éditorialiste a reçu une grande enveloppe qui contient de précieuses informations sur sa bête noire. Un correspondant anonyme très renseigné, putaing cong, magnifique, qui lui fournit de quoi continuer à bien s'essuyer les pieds sur ce gros pourri de Lamaury, et dissuader les électeurs trop crédules... Le chef de rubrique fait irruption dans l'antre du journaliste. Réveil, Néné: trois cadavres au barrage de Bimont. Tout le journal est sur le pont, Loulou en reportage, alors coco tu nous prépares un billet bien senti là-dessus, la violence du monde moderne, l'insécurité et tout ça, je te fais confiance pour la sauce. Lamaury, on s'en branle le noeud mon gros Néné, je te dis pas comme. Il paraîtrait que le Captain Zodiac fait du tourisme dans la région, figure-toi, alors ton histoire Lamaury...
Diane remplit à la hâte une valise posée sur son lit. Daniel, allongé sous la couette, les bras croisés derrière la tête la regarde aller et venir, nue. Ce corps, tudieu, à moi tout ça, et aussi à moi de tout faire pour la garder - celle-là j'en veux encore, pas question qu'on me la pique, attention. Diane raconte fébrilement, les cadavres du barrage, les Z sur les fesses, les corps sans tête et sans mains. Ce sera coton d'identifier les filles. Elle a été choisie par Muller - parmi tous les OPJ de la Criminelle affectés à l'enquête - pour collaborer avec les flics d'Aix-Marseille en compagnie de Navarin et de Croizette. Sur place, elle essayera de convaincre la juge d'essayer la piste sectes et gourous, histoire de vérifier les propos du clodo, même si Muller n'y croit pas. Elle s'est déjà renseignée un peu, et le sud-est regorge de communautés et groupuscules philosophico-mystiques. Daniel en profite pour se glisser dans le monologue de sa compagne. Ça c'est vrai, il a déjà interviewé ce frappé de Raël, les Enfants de Dieu et les dingues du Mandarom, et il a vaguement sympathisé avec les mecs de Longo Maï. Il est un fait que le climat méditerranéen a l'air profitable aux déconnectés du ciboulot et aux escrocs - au fait, fais gaffe, les marseillais ne peuvent pas blairer les parisiens. Diane compte interroger Georges Lamaury. Daniel se redresse sur le lit. C'est confirmé ? - non mais tu te rends compte du boucan que ça va faire ? Le fils Lamaury, tudieu, en voilà un scoop pas possible. Elle interrompt son va-et-vient pour s'asseoir auprès de lui. Jure-moi de ne rien dire, on a ordre absolu de la fermer, si Muller savait que je t'ai raconté - et encore plus Navarin, punaise - je serais mutée aux cartes grises, alors s'il te plaît... Il l'attire contre lui, t'inquiète pas ma douce, je suis avec toi non mais qu'est-ce que tu crois, à moi tu peux tout dire, bien sûr que je serai muet comme une carpe - comme une tombe, ça me semble plus approprié. A propos, vous allez dormir où, Jean-Paul et toi ?
JOURNAL DE 20 HEURES, FT1.
CLARISSE MÉRIC: La découverte de trois
corps féminins au barrage de Bimont, dans la région
aixoise, relance l'affaire Zodiac. Depuis le 24 juin, date à
laquelle le tueur exécutait dans le TGV une jeune mère
de famille et son bébé, on n'avait plus entendu
parler de lui. Patrice Carré, vous avez suivi le dossier
pour FTl, depuis le début, alors ce nouveau crime, à
votre avis, est-il bien le fait de Captain Zodiac ?
PATRICE CARRÉ: Oui, Clarisse tout à fait,
même si l'on n'a pas retrouvé l'habituelle lettre
auprès des corps des victimes, la police, au vu des blessures
et de certaines marques caractéristiques, semble convaincue
que c'est bien lui qui a commis ces crimes épouvantables.
Ce qui est troublant, c'est de constater que Captain Zodiac a
une nouvelle fois changé de méthode. La diffusion
récente d'un portrait-robot probablement assez ressemblant
l'a poussé a une certaine prudence, puisqu'il a renoncé
à tuer ses victimes à leur domicile, mais il a
commis une erreur en tentant de faire disparaître les corps
au barrage de Bimont, dont les fonds sont sous surveillance constante.
On suppose qu'il a cette fois kidnappé les trois jeunes
femmes, et qu'il les a assassinées dans une planque que
les policiers vont devoir localiser.
C.M: Justement, Patrice, à propos de la police,
il faut signaler que nous avions invité ce soir le commissaire
Muller, et qu'il a refusé de venir s'exprimer à
l'antenne.
P.C: C'est compréhensible, car chaque nouveau forfait
de Captain Zodiac résonne comme une gifle à l'oreille
des policiers. On peut comprendre que le commissaire Muller préfère
adopter un profil bas. On peut aussi le regretter, mais c'est
un autre débat.
C.M: Tout de même, Patrice, Captain Zodiac est recherché
par toutes les polices de France, comment expliquer son incroyable
facilité à glisser entre les mailles du filet ?
P.C: Il y a plusieurs explications. Tout d'abord, et c'est
une thèse reprise de plus en plus souvent dans les rares
communiqués de la PJ à la presse, il y aurait un,
ou des complices. Ensuite, il y a la personnalité de Captain
Zodiac, un homme suffisamment intelligent pour dominer ses pulsions,
dans une certaine mesure, et donc capable de brouiller les pistes.
Cela dit, on croit savoir de source policière que Captain
Zodiac serait "en cours d' identification"...
Bon sang de bonsoir, voilà pas que ce fada de Zodiac, le tueur parigot, vient semer sa zone sur la juridiction du commissaire Loubignol et troubler la sérénité de sa fin de carrière. Il attrape distraitement le bol de tisane que lui apporte Évelyne en continuant de maugréer devant sa télé. Il va falloir qu'il se décide à aller voir son ami Georges Lamaury, pour lui annoncer les conclusions des collègues de Paris, et ça c'est pas humain. Car David, figure-toi Évelyne, ouvre bien tes esgourdes bon sang de bonsoir, David Lamaury - c'est la meilleure que j'aie jamais entendu en 32 ans de carrière - eh bien voilà pas que le pauvre minot est considéré par les confrères à l'accent pointu comme le Captain Zodiac en personne: l'abominable auteur des crimes en série, l'éventreur de femmes et de bébés, tu le crois ça, bibiche ? Évelyne a besoin de s'asseoir. Qu'est-ce que tu me racontes, Charles ? Il y aurait des preuves en béton, ma pauvre chérie. Mes aïeux, Loubignol connaissait bien le môme, il l'avait fait sauter sur ses genoux, emmené à la pêche à la sardine. Évelyne d'une voix blanche, encourage son mari à en parler à Georges. Même si ce n'est pas facile - et pas vraiment légal non plus, d'accord lapinou, mais tant pis on s'en fiche.
Juchée sur une chaise, Nelly B. est en train de repeindre la salle de lecture du CTE, s'esclaffant aux plaisanteries ineptes de ce petit con de Franck, qui piaille sur l'escabeau voisin. A travers la porte vitrée, le Chevalier voit ce gros cul moulé par une petite robe en lycra, cette tignasse châtain foncé, cette allure vulgaire, il entend ce rire aigu et ce zozotement à la con. D'accord, elle est pas jojo, elle est même franchement tarte, mais c'est tout ce qu'il a sous la main en ce moment. SDF, fille de la DDASS, ancienne de la piqûre, tapineuse occasionnelle - tout ça à dix-neuf ans - elle vient de l'autre bout de la France (Damblain, Vosges), et personne de sa famille n'a l'air d'être en contact avec elle depuis presqu'un mois qu'elle a ramené sa fraise dans le secteur. Libre et sans aucune attache, une proie idéale pour le Captain Zodiac. Et puis aussi, cette gourde s'est laissée totalement imprégner par le truc du Puits de Lumière, elle prend Le Chevalier pour le Sauveur de l'Humanité et ne se méfiera pas quand il l'embarquera cette nuit dans la 4L. Il entre d'un pas royal dans la salle en aboyant après Franck. Que ce petit con lâche son pinceau et aille enfin s'occuper des bon dieu de poubelles. L'adolescent quitte la pièce. Restée sur l'escabeau, Nelly contemple le Chevalier qui lui fait signe de descendre. Elle s'exécute timidement, et le maître plonge son regard de magicien dans le sien, prenant l'expression intense pile appropriée pour obtenir l'effet recherché. Ce soir, c'est la Nuit de l'Initiation, Nelly, Ta Nuit. Je vais t'enseigner les Douze Cent Quatre Vingt Trois Secrets de la Vérité Cosmique Universelle, tels qu'édictés par Xénu le Tout Puissant. Bien entendu, que Nelly n'en parle pas aux autres. Sinon, tout foirera et elle restera bête comme ses pieds tout autant que maintenant.
Chabadabada. Diane dit au revoir à Daniel sur le quai de la gare de Lyon. Un qui n'a pas la larme à l'oeil, loin de là, c'est Navarin: déjà calé dans son fauteuil, il les observe avec un méchant noeud aux tripes. La vitre fumée donnant sur le quai fait office de glace sans tain, les tourtereaux ne peuvent le voir, et il enrage d'assister impuissant à leurs jeux de langues obscènes. Quand il pense que c'est lui qui les a présentés, en plus, c'est pas une vie. Tiens, on va aller s'en sniffer une ch'tite aux chiottes - plutôt crever que de voir ça.
Indifférent, Georges Lamaury regarde Voltaire, son labrador, uriner contre le socle d'une des statues du parc de la Villa Dolorosa. En temps normal, il lui aurait envoyé un bon coup de savate, mais les révélations de Charles Loubignol l'ont mis KO. A l'ombre des platanes, le commissaire vient de lui annoncer que David a été identifié comme le tueur en série appelé Captain Zodiac. Il n'a pas le droit d'en parler, Charles, bon sang de bonsoir c'est même carrément illégal et il risque sa carrière, et pourtant, il le fait. Au nom de leur vieille amitié. Lui-même ne veut toujours pas y croire, mais on veut coller au moins 18 homicides sur le dos de David, excuse du peu. Le bureau de SunImmo, ainsi que la Villa Dolorosa sont surveillés et sur écoutes depuis quelques jours. Pour l'instant, heureusement, la consigne est de ne pas dévoiler au public la terrible vérité. Mais un jour ou l'autre, il faudra bien en passer par là. Georges fait craquer ses doigts, de noires pensées tourbillonnent dans son crâne: sa carrière ruinée par le scandale, les charognards qui ne le rateront pas, les amis qui le fuiront, et ce pauvre gosse détraqué de David. Il hoche gravement la tête, il fait celui qui débarque, qui vient d'apprendre une pénible, très pénible nouvelle. Merci, Charles. Tout cela est absurde. Je pense qu'une cabale politicienne très vicelarde est en train de se monter. Je ne sais pourquoi on vise mon fils plutôt que ma personne, mais pour moi il ne fait aucun doute que c'est une mayonnaise de la droite. Tu as lu ces conneries dans le Méridional, eh bien la campagne continue. Cette juge doit être manipulée. Tu connais David, enfin tu l'as connu tout gosse, tu sais comme moi que jamais il ne ferait de mal à une mouche. Une cabale, crois-moi. Merci encore Charles, et tiens-moi au courant.
Diane et Navarin débarquent du TGV avec armes et bagages. En début de voie, deux bruns moustachus, trois-quarts en cuir roulés autour du bras, Ray-Ban sur le nez et gourmettes aux poignets Gérard et Robert, alias les Pédés - dévisagent peu discrètement les passagers qui arrivent. Navarin rigole en les voyant: on est bien à Marseille, mignonne. L'inspecteur divisionnaire et sa collaboratrice viennent se présenter. Jean-Paul, Diane, Robert, Gérard, très heureux. Tous quatre embarquent a bord d'une 305, direction Aix, à trente minutes d'autoroute, où les attend le commissaire Loubignol. On leur a aménagé un bureau, ils seront comme des coqs en pâte.
Le soir, Diane et Navarin dînent avec les Pédés au "Son des Guitares", un restau corse - Robert est de Bastia. Non, Navarin ne boit pas de vin, jamais d'alcool eh oui, bizarre pour un flic mais c'est comme ça les gars, j'ai arrêté il y a six ans. Diane, qui par contre veut bien un nouveau verre de Coteaux d'Aix - gentil ce petit rosé - résume l'enquête sur le fils Lamaury à Paris. Les Pédés prennent le relais pour briefer les collègues sur Georges Lamaury. Il est impliqué depuis peu dans un scandale local en rapport avec ses activités de producteur et réalisateur dans les années 60. Pas vraiment de quoi fouetter un chat, mais ça marque mal quand même. Ils se souviennent aussi l'avoir interrogé quelques années auparavant, entre autres témoins, à propos du meurtre d'une adolescente, dont le corps avait été retrouvé dans la campagne autour d'Aix. Georges Lamaury n'avait bien sûr rien à voir avec ça, mais les Pédés se souviennent de sa magnifique propriété du Tholonet, la banlieue huppée d'Aix. Diane repose sa fourchette chargée de lasagnes. Allons bon. "La fille morte du Tholonet". Les propos de Gaston Munoz lui reviennent en mémoire. Elle s'étonne de ce que le dossier ne lui ait pas été communiqué, alors qu'elle avait expressément demandé à la police d'Aix de lui envoyer des infos pour vérifier les dires du clodo. Les Pédés échangent un regard. Robert suppose qu'on n'aura pas jugé utile d'évoquer l'affaire Michel, qui avait été classée - le meurtre ayant été attribué à son amant, Richard Martinez, un voyou tueur de flic, décédé depuis. Gérard se souvient alors que Loubignol avait chargé le Cake, pardon, Christian, de transmettre le dossier. Or, Gérard et Robert ne cachent pas leur aversion pour le Cake et son équipière préférée, Brigitte-la-Cagole, qu'ils soupçonnent d'être des magouilleurs de première. Diane demande aux Pédés de lui procurer une copie du dossier Hélène Michel, car elle croit qu'il est possible que la jeune fille ait été l'une des premières victimes de David. Elle voudrait aussi une liste exhaustive des sectes de la région, afin de rechercher un gourou qui pourrait s'appeler "Max". OK, on va essayer de se renseigner là-dessus. Quoiqu'il en soit, demain matin on interroge officiellement Georges Lamaury.
Brigitte s'éveille en sursaut dans son lit, à côté de son mari - qui n'est pas Christian, mais Raoul, fonctionnaire-chef à la Poste. Un rêve, ce n'était qu'un sale mauvais rêve. Brr, José-le-Dentier avait refait surface et lui réclamait l'argent, tout l'argent, affreux. Quelle bêtise alors, les rêves. C'est sûrement parce qu'elle a appris dans la journée que le truand allait bientôt être libéré après avoir purgé ses deux ans pour proxénétisme. Raoul remue en râlant. Brigitte va boire un verre dans la cuisine. Ses mains tremblent. Pourvu que ce ne soit pas prémonitoire.
Nelly est encore inconsciente, attachée et bâillonnée à poil sur une chaise dans l'antre garesque de David. Elle vient d'être livrée par Max, qui a profité du voyage pour amener des commissions de chez Auchan. David vérifie les noeuds et la tension de la corde, et se laisse aller à râler un peu. Sur cette série, Max ne lui amène que des tromblons ! Le gourou s'agace de cette réflexion: on fait avec ce qu'on a, dis-donc David, si tu t'imagines que les poupées se trouvent comme ça sous le sabot d'un cheval, non mais. Tiens, je t'ai amené du ravitaillement, aide-moi plutôt à déballer au lieu de dire des conneries... Voilà soudain Nelly qui remue un peu, et qui s'éveille péniblement. Quand elle réalise dans quelle situation elle se trouve, et surtout quand elle avise les trucs peu ragoûtants qui traînent ça et là, on dirait que ses yeux vont jaillir de leurs orbites. Ce serait cela, l'Initiation promise par le Chevalier ? Qui est ce jeune type mal rasé habillé en noir ? Pourquoi est-elle nue et attachée ? Les deux compères ne se soucient aucunement d'elle, absorbés dans le tri des provisions. La discussion continue, pépère. Taquin, le jeune fait remarquer au Chevalier que, pour une fois, c'est lui qui a déconné, eh eh: les poupées du barrage n'auraient jamais du être retrouvées si vite. Soi-disant que Max avait trouvé un moyen imparable de faire disparaître les corps, putain sur ce coup il a perdu la figure. Le gourou l'interrompt. De toutes façons, vu qu'il avait pris la précaution de planquer têtes et mains, les flics ne pourront rien faire - occupe-toi de tes fesses non mais c'est pas vrai tu prends de la graine. Pour les prochaines poupées, Max a trouvé un système plus simple: on stockera les sacs dans les combles de la gare, sous des gravats. Sur sa chaise, Nelly se met à grelotter. Trêve de chamailleries, fils, puisque tout baigne, et qu'ils entrent dans la Légende, comme prévu. Allez, Max doit partir, il ne faut pas qu'il s'éloigne du CTE trop longtemps, parce que Jésus pourrait quand même finir par se poser des questions, tout couillon qu'il est.
Diane et Navarin rentrent à l'hôtel Ibis, où ils occupent deux chambres voisines. Comme chacun s'apprête à entrer dans la sienne, Navarin, sans trop y croire, propose un Canada Dry à sa collègue. Elle refuse, merci Jean-Paul, trop crevée. Dans sa chambre, elle compose aussitôt le numéro de téléphone de Daniel. Roucoulades enamourées, avant qu'elle ne lui raconte sa journée de prise de contact, et son dîner avec le tandem de flics aixois. De son côté, le journaliste s'est renseigné un peu sur le passé de la famille Lamaury: Georges a été réalisateur dans les années soixante. Il tournait des petits polars de série Z ou bien des films de cape et d'épée fauchés. Des navets généralement pimentés d'érotisme soft. Cinq ou six films au plus. Anjélica, la mère de David, en était parfois l'héroïne, elle était un peu connue comme actrice à l'époque. C'était une jolie starlette, qui avait débuté sa carrière comme miss Châteauroux, sa ville natale, en 60, avant de rencontrer Georges et de l'épouser en 63. A part ceux de son mari, elle a bien tourné dans quelques films, mais aucun n'est resté dans les mémoires des cinéphiles. Il semble que l'actrice ait été trop portée sur la défonce. Elle est morte dans un accident de voiture, paraît-il bourrée de tranquillisants. On la disait dépressive, droguée. De plus, continue Daniel, un petit journaliste du Méridional a récemment sorti une affaire selon laquelle Georges aurait trempé dans le film de fesse. Diane est au courant, on en parle beaucoup dans le coin en ce moment.
LETTRE ANONYME ENVOYÉE A RENÉ NALDINI.
Monsieur Naldini,
J'ai cru deviner derrière vos articles un homme intègre doublé d'un vrai journaliste. Comme vous, je suis las de l'arrogance et de l'impunité des puissants. Dans deux de vos derniers articles, vous mettiez le public en garde contre Georges Lamaury.
Je connais cet individu, et sachez qu'il a fait bien pire que tout ce que vous pouvez imaginer. Les informations que je vais vous livrer sont étonnantes, mais réelles. Vous n'aurez qu'à vérifier. Il n'est pas utile que vous connaissiez mon identité, qu'il vous suffise de savoir que je suis un homme qui aime à voir les vrais coupables répondre de leurs actes.
1964: "La Souris et le Vizir", cinquième et dernier film de Georges Laumière (le nom d'artiste de notre ami), est un échec commercial, malgré une interprétation remarquable. Lamaury abandonne la carrière artistique. Il est ruiné.
1972: Lamaury refait surface dans le Sud de la France. Il crée SunCom (agence de publicité) et SunImmo (promotion immobilière), puis invente le concept des "Villages du Soleil" qui fera sa fortune.
Question: comment Georges Lamaury a-t-il réuni les fonds nécessaires à de telles entreprises ?
Réponse: en produisant, et tournant à l'occasion, de petits films érotiques, via Lamour Films. Cela, monsieur Naldini, vous le savez déjà. Mais la turpitude de Lamaury est sans borne.
En effet, son intérêt pour la pornographie n'était pas uniquement professionnel. Georges Lamaury est un pervers, un maniaque sexuel dont les dangereux penchants ont conduit une famille entière au malheur et au scandale. Et je peux vous en fournir la preuve.
La Villa Dolorosa est propriété de la famille Lamaury depuis 1904. En 1970 on effectue des travaux, et on creuse notamment une vaste piscine, à coté de laquelle sera construit un petit pavillon.
On y trouve trois douches, un W-C, et deux cabines, ainsi qu'un local technique occupé en partie par une énorme chaudière. Dans ce local, une porte secrète permet de rejoindre une sorte de cave.
Cette cave, monsieur Naldini, n'est pas ordinaire. Il s'agit d'une pièce aménagée spécialement pour satisfaire les fantasmes d'un esprit malade. Rien n'y manque, monsieur Naldini, et cette salle des tortures digne d'un film de Pasolini mériterait sans doute d'être immortalisée sur pellicule.
Vous trouverez ci-après un plan détaillé des lieux, ainsi que la manipulation permettant l'ouverture de la porte du local technique.
Faites votre métier, monsieur Naldini. Et vous verrez que tout cela va largement au-delà du croustillant. Georges Lamaury a bien des fautes sur la conscience. J'espère vous avoir aidé à en découvrir quelques-unes. Ne vous arrêtez pas là, monsieur Naldini. Fouillez, creusez, imaginez. Déroulez les fils. Cherchez la femme. Et attendez-vous au pire.
UN FIDÈLE LECTEUR.
... Nelly. Voilà une poupée moins craintive que les autres: c'est la première qui n'a pas chougné quand il lui a prélevé les poils, ça l'a intrigué. Pourquoi est-ce qu'elle ne pleure pas, celle-là ? Sur la chaise du condamné, elle semble vouloir établir un contact sincère, et non uniquement motivé par la peur. David s'approche pour la regarder attentivement. Elle est moche. Pas pour être méchant, mais parce qu'il le pense vraiment, il lui dit tu n'es qu'un gros thon. Elle acquiesce en hochant furieusement la tête. Il décide de lui ôter son bâillon, histoire d'entendre le son de sa voix, à cette drôlesse. Nelly tousse un peu puis reprend son souffle, et commence à expliquer que oui, elle est sacrément cageot, et sans doute il pourrait trouver d'autres filles bien mieux, beaucoup mieux qu'elle. S'il la libérait, non seulement elle ne dirait rien à personne, mais en plus elle lui amènerait des copines super, des canons. Mouais. Grat, grat. La proposition est tentante, mais David n'est pas sûr de pouvoir lui faire confiance. Qu'est-ce qui lui prouve qu'elle ne va pas aller tout raconter à la police ? Ah non, rétorque Nelly en gigotant sur sa chaise, elle n'est pas comme ca, du tout, et d'ailleurs il ne lui a rien fait. A part l'attacher - et la raser aussi, oui - mais ça c'est rien, rien du tout, surtout s'il la libère vite, ce n'était qu'un jeu - très amusant d'ailleurs, bon et s'il la détachait maintenant ? David pèse le pour et le contre. La relâcher, pourquoi pas, mais c'est qu'il a une mission à accomplir, une Légende à bâtir. Il faut qu'il la détruise et la démonte, comme les autres poupées, pas d'exception. C'est pour l'équilibre cosmique, la naissance de nouvelles étoiles, et tout le tremblement. Telle est la volonté de Max. De Xénu aussi. Et celle de Dark Vador, surtout. David n'a pas le choix, comme elle peut le constater. Nelly hoche à nouveau la tête, mais si, on a toujours le choix, absolument. Elle comprend sa mission et ne veut pas la perturber. Dark Vador, elle voit très bien qui c'est, et elle ne cherche surtout pas les ennuis avec lui, elle le respecte même énormément. David réfléchit un court instant en la dévisageant. Il a comme l'impression que cette maligne le prend pour un fou, et qu'elle essaie d'entrer dans son jeu pour le manipuler. Pendant qu'elle continue d'essayer de l'embrouiller, il s'empare d'une barre de fer. Bang, un bon coup sur le krâne, faut pas le prendre pour un con, et pis quoi encore. Grat, grat. La barbe, ça pique, putain. David aimerait bien voir sa tête, mais Max n'a pas prévu de miroir dans le QG opérationnel, c'est dommage.
Diane, Navarin et le commissaire Loubignol franchissent en voiture les grilles de la Villa Dolorosa. Elle mate comme une folle, soudain mal à l'aise: le parc, les massifs de fleurs, les pelouses taillées au cordeau. Bizarre, comme si les lieux lui étaient familiers - le château de ses rêves, c'est ça, les murs immaculés, le jardin immense, toutes ces fleurs, et même des statues blanches. Ça lui coupe le souffle, pas possible, je délire, mains moites, douleur au ventre, petites mouches qui tourbillonnent devant les yeux. Absurde Diane, du calme, chasse cette idée, pas de satyre en érection dans le coin - tu délires, c'est de te retrouver en ces murs qui ont vu grandir le Captain Zodiac, tu prends trop de cachets... La CX de Loubignol s'arrête devant le perron, Georges Lamaury vient les accueillir. La présence de son vieil ami Charles Loubignol le rassure, poignées de mains, et ils passent au salon. Diane écarquille les yeux: les tapis, les trophées au mur, le mobilier de valeur, les toiles d'art contemporain, les photos dédicacées de personnalités du showbiz, du sport et de la politique. Elle connaît tout ca, elle a arpenté cette maison dans ses rêves, elle en est sûre punaise, mal de crâne - je débloque, n'importe quoi, allons allons, tu n'es pas en voyage astral. Georges propose un verre que seul Loubignol accepte. Navarin attaque bille en tête: monsieur Lamaury, nous avons acquis la certitude que votre fils David est Captain Zodiac, alors s'il vous plaît faites bien attention à ce que vous allez nous dire. Notre préoccupation unique est de le retrouver afin de le mettre hors d'état de nuire. Il a déjà tué des dizaines de personnes. Nous pensons, monsieur Lamaury, que vous devez avoir une petite idée de l'endroit où il peut se trouver - ou en tout cas nous aider à éclairer certains points. Nous vous demandons donc de collaborer avec nous et de nous faciliter les choses en répondant avec franchise. En soupirant, l'homme d'affaire se sert un verre de gin d'une main mal assurée. Écoutez. Il veut bien collaborer avec la police, mais il n'admet pas que son fils puisse être l'assassin. C'est une énorme erreur judiciaire qui se prépare. Vraiment loufoque. Que la police prenne ça au sérieux, ça dépasse son entendement. David va sûrement refaire surface d'ici quelques jours, ou semaines au plus tard, et alors ces burlesques théories soutenues par un juge partisan s'effondreront d'elles-mêmes. Navarin poursuit, imperturbable: avez-vous une idée de l'endroit où votre fils pourrait se trouver ? Non, aucune idée inspecteur, mon fils est majeur et libre de ses mouvements, c'est les vacances et il avait parlé d'aller faire un tour en Angleterre, c'était pas la peine de vous déplacer depuis Paris, vous faites fausse route, dis-leur Charles bon dieu que c'est un coup tordu de mes ennemis. Navarin continue sans se démonter, essayant d'obtenir des informations sur le passé de David, notamment sur ses activités antérieures aux meurtres. Georges élude, avouant ne s'être guère occupé de son fils, trop pris par ses affaires durant l'enfance et l'adolescence du garçon. Quant à ce Max - qui ? - dont Diane lui parle, il ne voit pas du tout qui c'est, et jamais au grand jamais sa progéniture n'aurait fait partie d'une secte ou d'une communauté douteuse. Diane évoque soudain le corps d'Hélène Michel retrouvé en 86 dans la campagne du Tholonet, à quelques centaines de mètres de là. Georges marque un temps avant de monter sur ses grands chevaux: cette histoire est classée, mademoiselle. Des cadavres, dans la région, on en trouve plein. Qu'on ne s'amuse pas à coller tous les macchabées sur le dos de son fils. La gamine sortait avec un truand, mais dis-leur Charles, et c'est lui qui l'a tuée, l'enquête l'a démontré, tout le monde le sait. Navarin fait signe a Diane de se taire, et demande à jeter un oeil dans la maison. Georges refuse énergiquement. Sans commission rogatoire, pas question, ça suffit maintenant. Sous la pression de Loubignol, les deux enquêteurs se décident à mettre un terme à l'entretien. Bredouilles, mais convaincus que Georges Lamaury ne leur a pas tout dit.
Cette nuit, une silhouette toute de kaki vêtue escalade péniblement l'enceinte de la Villa Dolorosa, rangers prenant appui sur les anfractuosités du mur. Des mains gantées pulvérisent au marteau les tessons de bouteilles enchâssés dans le béton. René Naldini s'assoit pour reprendre son souffle, range le marteau dans un petit sac à dos militaire. Il se laisse glisser le long d'une corde jusqu'à la pelouse. Ouille, son genou, c'est plus de son âge tout ça. Le voilà donc sur le territoire de l'abject Lamaury. Pas de dispositif d'alarme, apparemment, mais sait-on jamais avec ce vicieux. Il s'élance et se met à courir en direction du cabanon attenant à la piscine. C'est là-bas que ça se passe, selon l'informateur. Il ouvre la porte de bois et la referme derrière lui. Au boulot. Dans le noir total, il s'agenouille pour fouiller dans son sac. D'abord, la lampe-torche. Puis le plan. Bien. Il repousse du bazar de nettoyage, qui masquait une porte blindée sans serrure. René consulte à nouveau son plan, le coeur battant, c'est donc vrai, trois manettes à activer, une fausse vanne à ouvrir, et la porte s'ouvre sans un bruit, putaing cong, révélant des marches de pierre s'enfonçant en colimaçon dans l'obscurité.
Pendant ce temps, Georges et le docteur Russel discutent dans le salon de la Villa. Georges s'est décidé à raconter à son ami ce que Loubignol lui a rapporté: le gosse est peut-être bien le Captain Zodiac, incroyable. Russel conserve un calme inébranlable, secouant la tête. Ton fils est certainement innocent, Georges, cela ne peut-être qu'une erreur. De toutes façons, ils ne pourront rien prouver tant que David n'est pas arrêté. Dieu sait où il peut bien se trouver, et fasse le ciel qu'il reste discret. Et puis, même, les scandales finissent toujours par passer. Il ne faut pas baisser les bras devant ce coup du destin. Du sang-froid, mon vieux.
Chaînes fixées aux murs, collection de fouets, martinets et cravaches, cages suspendues, masques, godemichés, et une croix de Saint-André équipée de lanières de cuir à ses extrémités: la panoplie complète du bourreau amateur de luxe, le tout n'ayant visiblement pas servi depuis longtemps. Pute borgne, le scoop total, René n'en revient pas: Lamaury est bien une saloperie de pervers. Brr, ça fait froid dans le dos, jusqu'où la décadence va se nicher, quand même. Au fond, une ouverture donne sur une autre pièce, plus petite: un canapé, des chaises, des coussins, et un écran de projection sur pied. Un projecteur Super-8 est rangé dans son carton. Un placard fermé à clé doit contenir des tas de choses intéressantes. Fébrile, le journaliste sort de son sac un appareil-photo et retourne dans la salle principale. Bon, mitrailler tout ça, sous tous les angles, plans d'ensemble, gros plans, bien couvrir le sujet, en voilà de l'info, il imagine déjà le titre de son prochain billet, le René.
Léon sort promener Voltaire dans le parc, petite ronde quotidienne avant d'aller se coucher. A peine dehors, le chien se met à grogner et à tirer comme un perdu sur sa laisse. Qu'est-ce qu'il a ce clebs ?
René s'énerve après le flash de son vieux Zénith. Il aurait dû faire réviser ce matos préhistorique, manquerait plus que ça foire. Ah tiens, il a l'air de marcher maintenant, clic clic clic, voilà toutes ces saloperies immortalisées sur pellicule. De quoi tailler une réputation sur mesure à ce vieux vicelard de Lamaury. Mission accomplie. René remonte l'escalier menant au local technique. Il referme la porte secrète derrière lui, remettant les manettes en place. Ni vu ni connu, eh eh, on va rire, salopard. A peine est-il sorti du cabanon que Voltaire lui bondit dessus, le mordant au bras. Un instant paralysé par la surprise, René réussit, malgré la douleur, à attraper de sa main libre le petit Luger glissé dans sa ceinture, dont il ne se sépare jamais - pour une fois que ça sert, cong - et tire, crâne du clebs qui explose, bouts de cervelle projetés sur les arbres, prends ça dans ta gueule. René halète, traumatisé. C'est alors qu'il voit accourir un grand type qui a lui aussi dégainé un flingue. René s'enfuit en cavalant à travers le parc, direction le mur d'enceinte, et vite, coups de feu sifflant autour de lui, putaing, vite.
Brigitte sort de chez elle, une belle villa aux alentours d'Aix, monte dans son Autobianchi bleu métallisé et démarre. Alors qu'elle va franchir le portail de la propriété, une vieille BM blanche lui barre la route. Un homme à la mâchoire proéminente en descend, et se dirige tranquillement vers elle, venant s'accouder à sa portière. Salut mignonne. Elle reconnaît José-le-Dentier, et elle est loin d'être ravie de le revoir. Sorti de prison depuis peu, il est à court d'argent, et il a pensé à ses vieux amis Brigitte et Christian. Qu'ils se débrouillent: il lui faut 50.000 francs pour redémarrer. Après, il les laissera tranquille, parole d'homme. Et pas d'entourloupe, sinon il se met à table. Lui n'a rien à perdre. Il a été réglo avec eux dans le bon vieux temps, c'est le moins qu'on puisse dire, et il attend maintenant le retour d'ascenseur. Il lui sert le sourire qui lui a valu son surnom, révélant deux rangées de dents argentées: qu'elle et son copain Christian fassent donc ce qu'il dit, et il ne les ennuiera plus. Il remonte dans sa voiture, laissant l'inspectrice transie et écoeurée par son haleine fétide. Pas possible, comme le rêve de l'autre nuit, si ça se trouve elle est médium.
René grimace, plié en deux, il a très mal au bras, et ça lui donne une démarche de gorille souffreteux qui fait rire les collègues qu'il croise dans les couloirs du journal. Maudit clébard - il lui a bien réglé son compte en attendant. Au labo, le camarade laborantin lui explique avec un vague mépris qu'il n'a rien pu faire, vu que la pellicule que René lui a confiée est complètement voilée, inexploitable, c'était pas la peine de le faire bosser en urgence pour ça. René en tombe sur le cul. Voilée ? Inexploitable ? Putaing cong, pas possible incapable, qu'est-ce que tu m'as encore foiré, c'est une blague, arrête de déconner. Le technicien prend la mouche, incapable et puis quoi encore, c'est ma faute à moi si t'es infoutu de faire une photo correctement exposée, incapable toi-même Néné, non mais alors tu veux celle-là sur ta face de rat ? René hallucine, le monde s'écroule autour de lui, cong, le scoop du siècle, c'est une blague, allez tu me fais marcher... Il raconte sa visite de la veille à la Villa Dolorosa, le souterrain secret et la salle de torture sadomaso. L'autre le regarde de haut: allons bon, voilà pas que René fait dans l'effraction pour satisfaire sa curiosité malsaine à l'égard de Lamaury. La vie privée de ce type n'intéresse personne. Le journal n'est pas un tabloïd anglo-saxon à scandale, non mais des fois. René tourne les talons sans attendre la suite, dont il n'a rien à cirer. Il est furieux contre lui-même - il se boufferait les couilles, s'il le pouvait.
Remontant en voiture après une visite sur les terres des Enfants de Dieu, Christian et Brigitte barrent rapidement une ligne sur leur liste. Pas de David ici non plus. Ils ont été chargés par Loubignol de visiter les sectes et communautés de la région PACA, mais ils s'en foutent un peu, vu que leur principal souci en ce moment, c'est plutôt la réapparition de José-le-Dentier. En affaires avec le voyou par le passé, ils sont inquiets à l'idée qu'il puisse révéler un épisode pour le moins embarrassant de leurs carrières respectives. Pour le Cake, pas question de payer: ils n'en finiraient plus. Il va réfléchir et trouver une solution. De grâce, que Gigi se calme, parce qu'avec la tête qu'elle trimballe aujourd'hui, les collègues vont se poser des questions. Brigitte baisse le pare-soleil pour se contempler dans le miroir. C'est vrai qu'elle a une sale gueule, mais elle n'arrive plus à dormir depuis son rêve prémonitoire. C'est écrit dans les astres, elle est sûre maintenant qu'ils n'auraient jamais dû se compromettre avec ce truand et que tout cela finira mal. En plus, son mari commence à avoir des soupçons. Christian lui adresse son grand sourire tendre, et son oeil de velours breveté, celui qui la fait fondre: il sait comment la calmer. Tout baigne dans l'huile, chérie. Personne ne les a démasqués jusqu'ici, et il n'y a pas de raison pour que ça ne continue pas, t'inquiète. Il lui propose de rejoindre un bosquet abrité des regards. Elle réfléchit, pas longtemps. Bon d'accord. Elle ôte sa culotte tandis qu'il dégrafe sa ceinture Harley-Davidson. C'est leur façon à eux de combattre le stress.
EXTRAIT DU RAPPORT N· 2 CONCERNANT LA PISTE SECTES/PACA, PAR L'INSP. CHRISTIAN BOURRIN.
"(...) Monsieur Bourdin Gilbert nous déclare n'avoir jamais accueilli dans son "village spirituel" le dénommé D. Lamaury. (...) ............................
Nous rendons alors à Eguilles, au lieu-dit Le Pey-Blanc, où s'est installée la "Première Ambassade pour les Elohims". Procédons à l'interrogatoire du directeur et fondateur du "mouvement Raëlien", monsieur Claude Vorilhon, à qui nous présentons une photographie de D. Lamaury. M. Vorilhon affirme connaître l'individu. Il nous explique l'avoir hébergé à l'Ambassade, en 1984 et début 85 pour de brefs séjours. Selon M. Vorilhon, le garçon souffrait de problèmes psychologiques tels qu'il lui était impossible de s'intégrer à une communauté, même s'il manifestait un intérêt remarquable pour la philosophie prêchée en ce lieu. Il prétendait entendre des voix venant de l'espace. M. Vorilhon pense que le garçon a malheureusement pu, après son éviction de chez les Raëliens, tomber aux mains d'une secte, tant il était évident qu'il était en quête de spiritualité et de conseils. M. Vorilhon affirme ne connaître aucun "Max" susceptible d'animer une secte. (...)................"
Dans sa chambre, Diane épluche le dossier Hélène Michel que lui ont remis les Pédés. Navarin sort des toilettes en reniflant. Laisse tomber, te bourre pas le mou avec cette histoire, aucune trace du Captain là-dedans. La gamine a été étranglée, pas lacérée de coups de poignard, ni étripée ni démembrée ni décapitée - je peux te prendre un Coca ? - donc tu te goures, fillette. Il ouvre le frigo et attrape deux canettes. Il en lance une à Diane et vient s'installer tout près d'elle. Tu sais que t'es belle, toi ? Il s'enhardit carrément et lui passe la main dans les cheveux. Et s'ils se mariaient, tous les deux ? D'accord, pour le moment elle est avec Marlin. Mais ça ne durera pas, il connaît ce genre de faisan: les occasions ne doivent pas lui manquer de se taper des nanas. En ce moment, il ne doit pas se priver, tiens, par exemple. Un jour il la plaquera comme il en a plaqué des dizaines d'autres. Ce jour-là, qu'elle sache que Jean-Paul sera à ses côtés pour la réconforter. Parce que lui, Jean-Paul Navarin, flic à la Criminelle, il l'aime sincèrement depuis le temps qu'il la connaît. C'est vrai, quoi, ils en feraient une belle équipe tous les deux. Diane lève les yeux sur son chef et sourit en repoussant sa main. Il est marrant, Jean-Paul. Au moins, il a de la constance, même s'il est sans doute le premier à ne se faire aucune illusion. Elle l'aime bien, mais elle préfère que leur relation reste professionnelle. Lui aussi doit avoir l'occasion de se taper des nanas. Mais pour commencer, il faudrait qu'il arrête la coke, car les honnêtes femmes n'apprécient pas les drogués. Navarin baisse les yeux sur sa boite de Coca. Comment tu le sais ? Jean-Paul, arrête tes conneries, t'en as plein les narines, avec moi ça passe mais si tu crois que ça se voit pas, punaise tu es cinglé, tu te bousilles la santé, tu veux te suicider physiquement et professionnellement ou quoi, ça se remarque, tu sais ? Depuis combien de temps du prends cette saloperie ? Où est-ce que tu trouves ça ? Petit silence, la canette de fer blanc gémit entre les doigts de Navarin. Il va pour ouvrir la bouche, quand on frappe à la porte. Gérard et Robert viennent les chercher: ce soir, ils ont projeté pour récréation d'aller voir le feu d'artifice du 14 juillet sur la place de la Rotonde à Aix.
Le Cake et la Cagole débarquent
au CTE - avant-dernier lieu de leur liste - où Jésus
les introduit dans le bureau du patron. Très calme, le
Chevalier se lève pour les accueillir. Les inspecteurs
pensent s'adresser à monsieur Robert Robert, directeur
d'un centre d'accueil et de soutien socio-éducatif pour
jeunes en difficulté, organisme subventionné et
déclaré au répertoire des associations. Monsieur
Robert précise qu'il a pris la direction du Centre après
la mort de sa fondatrice, madame Mireille Morel, une très
sainte femme malheureusement rappelée à Dieu voici
déjà longtemps. Quand les inspecteurs lui montrent
la photo de David, Max fait mine de réfléchir un
instant, avant d'admettre l'avoir accueilli dans son centre, quelques
années auparavant. Pour vérifier, il fouille dans
ses registres, qui confirment que le garçon a séjourné
une quinzaine de jours au Centre, en 88. Aucune nouvelle de lui
depuis. Ici les gens restent de trois jours à deux mois
maximum, après ils doivent partir. C'est le règlement.
Non, monsieur Robert ne se souvient pas bien de ce jeune homme.
Il lui semble que c'était un garçon un peu renfermé,
mais toujours prêt à rendre service. Pas le genre
marginal, non. Pas fou non plus, du tout. Il faut dire qu'il y
a beaucoup de passage au Centre, et que forcément, monsieur
Robert ne peut se souvenir des détails concernant chacun
- quoiqu'il ait une excellente mémoire. Monsieur Robert
ne peut rien dire de plus, désolé. Quant à
ce "Max", il ne voit vraiment pas de qui il peut s'agir,
ici on l'appelle Chevalier. Christian et Brigitte prennent note,
d'autres soucis en tête. Lamaury a bien séjourné
ici, c'est déjà ça. Une croix de plus sur
la liste, choupette.
Max vient rendre visite à David, qu'il tire des bras de Morphée. Le Chevalier constate avec satisfaction que la barbe de son élève a bien poussé. Il jette un oeil sur les lieux et découvre avec non moins de plaisir que les deux dernières poupées (des auto-stoppeuses) ont déjà rejoint les terres de leurs ancêtres et attendent sagement dans leurs linceuls de plastique. Putain Chevalier, ça commence à shlinguer mauvais ici, grat, grat, ça serait bien que tu me ramènes une plaquette de Dévorodor. David propose un Ricoré à Max, qui accepte volontiers. Tout fier, le garçon montre au patron sa petite collection de flacons, ça jette pas mal, hein. Max rigole, sacré toi, fils, avec tout ça on peut pas dire que t'as un poil dans la main, ouafouaf. Max reprend son sérieux, OK fiston, j'ai eu des contretemps au Centre, les flics figure-toi, alors j'ai préféré me tenir à carreau un jour ou deux au cas où ils m'auraient un peu surveillé - c'est pour ça que je suis pas passé plus tôt. Ils cherchent un Max, ces crétins, haha, eh ben ils ont pas fini de chercher. Il paraît que leur enquête avance, du bluff à tous les coups. Même une perquisition de fond en comble au CTE ne leur procurerait pas le moindre début de preuve. Il s'attend à les voir débarquer sérieusement un jour ou l'autre, mais il a tout prévu. Quoiqu'il en soit, on va bientôt mettre un terme à cette série, et décamper. L'important est de durer, savoir doser ses effets, ne pas être trop gourmand.
Tard dans la nuit, Diane travaille encore. Toute la soirée, pour changer, elle s'est plongée dans ses dossiers: affaire Rambo et Captain Zodiac; affaire Hélène Michel; témoignage de Gaston - qui vient de mourir à l'hôpital, paix à son âme. Des centaines de pages de rapports, comptes-rendus d'interrogatoires, photos, synthèses et sentiments personnels des enquêteurs. Elle ouvre l'un des classeurs transmis par les RG locaux, au sujet des gourous et responsables associatifs régionaux. David Lamaury semble avoir un passé "spirituel" assez conséquent. Entre 84 et 88, il a fréquenté plusieurs groupuscules communautaires sans jamais y trouver sa place. Elle en vient à éplucher la fiche d'un dénommé Robert Robert, récemment interrogé par Christian et Brigitte. Ce monsieur dirige un centre socio-éducatif aux Goudes. Il a déclaré au Cake et à la Cagole avoir hébergé David Lamaury en son Centre en 88, la date la plus récente d'un séjour du jeune tueur parmi tous les groupes communautaires visités. Or ce Robert a un casier:
EXTRAIT DE LA FICHE R.G. DE MR ROBERT ROBERT.
(...) Membre de l'Église de Scientologie de 65 à 68, il quitte la secte pour fréquenter les groupuscules gauchistes (Maos). (...) Gourou d'une communauté dans le Berri, de 69 à 74 sous le surnom de "Max". Interpellé fin 74, il est écroué 3 ans pour attentat à la pudeur et incitation à la débauche sur mineur de moins de quinze ans. (...) 77: fréquente le mouvement Greenland et anime une émission sur une radio pirate.(...)
Diane inspire profondément. Max. Elle expire à fond tandis qu'un sourire lui vient au coin des lèvres. Max vit dans une grande maison avec des gens qui l'écoutent. On voit la mer et le ciel. Le discours délirant de Gaston commence à prendre sens. Elle est très excitée, plus du tout envie de dormir. Elle bondit hors de son lit, enfile un pyjama et va frapper à la porte de Navarin. Elle entre sans attendre de réponse, et le tire d'un sommeil profond pour lui raconter sa trouvaille. Gaston n'était pas aussi jobard que ça: il existe bien à Marseille un "Max" qui a un passé de gourou. Elle veut appeler et réveiller la juge Croizette. Navarin râle, il dormait bien, faisait des rêves torrides - dont elle était d'ailleurs l'héroïne - et il lui intime l'ordre de patienter jusqu'au lendemain. Il a sommeil, elle le tue avec ses accès de speed nocturne. Cela dit, maintenant qu'elle est là, elle peut rester et partager son lit - en tout bien tout honneur, oeuf corse. Elle refuse en riant, lui dépose une bise sur le front, et regagne sa chambre.
La 205 blanche mise à la disposition du tandem parisien vient se garer dans la cour du CTE. Diane sent son coeur s'accélérer, elle n'a rien dormi. L'endroit isolé, en front de mer, la conforte dans le sentiment de suspicion qui l'a travaillée toute la nuit à l'égard de Robert Robert. Loin d'être aussi enthousiaste, Navarin l'accompagne, décidé à la laisser mener seule l'interrogatoire du patron des lieux. Elle aborde deux jeunes en train de charrier une énorme poubelle et demande à voir "Max". Mines perplexes de Franck et Bruno, qui ne connaissent pas de "Max", mais qui peuvent les mener au Chevalier. Quelques instants plus tard, monsieur Robert les reçoit dans son bureau, tout aussi cool qu'il l'était face à Christian et Brigitte quelques jours plus tôt. Il accepte à nouveau de présenter ses registres, et leur ressert sa salade, oui un dénommé Lamaury David est bien resté une petite quinzaine en 88, non il n'a pas laissé de souvenir mémorable. Il était un peu renfermé. Psychologiquement, il avait l'air d'éprouver une sorte d'hostilité à l'égard de son père, ainsi que les séances de thérapie l'ont révélé. Il est parti sans prévenir personne, mais cela n'a rien d'exceptionnel avec les jeunes caractériels que monsieur Robert a l'habitude de traiter et d'encadrer. Après avoir un peu parlé religion, Diane en vient aux questions sensibles: la communauté dans le Berri, et le scandale sexuel qui a envoyé Robert Robert, alias "Max", en prison. Monsieur Robert reconnaît sans se troubler que c'est une sale période de son passé. Mais il a payé ses dettes, et s'est réinséré. Madame Mireille Morel, la fondatrice du Centre, lui en a légué la direction à sa mort, en 85. C'est la première personne qui lui ait jamais donné sa chance dans la vie, et il l'a saisie. Grâce à elle, il est devenu un homme respectable, et respecté. Fini, le "Max" de l'époque communautaire. Aujourd'hui, il travaille sous son vrai nom, comme tout honnête citoyen. Le CTE est tout ce qu'il y a de plus légal et reçoit chaque année des subventions de la ville et du conseil régional. Max montre son press-book, les articles parus sur les activités de réinsertion du Centre. Ici, les jeunes l'appellent "Chevalier", mais c'est une simple convention, une marque de respect qui ne prête à aucune interprétation. C'est pourquoi, réflexe stupide il en convient, il n'a pas relevé lorsque les deux inspecteurs précédents lui ont demandé s'il connaissait un "Max". C'est une partie de sa vie qu'il a oubliée, ou disons refoulée. Vient ensuite le sujet Gaston Munoz. Monsieur Robert a l'air étonné de recevoir des nouvelles d'un pauvre type qu'il avait perdu de vue depuis des lustres, dix ans au moins. Bien sûr qu'ils se connaissaient. Monsieur Munoz avait partagé un moment la vie de leur communauté berrichonne. Des années plus tard, lorsqu'il l'avait retrouvé à Marseille, Robert Robert l'avait pris sous son aile au CTE, par charité chrétienne. Mais, comme c'était un caractériel et un alcoolique, ils se sont fâchés et le pauvre type est parti. Non, monsieur Robert ne comprend rien à cette histoire de fille morte du Tholonet. Pour tout vous dire, monsieur Munoz était un mythomane, il lisait des trucs dans les journaux et les ressortait à sa sauce. Monsieur Robert ne comprend somme toute pas très bien ce que les policiers lui veulent au bout du compte, mais il est à leur entière disposition s'ils veulent visiter le Centre, et même le fouiller. Il n'a rien à cacher.
Le Chevalier est content du déroulement de l'interrogatoire. Il a parfaitement répondu, enchanté de son self-control. Le seul truc qui l'a un peu désarçonné c'est le coup de Gaston: où et comment cet aliéné a-t-il pu refaire surface ? Embêtant qu'il ait causé, les keufs ont dû voir la cicatrice de punition, enfin bref, pas tragique. Quand même, à partir de maintenant il va falloir se méfier encore plus - du téléphone notamment. Comme quoi le temps est venu de passer à la phase suivante. Il quitte le pavillon pour aller trouver son assistant dans le potager. Ecoute-moi bien mon petit Jésus: si dans l'avenir les flics t'interrogeaient à propos d'un jeune qui est passé chez nous - David Lamaury, oui le petit bien élevé que tu aimais bien - il faudra leur dire qu'il a passé quelque temps avec nous en 88, mais que tu ne l'as pas revu depuis. Mais non rien du tout, deux-trois bricoles tu connais ça, hein, mon petit Jésus ? Sinon les poulets reviendraient, poseraient d'autres questions, feraient chier comme ils savent si bien le faire. Jésus hoche la tête d'un air entendu. En tant qu'ancien délinquant, il éprouve à l'égard des képis une méfiance épidermique. Moins il les voit, mieux il se porte. Pas de problème, Chevalier.
EXTRAITS DU COMPTE-RENDU D'INTERROGATOIRE DE MONSIEUR ROBERT R. ROBERT, PAR L'INSP. D. ARTEMIS.
(...) Quant à l'aspect
"spirituel" du lieu, monsieur Robert reconnaît
pratiquer une méthode d'analyse proche de certaines théories
de la Scientologie. Il admet avoir à une époque
lointaine intégré l'Église de Scientologie
(il constate que "la police est bien renseignée")
mais il s'en est démarqué quand il a compris que
les responsables de cette pseudo église étaient
bien plus soucieux de la gestion de leurs comptes bancaires que
de l'amélioration personnelle de leurs adeptes. Il déclare
cependant avoir puisé dans l'ouvrage intitulé "La
Dianétique" (de Mr L.Ron Hubbard, écrivain
de science-fiction) les principaux préceptes de la thérapeutique
qu'il a personnellement mise au point. (...)................................
Quant à "Xénu", il s'agirait d'une des
composantes de la mystique Scientologue. Selon monsieur Robert,
des centaines de milliers de gens dans le monde (les "Thêtans
Opérants") connaissent et vénèrent
Xénu. Mais monsieur Robert, lui, déclare ne pas
être croyant. Il tient à préciser que ses
techniques thérapeutiques sont bien plus proches de la
psychanalyse freudienne que de la Scientologie. (...)........................
Sentiment personnel: derrière son attitude aimable, Robert
Robert, me semble cacher une personnalité trouble, et
je ne pense pas qu'il nous ait dit toute la vérité,
loin de là. Je suggère une perquisition approfondie
à son "Centre de Thérapie Expérimentale".
David avait d'abord eu peur lorsqu'il était tombé dans cet espèce de puits, dégringolant comme sur un petit toboggan le long d'un conduit de plastique au bout duquel, derrière une grille d'aluminium, il apercevait maintenant les contours d'une vaste salle obscure et inconnue. Levant les yeux, il pouvait voir à contre-jour la silhouette de Pauline penchée vers lui. Non, il ne s'était pas fait mal. La surprise passée, il examina les lieux. C'était comme dans un film qu'il avait récemment vu à la télévision, quand les cambrioleurs passaient par des conduits d'aération pour voler la caisse du casino. Ses yeux s'habituant à la pénombre, il décida d'aller explorer les lieux, où il distinguait des formes étranges. Il demanda à Pauline de faire le guet et d'avertir si un grand se pointait. Il tira fort sur la grille, la retira, et se glissa dans la salle. Elle était creusée dans la roche, et ses murs, comme en une mystérieuse exposition, s'ornaient d'une multitude d'objets bizarres aux éclats séduisants de cuir et métal. Bracelets, cagoules, fouets de toutes tailles, martinets - dont un avec des clous aux bouts des lanières - muselières, pinces à linges, barres de fer avec menottes, petites pinces avec des dents de crocodiles et des poids au bout, cravaches, cordes, masques. Sur une étagère il y avait même une collection de zigounettes en bois, en fer, en plastoc mou vraiment énormes des fois. Il joua un instant avec les chaînes qui pendaient du plafond. Il y avait aussi une cage en fer, une croix avec des courroies pour s'attacher, quelques poufs, une sorte de lit, et des meubles qui lui rappelaient les séances de gymnastique à l'école. Au fond, on débouchait sur une autre pièce, mais moins rigolote: ce n'était qu'une petite salle de cinéma, avec un écran et un projecteur comme celui de papa. Une grande armoire était fermée à clé, et plein de coussins traînaient par terre pour s'asseoir. David prit soin de bien remettre en place la plaque d'aluminium avant de remonter au bout de la corde que sa soeur était allée chercher dans le garage. Pauline l'écouta, bouche bée, décrire en détail l'incroyable maison de sorcière qu'il venait d'explorer. C'était un endroit génial, comme dans les films du moyen âge avec les tortures, un super terrain de jeux dont ils allaient pouvoir faire leur repaire secret. Il fallait absolument que Pauline voie ça. Bien qu'elle fût plus grande que David, elle arriverait sûrement à emprunter l'étroit goulot. Ils y retourneraient tous les deux, bientôt. Bien sûr il ne fallait rien dire à papa, il serait fâché. David avait son idée: ils avaient fortuitement trouvé une voie d'accès à "la-salle-interdite-des-machines-de-la-piscine". On y entrait normalement par la porte blanche toujours fermée du cabanon des douches, que leur père leur avait toujours défendu d'essayer d'ouvrir. Pauline jura de garder le silence.
Max tambourine contre la porte de fer. David s'éveille et va ouvrir. Le gourou lui demande de venir l'aider: les deux dernières poupées de cette série sont dans la voiture, il faut les trimballer jusqu'ici. Docile, le Captain Zodiac accompagne Max jusque sur le perron de la gare où stationne le break du CTE. Les corps inconscients de deux nouvelles filles gisent sur le plancher du compartiment arrière, animaux assommés à coups de crosse avant l'abattage. Des paumées que le Chevalier a pris en stop, vu qu'au Centre ça devient chaud. Celles-là, il a bien discuté avec elles, et il est sûr que personne ne s'inquiétera de leur disparition. Max attrape le premier corps et le traîne péniblement vers le sous-sol, imité par David qui se charge du second, pure routine fastoche. Dans la cave, la porte refermée, Max reprend son souffle, écarlate. Bon, écoute, fiston: Les flics viennent de passer au CTE, et ces connards vont sûrement me mettre sur écoute. On va changer d'air. Enfin, toi surtout. Je t'ai préparé un séjour au poil pour te faire oublier. Occupe-toi vite de ces deux-là, et prépare tes petites affaires, demain soir tu mets les voiles.
Tôt le matin, la juge Croizette dirige la perquisition au CTE. De nombreux flics marseillais inspectent les lieux de fond en comble. Le bureau du Chevalier est retourné, chaque pièce scrupuleusement fouillée. Christian et Brigitte ont examiné la bibliothèque: RAS. Navarin et Diane ont interrogé les adeptes et l'assistant du directeur: aucun ne se souvient de David. Bilan: nul. Rien, aucun élément pouvant indiquer une relation entre le dénommé Robert et Captain Zodiac. L'examen de l'écriture de monsieur Robert se révèle négatif, pas de point commun avec les lettres anonymes. Le gourou a assisté à l'ensemble de l'opération, s'est prêté de bonne grâce à tout ce qu'on lui demandait, arborant l'air résigné mais serein de ceux qui se savent perpétuellement exposés aux tracasseries du fait de leurs responsabilités. Diane est excédée, toujours persuadée que ce Robert est mouillé dans l'affaire. Son association est bien plus une secte qu'un organisme d'insertion socioprofessionnel. L'homme est trop roublard, il semble prendre un malin plaisir au spectacle qu'on lui offre. Pas l'attitude habituelle d'un perquisitionné. Les preuves doivent êtres cachées ailleurs qu'au Centre, il faut trouver où. Croizette est perplexe. On a saisi ses documents comptables, et on va éplucher tranquillement tous les résultats au SRPJ. Mais si l'on n'obtient rien de concret, il faudra s'intéresser à d'autres suspects. Bien essayé tout de même, Diane, de toutes façons il fallait le faire.
La grosse moto de Christian s'immobilise auprès de la BM qui attendait tous feux éteints sous une grue de chargement, quai n·12 du port autonome de la Joliette. Bonsoir José. Christian désigne le sac de sport qu'il a amené avec lui: 5 briques en liquide pour que tu fermes ta sale gueule et que tu décampes définitivement. José hoche la tête et demande à voir. Christian ouvre le bagage - pas le moindre bifton à l'intérieur - et en sort son flingue, qu'il colle sur le nez du voyou. Avant que José n'ait le temps de réaliser la portée de l'entourloupette, le Cake tire deux fois à bout portant. Explosé, le Dentier.
Georges pénètre dans le plus beau mausolée du petit cimetière du Tholonet, le caveau de famille des Lamaury. Impulsion soudaine, il est venu déposer des fleurs sur la tombe de sa femme Anjélica. Il n'était pas revenu depuis longtemps et les larmes lui viennent spontanément - il n'aurait pas cru. Soudain, il remarque que la lourde dalle recouvrant le cercueil n'est pas tout à fait dans l'axe, comme si on l'avait déplacée et maladroitement remise en place. Tiens. Il s'accroupit, perplexe, et examine les jointures du sarcophage de marbre. Oui, ça a bougé. Quelqu'un a ouvert la dalle, on voit des éraflures sur la pierre. Georges se relève et quitte le caveau. Il referme à clé derrière lui, et va rejoindre Léon qui l'attend dans la voiture, moteur ronronnant devant les grilles.
Une mobylette grimpe une petite route serpentant à flanc de montagne. Son conducteur s'arrête sur le bas-côté, et en descend pour aller pisser, ôtant son casque. David s'est teint en brun, il porte des lunettes à verres neutres, et sa barbe brune est bien fournie. Il contemple le décor alentour. Des grappes de moutons ont depuis longtemps remplacé la neige sur les alpages. Grand soupir d'aise. Il aime bien les moutons. Les Alpes, ce paysage grandiose, l'espace, l'air pur: rien de tel pour se changer les idées et retrouver une forme du tonnerre. En route pour de nouvelles zaventures.
EXTRAITS DU PROCÈS VERBAL DE DÉCOUVERTE DES CORPS DE LA GARE DE VENTABREN.
L'an Mil-neuf-cent-quatre-vingt-douze, le 31/07 à 11 heures............................................
Nous, Charles Loubignol, commissaire de police,(...) sommes informé de ce que Mr Carré Patrice, journaliste de télévision pour FT1, vient de prévenir le service qu'il a découvert ce jour, à 10h30, dans la gare désaffectée de Ventabren, des restes organiques qui lui paraissent être d'origine humaine.................
Après avoir mandé le Docteur F.Folcher de nous rejoindre, nous transportons sur les lieux, où nous attend Mr Carré, visiblement sous l'empire d'un choc émotionnel. Mr Carré nous affirme avoir été informé le 29/07 au soir par un correspondant téléphonique masculin mais anonyme de la présence dans la gare de "nouvelles manifestations du génie de Captain Zodiac", et avoir décidé de sa propre initiative de vérifier sur place ces affirmations. (...).....................
Toujours en présence
de Mr Carré, descendons dans les sous-sols et entrons
dans la troisième salle sur notre gauche. Notons que la
porte de cette salle est ouverte, mais constatons également
qu'un système artisanal récemment installé
permettait de fermer de l'intérieur. La salle est sans
fenêtre et mesure 5 mètres sur 6. Constatons qu'elle
a été aménagée et a probablement
hébergé un squatter. Face à la porte, un
matelas en mousse dénué de housse est recouvert
d'un sac de couchage gris sale. Au pied de ce lit, une caisse
de bois qui semble faire office de table est jonchée de
journaux et de quotidiens nationaux et régionaux. Le sol
est maculé de taches de sang séché et de
reliefs de repas, déchets et boites de conserves ainsi
que de matières fécales. Sur un mur, relevons la
présence d'un graffiti rappelant celui laissé habituellement
par le criminel connu sous le nom de "Captain Zodiac"
(...)...............................
Trouvons sur la face intérieure de la porte un message
manuscrit: "SALUT A TOUS LES CONNARDS ET A TOUTES LES
PÉTASSES DE PROVENCE. CHOUETTE RÉGION, JE M'AMUSE
BIEN. SCORE A LA MI-TEMPS: CAPTAIN ZODIAC: 24 / POLICE NATIONALE:
0. TREMBLEZ PAUVRES CARCASSES, CAR JE NE M'ARRÊTERAI JAMAIS.
JE SUIS IMMORTEL ET JE VOUS EMMERDE. PS: LA SURPRISE EST AU GRENIER"...........
Dans les combles, découvrons un tas formé de plusieurs
sacs-poubelle superposés d'où semble provenir l'odeur
de pourriture. Constatons que l'un de ces sacs est à l'écart
des autres et ouvert. Mr Carré nous signale que c'est
lui qui a déplacé et ouvert le sac, dans lequel
on distingue un bras humain apparemment féminin.
Sur un coin de quai délabré éclairé par quelques mandarines, Loubignol, Croizette, et Muller - qui a fait le voyage spécialement - font face aux caméras et au micro du camarade Carré. Depuis les studios parisiens de FT1, Clarisse Méric dirige le duplex.
CLARISSE MÉRIC: Captain Zodiac vient de reculer
une fois de plus les limites de l'abjection. Nous retrouvons
tout de suite, en direct du lieu des crimes, les commissaires
Muller et Loubignol, ainsi que la juge Croizette, chargée
de l'instruction, au micro de Patrice Carré, notre envoyé
spécial, Patrice Carré qui s'est retrouvé
projeté au coeur de l'action, si l'on peut dire, n'est-ce
pas Patrice ?
PATRICE CARRÉ: Oui, Clarisse, tout à fait,
puisque c'est moi qui ai découvert les corps de la gare
de Ventabren, après avoir reçu un appel anonyme.
CM: Ainsi, Patrice, vous avez peut-être parlé
avec le tueur en personne ?
PC: Tout à fait Clarisse, avec le tueur en personne,
ou alors son fameux complice. Inutile de vous dire que ça
été une expérience absolument incroyable
et, vous vous en doutez, très éprouvante...
C.M: Oui, Patrice, nous l'imaginons bien.
P.C: Surtout lorsque j'ai ouvert l'un des sacs, croyez-moi,
ça a été très, très pénible,
c'était vraiment un moment affreux, il y avait cette horrible
odeur, affreux...
C.M: Bien sûr, Patrice, mais sans doute nos invités
ont-ils...
P.C: Oui, Clarisse, tout à fait, donc nous allons
commencer par une petite question pour le commissaire Muller,
alors commissaire, une fois de plus Captain Zodiac laisse derrière
lui la mort et la désolation, et il continue de courir ?
COMMISSAIRE MULLER: Monsieur Carré, ne commencez
pas à poser des questions provocatrices. Je n'ai pas répondu
à votre invitation pour émettre des lapalissades
stériles. Vous vous doutez bien que si nous n'avons pas
encore arrêté le coupable, c'est qu'il court toujours.
Et puisqu'enfin vous avez bien voulu me donner la parole, je
voudrais dire aux français qui nous écoutent que
contrairement à ce qu'une certaine presse s'acharne à
démontrer, nos méthodes donnent des résultats.
Je peux vous dire ce soir que nous avons un suspect, dont nous
connaissons l'identité, mais bien sûr nous ne révélerons
pas celle-ci avant de l'avoir arrêté.
P.C: Ce n'est pas la première fois, commissaire,
que vous affirmez être sur une piste, et jusque là...
C.M: En effet commissaire - pardonnez-moi Patrice - plus
concrètement pouvez-vous nous dire en quoi ce nouveau
rebondissement va changer le cours de l'enquête ?
Doit-on s'attendre prochainement à un renforcement des
contrôles au niveau national, par exemple ?
COMMISSAIRE MULLER: Vous savez, madame Méric, installer
des barrages routiers en Basse-Normandie ne nous permettrait
certainement pas de faire des progrès significatifs dans
le cadre de cette affaire. L'enquête suit son cours, et
la seule chose à laquelle il faut s'attendre prochainement
est l'arrestation de ce tueur.
P.C: Madame Croizette, vous confirmez les déclarations
du commissaire Muller concernant l'identité du tueur ?
EDITH CROIZETTE: Il est exact que nous avons identifié
un suspect. Inutile de me demander son nom. Je voudrais apporter
un peu de sérénité à ce débat,
et aussi un peu d'eau au moulin du commissaire Muller. Si elle
est certes la plus spectaculaire, l'affaire Zodiac n'est malheureusement
pas la seule affaire d'homicide traitée par les hommes
et les femmes du commissaire Muller. Je voudrais souligner que
la police et les magistrats résolvent chaque année
plus de 93 pour cent des dossiers sur lesquels ils travaillent.
Si nous n'avons pas encore arrêté Captain Zodiac,
c'est qu'il s'agit véritablement d'un meurtrier exceptionnel,
qui bénéficie sans doute de complicités.
Il faut savoir que les moyens traditionnels d'enquête à
la disposition de la police, c'est à dire le recours à
des informateurs ou l'infiltration dans des milieux donnés,
ne sont ici d'aucune utilité.
P.C: A défaut de nous parler du tueur, pouvez-vous
nous dire quelques mots à propos des victimes ? Qui
sont-elles ?
EDITH CROIZETTE: L'identification des victimes est en
cours, mais elle sera difficile.
P.C: Pourquoi ?
COMMISSAIRE MULLER: Monsieur Carré, elle sera difficile
parce que le tueur a fait en sorte que les victimes ne soient
pas identifiables.
P.C: Bien, alors je me tourne maintenant vers le commissaire
Loubignol, alors commissaire, vos hommes ont-ils découverts
de nouveaux indices ?
COMMISSAIRE LOUBIGNOL: Non, enfin excusez-moi, mais rien
que je ne sois autorisé à communiquer, vous comprenez
bien.
P.C: Tout à fait commissaire, tout à fait.
Madame, messieurs, je vous remercie, à vous Paris.
Dans le bureau du maître de maison, au premier étage de la Villa, Georges et Léon assistent en silence au JT. Portrait-robot du jeune tueur à l'écran. Les deux hommes ne peuvent que constater à nouveau la ressemblance angoissante du dessin informatique avec les traits de David. Les journalistes se régalent, les flics sont dans leurs petits souliers. A force de se ronger les ongles, Georges a le bout des doigts qui saigne. Léon lui jette un regard et va éteindre la télé. Arrête de te faire du mal. Blafard, Georges remercie son camarade et se lève à son tour. Viens, il faut que je te montre quelque chose.
Rue Ferrari, à Marseille, René Naldini vit dans un petit trois-pièces qu'il partage avec sa vieille maman Renée. La pittoresque décoration de sa chambre reflète une nostalgie assumée pour le maréchal Pétain et les nobles valeurs qui allaient avec, du temps où la France avait encore le sens de l'Honneur et savait désigner et traquer le véritable ennemi. Non sans fierté, René montre à Jean-Claude Bourgeonnier, un TSC marseillais de ses amis, le râtelier qui orne le mur et qui contient une jolie petite collection d'armes de poing soigneusement astiquées, époque deuxième guerre mondiale. Jean-Claude manipule affectueusement un vieux pistolet, admiratif. Ils viennent de voir les infos sur le poste noir et blanc du salon, et René a appris de la bouche de Jean-Claude que le serial-killer recherché ne serait autre que le fils Lamaury. Fatche de con, voilà une information que les médias, ces valets du pouvoir socialo-sioniste, se sont bien gardés de divulguer. Bien sûr, c'est un sacré scoop qui le fait bouillir. Le problème c'est que ce scoop n'est pas près d'éclater, putaing, vu que même le Méridional ne veut plus qu'il écrive sur Lamaury et que la police est contrainte par la hiérarchie de taire le nom du coupable. Néné et son collègue sont dégoûtés par cette justice gauchiste qui se refuse à livrer le nom du coupable à la légitime vindicte populaire. Soi-disant que les flics veulent attendre d'avoir coincé David et le complice. Ben voyons. La conversation dévie naturellement sur toutes les sales magouilles de l'homme d'affaire. Corruption, abus de biens sociaux, trafics d'influences divers. Et puis, confie René l'oeil brillant, il y a aussi ce souterrain secret, qu'il a vu de ses yeux vu. Il peste au passage contre ses photos ratées, bien décidé à y retourner avec un appareil fraîchement révisé, cong. Il doit se passer des trucs tordus là-dedans. Oui, Georges est pourri jusqu'à la moelle, et d'une manière ou d'une autre, il faut que ça se sache. Il s'agit d'activer nos réseaux, et de contacter la presse indépendante. René et Jean-Claude trinquent à toute cette merde qui semble coller aux semelles de Lamaury, et qui finira par l'empêcher de marcher.
Aidés de pieds de biches, éclairés par une lampe torche aux piles fatiguées, Georges et Léon déplacent péniblement la dalle qui scelle la tombe d'Anjélica. Dans l'espace libre entre le cercueil et le fond du sarcophage, ils découvrent les reliques zarbi laissées par David: escarpins, sous vêtements féminins, bijoux, cheveux, Polaroïds, portefeuilles et papiers, etc. D'une main tremblante, Georges braque la lampe à l'intérieur. Sur les photos, des filles attachées, éventrées, dépecées. Ignoble. La lingerie est tachée de sang. Insupportable. Georges vacille, Léon le soutient par les épaules et le fait asseoir sur le bord d'une large vasque contenant des fleurs en plastique. Je m'en occupe, Georges, je m'occupe de tout. Léon prend la lampe, la dépose dans le fond du sarcophage et commence à procéder au nettoyage par le vide. Tout disparaît dans un grand sac. Puis il repousse soigneusement la stèle et se tourne vers Georges, qui pleure silencieusement. Faut y aller, patron, allez Georges, s'il te plaît, en voiture.
Au SRPJ de Marseille, l'ambiance frise l'hystérie: le tapage médiatique autour de la gare a encore fait monter la pression. Les écoutes chez Georges et sa fille ne donnent rien, idem pour celles des autres suspects. Les indics locaux sont muets. Impossible d'avancer. Diane et Navarin se font tout petits devant Muller qui se lance dans son numéro de patron outré. Les journalistes ne nous lâcheront plus, on passe vraiment pour une bande d'ahuris, et ainsi de suite. Le commissaire estime maintenant qu'il faut tout reprendre à zéro, depuis l'époque Rambo. A ce sujet, Diane souligne que, d'après ses calculs, le nombre des victimes de David s'élève à 23, depuis le début de la première série en 88. Or, la lettre de la gare en revendique 24. Y aurait-il un cadavre non encore identifié ?
Pas de lune, ciel couvert cette nuit, tant mieux. Sac au dos, tenue de camouflage, visage bariolé de boue, le journaliste escalade à nouveau le mur de l'enceinte. Coups de marteau vengeur sur les tessons que cet empaffé de Lamaury à fait replanter. Il saute, ouille son genou, il se fait vieux. Bon, pas de course en direction du local technique de la piscine, Luger au poing. Pourvu que ce salopard n'ait pas acheté un nouveau clébard, pute borgne.
ENREGISTREMENT DU 03/08/91.
(Conversation reçue au CTE par Robert Robert, émise d'une cabine publique à 11h33)
X: (...) Y a un problème, Chevalier.
RR: Qu'est-ce qui t'arrive encore, mon pauvre Jésus ?
T'es où là ?
X: Ben, je suis à Auchan, mais le problème
c'est qu'ils sont en rupture de stock pour les merguez, alors,
con, j'ai pas pu en prendre, je fais quoi ? J'achète
des chipolatas à la place ?
RR: Putain et c'est pour ça que tu me déranges
en pleine séance d'ACE, mon petit Jésus, tu sais...
X: Oui, oui bien sûr Chevalier, pardon je m'excuse,
mais comme je sais que vous préférez les merguez,
je me demandais... Enfin je voulais vous prévenir.
RR: Eh ben trouves-en ailleurs, espèce de couillon,
tu vas pas me prendre la tête avec des histoires de saucisses
dont je n'ai rien à branler, non mais il est pas vrai
ce type !
X: Oui, excusez-moi Chevalier mais dans les boucheries
c'est plus cher, et je n'ai pris que quatre cent vingt cinq francs
dans la caisse, alors je sais pas si j'aurai assez, vu tout le
groupe qu'on est à...
RR: Putain, tu me les gonfles, Jésus, fais un chèque
perso et je te...
X: Vé, Chevalier, vous savez bien que je suis interdit...
RR: Ah oui, oh làlàlà, démerde-toi,
pff, quel barbeau celui-là.
(Robert Robert interrompt la conversation en raccrochant)
Dans la pièce aux zonzons du SRPJ de Marseille, à l'Évêché, casque sur les oreilles, Diane écoute des enregistrements de conversations téléphoniques reçues et émises du CTE, resté sous surveillance depuis la perquisition. Well. Soit ce Robert Robert n'a effectivement rien à cacher, soit c'est le roi des malins. Elle ne sait plus que penser. Elle bâille. Croizette entre et vient s'asseoir à ses côtés. Elle regarde tourner les bandes, et appuie sur stop. On rentre à Paris, Diane. On va repartir de l'époque Rambo, se replonger dans tous les témoignages déjà recueillis. On s'est plantés, beaucoup d'argent a déjà été englouti dans cette affaire, et ici nous ne servons plus à grand chose. La police marseillaise est à même de poursuivre les investigations sur place. De toutes façons, si le tueur a frappé un grand coup en convoquant les médias, c'est peut-être qu'il a l'intention de rester tranquille un moment. Diane pousse un soupir profond. Sentiment de fiasco complet. Baisés sur toute la ligne par le Captain Zodiac.
LA CHANSON DU ZODIAC
(Chantée par Jacques Martin et Laurent Gerra, sur l'air de "Zorro", émission "Ainsi font font font", Dimanche Martin, septembre 91)
Un beau salaud qui surgit
de la nuit
Pour attraper les filles au lasso.
Son nom, il le marque, en gros sur la barbaque
D'un Z qui veut dire Zodiac !
ZODIAC ! ZODIAC ! SOLDAT,
OUI MAIS SANS FOI NI LOI !
ZODIAC ! ZODIAC ! VAINQUEUR, TU L'ES A CHAQUE FOIS !
Les policiers se sont organisés
Pour arrêter le type au couteau.
Muller, vos pandores, on peut les décorer
D'un Z qui veut dire Zéro.
ZÉRO ! ZÉRO
! ILS CHERCHENT MAIS ILS NE TROUVENT PAS !
ZÉRO ! ZÉRO ! ZODIAC LEUR GLISSE ENTRE LES DOIGTS
!
C'est une vedette, un bandit
pas manchot,
Un assassin qui fait son numéro.
Zodiac, tes forfaits font vendre du papier,
Mieux que Caroline et Rainier.
ZODIAC ! ZODIAC ! BIENTÔT
AU TOP CINQUANTE !
ZODIAC ! ZODIAC ! BIENTÔT PARTOUT EN VENTE !
C'est un malade, un paranoschizo,
Avec un gros problème au cerveau.
Son nom, il le signe avec du jus d'raisin,
D'un Z qui veut dire Zinzin.
ZODIAC ! ZODIAC ! IL FAUDRA
BIEN L'AVOIR UN JOUR !
ZODIAC ! ZODIAC ! AVANT QU'ON D'VIENNE FOUS A NOT' TOUR !