EXTRAIT DU JOURNAL DE LORETTA.
6 Mars 92
Cher journal,
Ça fait un moment que je te délaisse, mais il ne
faut pas m'en vouloir. Tu te doutes bien qu'avec le bébé
je n'ai plus une minute à moi. Il est tellement mignon
le petit chou, que je passe mes journées à le chouchouter
et le pomponner... et à lui parler aussi, car c'est très
important de parler au bébé pour qu'il prenne l'habitude,
et que plus tard il parle aussi bien qu'un grand. Je suis tellement
contente qu'il ne ressemble pas du tout a ce vieux salaud de
Marcel (il a intérêt a me verser ma pension celui-là
!!). Il est tout joli, avec des grands yeux tout bleus et des
petits cheveux blonds et pas du tout gros ni rouge, ni velu comme
son père. Allez mon journal, je ne te fais pas languir
plus longtemps: en souvenir de mon bel amour perdu, je l'ai appelé
David.
Dring, 6 heures 30. David s'éveille dans sa petite chambre à l'étage d'une maisonnette de bois, propriété de deux soeurs jumelles d'une soixantaine d'années, les Poulard. Il descend dans la cour, qui offre un panorama somptueux sur la vallée. Quelques pompes au grand air, histoire de se mettre en forme et de conserver de beaux muscles. Nous sommes à Saint-Véran, dans les Hautes-Alpes. Il retourne à l'intérieur se préparer le petit déjeuner. La cafetière est restée sur le poêle, à son intention. Bonjour Bernard. C'est Germaine - Suzette est allée au supermarché faire les courses pour la semaine. "Bernard" la salue d'un mouvement de tête, pas bavard, comme toujours. Germaine le trouve rayonnant, la montagne lui fait du bien. Son séjour va se terminer d'ici quelques semaines, est-ce qu'il a réfléchi, compte-t-il toujours s'installer dans la région, ainsi qu'il en parlait ? Les soeurs peuvent l'aider à trouver un travail stable, à la scierie du coin par exemple, Bernard a l'air d'aimer le bois, et il a fait ses preuves comme bûcheron.
Au stand de tir de la préfecture de police, Diane fait ses cartons trimestriels. Quoi qu'elle n'ait pas l'occasion de tirer souvent, elle aime bien les armes. Il y a quelque chose de sensuel dans le contact d'une crosse dans la main, la secousse puissante du recul, le bruit de la détonation, le poids du métal, la chaleur du canon, le défoulement intense que procure une séance de tir. C'est pourquoi, contrairement à la plupart de ses collègues mâles, elle ne se défile jamais devant cet exercice. La cible de forme humaine revient vers elle. Cinq impacts dans l'abdomen, un à côté. Chapeau, fillette. Navarin est venu la trouver pour lui montrer un article qui vient de sortir dans une feuille d'extrême-droite. Diane pose son casque antibruit et accompagne son chef jusqu'à la buvette où elle se juche sur un tabouret pour parcourir l'article. Navarin lui dit l'exaspération de la haute hiérarchie. Car même si aucun média n'a encore osé reprendre ces accusations - il faut dire que c'est sorti ce matin - à la Justice et à l'Intérieur, on est fous de rage, on demande d'où viennent les fuites et on veut des têtes. Ça fait huit mois que le Captain n'avait pas fait parler de lui, et voilà que ce torchon nazi remet le feu sous la cocotte-minute. Navarin demande à Diane si elle a vraiment confiance en Marlin. Elle tombe des nues. N'importe quoi, tu es encore chargé c'est pas possible, comme si les fuites pouvaient venir de lui. En plus, c'est un journal d'extrême-droite, alors que Daniel est un mec de gauche, n'importe quoi mon pauvre Jean-Paul. Navarin hausse les épaules en ricanant. Vraiment, il ne comprend pas ce qu'elle trouve à ce type. Une grande gueule, un bourgeois intello, une baudruche vide. D'accord, il passe à la télé, et après ? Tout le monde passe à la télé.
HEBDOMADAIRE COMBAT POUR LA FRANCE
LA VÉRITÉ
QU'ILS VEULENT KASHER !
D'aucuns disent
que l'on exagère. Que nous ferions une fixation sur un
certain complot qui n'existerait que dans notre imagination.
Que seule la haine nous guiderait. Airs bien connus de nos lecteurs...
A ces détracteurs naïfs, voici ce que nous répondons:
acceptez d'ouvrir les yeux et d'examiner les preuves de l'incroyable
duplicité d'un pouvoir prêt à tout pour maintenir
le couvercle hermétiquement fermé sur la poubelle
de ses cachotteries, de ses magouilles politico-financières,
de ses pauvres illusions perdues... et de ses crimes. Quitte
à ce que les gaz putrides qu'elle contient ne finissent
un jour par tout faire sauter.
Une preuve, nous en avançons aujourd'hui une nouvelle.
Une de plus.
Voici donc.
Celui qui se fait appeler "Captain Zodiac", l'abominable
assassin qui ridiculise la police française, celui qui
a déjà massacré impunément plus d'une
vingtaine de jeunes femmes innocentes en quatre ans, serait donc
à ce point insaisissable ? La vérité
est qu'en tout autre temps, en tout autre lieu qu'en cette France
décadente, le tueur maniaque gésirait déjà
dans son cercueil, la tête séparée du corps
par la lame juste et vengeresse de la guillotine.
Nous affirmons qu'au plus haut niveau le tueur est d'ores et
déjà identifié.
Imaginons un politicard véreux, que l'on pourrait à
juste titre suspecter d'avoir bâti sa fortune sur l'argent
du vice, ayant jeté son dévolu sur le sud de la
France afin d'asseoir sa respectabilité douteuse sur le
fragile piédestal du suffrage universel. Cet homme serait
riche, ce serait un notable. Il fréquenterait les allées
marécageuses du pouvoir socialiste. Les journalistes,
les juges, les policiers, les puissants dîneraient avec
lui, en frères. Même clan, même obédience.
Même race, souvent aussi. Imaginons donc un instant que
le fils de cet homme ô combien respectable soit "Captain
Zodiac". Quel scandale national si cette fâcheuse
information était divulguée !
Ce ne seraient plus les seules colonnes du Temple, mais toutes,
oui, toutes les structures de l'État qui, d'un seul coup,
s'écrouleraient en un terrible fracas.
Mais, pour l'heure, c'est une autre vérité que
le pouvoir et ses valets s'apprêtent à nous servir.
Une vérité "kasher". Vidée de
son sang, de sa substance.
Alors, pour s'excuser de leur tragique incompétence et
de leur odieuse complicité, ils nous disent que le tueur
a de la chance, beaucoup de chance. Berceuse, bien sûr.
Pourtant, d'une certaine façon, ironie de la chose quand
on connaît la vérité, cela est vrai. Car
enfin, il faut croire qu'il est né sous une bonne étoile,
cet éventreur de femmes. Une étoile de David, très
certainement. "
David est en train d'abattre un vieux sapin à coups de hache, parmi quelques jeunes compagnons qui utilisent plutôt la tronçonneuse. Les soeurs Poulard sont venues faire une petite visite sur le chantier dans la forêt, passant d'un groupe à l'autre, distribuant des mots d'encouragement. Ce sont des pédagogues philanthropes, pénétrées de leur mission éducative envers les jeunes défavorisés, des brebis égarées qui ont connu l'enfer de la délinquance, de la drogue, parfois de la prostitution, auxquels il convient de redonner le goût de la vie et le sens des vraies valeurs. Elles s'arrêtent devant Bernard. Elles admirent sa force et son ardeur, mais il devrait utiliser la tronçonneuse, ça le fatiguerait moins. Bernard secoue la tête, il préfère la hache, ça lui fait du bien, il transpire et élimine un max de toxines. Et puis ça le change.
My name is Funbott. James Funbott. Jésus considère d'un oeil torve le ressortissant britannique qui demande à parler au patron. Le fils de dieu est navré, vé con, mais monsieur le directeur est absent pour la journée. Mister Funbott a un big problem: sa fille Paméla n'a plus donné de nouvelles depuis un an, de même que son amie, miss Gayfire Gladys. Après avoir remué ciel et terre depuis l'Angleterre - et s'être fait arnaquer par un avocat marseillais marron - il s'est décidé à venir en France mener son enquête. L'une des dernières traces qui lui reste de sa fille est précisément son séjour en ces lieux. Oui, Jésus se souvient de ces deux filles. Non, monsieur le directeur ne pourra rien lui dire de plus. Car à ce que Jésus sait, elles n'ont pas été très honnêtes: elles ne sont restées qu'une journée et ont pris la poudre d'escampette, sans prévenir... Mister Funbott est convaincu qu'il est arrivé malheur aux girls. Et si ce n'est pas ici que cela s'est produit, comme il n'en doute pas, c'est forcément ailleurs, et sans doute dans la région. Il en a déjà parlé à la police française, mais celle-ci est totally stupid and unefficient. Bref, il prend sérieusement la tête à Jésus, qui se prétend désolé de ne pouvoir le renseigner davantage, et le plante là pour retourner à ses activités, sorry mister Funbott, mais j'ai les poubelles à sortir.
David gravit un sentier de randonnée à flanc de montagne. Il parvient à un refuge, au milieu d'une clairière désolée. C'est là qu'il a rendez-vous avec Max. Boum boum, coeur qui cogne, longtemps qu'il n'a pas vu le Chevalier... Ah le voilà, toujours et plus que jamais entouré de lumière. Tu m'as l'air au top, fils, tu dégages plein d'ondes positives. Le Chevalier est venu évaluer la forme de son poulain. Supporte-t-il bien l'inaction ? Les soeurs Poulard ne le gonflent-elles pas trop ? Tout va bien, no problème. Il joue son rôle, les vieilles peaux le prennent pour un toxico repenti, et elles sont gentilles comme tout avec lui - il est même leur chouchou puisqu'il est le seul du groupe à loger chez elles. C'est vrai que depuis qu'il est ici, il a comme qui dirait trouvé la sérénité, ça doit être l'air de la montagne. Les meurtres ne lui manquent pas trop. Non bien sûr, il n'a pas déconné ni joué perso, juré. Il demande si une nouvelle série est prévue pour bientôt, parce que quand même ça lui ferait un peu d'action, et il commence à bien connaître le terrain. Le gourou rigole, ah ah, sacré toi fils, t'inquiète pas, Max est en train de mettre un plan au point, ça va venir. Mais il vaut mieux pour l'instant continuer à se faire oublier. C'est comme ça qu'on durera, qu'on entrera dans la Légende et qu'on les baisera tous.
Georges, dans son bureau de SunImmo, sur la corniche Kennedy, feuillette un exemplaire de "Combat Pour La France", en compagnie de maître Hiamuri et de Laurent Borel, le secrétaire général P.S. du bureau fédéral marseillais. Léon, assis dans un coin, feint d'être absorbé dans la lecture de Paris-Turf sans perdre une miette de la discussion. Georges est fou d'inquiétude. D'après Hiamuri, on pourrait éventuellement attaquer le journal tant les sous-entendus sont explicites et Georges Lamaury clairement désigné - bien que non nommé. Mais ça ne ferait qu'amplifier l'affaire, ce qui évidemment n'est pas souhaitable. Quant à l'auteur de l'article, ou en tout cas son informateur, ce ne peut être que ce René Naldini, qui avait pourtant cessé de sévir contre Georges dans les colonnes du Méridional. Borel tempère, prenant la parole après une longue réflexion: "Combat Pour La France" n'est écrit et lu que par une poignée de fanatiques haineux. Restons calmes. Franchement, Georges croit-il son fils coupable de ce que les flics semblent lui reprocher ? Georges avoue qu'il n'en sait rien. Ca lui a d'abord paru absurde, mais maintenant il n'en sait foutre plus rien - et puis non, sans douter, bien sûr que non. Le problème est que David a disparu depuis un an, et que les flics le recherchent. Il semble de toutes façons mêlé à une sale histoire. Il y aurait des preuves, selon Loubignol. Peut-être vaudrait-il mieux pour le parti qu'il retire sa candidature. Borel a un geste apaisant: Georges n'a pas à s'inquiéter, il est toujours tête de liste pour les élections de mars 93. Les sondages le donnent en hausse, et le jeu des alliances pourrait lui faire décrocher le siège de député. En tous cas, il est à ce jour le meilleur candidat de la gauche locale. C'est son retrait subit de la scène publique qui, justement, donnerait crédit aux persiflages. Tant que la culpabilité de son fils n'aura pas été clairement et publiquement établie - si tant est qu'elle le soit un jour - le parti le soutiendra vaille que vaille.
Tandis que le corps de Diane repose sur le sol de sa chambre, son esprit volette paisiblement dans le salon. Finies les séances stériles chez le psy, marre de balancer tant de fric, elle s'est remise sérieusement à la décontraction totale, à la méditation, et le fait est qu'elle commence à en récolter les fruits. Désormais capable de "sortir" de son corps, elle ressent à volonté dans son être karmique la dissociation corps/esprit caractéristique du voyage astral. Elle est passée à l'étape suivante: sortir de la pièce où son corps physique est enfermé, traverser les cloisons et explorer son environnement. Ça s'est passé tout seul, la première fois, il y a quelques semaines, et elle n'y a trouvé aucune explication rationnelle. C'est arrivé, point. Elle se baladait là-haut, du côté des moulures du plafond de la chambre, dont elle avait appris à connaître tous les détails, et puis d'un coup, elle s'est sentie happée, elle a littéralement traversé le mur, oui le mur, et elle s'est retrouvée dans le salon. Son corps était resté immobile sur la moquette, bien sûr, mais elle savait qu'elle ne se trouvait plus dans sa chambre. Elle voyait tout autour d'elle, elle avait conscience de chaque élément de décor, elle pouvait sentir, ressentir, presque palper chaque objet... Ce soir, elle essaye d'atteindre la cuisine, mais évidemment cela ne se fera pas tout seul - sa volonté ne sert à rien. La sonnette de la porte se fait entendre. Punaise. Elle ouvre les yeux et son esprit réintègre immédiatement son enveloppe charnelle. Daniel. Elle s'étire pour mieux reprendre possession de son corps physique. Tous ses membres sont engourdis, comme après un long repos. Coup d'oeil au réveil de la table de nuit: quarante minutes de relaxation, c'est bien. Resonnette. Elle passe son peignoir et va ouvrir. C'est Navarin. Il a des infos toutes fraîches sur le Captain Zodiac, ça l'intéresse ? Un peu oui, entre, je croyais que c'était Daniel. Elle retourne dans sa chambre pour s'habiller. Resté derrière la porte, l'inspecteur divisionnaire lui raconte la dernière: le SRPJ de Grenoble vient de signaler la découverte de trois cadavres de filles, démembrés à la hache. Trois gamines de Bourg-d'Oisans disparues depuis plusieurs mois. Pas de revendication, mais c'est du Captain tout craché. Diane a passé une petite robe, des chaussures de toile, et revient dans le salon. Navarin pousse un sifflement admiratif, il n'a pas l'habitude de la voir en jupons, et ça lui plaît carrément. Dommage que tout ça soit réservé à cet empaffé de Marlin. Elle l'interrompt, parle-moi plutôt de cette histoire. Ça a été découvert quand, est-ce qu'ils ont fait les autopsies ? Navarin va pour répondre quand le téléphone se met à sonner. Excuse-moi, Jean-Paul, tu peux aller te prendre un Coca dans le frigo, fais comme chez toi mais je te préviens j'attends Daniel. Navarin quitte la pièce en marmonnant. Diane décroche. C'est Cohen, le légiste de la Criminelle. Elle se demande ce qui se passe, vu qu'il ne l'appelle jamais. Alors voilà, il veut l'informer de la diffusion prochaine à la télé d'un film réalisé par Georges Laumière, alias Georges Lamaury, et interprété notamment par Anjélica Lamaury. "La Souris et le Vizir", sur la 6, à 22 heures 40, le 19, un nanar de 64, il a s'est dit que ça pouvait l'intéresser, vu que Muller n'en a rien à foutre. Un peu étonnée qu'Elmer ait pensé à elle, elle le remercie. Oui, ça l'intéresse, il a bien fait d'appeler... Pendant qu'elle était au téléphone, Daniel est arrivé. Elle le retrouve attablé en compagnie de Navarin dans la cuisine, tous deux en train d'éplucher des patates. Ils discutent de ce sacré Captain. Diane est amusée, sidérée aussi. M'enfin Jean-Paul, et le secret professionnel ? Navarin hausse les épaules sans commenter, continuant d'user mollement de l'économe. En clair, il s'incruste et ne semble pas pressé de partir. Daniel lui vante les mérites de son hachis parmentier, qu'il lui propose de partager avec eux autour d'un Château-Latour 85. Navarin jette à sa collaboratrice un regard interrogateur un peu las. Ma foi, il n'a rien de spécial à foutre ce soir, comme d'hab, il n'a pas une gentille petite pépée qui l'attend à la maison, lui. Diane esquisse un sourire, ravie de constater que son chef a l'air de s'être enfin assis sur ses sentiments d'hostilité à l'égard de Daniel. Tant mieux. Elle sent monter une envie de rire. Elle tient la forme, ce soir. Est-ce cette superbe relaxation et les bienfaits vivifiants d'un prana parfaitement régénéré - ou bien la perspective de se coltiner à nouveau ce vieux Captain ?
LA MONTAGNE LIBÉRÉE
LES TROIS DISPARUES
DE BOURG-D'OISANS RETROUVÉES ASSASSINÉES.
Un coin du voile
qui, depuis près de trois mois, cachait la mystérieuse
disparition de trois lycéennes de Bourg d'Oisans s'est
levé ce dimanche 14 juin: les corps des jeunes filles
ont été retrouvés dans la combe de Malaval,
sous l'oratoire du Chazelet.
C'est un bien étrange concours de circonstances qui a
provoqué la macabre découverte. Ce matin-là,
tous les scouts de la région Rhône-Alpes se retrouvent
autour du père Péclou pour célébrer
leur fête annuelle au cours d'une messe en plein air. (...)
C'est Renard Rusé, jeune scout d'une douzaine d'années,
qui verra le premier, au fond de la combe, émergeant d'un
magma de boue et de neige fondue, une jambe de jeune fille à
demi décomposée. Le soir même, on aura identifié
les victimes, dont les pauvres restes ont été conservés,
eu égard à l'abondance de la neige tombée
au cours d'un hiver particulièrement rigoureux.
Reste à découvrir le responsable d'un tel massacre.
Les soupçons se porteraient sur le sinistre criminel qui
signe généralement ses crimes sous le nom de Captain
Zodiac.(...)
Au volant de la deux-chevaux break des soeurs Poulard, David revient de livrer du bois. Il freine subitement, putain de putain de bordel, fait marche arrière et vient s'arrêter devant un panneau d'affichage isolé. Un avis de recherche fraîchement sorti de l'imprimerie est placardé sur de vieilles affiches électorales. Portrait-robot de David. Enfin, de l'ancien David, celui sans barbe et aux cheveux blonds coupés courts. L'affichette demande des informations sur ce jeune homme, qui circulerait dans la région. S'adresser au SRPJ de Grenoble. David flippe. Bon d'accord, ce n'est guère ressemblant mais quand même, pourquoi le cherchent-ils par ici, merde alors ? Il se demande si les trois filles n'auraient pas été retrouvées, ça ne peut être que ça. En tout cas, cette affiche a dû être installée dans la journée, vu qu'elle n'était pas là hier quand il est allé à la scierie de Gap. Il l'arrache.
René Naldini remonte la rue Ferrari, les bras chargés de sacs à provisions. Il revient de chez Codec et s'apprête à rentrer chez lui, au 52, non loin du quartier la Plaine, après un crochet par la pharmacie pour les médicaments de sa vieille maman. Il traverse la rue hors du passage piéton. Il ne voit pas arriver la 104 grise qui lui fonce dessus, le percute violemment, et l'envoie en vol plané se fracasser la tête contre un poteau de stationnement interdit, à une dizaine de mètres du point d'impact. Crissements de freins. Le conducteur se précipite auprès du corps inanimé de René. Un attroupement se forme aussitôt, des riverains s'accoudent aux balcons. On appelle la police.
Sur la terrasse du premier étage de la Villa Dolorosa, Georges prend son breakfast au soleil, en parcourant la presse du matin. Un entrefilet en page 3 du Méridional manque de le faire s'étrangler:
"A l'heure où nous mettons sous presse, nous apprenons avec tristesse le décès dans un accident de la circulation de notre collaborateur et ami, René Naldini. La rédaction ainsi que les nombreux lecteurs qui appréciaient ses articles toujours pittoresques s'associent à l'équipe du journal pour présenter à sa famille, et notamment à sa vieille mère, nos respectueuses condoléances."
Aussitôt après la première visite de René, Georges avait fait installer sur toute la propriété un système d'alarme dernier cri. Le soir du 3 Août 91, il entendit retentir une sonnerie, qui l'avertissait qu'un intrus essayait à nouveau de s'introduire dans le cabanon des douches. Georges regretta l'absence de Léon, qui avait emprunté ce soir là sa Mercedes pour un poker à la Bédoule. Il alla prendre un fusil de chasse sur son râtelier. Les Hecquet dormaient à l'autre bout de la Villa, et il décida de ne pas appeler le vieux Pascal, qui de toutes façons ne lui aurait guère été utile. Il se dirigea sans bruit vers la piscine, les mains crispées sur la crosse de son arme. De l'intérieur du local, il entendit les jurons étouffés d'un type qui essayait sans succès d'actionner le mécanisme censé ouvrir la porte du souterrain. Georges inspira un grand coup et entra en hurlant au cambrioleur de ne pas bouger. René sursauta, laissant tomber son petit matériel, hypnotisé par le double canon du Parkinsmith Spécial Sanglier. Georges lui ordonnait de vider ses poches, et doucement. Sans discuter, René posa à terre son Luger. Puis Georges ouvrit la porte blanche, et d'un mouvement de tête invita le journaliste à descendre l'escalier. Ils arrivèrent dans la salle des tortures. René dut se menotter lui même à la croix de Saint-André. Il maudissait sa scoumoune. Il avait été diablement léger sur ce coup, et maintenant il était bon comme la romaine... Ce pervers de Lamaury attendait des explications. Autant l'homme d'affaire ne lui faisait pas peur tant qu'il s'agissait de se le farcir à distance via ses billets venimeux, autant en cet instant il lui apparaissait dangereux. Ses yeux étaient ceux d'un fou, ou d'un homme qui n'a pas dormi depuis mille ans. René avait toujours été couard, et rien ne l'effrayait tant que la perspective de souffrir physiquement. Et s'il lui arrivait parfois de se comporter de façon aventureuse, comme ce soir là, c'était davantage à mettre sur le compte d'une inconscience aveugle que d'une quelconque bravoure. Aussi cracha-t-il le morceau très vite. Oui, c'était lui, Naldini, le journaliste, auteur de la série d'articles incendiaires sur monsieur Lamaury. Articles qu'il regrettait bien, et qu'il n'aurait jamais dû écrire. Il était venu prendre, ahem, quelques photographies de cette salle, une idée saugrenue à la réflexion. En fait, René n'avait rien contre monsieur Lamaury. Si certains de ses articles avaient pu laisser croire à monsieur Lamaury que c'était le cas, c'était dû à un bref instant d'aveuglement. En fait, monsieur Lamaury, je réalise en vous parlant que j'ai été manipulé. Tenez, si je pouvais, je vous donnerais mes sources: mais mon informateur, un lâche assurément, se cache derrière le masque hideux de l'anonymat. Ne me faites pas de mal, monsieur Lamaury, si vous saviez comme je regrette d'avoir eu la faiblesse de vous critiquer publiquement... En d'autres circonstances, Georges aurait rigolé d'un tel numéro de déballonnage, mais il avait perdu tout sens de l'humour depuis longtemps. Et puis ce fils de pute avait tué Voltaire. René sanglotait maintenant, jurant mais un peu tard qu'on ne l'y prendrait plus, et qu'il se consacrerait désormais à la critique gastronomique, pour peu qu'on le laissât s'en retourner - vivant si c'était possible. Georges avait réfléchi: évidement qu'il n'allait pas occire cette canaille, il avait déjà suffisamment d'emmerdements comme ça. Il pria René d'écouter attentivement. Voilà ce qui allait se passer: pour commencer, René allait promettre de ne plus écrire sur lui. Ensuite, ils attendraient Léon, qui raccompagnerait le journaliste chez lui. Là, René lui remettrait toute sa documentation sur Georges, y compris les fameuses lettres anonymes. Enfin, le journaliste devrait oublier jusqu'au souvenir de ses visites à la Villa. Georges marqua une pause, le temps que René incline la tête en signe d'assentiment. Voyez-vous, monsieur Naldini, dans cette salle où nous nous trouvons en ce moment - cette salle qui a tant éveillé votre curiosité - il ne s'est jamais rien passé d'illégal. La notion de vie privée, monsieur le petit journaliste, c'est un sujet sur lequel je vous suggère de réfléchir. Je ne suis pas un criminel, chacun ses fantaisies. René était bien d'accord. Georges porta l'estocade: vu qu'il privait le journaliste d'une belle série d'articles, il lui ferait parvenir chaque mois un peu d'argent. Ainsi tout le monde serait content. René jura tout ce qu'on voulait, il n'en revenait pas de s'en tirer à si bon compte. Il remercia Georges d'être si clément et si généreux. Il était justement dans le besoin, rapport à sa vieille mère malade. Avant de le détacher, Georges le mit en garde: je connais du monde, monsieur Naldini. Dans tous les milieux, je ne vais pas vous faire un dessin. Nous sommes en affaires maintenant. Nous avons un contrat. Alors ne m'enculez pas, monsieur Naldini. Conseil d'ami: ne m'enculez pas.
Brigitte la Cagole s'assoit derrière la vitre du parloir de la prison des Baumettes, attendant qu'un maton fasse entrer celui qu'elle est venue visiter. Christian arrive, et s'installe en face de son ex-collègue. Il est incarcéré pour le meurtre de José-le-Dentier, stupidement perpétré avec son arme de service. Il a été dénoncé par un comparse du truand, resté en observation la nuit du rendez-vous. Le pauvre Cakou a écopé de 7 ans, dont 3 avec sursis. Il s'en est sorti en racontant que le truand - soi-disant gonflé à bloc contre celui qu'il rendait responsable de son séjour prolongé derrière les barreaux - le menaçait de mort depuis sa sortie de prison. Restent trois ans à tirer, deux s'il se débrouille bien. Que Gigi se rassure, il n'a rien dit des secrets qui les liaient, Brigitte, José et lui. Putain, ses collègues de cellule le font marner toute la sainte-journée, et il doit sans cesse surveiller méchamment ses arrières. Brigitte compatit tristement, la larme à l'oeil. Pour elle, ça ne va pas fort non plus. Elle fait l'objet d'un contrôle fiscal, tous ses comptes épluchés, et elle est convaincue que l'Inspection Générale des Services a commencé une enquête sur elle. De plus, son mari l'a quittée après avoir découvert qu'il était cornu depuis des années. C'est vrai qu'ils n'ont pas toujours été très discrets, tous les deux, tente de plaisanter Christian pour la dérider. Mais Brigitte est bien incapable de sourire. Au commissariat, tout le monde la regarde de travers, on la traite comme une pestiférée. Bref, elle est en train de craquer, elle aimerait tant pouvoir se blottir dans les bras de son Cakou. Christian en est tout remué. Il l'aime, sa Cagole, c'est ça qui compte. Un jour il sortira, et ils pourront s'installer ensemble et refaire leur vie. Il faut qu'elle tienne le coup. Trois ans de prison, c'est un moindre mal à côté de ce qu'ils auraient risqué tous les deux si les collègues avaient fouillé plus profond, hein Gigi ?
Au CTE, c'est l'heure de la soupe. Jésus achève de remplir les assiettes, menaçant le jeune Bruno de le priver de camembert s'il refuse d'avaler sa soupe aux épinards, ça va pas lui boucher le trou d'balle, vé, on est pas chez Maxime. Assis en bout de table, Le Chevalier demande le silence. C'est l'heure des infos à la télé, et il veut écouter, bordel de ses couilles. Clarisse Méric a mis son plus beau tailleur - jaune canari, pochette mandarine - pour annoncer la bouleversante découverte dans les Hautes-Alpes des corps de trois adolescentes. Camarades de classe, elles avaient disparu simultanément depuis trois mois. Les recherches de la gendarmerie locale n'avaient rien donné. Elles utilisaient souvent l'auto-stop pour faire la navette entre le lycée et le domicile parental. La police penserait à un nouveau forfait du fameux Captain Zodiac, dont on était sans nouvelles depuis près d'un an. Intéressés, les pensionnaires y vont de leurs commentaires sur ce sacré lascar de Captain Zodiac, qui s'y entend un peu bien pour berner les condés. Le Chevalier fulmine en subissant les images de la juge Croizette dépêchée à Grenoble et interviouvée par la télé locale. Elle dit que oui, le mode opératoire du tueur correspond à celui du Captain Zodiac, et que celui-ci peut séjourner, ou avoir séjourné, dans la région. Le Chevalier est devenu tout pâle, vos gueules merde tas de crétins stupides, il tremble, main crispée sur sa cuillère. Sa mère la pute. Phoking saloperie de jeune bastard. Cet asshole de petit con a encore déconné. Il ne guérira donc jamais, c'est pas possible. A sa droite, Jésus ne peut retenir une exclamation de surprise tandis que s'affiche à l'écran le dernier portrait-robot du Captain. Ouh con, Chevalier, vous trouvez pas qu'il ressemble drôlement au jeune, euh, enfin le petit comment qu'il s'appelait déjà ? Max lui jette un regard noir, ta gueule abruti occupe-toi de tes fesses, rien du tout il s'appelait rien du tout et d'abord éteignez-moi cette télé bande de petits cons, ce soir Clearing collectif et interro écrite sur la Quatre-Vingt-Troisième Parabole de Xénu, ah vous allez moins rigoler, STAP pour tout le monde, z'êtes pas près de devenir GD c'est moi qui vous le dit. Jésus pique du nez dans sa soupe, embêté, vous fâchez pas Chevalier, je disais ça pour causer.
David, au volant de la fourgonnette des Poulard, vient se garer devant l'épicerie de Saint-Véran. La propriétaire et unique employée de la boutique, s'apprêtait à baisser son rideau de fer, mais elle rouvre bien volontiers pour le sympathique barbu. Il entre, quelques emplettes à faire - carottes, navets, des légumes à la noix comme toujours, des végétariennes les sisters, un an qu'il bouffe de la salade. Au moment de payer, il achète le seul exemplaire restant de "La Montagne Libérée", puis remonte en voiture avec ses comissions. Avant de démarrer, il regarde la première page du quotidien. Allons bon, v'la aut'chose. Son portrait-robot illustre un court article largement développé en pages intérieures. Et c'est reparti ! Les journalistes dissertent sur le séjour possible du Captain dans la région, rapport aux trois bécasses du lycée de Gap - il les avait pourtant bien planquées. Max va être furax. C'est bizarre: avant, ça l'aurait enchanté de constater qu'il est toujours une vedette, mais là il ne se sent pas ravi. Non, du tout. Il ne sait pas trop pourquoi, mais c'est comme ça. Bon, examinons la situation. Certes, son aspect physique a considérablement changé. Et peu de gens l'ont vu au bout du compte, pendant cette année au coeur de la montagne, perdu parmi brebis, veaux, vaches, cochons et plein d'autres animaux. Mais sûr qu'on va finir par le reconnaître, y en a quand même qui sont moins cons que les autres. Il démarre et rejoint la D534 en direction du chalet des sisters, à 8 minutes de là. Il enflamme la double page du journal et la balance par la vitre en regardant les cendres s'envoler vers le ciel embrasé par les lueurs du couchant. Splendide.
Suzette vient l'aider à décharger les cucurbitacées et les agrumes dans la cour. Non, il n'y avait plus de "Montagne Libérée" chez Annette. A la cuisine, Germaine est en train de préparer le repas, une bonne soupe aux lentilles et aux patates. David dépose sa charge sur la vieille table de chêne massif et file dans son fauteuil près de la cheminée du salon. Il a eu une dure journée. Il parcourt distraitement Télé Z. Putain. Jeudi 19 au soir, dans quatre jours. Un film avec maman, "La Souris et le Vizir". Sa respiration s'accélère, ses mains sont humides tout à coup. Le téléphone sonne dans l'entrée, Suzette décroche. C'est pour Bernard, tiens mon grand. David attrape le combiné, pas à l'aise - une seule personne au monde sait où il se trouve, putain zob. Au bout du fil, Max est évidemment fou de rage: qu'est-ce qui lui a encore pris de jouer perso, à ce bastard ? Incorrigible, il ne mérite même pas la corde pour le pendre. S'il veut foutre la Légende par terre, qu'il le dise de suite, putain. Infoutu de se tenir peinard, faut qu'il sème sa zone, pas possible d'être aussi tâche, et c'est la troisième fois en plus. La troisième et dernière, David.
Le soir, repas simple et campagnard, au coin d'une belle flambée. Comme toujours, Bernard accepte sans rechigner une deuxième assiette de potage - alors qu'il déteste cette soupe de merde. Les soeurs lui sourient, elles sont tellement bonnes, tellement généreuses et pétries d'humanité. Elles ont trouvé un fils. Ce soir, Bernard a l'air contrarié, encore moins causant que d'habitude, si c'est possible. Mais elles ne veulent pas l'obliger à bavarder. Il a l'esprit ailleurs, il est encore dans ses rêveries. Chacun sa richesse intérieure, son karma, il faut respecter celui de Bernard, ce garçon si réservé, si solitaire et si attendrissant. Il n'a pas envie de parler, c'est son droit, il a bien travaillé, il est fatigué, et puis il y a son film qu'il veut voir après dîner à la télé, nous on fera une crapette.
TÉLÉRAMA, semaine du 15 au 22 Juin 92
FR3 20H30 "LA
SOURIS ET LE VIZIR"
Film français de Georges Laumière (1964)
Avec Anjélica Lamaury (Simone, la Souris)
André Lingault (Burt Bianco)
Darry Cowl (Le Vizir Mustapha)
Albin Dulong (Alain Doutreval)
Le genre: comédie d'espionnage.
Le sujet: Pendant la seconde guerre mondiale, le Deuxième
Bureau envoie "la Souris" en mission à Marrakech
où une usine de fromage fondu dans la palmeraie abriterait
une base nazie. La Souris ignore que le Vizir Mustapha, propriétaire
de l'usine, va la faire enlever par Burt Bianco, un aventurier
hâbleur vers lequel elle va se sentir irrésistiblement
attirée.
Ce que j'en pense: Ce film sonna le glas des courtes carrières
cinématographiques de Georges Laumière - alias
Georges Lamaury - et de sa femme Anjélica, et fut l'un
des grands flops de l'année 64. Du réalisateur,
on était en droit d'attendre mieux, après "La
Femme de Velours", qui avait su séduire le public,
et même tromper une certaine critique par son esthétisme
naïf et sa sensualité de bon aloi. Avec "La
Souris et le Vizir", le metteur en scène Lamaury
allait toutefois révéler ses limites. On imagine
ce que Cukor ou Capra auraient fait d'un tel scénario
! Las ! Laumière n'est pas Lubitsch. Seul moment de grâce
dans cette pochade: l'éblouissant numéro de Darry
Cowl, qui réussit à camper un vizir aux accents
shakespeariens. André Lingault est peu crédible
en aventurier gominé. Albin Dulong, qui se voyait là
offrir un de ses premiers rôles, réussit par contre
à tirer son épingle de ce jeu idiot. On dit que
le kitsch aurait des vertus apaisantes chez les esthètes:
ils peuvent se laisser tenter sans risquer la méningite.
Pour ma part, je regarderai la belle oeuvre de Jacques Doillon
sur la 2.
Claude-Marie Tronyon.
Avis Chrétiens-Médias: pour tous publics,
avec réserves.
Complètement ringard, ce truc, vous voulez pas passer sur la Une, il y a un "Sacrée Soirée" spécial Cloclo, c'est plus sympa. Daniel opine, ah ouais, Cloclo, je voulais l'enregistrer, toi aussi tu aimes ? Navarin sourit largement, un peu qu'il aime, il a tous ses disques. Daniel renchérit, c'est qu'il revient vachement à la mode en ce moment, "Alexandrie-Alexandra", "Magnolias for ever", ah c'était bon. Diane soupire, taisez-vous un peu s'il vous plaît, moi je veux voir le film. Sur l'écran, Anjélica Lamaury apparaît enchaînée, entre deux eunuques huilés. Sur ordre du Vizir, les esclaves arrachent sa tunique, révélant la peau satinée et une somptueuse paire de seins que la belle ne parvient pas à masquer de ses mains tremblantes. Navarin bâille à nouveau, faussement détaché, bah, ça n'ira pas loin, vous inquiétez pas, on n'en verra pas plus. Daniel ricane, 64 tu parles, sous De Gaulle. Navarin se penche pour mieux voir, quand même c'est vrai qu'elle de beaux poumons, tiens, c'est bien la seule scène intéressante depuis le début. Le viol qui s'ensuit est extrêmement elliptique. Navarin, déçu, se lève en se refagotant - sa chemise était comme toujours sortie à la diable de son pantalon - et va se chercher un petit Canada Dry au frigo, si Diane n'est pas contre. Elle ne l'est pas, bien au contraire, si ça peut l'aider à la fermer. Daniel quitte le lit pour emboîter le pas à l'inspecteur, après un bisou à Diane. En cuisine, les deux hommes se mettent à discuter le bout de gras. Marrant cette passion commune pour la variétoche, c'est vrai Daniel aurait bien vu aussi le spécial Cloclo, mais il n'osait pas trop le dire. Et Joe Dassin, il aime, Jean-Paul ? Ah ouais, of course, un classique aussi, "L'été Indien", "A toi", "Les petits pains au chocolat", ouais ouais je connais tu parles. Daniel décapsule une Heineken, Navarin son soda. Non, l'inspecteur ne boit jamais une goutte d'alcool, sûr que c'est bizarre, surtout pour un flic, mais son métabolisme ne supporte pas. Ceci dit, il n'est pas contre une petite ligne de temps en temps, ahaha - dit-il en sortant son matos de la poche de son pantalon de tergal - tiens au fait, Daniel n'en veut pas, comme ça, pour se donner un peu la pêche ? Daniel rigole, non merci Jean-Paul, Diane m'a raconté, dis-moi franchement, ça doit être facile pour toi de te fournir ? Navarin commence à s'en confectionner une petite sur la toile cirée de la cuisine. T'as raison, Daniel, directement chez le fournisseur qu'il s'approvisionne, Navarin. Snif, pas de lézard, et de la bonne, jamais coupée. Mais non, je fais pas dans le bizness, c'est les saisies, putain tu la fermes hein, je te dis ça parce qu'on est potes malgré tout. Snif, putain ça fait du bien, c'que c'est bon cette saloperie, nom de dieu, et alors pour bosser aussi c'est d'enfer. Je vais te dire un truc, Daniel, c'est pas à toi que je vais l'apprendre, mais quand même faut le savoir, je te dis pas ce qu'on peut se foutre dans la poche quand on est flic. Tu tombes sur des kilos et des kilos, t'arrive en premier sur les lieux, flagrant délit, alors ça dépend avec quels collègues tu te trouves, mais le fait est que c'est pas vingt grammes empochés discrétos qui vont se remarquer. J'suis pas aux stups, c'est sûr, mais la drogue on en trouve partout, dans les banques, les entreprises, même la politique, y en a certains, t'as qu'à les regarder et si tu t'y connais un peu tu sais à quoi ils carburent bordel, snif, t'en veux pas une, allez merde, y a pas d'accoutumance si tu t'en fais juste une p'tite par-ci par là, snif, tous ils en prennent, tous ils en vendent, ils blanchissent, la société est rongée par cette merveilleuse saloperie, injectée par milliards directement dans l'économie, ça fait tourner la machine, tout le monde le sait, mais on continue de nous charger, nous les sales flicards, de traquer les consommateurs et les revendeurs, alors qu'on ferait bien mieux de légaliser tout ça, des milliards que ça rapporterait, des hôpitaux, des écoles on pourrait construire si on mettait cette merde en vente libre dans les pharmacies ou les bureaux de tabac sous contrôle de l'État - TVA 33,3 là-dessus, non 18,6 - putain Daniel, question de liberté individuelle, et les drogués au Ricard, au whisky, jamais on en parle, et combien de dizaines de milliers de morts par an, bordel de merde à cause de l'alcool, hein Daniel, combien ? Vingt mille, je te le dis, vingt mille, et bon, la coke et l'héro ça tue aussi, d'accord, mais six cents overdoses par an, un à quarante le rapport, ou presque, snif - putain c'est bon - enfin bref, dingue ce que ça fait causer, trop génial, elle est bonne, tu vois Daniel, faut pas se tromper d'ennemi, la vraie plaie, le cancer de cette société c'est l'alcool, Daniel, ouais, parce qu'on commence par une canette d'Heineken et on finit par l'Eau de Cologne, et rigole pas, ça arrive, j'en connais quelque chose, et je te parle pas des médicaments, tiens tous les trucs que la p'tite s'enfile dans le gosier matin midi et soir, c'est une droguée ta copine, mais elle le sait pas, elle veut pas le voir, elle obtient tout ça sur ordonnance, alors ça déculpabilise, que d'hypocrisie sur cette planète, moi je te ferais tout péter. Daniel attrape la balle au bond, content de pouvoir enfin en placer une. Il se fait du souci pour Diane. Depuis qu'elle a arrêté son analyse, elle s'est embarquée dans des trips mystiques un peu douteux. Elle passe la moitié de ses soirées allongée à poil sur la moquette à essayer de léviter ou de traverser les murs, elle se bourre le chou avec des bouquins hindous et tibétains, elle note ses rêves et croit y lire des messages divins, et je te parle pas de l'encens, ni de nos rapports intimes, vu qu'on ne baise plus qu'à la lune montante. Navarin approuve, t'as raison, j'avais remarqué, elle débloque un peu, elle prend des Témesta comme des smarties - peut-être des carences affectives, ouaf ouaf non je rigole - en plus avec l'affaire Zodiac qu'on arrive pas à boucler, c'est sûr que ça peut lui taper sur le système, elle est sensible la petite chatte, mais bah elle se blindera avec le temps. Jean-Paul lui-même, lorsqu'il était jeune flic, n'avait pas le sang-froid, ni le subtil détachement qui font maintenant la Navarin's touch, t'inquiète mon pote ça lui viendra - t'es vraiment certain que t'en veux pas une toute p'tite ? Négatif, Jean-Paul, merci, à la tienne Étienne. La conversation vire ainsi doucement à la philosophie de la vie, puis à la politique. Refaisant le monde autour de la table de la cuisine à grand renfort de canettes et de poudre blanche, Navarin et Marlin ont pour la première fois l'occasion de constater que leur façon de voir les choses se rejoint sur bien des points. D'accord, Navarin n'est qu'un pauvre flic sans pouvoir. Comme Daniel, il sait qu'il ne pourra pas changer le monde, car les humains sont égoïstes, incontrôlables, et souvent malfaisants. Mais, ma foi, s'il peut écarter de la société les plus tordus et les plus dangereux, il est bien content de le faire. Et plutôt fier, même, ça arrive ben ouais. Daniel sourit. Il éprouve désormais une vive sympathie pour ce drôle de flic nihiliste qui, par provocation, s'affirme volontiers communiste. Non, Navarin n'a plus sa carte du parti, mais dans sa jeunesse, oui. Il l'a brûlée lors de l'invasion de l'Afghanistan par les soviets - que Marchais approuve le truc, ça lui a trop troué le cul. C'est là qu'il a tourné le dos à tout, envoyé valdinguer les idéologies, comme on dit. Mais ça fait toujours tellement enrager ses collègues de le croire coco, qu'il se bidonne intérieurement, l'inspecteur. Il ne croit plus à rien, il s'en fout, il constate, il regarde le monde tourner et il rigole, il essaye de rigoler, plus que ça à faire tellement le monde est devenu absurde, sans logique, ni foi ni loi. Il n'y a qu'une seule personne au monde sur laquelle il puisse compter: lui-même, et encore, il ne sait pas trop s'il apprécie vraiment sa propre compagnie. Pas facile dans ces conditions de trouver une femme, hein, d'autant qu'il est exigeant, il n'aime pas les cageots, putain Daniel on peut dire que tu es verni, elle est bandante Diane, tu dois pas t'emmerder mon salaud, tu sais que j'étais fou d'elle, c'était elle la femme de ma vie, enfin bref, merde putain Daniel, on doit être bien dedans, ahaha, excuse hein mais j'ai envie de causer ce soir, t'en fais pas je dis n'importe quoi.
David est sorti faire un tour pour se calmer. Pas facile avec ces images qu'il vient de voir. Il ne peut jamais s'empêcher de regarder les films de maman quand ils passent à la télé. Il sait bien qu'il ne devrait pas, mais c'est plus fort que lui, il faut qu'il voie, elle était si belle maman. C'est pénible ce que ça fait à l'intérieur, très violent ces sentiments mélangés, qui remuent et font trembler. Encore heureux que ces putains de navets passent rarement. Il s'éloigne dans la nature en respirant à plein poumons, s'enfonçant dans la nuit, au coeur de la forêt, Il se laisse glisser au pied d'un arbre et contemple le ciel étoilé à travers une trouée dans les hautes branches... C'est bizarre, depuis quelque temps les voix sont revenues, encore plus fort qu'avant. Le Chevalier avait promis qu'elles ne reviendraient pas, et pourtant elles sont revenues.
Diane arrive chez Elmer Cohen. Il vit dans un petit appartement tout entier consacré au cinéma. Elmer est un archiviste méticuleux: des K7 vidéos sont installées sur des étagères, empilées du sol au plafond, étiquetées, classées ou en attente de classement. Autour d'un thé à la bergamote, il confie à Diane ce qui le préoccupe depuis pas mal de temps: c'est la troisième fois qu'il voit de curieuses coïncidences entre les meurtres de David, et certaines situations des films diffusés a la télévision. Dans l'un de ceux-ci, "Captive du Donjon", Anjélica Lamaury portait un bracelet de cheville. Or, quelques unes des victimes en portaient aussi. De même, dans "La Femme de Velours", Anjélica se fait tuer au poignard de survie. Or, ce film a été diffusé peu de temps avant le début de la série Rambo - en janvier 88. Elmer se demande donc si la diffusion des films à la télé n'influencerait pas l'activité criminelle de David. Le légiste craint que le récent passage de "La Souris et le Vizir" ne déclenche une nouvelle vague de meurtres. Muller ne veut pas en entendre parler, il trouve que c'est tiré par les cheveux et que de toutes façons cela n'aide pas à localiser le Captain Zodiac. Diane écoute avec passion. Elmer lui confie les cassettes vidéo des principaux films interprétés par Anjélica Lamaury.
FILMOGRAPHIE D'ANJÉLICA LAMAURY:
- "Captive du Donjon",
de Bernard Bordereau (1961) avec Gérard Barray et Noël
Roquevert.
- "Frankenstein en Albanie", de Roger Corman
(1962) avec Peter Cushing, Christopher Lee et Vincent Price.
- "La Femme de Velours", de Georges Laumière
(1962) avec Jean Marais et Robert Hossein.
- "Avanti, Herculo !" ("Avance, Hercule
!"), de Gino Tortellini (1963), avec Eva Fancoulo et Serge
Gainsbourg.
- "Il Dottore Pinocchio" ("Les Orgies du
Docteur P."), de Paolo Chianti-Rosso (1963), avec Roberto
Pinemburg, Udo Kier et Barbara Steele.
- "La Souris et le Vizir", de Georges Laumière
(1964), avec André Lingault et Albin Dulong.
- "Le Fouet", court-métrage expérimental
d'Alain Robbe-Grillet (1966), avec Michaël Lonsdale et la
voix d'Emmanuelle Riva.
CARNET DE NOTES DE DIANE, NUIT DU 25 AU 26/06/92:
Je nage toute nue dans une piscine à l'eau verte. C'est comme une prison, autour de moi il y a des colonnes romaines qui encadrent le bassin, et de hauts murs derrière, on ne peut ni entrer ni sortir, je ne sais pas comment je suis arrivée, je nage et je nage, je n'arrête pas de faire des longueurs, je suis épuisée. Il y a un silence comme dans une église, le temps est suspendu, il n'y a que le léger clapotis de ma brasse / J'entends des cris stridents, une femme hurle. Je sors la tête de l'eau et je vois une femme blonde, très belle, attachée à une colonne. Je réalise que c'est une sirène, elle a le bas du corps en forme de poisson et la poitrine nue. Il y a un homme qui tourne autour d'elle en tenant un fouet. Il a une tête de Quasimodo débile, il est habillé comme un valet du dix-huitième siècle. Il la bat, il l'insulte en vieux français. Il a l'air ivre. Elle a le torse couvert de zébrures. A côté d'elle, il y a un foetus ensanglanté (!) qui pleure. L'homme est énervé, il prend la petite chose et la balance à l'eau / Je suis révoltée, je nage pour aller récupérer le gosse, je le prends dans mes bras, le cajole, ne pleure pas mon bébé. L'homme ricane, il me regarde, il me dit que bientôt ce sera mon tour. Dans mes bras le foetus continue de hurler. Affreux comme atmosphère. Rarement fait un cauchemar aussi zarbi.
39,7 le matin. Le médecin signe son ordonnance: antibiotiques, arrêt maladie de 7 jours, vous avez besoin de repos mademoiselle Artémis. Sur le palier où Daniel le raccompagne, le généraliste confie que la jeune femme est surmenée, et qu'elle abuse nettement des tranquillisants. Peut-être qu'elle devrait parler avec un psychothérapeute. Daniel reste songeur un instant et revient dans la chambre où il trouve sa petite amie très excitée. Elle n'a pas envie de parler de son angine, la fièvre lui est tombée dessus dans la nuit, bon, on ne va pas en faire un fromage, cet arrêt de travail arrive fichtrement bien, elle va en profiter pour se renseigner sur la mère Lamaury, qui a l'air d'être un drôle de personnage. D'abord, elle était abonnée aux rôles de tordue nymphomane. Si son fils a vu ses films, ça a pu le perturber. Mais surtout, ce que disait Elmer est exact: il y a bien dans les films quelques détails curieux qui rappellent certains des meurtres de David. Diane veut tout savoir d'Anjélica Lamaury, ses origines, sa carrière. Est-ce que Daniel peut l'aider à dénicher des archives, des coupures de presses, des ragots, n'importe quoi, tout ce qu'il peut trouver sur cette femme ? Elle a l'impression que la mère de David est un personnage-clé dans l'histoire de la psychose meurtrière de son fils. Daniel soupire en s'asseyant sur le lit. Il la regarde avec lassitude, regrettant en silence qu'elle ne consacre plus son énergie qu'à la méditation transcendantale et à cette affaire sinistre, et finit par hocher la tête, promis Diane, tout ce que tu veux ma chérie, tout ce qui est possible je le ferai pour toi.
Sur la place du village, devant la fontaine, Germaine Poulard discute avec une paysanne de ses amies, qui l'amène devant le panneau d'information municipal de Saint-Véran et lui désigne le portrait-robot de David sur l'avis de recherche. Germaine est troublée. C'est vrai qu'il ressemble à Bernard. Mais Bernard porte des lunettes, il est brun, les cheveux longs et barbu. Pourquoi recherche-t-on ce garçon, au fait ? La paysanne lui rappelle la découverte des cadavres dans la combe de Malaval. Cet homme serait l'assassin, le fameux Capitaine Trucmuche.
Diane s'est plongée dans la lecture de vieux "France-Dimanche" et autres "Ciné-Roman" pêchés dans la matinée par Daniel, qui contiennent tous des articles en rapport avec la sortie de films interprétés par Anjélica. Elle sort du lit pour aller raconter ses découvertes à Daniel, occupé en cuisine à lui préparer un bouillon de légumes: élue miss Châteauroux en 60, alors âgée de 17 ans, Anjélica Lamaury - née Joëlle Aubrac - fait un peu le mannequin, et de la figuration décorative avant de décrocher des rôles dans des navets. Georges, qui s'est lancé dans la réalisation depuis peu, la remarque et la fait tourner dans son meilleur film, "La Femme de velours", en 62. Suivent quelques nanars italiens où ses charmes sont plus convaincants que son talent. Dans le genre commérages, Diane a lu qu'alors même qu'elle était mariée à Georges, Anjélica aurait eu plusieurs liaisons. Dont une, notoire, avec l'acteur Albin Dulong, oui, le Docteur Konrad de "La Famille Tartignole". Bref, l'actrice passait pour une femme à la cuisse légère. Ce qui est intéressant, punaise Daniel, c'est que tous les grands criminels - et notamment les serial-killers - ont été dans leur enfance victimes de violences, généralement à caractère sexuel, et souffert de graves carences affectives. Donc, quid des parents Lamaury ? Diane se souvient de l'affiche de "La Femme de Velours" dans l'appartement de David. Elle avait été frappée par la beauté un peu vulgaire de l'actrice. Daniel lui passe la main sur le front. Tu es brûlante mon amour, retourne te coucher.
La radio est allumée en sourdine sur une F.M. locale, dans la cuisine où Suzette et Germaine épluchent des courgettes. Les infos de 19 heures font toujours leurs titres sur la présence du tueur dans la région. Resté au salon, absorbé dans la lecture de Creepy - une de ses BD favorites - David tend l'oreille pour écouter le commentaire du journaliste et les chuchotements furtifs des deux soeurs. Suzette éteint le poste et vient s'asseoir dans le salon. Elle dissimule mal sa nervosité. Tu veux faire une crapette après dîner, Bernard ? Non merci Suzette, j'irai me pieuter, demain je me lève tôt pour aller à Grenoble.
A l'étage, Germaine fouille fébrilement la chambre de Bernard. Soulevant un paquet de chemises, elle tombe sur le revolver, enveloppé dans quelques slips et soutien-gorge. Taille fillette. Elle a un coup au coeur, Germaine. La paysanne avait vu juste. Dieux du Ciel. Germaine va retrouver sa soeur dans la cuisine. David les entend causer à voix basse comme des sales vipères. Ça l'énerve. Ca y est, les vieilles se doutent. Il sort dans la cour, va bricoler dans le moteur de la deuche, puis s'empare d'une tronçonneuse qu'il enveloppe dans quelques torchons avant de s'en retourner dans sa chambre.
C'est l'heure du repas. Nerveuses, Suzette et Germaine discutent de la ligne téléphonique qui vient d'être coupée. Il faudra aller aux télécoms dès demain matin. Elles épient les réactions de Bernard, qui continue d'avaler sa soupe en faisant de grands schlurps. Il a l'air parfaitement normal, Bernard: des fois il relève la tête pour leur sourire. En fin de repas, elles s'empressent de débarrasser et annoncent leur intention de sortir pour une petite balade digestive. Bernard hoche la tête - vieilles menteuses pourries - moi je vais me coucher, bonne nuit à demain. Il monte dans sa chambre et va se poster à la fenêtre pour voir les sisters sortir dans la cour, serrées l'une contre l'autre, et s'installer dans la voiture. Il sait que la bagnole ne démarrera pas... Les deux ménopausées sont mal barrées, tu m'étonnes. Leur taux d'adrénaline doit grimper en flèche, mmh. Il les voit lever les yeux vers sa chambre, et se retire vite dans l'ombre. Eheheh, mort de rire. La tronçonneuse est posée sur son lit, la chaîne bien huilée luit sous un rayon de lune, comme dans "Massacre à la Tronçonneuse", ce putain de bon film. Les Poulard ressortent prudemment de l'inutile véhicule, et prennent la fuite à pied. Bon, c'est le moment de ressortir le beau costume du Captain.
Les jumelles trottinent sur le goudron. Saint-Véran, quatre kilomètres. Dans un virage, bientôt, il y a la cabine téléphonique - pourvu qu'elle fonctionne. Elles se retournent fréquemment pour s'assurer qu'elles ne sont pas suivies. Alors qu'elles parviennent à la cabine et qu'elles commencent à se sentir rudement soulagées, elles voient soudain surgir devant elles la silhouette terrifiante et grotesque du Captain Zodiac, tronçonneuse en main. Il fait démarrer l'engin, dont le bruit pénible emplit la nuit, couvrant leurs hurlements.
Diane parle et remue dans son sommeil. A ses côtés, Daniel s'inquiète et allume la lampe de chevet. La jeune femme est en proie à ses mauvais rêves habituels. Sidonie, Sidonie, qu'est-ce qu'elle raconte encore, il la secoue doucement, vaguement inquiet, tudieu. Elle finit par s'éveiller, en nage. Rêves bizarres, punaise, elle en a marre, des années que ça dure. Elle quitte le lit pour aller boire. Il la suit des yeux, trop curieux des secrets qui hantent l'inconscient de sa compagne.
Le Captain Zodiac est de retour à la maison des sisters. Il monte dans sa chambre et rassemble rapidement ses affaires dans un baluchon. Cartes d'état-major de la région, boussole, jumelles, sac de couchage, slips, chaussettes, brosse à dent. Il s'assure que son flingue est bien chargé, le fidèle Doc bien arrimé à la cheville, et sort de la maison. Il va à la grange bourrée de paille et de foin, craque une allumette et met le feu. Putain c'que c'est chouette. Il se recule pour mieux contempler les flammes qui grandissent et commencent à tout manger à l'intérieur avant de s'attaquer aux murs de bois. Le feu, pas à dire, ça a de la gueule, c'est même assez bandant. Bon, ça va finir par se voir de loin, s'agit de pas moisir ici. Il va ouvrir le capot de la fourgonnette et rebranche la cosse de batterie qu'il s'était contenté d'ôter. L'incendie prend une sacrée belle ampleur, de grandes et magnifiques langues rouges et oranges montent haut dans le ciel presque jusqu'à lécher la voie lactée, il fait chaud, fumée, délicieuse odeur de foin cramé, bois qui craque de partout dans un joli vacarme. Féérique.
4 heures du matin. Diane s'est levée pour sortir ses vieux albums de photos, ceux que Daniel avait découverts une nuit, il y a longtemps. Il avait attendu une explication, qui n'était jamais venue. Ce soir, elle a séché ses larmes, elle veut parler. Ils s'assoient sur le lit, et Diane raconte, tandis que Daniel parcourt l'album:
Elle a passé toute son enfance dans le petit village d'Ardèche qu'avait choisi son père, pour pouvoir peindre en paix. Elle n'a jamais connu sa mère, morte en accouchant. Le père et la fille ont vécu des années durant un bonheur sans ombre. Diane avait une copine de son âge, Sidonie, oui, la petite rousse sur les photos. Elles étaient inséparables. Leur truc, c'était les cabanes, et elle s'en étaient fabriqué une superbe dans la forêt. Peu à peu, elles y avaient apporté des meubles récupérés à gauche et à droite, la cabane était devenue une vraie petite maison de poupées, et tous les jours après l'école elles venaient s'y amuser. Ce jour-là, Ricardo vint les visiter. C'était un gars d'une trentaine d'années, chevelu et mal rasé, qui se baladait toujours pieds nus et qui élevait des chèvres un peu plus haut dans la montagne. Souvent, il venait les voir, leur apportant du fromage ou des gâteaux, et il était devenu leur ami. Ravies, elles lui proposèrent de partager leur goûter. Tous trois discutèrent et rigolèrent ensemble un moment en buvant de l'orangeade. Puis Diane rentra chez elle, où son père l'attendait. Le lendemain, on retrouvait la petite Sidonie assassinée et violée à coté de leur cabane. Ricardo fut accusé du meurtre. Diane était sûre qu'il n'y était pour rien, mais on l'incarcéra, probablement parce que c'était un marginal, qui, prétendait-on, se farcissait ses chèvres. Les gendarmes du cru s'acharnèrent sur lui, le tabassant jusqu'à ce qu'il avoue. La garde-à-vue et les aveux, toujours pareil, tu vois Daniel. Heureusement, vu l'absence de preuves, Ricardo fut libéré quelques mois plus tard. Réhabilité par la justice, mais non par les villageois. A peine sorti de prison, il dut plier bagages et changer de région, afin de fuir le lynchage qu'on lui promettait. Après ce drame, définitivement dégoûté de la sauvagerie et de la bêtise humaine, Jean préféra déménager, et revenir s'installer en région parisienne, où il fit plus tard la connaissance de Carmen. Non, le véritable assassin de Sidonie n'a jamais été identifié.
Assise au pied de son lit, Diane est au téléphone. Elle attend que monsieur Boulégrier, co-directeur de l'agence artistique "Starmédia", daigne la prendre au bout du fil. Elle réprime un bâillement. Nuit blanche, yeux rouges, fièvre toujours, pas en forme. Daniel se penche pour l'enlacer et l'embrasse dans le cou, lui caressant les cheveux. Enfin, monsieur Boulégrier accepte la communication. La police, grands dieux ? Pour monsieur Dulong ? C'est à quel sujet je vous prie ? Diane est embarrassée. Elle s'attendait à quelques difficultés, car sa demande n'entre pas vraiment dans le cadre de l'enquête officielle. Elle veut éviter de se réclamer de l'affaire Zodiac, et de la famille Lamaury. Elle explique donc à l'imprésario qu'elle désire un entretien à titre privé, afin d'obtenir quelques renseignements sur le passé de personnes que monsieur Dulong aurait connu à ses débuts, pour conclure une enquête de routine. Naturellement, monsieur Dulong lui-même n'a rien à se reprocher, évidemment bien sûr monsieur Boulégrier, et cela ne prendrait que quelques minutes de son précieux temps. Mais Boulégrier n'est pas décidé à se montrer coopératif. Monsieur Dulong, chère madame, est une Vi-Aille-Pie. Il est actuellement en tournage pour plusieurs mois aux studios de la Victorine, à Nice, et il n'a nullement l'intention d'être dérangé par la police. A moins qu'il n'y soit officiellement contraint, ce qui apparemment n'est pas le cas. Monsieur Boulégrier est désolé, mais il a beaucoup de travail. Clic. Diane secoue la tête, excédée. Vieille pie toi-même.
Son baluchon sur l'épaule, bâton en main, le Captain Zodiac escalade le GR 54, direction sud-sud-ouest, 190· à la boussole. Il a décidé de gagner le sud de la France à pied, par des chemins balisés fréquentés seulement par quelques fanatiques de la marche. C'est Germaine et Suzette, adeptes de la grande randonnée, qui lui en ont donné l'idée. Au cours d'une veillée, elles lui avaient raconté avoir une fois fait le voyage Saint-Véran/Sisteron par les sentiers de montagne. Ça leur avait pris dix jours. Sac au dos, elles avaient emmené des provisions, pique-niqué sur les cimes et dormi à la belle étoile, s'étaient lavées dans les torrents, une chouette rando. Le Captain Zodiac, sportif et entraîné, compte bien parvenir à Aix en moins de temps. Il a là-bas un rendez-vous qu'il ne peut pas rater. Mais, bien sûr, il n'en a pas parlé à Max. D'ailleurs en ce moment il s'en fout un peu, du Chevalier. Seul au-dessus du monde, il se sent bien. Toute sa vie il pourrait se balader comme ça, sans avoir à rencontrer un de ces crétins, ou une poupée à laquelle il faudrait encore qu'il éclate la tête. Il aimerait bien être un animal de la montagne - une marmotte tiens, ou alors un mouflon - qui mange, qui fait ses besoins et qui dort et pis basta, sans toutes ces saloperies qui te passent par la tête et ces voix qui hurlent toujours encore et encore.
Dans son bureau à la Villa, Georges a déballé devant le docteur Russel les reliques macabres trouvées par Léon et lui-même voilà près d'un an dans la tombe d'Anjélica. Le psychiatre examine nerveusement les Polaroïds. Il s'efforce de conserver son self-control, mais il est trop pâle pour donner le change. Tu as raison, Georges, c'est grave. David est bien ce méchant tueur, et moi qui ne voulais pas le croire. Ces photos, ça sent le vécu, pas le montage ou la mise-en-scène, ouh là non. Dingue. Tu as eu raison de m'en parler. Le docteur n'avait pas vu son vieil ami dans un tel état de nerfs depuis longtemps, très longtemps. Il le lui dit en passant, keep cool, réfléchissons plutôt. Keep cool, tu en as de bonnes Philip, Georges n'est pas d'humeur à supporter l'humour à froid de Russel. Après tout, tout vient de lui, le psychiatre, Georges se le reproche depuis le début. Russel le toise. Tu débloques mon vieux, on se calme s'il te plaît. D'accord, David était malade, et le docteur bien placé pour le savoir puisqu'il l'a soigné à Sainte-Juliette, des mois durant. Mais Georges, il y a des facteurs chromosomiques que la science la plus avancée ne maîtrise pas. David a dû avoir de sacrés problèmes dans ses vies antérieures.
Le crépuscule en montagne, un soleil rougeoyant embrase l'horizon avant de disparaître derrière le sommet d'un glacier. David admire la splendeur du paysage en mordant de bon appétit dans un gigot de mouton grillé sur les braises d'un foyer confectionné à la hâte. Il a posé et déballé ses affaires et s'apprête à passer la nuit là, pelotonné dans son duvet, bien à l'écart des sentiers, invisible dans un creux du rocher. Le reste du mouton gît non loin de lui, égorgé: la dernière victime innocente du terrible Captain Zodiac.
Navarin est venu visiter la malade. Elle n'a pas quitté son lit, toujours jonché de magazines de ciné et de photocops d'articles. Il s'assoit dans le fauteuil de la chambre, en s'emparant du soutif qui pendouillait sur l'accoudoir, histoire de s'occuper les mains. Au bureau, rien de spèce, fillette. Par contre, l'affaire Zodiac repart de plus belle: on a découvert il y a deux jours les corps de deux vieilles soeurs jumelles. Leur ferme des Hautes-Alpes a été incendiée, il en reste zéro. Elles hébergeaient David Lamaury depuis un an - sans connaître sa vraie identité, of course. Elles bossaient dans le milieu associatif et dirigeaient une compagnie de bûcherons. A voir comment elles ont été traitées - démembrées à la tronçonneuses, travaillées au couteau et arrosées de sperme 0+, c'est du David pur sucre. Le juge Françon, de Grenoble, a immédiatement transmis le dossier à Croizette, qui vient de s'envoler pour là-bas. Diane repose le Ciné-Revue qu'elle potassait, tous ses sens en éveil. Navarin fait tournoyer distraitement le soutien-gorge au bout de son index. Malheureusement, toutes les archives des longues-vues - pardon, des jumelles, ouafouaf - ont disparu dans l'incendie. C'est rageant, car elles savaient sans doute très exactement d'où venait le gosse. Selon les témoins, il se faisait appeler "Bernard", et aurait été envoyé en stage chez les Poulard par un organisme marseillais. La piste du complice sudiste, toujours. Dans les Hautes-Alpes toutes les routes sont cernées, vague d'interrogatoire à grande échelle, fouille systématique des véhicules. On parle d'envoyer les bidasses ratisser le secteur. Pour une fois, on a des chances d'arriver à le coincer car la piste est vraiment fraîche. Navarin renifle un bon coup et poursuit en évoquant la découverte d'une Panda sur un chemin de montagne, à proximité de la frontière Italienne. Le corps de la conductrice gisait dans le coffre, une balle de 6,35 dans le cigare - l'arme à feu du Captain. Peut-être qu'il est passé en Italie. Mais malin comme il est, ça peut aussi être du bluff. Navarin approche élégamment le soutif de son nez, snif, snif, 90B, fillette, tout à fait ce que j'aime. Au fait, je suis en train d'arrêter la coke, t'as pas du café ?
A quelques centaines de mètres d'un barrage routier, fondu dans le paysage rocailleux sur les hauteurs, Captain Zodiac fait une petite halte à proximité d'un ruisseau en observant le cirque des pandores derrière ses jumelles. Pourquoi contrôlent-ils tous ces gens puisque le seul auteur de tout ca, ce génie du crime, n'est autre que lui, David ! David Lamaury, plus fort encore que le Zodiac ! Il s'accroupit pour remplir sa gourde d'eau fraîche. Il se la fixe à la ceinture puis, baluchon sur l'épaule et bâton en main, se remet en marche d'un pas tranquille. C'que c'est beau cette putain de nature, en plus avec ce ciel bleu - oh un chamois, un mignon petit chamois.
Georges est au lit avec Géraldine, sa call-girl préférée, mais ce soir, il n'arrive pas à bander. C'est qu'il picole peut-être un peu trop depuis quelques mois. La grande blonde au corps de liane lui caresse gentiment le bide, c'est pas grave, Georginet, pas de quoi se mettre la rate au court-bouillon. Elle voit bien qu'il est sur les nerfs. Il doit avoir des soucis, un homme important comme lui c'est sûr - mais elle n'ose rien demander. Il attrape un mouchoir en papier, s'essuie le coin des yeux et se lève. Chienne de vie, putain de merdier, mais qu'est-ce que j'ai fait au seigneur pour mériter ça ? Il va fouiller dans la poche de son pantalon et balance sur le lit une poignée de billets supplémentaires. Tu es gentille, Gerry, mais il n'y a rien à faire, je suis foutu. Ma vie n'est qu'un tas de fumier puant, si tu savais, allez laisse-moi s'il te plaît, va plutôt sucer Léon, c'est pas rose pour lui non plus tu sais. Professionnelle, Géraldine se lève, revêt sa robe de chambre en soie, ramasse les billets et quitte la pièce. Georges passe dans son bureau et va fouiller dans les albums de photos relégués en haut des étagères de la bibliothèque. Il se met à feuilleter les pages cartonnées dans lesquelles s'étalent les images fanées de l'époque où la trop belle Anjélica était encore vivante, entourée de ces deux charmants bambins qu'étaient Pauline et David.
David est étendu dans l'herbe. La tête calée sous son sac, il éclaire la carte d'état-major du faisceau de sa mini Maglite, préparant son itinéraire du lendemain. 40 bornes, et si on pouvait en faire dix de mieux ça serait super: on serait au Tholonet à temps sans trop speeder, mieux vaut prévoir large. Il éteint la lumière et s'installe confortablement dans son duvet. Profond soupir de contentement. Il se sent si bien, en communion avec les éléments, le règne animal, minéral et végétal, en relation directe avec les forces telluriques et magnétiques. Ça vous requinque un homme, ça réoxygène les neurones, ça aide à y voir plus clair, à faire le point avec soi-même. Il se met à contempler les étoiles en rêvassant. Que de chemin parcouru.
David avait rencontré
José (qu'on n'appelait pas encore le Dentier) à
la clinique Sainte-Juliette, où le jeune voyou, de quelques
années son aîné, suivait sa troisième
ou quatrième cure de désintoxication aux narcotiques
imposée par les tribunaux. Leur intérêt commun
pour la défonce les avait vite rapprochés, ils s'étaient
revus, avaient bu, fumé, avalé des cachets ensemble,
bref étaient devenus potes. C'est comme ça que David
avait fini par fréquenter régulièrement la
petite bande dont José et son pote Richard Martinez étaient
les éléments les plus actifs. C'est également
dans ce contexte que David connut Hélène Michel
- une folle de la bite, comme disait José. Au contact de
ce petit monde des banlieues nord de Marseille, David apprit comment
chourer une moto vite fait bien fait, ou démarrer une caisse
sans en avoir les clés. Il faisait un peu tache dans le
groupe, mais tout le monde l'aimait bien car il était généreux
et discret. Une fin d'après-midi, après être
allé balancer une Volvo volée dans une calanque
du côté de l'île Maïre, vers les Goudes,
José proposa à David de l'accompagner au CTE, un
genre de MJC, dirigé par "le Chevalier", un type
balèze au niveau spirituel, à qui il devait fourguer
un flingue. Dans le temps, il avait fait un bref séjour
là-bas sur les conseils d'une psy de l'administration pénitentiaire,
et il s'y était bien plu. C'était dû à
la personnalité du Chevalier, un éduc qui ne passait
pas son temps à te bassiner avec des leçons de morale
- et aussi parce qu'il y avait là-bas tout un tas de gonzesses
larguées, pas compliquées à tirer. Au bout
d'un moment quand même, José avait eu comme une espèce
de blocage, rapport aux nombreux délires religieux du type,
qui avaient fini par lui prendre la tête. Mais il reconnaissait
que le Chevalier était un gars pas ordinaire, vraiment
costaud question thérapeutique du cerveau: il avait même
mis au point une méthode pour se débarrasser l'esprit
des mauvaises pensées... José connaissait le goût
de son jeune bourgeois de pote pour tout ce qui touchait à
l'ésotérisme, et il était persuadé
que lui et le Chevalier allaient s'entendre comme lorrains en
foire. Au couchant, les deux copains poussaient donc le vieux
portail de fer forgé, et remontaient le sentier caillouteux
menant à l'accueil, sous l'oeil indifférent de jeunes
débraillés qui faisaient mine de travailler dans
les jardins en contrebas. Sur la porte de l'imposante villa blanche
de style méditerranéen, un type achevait laborieusement
de peindre en lettres d'or "SI MON ESPRIT EST EN ORDRE,
LE ROYAUME EST EN ORDRE". La phrase plut beaucoup à
David. Le peintre, un décharné au regard vide que
José salua d'un "encore là, Gaston ?"
repoussa son escabeau pour les laisser entrer. A l'intérieur,
un jeune chevelu leur expliqua que le Chevalier était en
pleine STAP, mais qu'il viendrait les rejoindre dès qu'il
aurait fini. Ils n'avaient qu'à l'attendre en salle de
lecture. José et David s'installèrent sur le canapé
recouvert de tissu indien qui faisait face à une impressionnante
bibliothèque. David sortit de son blouson un paquet d'OCB,
un bout de shit et son Zippo, et demanda une clope à son
pote. Flippé, José lui conseilla de planquer son
matos vite fait, désignant d'un mouvement de menton une
affichette scotchée au mur.
EXTRAIT DU RÈGLEMENT INTÉRIEUR DU CTE.
Art.1: Le CTE a pour vocation d'aider les personnes en difficulté à retrouver la voie de l'insertion sociale, grâce au Programme de Purification Spirituelle (PPS), tel qu'il est défini dans le Big-Book (marque déposée), fruit des recherches de Robert R. Robert, Chevalier des Étoiles et Directeur du CTE.
Art.3: Conformément à sa vocation philanthropique et philosophique, le CTE accueille, dans la mesure de ses disponibilités, toute personne demandant assistance matérielle et/ou spirituelle, sans distinction de race, de couleur ou de taille.
Art.6: Les Partners s'engagent à respecter l'autorité suprême du directeur du CTE et Grand Superviseur des STAP-PPS.
Art.7: Le PPS utilise notamment la méthode thérapeutique dite "Auditing de Clearing Engrammatique" (ACE), qui offre à chaque Partner la possibilité de se libérer de ses Engrammes et de devenir Perfect-GD, but ultime de la réalisation de l'Homme (voir Big Book, vol. 3).
Art.8: La possession et l'utilisation d'alcool et de substances narcotiques (cannabis, héroïne, cocaïne, L.S.D., champignons, PCP, Ecstasy, opium, poppers et médicaments divers) sont strictement prohibés à l'intérieur du CTE.
Le Chevalier entra dans la pièce. David se souviendrait toujours du premier regard qu'ils échangèrent. Ce fut comme s'ils s'étaient connus de toute éternité. José fit les présentations, discuta bizness quelques minutes avec le Chevalier et s'éclipsa à la première occasion - c'est-à-dire dès qu'il nota la présence dans le secteur d'une stagiaire à la cambrure intéressante, mise en valeur par une pratique consciencieuse du balai et de la serpillière. Le Chevalier sourit doucement à David. Son regard brillait comme le soleil. Le garçon sentit une chaleur bienfaisante l'envahir. Il trouva que ce type portait sacrément bien son nom, qu'il dégageait quelque chose d'extrêmement fort. Bon look, limite baba avec son espèce de tunique indienne à franges et un bandeau dans ses longs cheveux poivre et sel, mais beaucoup de classe. Et puis il avait la même barbe que Jésus-Christ. Aimablement, le maître des lieux le prit par le bras et lui fit faire un tour du propriétaire qui s'acheva dans le jardin, où ils s'assirent sur un petit banc de pierre à l'ombre d'un olivier, face à la mer. David se sentait en confiance, le Chevalier était du genre qui sait vous mettre à l'aise de suite, en employant exactement les mots qu'il faut. Il parla à David des ondes qui passaient plus ou moins bien entre les gens selon l'état de leurs chakras. Entre eux, par exemple, ça circulait un maximum. Mais le Chevalier sentait aussi que David n'était pas au top, que certains de ses Centres de Conscience tournaient dans le mauvais sens, d'où beaucoup d'énergies bloquées, et mise en péril de son harmonie générale. Il y avait quelque chose en lui qui l'empêchait de se réaliser - comme une Force Négative, quoi. David écoutait, envoûté. Ça alors, une force négative, c'était exactement ça, oui Chevalier, un peu qu'il la ressentait au fond de ses tripes depuis toujours, cette force négative. Bon sang, ce type comprenait tout. En un clin d'oeil il avait lu en lui. Non, ce n'était pas un imposteur, il avait cette aura puissante, colossale, qui frémissait et que l'on voyait presque. Il avait l'air si sûr de lui, comme s'il connaissait tout les secrets de l'univers. Et puis cette voix, putain. David réalisa qu'elle lui disait quelque chose, cette voix. Une émission à la radio, ça lui rappelait. L'animateur avait exactement la même façon de parler, le même ton grave et amical à la fois, les mêmes inflexions douces. Le Chevalier lui sourit. Eh oui mon garçon, c'était moi: le Chevalier des Étoiles, une sacrée émission, tu te souviens ? David n'en revenait pas. Il avait été un vrai fan. Toutes les nuits, il écoutait les conversations débridées entre l'animateur masqué qu'on appelait le "Chevalier des Étoiles" et les auditeurs de Cabotine FM, au début des années 80. Il téléphonait souvent pour discuter, même qu'il était passé pas mal de fois à l'antenne ! Le Chevalier se souvenait parfaitement. Le gosse de l'hôpital, mais oui. Pas possible, c'était toi ? Ça alors, fiston, si c'est pas une preuve que nos karmas sont accordés. Le Chevalier avait aussitôt embrayé, ravi de décliner son itinéraire grandiose à un admirateur sincère envoyé par la Providence. La radio n'avait été qu'une étape, il n'en restait que son surnom de Chevalier. L'Oeuvre de sa vie, c'était cet endroit, le Centre, où il travaillait sans relâche à l'application concrète de ses théories sur la psyché humaine, en vue de l'Amélioration de l'Homme. Ron Hubbard, le fondateur de la Scientologie, avait posé la première pierre de la Science du Mental, mais les dirigeants actuels étaient ringards, et il appartenait désormais au Chevalier et à lui seul de poursuivre l'édification de l'Homme Parfait et du Savoir Supracosmique dans l'attente de la gloire de Xénu. Bref, tout cela était un peu compliqué à résumer - normal puisque c'était de la philosophie - mais si cela intéressait David, ils en reparleraient certainement bientôt. Car, selon le Chevalier, le garçon avait bien besoin d'une bonne STAP, une thérapie hypra efficace qui va te purifier en s'attaquant aux foutus engrammes qui te bouffent la vie, sans te commander, mon garçon. Alors là pas de problème, dit David, complètement sous le charme, et ça coûte combien ?... Il songeait à Luke Skywalker rencontrant Yoda, le Maître qui allait lui apprendre l'usage de la Force et faire de lui un Chevalier Jedi.
Quand Daniel arrive chez Diane, il la trouve habillée, baskets aux pieds. Elle est guérie, marre de l'inaction, elle veut reprendre le travail. Au téléphone, elle a supplié Muller de l'envoyer à Grenoble, mais il n'a rien voulu entendre. Les enquêteurs locaux font tout leur possible, paraît-il. C'est-à-dire pas grand chose, merde, les flics sont vraiment ridicules dans cette histoire, nous passons pour des crétins, quand on pense à tous ces morts depuis quatre ans, au moins 29 cadavres, punaise Daniel, tu réalises, dont un bébé. Le tueur est identifié depuis longtemps, c'est ça qui est dingue, et il ne cesse de nous glisser entre les doigts. Et sa famille, Daniel, je suis sûre qu'il s'est passé des trucs horribles dans son enfance à ce gosse, on ne devient pas un monstre sans raison, tu le sais ça, tu connais la psychologie, Daniel - à propos de parents indignes, qu'est-ce que tu dirais que je te présente à papa, depuis le temps ?
Un taxi dépose Pauline sur le perron de la Villa Dolorosa. Chargée d'un sac de voyage, elle monte la volée de marches et sonne. Georges vient lui-même ouvrir, et découvre sa fille avec stupéfaction. Pourquoi n'a-t-elle pas prévenu de son arrivée ? Elle le repousse un peu pour pouvoir entrer. Parce que le téléphone est sans doute toujours écouté, papa, et aussi parce qu'elle s'est décidée à venir au dernier moment. A cause de ces histoires de cadavres grenoblois, tu en as entendu parler, je suppose. Elle monte d'un pas pressé à sa chambre de gosse, balançant son sac sur le lit. Elle tombe en arrêt devant sa coiffeuse d'adolescente, sur laquelle trône toujours une photo d'elle et de David enfants. Elle attrape le cadre et l'enferme dans un tiroir.
Souvent, ils allaient jouer dans la Maison des Sorcières. C'était super génial un endroit comme ça, pas difficile d'y descendre le long d'une corde, ni d'en remonter en s'agrippant des pieds aux parois. Il y avait bien une autre entrée, au bout d'un assez long escalier creusé dans la pierre, mais la porte était impossible à ouvrir de l'intérieur. Chaque fois, c'était l'émerveillement et le délicieux frisson de l'interdit qui les saisissaient devant les objets à la fois sinistres et fascinants qui ornaient les murs de partout. Pauline, âgée de 11 ans, avait tout de suite eu une idée assez précise du genre de cérémonies que l'on pouvait pratiquer en ces lieux. Mais elle n'en avait rien dit à son frère. Il était trop petit. Et puis ça n'avait pas d'importance, ce que faisaient les gens. C'était bizarre avec les grands, cette façon qu'ils avaient d'être toujours intéressés par les choses sexuelles... En fait, ce qui comptait surtout c'était d'avoir cet endroit bien à eux, cette maison secrète où ils étaient tranquilles. Ils aimaient bien se costumer de cuir et jouer aux sorcières. Parfois, Pauline se laissait attacher, et David faisait le bourreau et la torturait. Parfois c'était l'inverse. Ils jouaient aussi à la Chaise Électrique, au Pendu, ou à Jésus-Christ sur la croix. David était très fort pour simuler la mort et les douleurs atroces. Même qu'une fois ou deux Pauline avait eu peur qu'il soit vraiment mort. Mais bien sûr, c'était toujours pour de rire.
Pauline sourit en repensant à une vieille discussion de gamins, quand ils avaient découvert le projecteur Super-8 dans le placard de la petite pièce - qui, cette fois, n'était pas fermé à clé. David soutenait mordicus que les projecteurs de cinéma existaient déjà au moyen-âge puisqu'il avait vu des films de chevaliers à la télé, alors que Pauline affirmait le contraire - quoi qu'elle ne fût pas bien sûre de la date de l'invention du septième art. Son sourire s'estompe quand lui reviennent en mémoire certaines images des séquences qu'ils visionnèrent clandestinement. Elle se souvient de son embarras de grande soeur quand le petit David, les yeux rivés candidement sur l'écran, lui avait demandé pour la première fois pourquoi papa faisait ça à maman.
Daniel et le père de Diane ont vite sympathisé. Artistes tous deux à leur manière, même si l'un est une gloire nationale, et l'autre un peintre maudit. C'est sûr, Jean n'est pas peu fier d'avoir une pareille vedette de la télé à sa table, et il n'en revient toujours pas que sa fille soit sa petite amie, officiellement et pour de bon. Quelle cachottière alors, cette gamine, et tu crois qu'elle en aurait parlé à son vieux père ? Alors celle-là tu me la copieras, Diane - non mais franchement, Daniel, qu'est-ce t'as bien pu lui trouver à ma fille, une flic, non mais si c'est pas la honte absolue, l'opprobre jetée sur cette maison ? Au dessert, Carmen a repris son tricot. La compagne de Jean, nettement plus taciturne, se contente de relever à l'occasion la tête pour adresser un clin d'oeil complice à sa belle fille, ou commenter d'une remarque lapidaire les propos fleuris de son concubin. Daniel jubile, il s'éclate bien ce soir, raide décalqué et content de l'être. Jean vide le fond de sa bouteille de poire d'Ardèche dans le verre de l'invité et se lève pour aller sortir une mirabelle de derrière les fagots, fous-moi la paix Carmen, occupe-toi de ton gilet, on a bien le droit de faire la fête, ça fait combien de temps que j'ai pas pris une bonne biture bordel de merde alors Carmen me gonfle pas les cojones, tiens Daniel, goûte-moi ça, récolte 73 - dernier cadeau d'anniversaire de mon bouilleur de cru de père, paix à son âme. SHAZAM ! Comme un éclair éblouissant dans la tête de Diane. Quelle date sommes-nous ? Le 3 juillet, punaise de punaise. Gling gling, les rouages du cerveau qui s'activent, gling, date de la mort d'Anjélica Lamaury: 04/07/73, Diane la connaît par coeur. Flip de flip, punaise de punaise, quelle conne mais quelle conne: pourquoi n'a-t-elle pas réalisé ça avant ? Les trois autres la regardent bizarrement. Ses réflexions à haute voix ont interrompu leur conversation. Demain c'est le 4 juillet, papa, et il y a peut-être une chance pour que, d'une manière ou d'une autre, David ne veuille pas rater cet anniversaire, Daniel. Elle quitte la pièce pour téléphoner à Muller.
Après le dîner,
le père et la fille prennent le café au salon, portes
fermées. Georges a des problèmes avec le parti:
l'article de "Combat Pour La France" a foutu un sacré
boxon, et sûr que ça va remettre en cause son investiture
pour les élections. Pauline soupire, elle en a marre d'entendre
son père se préoccuper toujours et avant tout de
sa stupide carrière, alors que David est un tueur épouvantable
et qu'il est extrêmement malade. Papa, demain tu sais quel
jour on est. David va certainement venir au cimetière.
Jamais il ne rate un anniversaire. Georges opine tristement: l'année
dernière, alors qu'il était déjà recherché
et identifié comme le Captain Zodiac, David a déposé
des fleurs. Mais ça, Pauline, les flics ne le savent probablement
pas. Car ils ne se sont jamais intéressés à
Anjélica, aucune question à son sujet - d'ailleurs
il n'y a pas de raison qu'ils s'y intéressent. Pauline
jette un regard brillant de colère à son père,
qui détourne les yeux le premier. Le carillon de la porte
d'entrée rompt le silence. Sûrement Léon.
Toujours aussi poli et bien élevé, il n'oublie jamais
de sonner, même s'il a toujours les clés sur lui.
Le père Hecquet va ouvrir. Quand il revient dans le salon,
le vieux domestique a les mains en l'air et une expression terrorisée
sur le visage. Derrière lui se tient le Captain Zodiac
en tenue de parade: pantalon noir tâché de boue,
sweat orné du logo, cagoule, gants, pistolet dans une main,
couteau de chasse dans l'autre. Georges et Pauline se lèvent,
horrifiés. David enlève sa cagoule et leur sourit.