Diane se dresse dans son lit comme un diable sort de sa boite. Pas un cauchemar cette fois, plutôt une espèce de flash - sensation de chute sans fin, légère inquiétude, sursaut, et puis la lumière. Coup d'oeil au réveil. Six heures moins dix. Très rare, qu'elle s'éveille avant la sonnerie. Elle sort du lit, marche jusqu'à la salle de bain et se passe de l'eau froide sur le visage, miroir, mon beau miroir... Tiens, plutôt pas mal, ce matin.
Étendu en short sur la banquette du bungalow des Salins, les bras croisés derrière la tête et le front soucieux, Max fait le point. Il a appris la mort des soeurs Poulard à la radio, et il est sans nouvelles de David. Il regrette d'avoir été si dur au téléphone la dernière fois. Ca le rend malade d'imaginer le Petit Scarabée livré à lui-même, qui sait ce qu'il va encore faire comme connerie. Pas facile d'assurer la suite de la Légende dans ces conditions, ça craint le pire, où David va-t-il bien pouvoir réapparaître ?... Allez, zou, ne nous laissons pas aller, un peu de rangement, comment vont les géraniums ? Le Chevalier sort et commence à arroser le massif rouge et vert, seul élément d'aspect présentable sur son jardinet livré aux mauvaises herbes. Une tête rougeaude apparaît au dessus de la haie. Igor Creuzot, le débonnaire quinquagénaire du cabanon d'à côté, se met à râler contre le camarade infoutu d'entretenir sa parcelle, en dehors de ses malheureux géraniums. Il en profite pour désigner d'un doigt réprobateur le short de Max, qui fait mauvais genre dans le secteur. Pas de ça ici, camarade. On n'est pas chez les textiles. Ahaha. Max sourit, bien sûr voisin, excuse, il enlève son short et se retrouve à poil, les couilles à l'air et l'arrosoir à la main. Igor hoche la tête en bougonnant - gymnité obligatoire, c'est pourtant pas compliqué - et retourne s'installer dans son transat de l'autre côté des thuyas. Sacré Max. Une planque au beau milieu d'un camp de naturistes, il fallait le faire. Et il l'a fait.
Navarin s'étire douloureusement devant la machine à café. Mal de crâne épouvantable, il assassine du regard le télex de la P.J. qui, en face de lui dans le couloir, égrène les dernières nouvelles dans un crépitement horripilant. Il attrape son café avec mauvaise humeur et va jeter un oeil distrait sur la dépêche que la machine vient de crachoter. Il lit une fois. Puis deux - oh nom de dieu de bordel de merde. Le gobelet lui tombe des mains, le breuvage marron se répand sur le gerflex, mais de ce détail ménager il n'a rien à branler, l'inspecteur. Il arrache la feuille et se met à cavaler dans les couloirs en direction du bureau qu'il partage avec Diane, dépassant en trombe des Leboeuf et Phitiviers rigolards - eh, Jean-Paul, bourré toi aussi ? Navarin plaque le télex sur la table de sa collaboratrice. Regarde-moi ça, beauté - et accroche-toi.
TRÈS URGENT ET
TRÈS CONFIDENT.
FR AIX/PR 714 TO ASP PARIS/16h37/RBX/BF/KK:
CIMETIÈRE THOLONET 15 KM D'AIX / RETROUVÉ LAMAURY DAVID (FILS LAMAURY GEORGES) MORT / UNE BALLE DANS LA TÈTE / CORPS GISANT SUR TOMBE ANJÉLICA LAMAURY SA MÈRE / SUICIDE PRÉSUMÉ / RAPPELONS D. LAMAURY SUSPECTÉ ÊTRE DANGEREUX ASSASSIN "CAPTAIN ZODIAC" / INDIVIDU RECHERCHÉ ET EN FUITE DEPUIS 15 MOIS.
Diane s'assoit, assommée. Navarin tourne en rond dans la pièce, s'allumant une Marlboro sitôt après avoir écrasé sur le sol celle qu'il vient d'achever. Mort, putain de Dieu, Captain Zodiac est mort, tu te rends compte fillette, et avant qu'on lui foute sur la gueule, en plus. Suicide, tu y crois ? Diane secoue la tête. Colère, grosse colère froide. Elle se lève et quitte la pièce en emportant le papier jaunâtre. Navarin lui emboîte le pas, eh attends, tu vas où ? Dans le bureau de Muller. Putain Diane, déconne pas merde, attends-moi, qu'on discute. Elle ouvre la porte direct, sans frapper. Le big-boss est en rendez-vous avec deux pontes de la P.J., mais elle s'en tape. Elle trace droit sur lui et balance le télex sur le bureau. Le commissaire divisionnaire manque d'en avaler son Partagas. Eh là, mademoiselle Artémis, on frappe avant d'entrer, je suis en réunion. Diane se fout complètement de la réunion, elle a cherché à le joindre toute la soirée, elle se doutait que David se manifesterait au cimetière, elle le lui a encore dit dans la matinée, on ne l'a pas écoutée, et voilà le résultat. Silence glacial. Kézako au juste ? Muller attrape nerveusement la feuille froissée, pas content et inquiet à la fois. Il lit rapidement. Merde alors, le taré est mort. Incroyable, il avait pourtant conseillé aux flics d'Aix d'envoyer une patrouille de surveillance au cimetière - pourquoi ne l'ont-ils pas fait ? Diane dévisage le commissaire avec une telle insolence que Navarin se sent obligé d'intervenir. Scusez-la, chef, elle est encore un peu patraque, ça lui tape sur le système. Muller soupire en calant ses pouces dans les poches de son gilet. C'est vraiment trop con qu'on n'ait pas eu le temps de lui passer les menottes, mais David Lamaury ne tuera plus. Terminés Rambo et Captain Zodiac. Le tueur n'a pas supporté le poids de ses crimes et il s'est flingué. Sur la tombe de sa maman, très romantique, ça va faire de beaux papiers. Diane ignore les silencieux appels au calme de Navarin: les tueurs en série ne se suicident jamais, vous devriez le savoir monsieur le divisionnaire. Toutes les études du FBI l'ont prouvé. Muller se lève, fâché. Ça suffit, Artémis. Moi aussi j'ai lu des livres, j'étais à l'ENA quand vous jouiez à la marelle, vous n'avez rien à m'apprendre. Et maintenant foutez-moi le camp avant que je vous botte le train.
EXTRAIT DU P.V. DE LA DÉCOUVERTE DU CORPS DE D. LAMAURY.
Entrons dans le cimetière et nous dirigeons vers le caveau Lamaury. Observons que la porte en est ouverte. Entrons et découvrons le cadavre d'un jeune homme blond portant à la tête une blessure par arme à feu. Le corps est étendu sur le ventre, la tête à proximité du tombeau de Joëlle Lamaury, et les pieds vers la porte. L'homme est habillé d'un complet noir et d'une chemise blanche, et de mocassins sans chaussettes. Dans la main droite du cadavre se trouve un revolver Smith et Wesson 6,35. Après palpation, découvrons à hauteur de la cheville un holster contenant un poignard type couteau de survie. (...).
Diane pleure de dépit dans les bras de Daniel, sur le grand lit à baldaquin qui donne un air romantique à la vaste chambre du journaliste. Quelle conne mais quelle conne, si seulement elle avait réalisé avant l'importance de la date anniversaire de la mort d'Anjélica. Elle s'en veut trop. Elle le sentait bien, que l'actrice était un personnage capital dans l'histoire du gosse. Et dire qu'on aurait pu le coincer au cimetière, l'arrêter et le juger, si on avait percuté là-dessus... Muller se soucie uniquement de ses dîners en ville et de sa petite carrière. Et Croizette, qu'est-ce qu'elle fout, elle est nulle, elle n'arrive à rien, et Navarin, un has-been junkie - et moi punaise, bonne à jeter. Daniel lui gratouille affectueusement le crâne. Pauv'petite, va. La vie est dure, allez. Il soupire avant de se dégager doucement pour s'allumer une Dunhill, grave et las. Non, il n'arrive pas à s'arrêter de fumer, tu vois, lui aussi il a ses soucis: aucune chaîne ne veut de son dernier film sur le lobby de l'alcool en France. Des mois de boulot, des masses de pognon foutues en l'air. J'avais un dernier espoir avec la Trois, mais il ont donné leur réponse cet aprème: négatif, refus de diffusion, sauf à leur faire quatre minutes de coupes. Soi-disant pour alléger, tu parles, ils se déculottent devant les annonceurs, comme toujours. Alors cette fois j'ai dit niet, je te leur ai balancé ma clause de conscience dans la gueule. Diane se redresse un peu et essuie ses larmes, file-moi une clope, tiens, s'te plaît Daniel, et explique-moi ça, qu'est-ce que tu racontes ? Il hésite un peu avant de se décider à lui tendre le paquet et lui allumer la première cigarette de sa vie. J'ai été impulsif, c'est vrai, j'ai claqué la porte, mais je le regrette pas, tudieu. Ils me prennent tout, ou ils me prennent rien et c'est marre. Bref, je te passe les détails, de toutes façons ces histoires entre costards croisés de la télé me font gerber. Diane écoute en aspirant maladroitement des bouffées qu'elle recrache aussitôt en se retenant de tousser. Pauvre France, punaise. Pauvre monde, tudieu. La sonnerie du téléphone vient stopper là leurs épanchements désabusés.
Diane quitte le commissariat de Montrouge en compagnie de son père Jean. Tous deux entrent au bistrot du coin où Daniel les attend au comptoir devant un demi d'Adelscott. Le journaliste se marre en voyant arriver l'artiste-peintre dans sa djellaba, furieux contre son facho de voisin qui l'a encore dénoncé à la police. Sans conviction, Diane fait la leçon à son père: elle en a marre de venir le ramasser chez les collègues deux fois par an, ça lui fout la honte. Qu'il achète donc son herbe à un dealer de quartier, comme tout le monde, au lieu de faire pousser de la mauvaise locale entre les laitues et les scaroles. Jean hausse les épaules, vaut mieux entendre ça que d'être sourd, allez, lui aussi se taperait bien un demi en attendant, ça lui a donné soif d'avoir été torturé. Il découvre Daniel, salut toi. Il le trouve sympa, ce type, mais d'un autre côté, comment faire complètement confiance à quelqu'un qui aime à la fois Joe Dassin et Claude François ? Et sa fille, en plus.
Max traîne sur le cours Belsunce, où il fait quelques courses dans les boutiques arabes. Tripotant une paire de tongs sur l'étalage d'un "Tout à dix francs", il se fige en apercevant un titre sur une affichette du kiosque à journaux voisin. Soudain saisi de sueurs froides, il s'approche de la devanture et lit l'encadré en première page du Méridional, lâchant un glapissement d'effroi. Mort du fils de Georges Lamaury, David, 26 ans. En un instant, Max devient un zombie. Il achète un exemplaire du quotidien, et se dirige vers sa voiture sans attendre la monnaie. Il met le contact et démarre. Autour de lui, le monde n'existe plus, il se limite à l'information épouvantable publiée par cet odieux canard. C'est bien la photo de David. Au ralenti sur la corniche, les neurones dans le coton, il parcourt pour la énième fois avec la même incrédulité l'article qui relate la découverte du corps au cimetière. Suicide qu'ils disent. Coups de klaxons furieux devant et derrière lui, il se fait insulter par les autres automobilistes mais n'entend rien et lève à peine les yeux pour conduire, risquant l'accident à tout moment. Il quitte la ville et arrête la voiture au bord d'une petite route en front de mer. Il attrape son fusil sous le siège, et descend mécaniquement dans une minuscule calanque rocailleuse où il entreprend de vider son chargeur en tirant tout autour de lui, pan pan pan, prenant une vieille barque pour cible, pan, feu du canon, odeur âcre de la poudre brûlée, éclats de bois et de rochers, dzing pan pan pan. Clic clic clic, plus de cartouches. Les larmes arrivent et inondent son visage. Il balance son flingue et se met à hurler comme un coyote à l'agonie.
LE MÉRIDIONAL.
LE FILS DE GEORGES LAMAURY
SE DONNE LA MORT.
A 24 ans, David
Lamaury a choisi la tombe de sa mère, au cimetière
du Tholonet, pour se donner la mort d'une balle de revolver en
pleine tête. C'est hier dans la matinée qu'un garagiste
des Milles, venu fleurir la tombe de sa mère en compagnie
de son chien, a découvert le corps, avec la stupeur que
l'on peut imaginer. D'après nos premières informations,
le jeune homme était psychiquement fragile. Mais nul n'aurait
pu prévoir un tel geste, dont les raisons profondes resteront
sans doute inconnues. Il en est hélas trop souvent ainsi,
dans ce pays où le taux de suicide chez les jeunes est
l'un des plus élevés d'Europe. (...)
C'est un homme public que nous connaissons particulièrement
à la rédaction de notre journal, qui est aujourd'hui
frappé dans la chair de sa chair. Quelles que soient nos
divergences, l'heure n'est pas aux combats politiques. Qu'il
reçoive ici, ainsi que sa fille, nos condoléances
sincères. En ces instants, c'est seulement à la
douleur d'un père, au chagrin d'une soeur que nous voulons
nous associer. Mors Ultima Ratio.
Loubignol et les Pédés sont venus à la Villa Dolorosa interroger Georges Lamaury et sa fille. L'enregistrement de la déposition a lieu dans le salon, où Gérard s'est installé aux commandes d'une Olivetti portable. Pauline pleure, des tonnes de mouchoirs en papier répandus autour d'elle, et son père gît dans un canapé, une bouteille de gin à la main. Le commissaire est dans ses petits souliers, c'est presque fini, Georges, tu sais, je compatis, je l'ai connu tout petit bon sang de bonsoir, je l'aimais bien malgré tout, enfin, hum, il faut que je te relise ta déposition, c'est la loi. Donc, ahem, le jour de la mort de David, Pauline et toi êtes restés à la maison. Vous aviez prévu d'aller fleurir la tombe d'Anjélica en fin d'après-midi, quand c'est moi-même qui t'ai prévenu par téléphone, à 11 heures 08, de la découverte du corps de ton David. Vous précisez tous deux ne pas l'avoir vu depuis plus d'un an. Vous êtes bien d'accord pour reconnaître qu'il était bizarre, surtout depuis la mort de sa mère, dont il ne s'était jamais remis. Georges opine, ivre-mort malgré l'heure matinale, voix éraillée - ce n'était qu'un foutu accident, Charles, Anjélica était tellement défoncée, David a pu hériter d'elle une tragique faiblesse de caractère, mais de là à être le tueur en série, et puis maintenant les journalistes vont foutre leur sale nez dans le passé de la famille, inventer des trucs sordides, c'est ce qu'ils aiment, ce n'était qu'un foutu accident, c'est toi qui menais l'enquête, Charles, ce pauvre David et les facteurs chromosomiques que la science ne peut pas maîtriser, tu entends Charles, elle ne peut pas. Loubignol et ses hommes se regardent. Sale ambiance. Le commissaire vient poser la main sur l'épaule de son ami. Tiens le coup, Georges. Ton fils s'est, hum, donné la mort, on a retrouvé des traces de poudre sur sa main, ce qui confirme le suicide, mais il y a encore une chose: les conclusions de l'enquête seront bientôt rendues publiques, et tout le monde connaîtra la double vie de David. Eh oui, Georges, les expertises sont formelles, le bruit s'est déjà largement répandu dans les rédactions, et la hiérarchie ne veut plus tenir le secret.
Au volant de sa voiture, Max a beaucoup pleuré. Il arrive au CTE et passe par derrière, pas envie d'être vu avec cette tête par ce connard de Jésus et ces abrutis d'adeptes. Maintenant, il faut agir. Il monte à son bureau et griffonne rageusement quelques chiffres sur une carte de visite, qu'il glisse dans une enveloppe à l'attention de Georges Lamaury. Par Chronopost, ça arrivera demain.
Muller a convoqué Diane dans son bureau. Elle s'attend à en prendre pour son grade, réprimande ou avertissement pour insolence envers un supérieur. Mais c'est un divisionnaire affable qui l'invite à s'asseoir dans le fauteuil qui lui fait face. Lui, la mort du Captain Zodiac le comble d'aise, car elle sonne la fin d'une importante part de ses soucis. Certes, le complice reste à identifier, mais le taré brûle en enfer, c'est le principal. Changement de programme, donc, mademoiselle Artémis: vous descendez à Marseille accompagner la juge, qui veut entendre Georges Lamaury sur les circonstances de la mort de son fils. La thèse du suicide serait loin être aussi limpide que ce que clame le chef du commissariat d'Aix dans les quotidiens régionaux. Vous vous collerez avec Jean-Paul et les locaux à l'identification du complice, mais d'abord vous allez nous organiser une conférence de presse. On va révéler aux médias l'identité de Captain Zodiac et son histoire de A à Z. Muller précise que cette dernière mission, peu orthodoxe il le reconnaît, est surtout une manoeuvre tactique destinée à affoler le complice. Enfin bref, au boulot, votre ordre de mission est signé, et tant pis si tout ça éclabousse Georges Lamaury - puisque ses amis du gouvernement ont décidé de le lâcher.
Diane, Navarin et Croizette se tiennent debout de part et d'autre d'une table d'autopsie, à l'Institut Médico-Légal de Marseille. Diane ne peut détacher son regard du corps de David: elle a devant elle l'objet de son obsession, ce beau jeune homme au visage enfantin. Serein dans la mort, qu'il a enfin lui-même rencontrée après l'avoir tant donnée. Une bizarrerie dans la trajectoire de la balle rend sceptique le légiste: le projectile est entré de trois-quarts arrière. Position certes possible, mais inhabituelle pour un suicide. Il peut s'agir d'un assassinat maquillé. On a bien relevé des traces de poudre sur sa main, mais ça ne prouve rien. Pour l'intérieur, rien de spécial. Restes de mouton dans l'estomac, dernier repas pris une heure avant la mort, corn-flakes et Ricoré. Pas de trace d'alcool ni de drogue dans le sang. En ce qui concerne l'examen externe, en dehors de la blessure ayant entraîné la mort, deux-trois trucs singuliers: dans la région abdominale, sur la poitrine et l'intérieur des cuisses, cicatrices de coupures par couteau, cutter ou lame de rasoir, certaines très anciennes. Probable que l'ami Zodiac était un adepte de l'automutilation, et ce depuis sa plus tendre enfance. Nombreuses brûlures également, vraisemblablement à la cigarette, autour des mamelons et sur la verge. Navarin toussote nerveusement. Croizette danse d'un pied sur l'autre. Blême, Diane demeure rigoureusement immobile, la bouche entrouverte, respiration irrégulière. L'inspecteur et la juge doivent la prendre par la main pour parvenir à lui faire quitter les lieux. Tous trois déambulent quelques minutes sur la Place aux Huiles. Navarin rompt le silence en proposant d'aller s'en jeter un au "Bar de la Marine", sur le Vieux Port, histoire que tout le monde reprenne ses esprits.
Deux citrons pressés pour les filles, et un 51 pour Jean-Paul. Son premier verre de raide depuis 6 ans, il en a bien besoin, lui aussi est tourneboulé, après il n'en reprendra plus, promis. Bon. En attendant le retour du serveur, Navarin se lève pour aller pisser - oui, juste pisser. Restées seules, les deux femmes se regardent en hochant tristement la tête, bien d'accord: la mort de David ne boucle pas l'affaire. Le complice est toujours dans la nature. Diane en profite pour placer sa thèse: il faut explorer de près le passé de cette famille. Georges cache des choses. Elle se souvient de son embarras, un an auparavant, lorsqu'elle l'avait questionné sur la mort d'Hélène Michel, qui pourrait être comptée parmi les victimes du Captain. D'ailleurs, celui-ci, dans son dernier message, revendiquait 24 meurtres, alors que l'on en recensait effectivement 23 - c'était avant les trois collégiennes, les deux soeurs Poulard et la conductrice de la Panda. Le garçon apporte les consommations. Diane et Croizette avalent à grandes lampées pour chasser le goût de formol qui leur traîne dans la bouche. Quand Navarin revient, il trouve Diane en train de plaider pour la réouverture officielle de l'enquête sur la mort de la fille Michel... Croizette la laisse parler sans l'interrompre, et finit par approuver: elle peut suivre cette piste, en quelques jours elle devrait pouvoir sentir ce que ça vaut. A part ça, la juge s'étonne de ce que les derniers meurtres n'aient pas fait l'objet de revendication de la part du Captain, autrefois avide de gloire médiatique. Une question de plus. Au fait, Diane, vous pouvez m'appeler Edith.
Le Chevalier entre dans la succursale Joliette de la banque Bonasse, où il possède un compte personnel en plus de celui du CTE. Il a de bonnes relations avec le directeur de l'agence, Gaspard Sacripanti. Surtout depuis 1987, date à laquelle le conseil général a commencé à créditer l'Association de généreuses subventions. Et si le Chevalier a toujours méprisé ces vampires sournois que sont les banquiers, il a appris à masquer sa haine. Aussi serre-t-il avec une grimace joviale la main moite de Sacripanti, ce trou du cul qu'en réalité il déteste. Bonjour Monsieur Robert, passons dans mon bureau, que puis-je faire pour vous, et comment marche votre club enfin votre Centre, pardon, asseyez-vous, je vous écoute. Faux-cul, le Chevalier explique qu'il va devoir retirer pas mal d'argent de ses divers comptes, vu qu'il a besoin de liquide pour payer un groupe d'ados qui construisent un nouveau dortoir au CTE. Et, je vous le dis entre nous monsieur Sacripanti, ça se fera au noir, tout le monde y gagne, on va pas s'gêner, hein. Mais bien sûr monsieur Robert, les charges c'est ce qui tue l'économie, si je vous disais ce que - enfin bref, pas de problème monsieur Robert, vos comptes sont créditeurs, bien bien bien, combien voulez-vous, 80.000 francs euh mais alors mais oui, c'est possible, mais attention parce qu'il ne vous restera plus grand-chose, jusqu'aux prochains virements de vos amis, ahaha ahem, bon eh bien au plaisir monsieur Robert, vous pouvez passer à la caisse demain matin, on vous donnera votre argent. En petites coupures, ahaha, comme vous dites monsieur Robert.
Quelques intimes sont venus soutenir Georges et Pauline Lamaury, pour l'enterrement de David dans le caveau familial du Tholonet. Sur une nacelle installée en haut d'une grue, de l'autre côté de l'enceinte du cimetière, un cameraman de la préfecture filme la cérémonie en vidéo. De nombreux flics surveillent le cortège: une foule de curieux se masse autour des grilles. En retrait, Diane, Loubignol, ses hommes, et la juge Croizette dévisagent scrupuleusement les invités. Des journalistes mitraillent Georges et Pauline, serrés l'un contre l'autre. Anatole Dufour, vêtu d'une redingote noire, est lui aussi venu pour un dernier salut à son ancien ami. Francis Harrouard, Léon Martel, le docteur Philip Russel coiffé de son éternel chapeau, et l'acteur Albin Dulong soutiennent le cercueil. Eugène Gaviaud, le jardinier de la clinique, ferme le cortège, tête baissée, mains dans les poches, ses bottes en caoutchouc couinant sinistrement dans le silence. Albin Dulong, Diane n'en revient pas. Elle l'a reconnu malgré ses lunettes noires, ainsi que les nombreux badauds. Alors que l'on commence à se disperser après les condoléances, Diane se décide à aborder l'acteur, qui est retourné auprès de ses deux gardes du corps. Elle voudrait lui parler en privé et au calme, au sujet de l'enfance du garçon. Albin semble très affecté. Il la dévisage derrière ses verres fumés. Il n'a pas le temps aujourd'hui, inspecteur, désolé mais il est pressé: il a des scènes à tourner pour "La famille Tartignole". Elle doit savoir qu'il est l'interprète principal de ce feuilleton et que, dans son dur métier, coûte que coûte, the show must go on. De toutes façons, il est incapable de dire quoi que ce soit aujourd'hui, il avait connu le gosse tout petit, quelle horreur ce suicide. Il la recevra, disons le 11, si elle veut bien venir à Nice... A quelques centaines de mètres de là, embusqué sur une colline, Max assiste lui aussi à la cérémonie. Il a du mal avec la mise au point de ses jumelles, car il chiale spasmodiquement, et doit sans cesse chasser de revers de manche rageurs les larmes qui brouillent sa vision. Ça va chier putain, oh que ça va chier, tas de salauds, snif, je vous tuerai tous tous tous.
La conférence de presse est présidée par le procureur de la république, dans une salle bondée, à l'Évêché. La climatisation est en panne, odeurs de sueur, mouchoirs trempés, éventails papillonnants. A la tribune, Croizette, Navarin, Diane et Loubignol sont prêts à répondre aux questions des journalistes venus de la France entière. Scoop dans l'air, caméras qui tournent, crépitement des flashes. Croizette prend la parole après avoir tapoté dans le micro et provoqué l'inévitable larsen: mesdames et messieurs, les bruits qui courent depuis quelques mois sont exacts. Cette réunion a été organisée afin que vous soyez officiellement informés que David Lamaury a bien été identifié comme le tueur en série plus connu sous les surnoms de Rambo et Captain Zodiac. Nous disposons à présent de preuves matérielles indiscutables. Stupéfaction et murmures dans l'assistance. Le fils de Georges Lamaury était donc ce monstre qui a tué des dizaines de personnes ? 29 très exactement, pour ce qui est des victimes connues et identifiées, renchérit la juge. Ainsi donc, les allégations émises à mots couverts par certain journal d'extrême-droite étaient fondées ? Patrice Carré, pour FT1. Elles le sont aujourd'hui, en effet monsieur Carré. Par contre, elles étaient loin de l'être à l'époque. Ce journal avait bluffé, et il se trouve qu'il avait, par chance, mis dans le mille, point et n'en parlons plus. Loubignol est mal à l'aise, perdu dans ses pensées moroses, il secoue imperceptiblement la tête en tamponnant son front dégoulinant, bon sang de bonsoir, mon pauvre Georges te voilà foutu pour de bon à présent - quel cagnard mais quel cagnard j'ai les aisselles trempées, ça doit se voir sous la chemise, marque mal. Effervescence dans l'assistance, brouhaha, la chroniqueuse judiciaire de la 2 hausse la voix pour couvrir celle d'un confrère et demande ce qu'il en est du complice: existe-t-il vraiment et quand l'arrêtera-t-on ? En effet, répond calmement la juge, David Lamaury avait bien un complice, son arrestation est imminente. L'affaire Zodiac est en train de trouver sa conclusion, mesdames et messieurs. Les questions fusent désormais dans un joyeux remue-ménage. Et la mort de David, madame le juge ? Est-on bien sûr qu'il s'agit d'un suicide ? Êtes-vous consciente que vous détruisez la carrière de Georges Lamaury ? David buvait-il le sang de ses victimes ? Croizette sourit et se tourne vers Diane. Mesdames et messieurs, nous sommes en train de reconstituer précisément le parcours du tueur, et les circonstances exactes de sa mort. Je passe la parole à l'inspecteur Artémis, officier de police judiciaire à la Police Criminelle à Paris, qui travaille sur l'affaire depuis maintenant près de cinq ans. Croizette pousse le micro vers une Diane désarçonnée. Navarin se marre en voyant le rose de la panique embraser les joues de sa collaboratrice. Curieux de voir comment elle va se démerder, la petite. C'est une première pour elle, au moins deux cent personnes là-dedans, appareils-photos, caméras et tout le tremblement. C'est drôle, ça ne lui a jamais plu, à lui, de faire le beau en public.
Le Chevalier sait qu'il va falloir jouer serré. C'est pourquoi, en prévision du jour prochain où il lui faudra se balader incognito, il a décidé de se trouver un nouveau moyen de locomotion, plus discret que la fourgonnette du CTE. Aussi erre-t-il dans les rues de Marseille à la recherche de la mobylette de ses rêves. Il est assez rare que les flics contrôlent les types en mob, sauf bien sûr s'ils sont jeunes et bronzés, et le Chevalier n'est ni l'un ni l'autre. C'est le long de l'avenue Cantini, juste au-dessus de la gare du Prado, qu'il repère un maigrichon aux cheveux longs en train de déverrouiller le U de son Chappy. Le Chevalier s'approche, bon, personne alentour à part un couple de vieux, ça baigne, salut jeune, il est beau ton scouteur. Le petit chevelu, cigarette au bec, quatorze ans à tout casser, le reluque d'un air moqueur: ouah l'autre, un scooter, eh papa on n'est plus en 60, c'est un Chappy c't'engin. Le Chevalier serre les poings. P'tit con, va, tu sais pas à qui tu parles, espèce de merdeux de mes couilles, papa, j't'en foutrais moi, tu vas voir. Effrayé, le gosse se recule un peu, faut pas vous énerver m'sieu, j'm'escuse. Ta gueule p'tit con, file-moi tes clés, j'ai un calibre dans la poche, file-moi tes clés où j'te bute, et plus vite que ça, papa, non mais ça va pas, je t'encule tu m'entends, et vous les vioques restez pas là, ou j'vous bute aussi, enculés. Coup de kick, vraoumm, le Chevalier tourne la poignée, j'vous tuerai tous bordel, tchao les larves, vrrraaaoummm - et voilà, en route vers de nouvelles zaventures ! Larmes aux yeux, le gamin regarde son Chappy disparaître en zigzaguant vers le coin de l'avenue Maillane.
Jésus est vautré tout nu sur son lit, dans sa chambre du CTE, ventilateur en route sur le tabouret qui fait office de table de nuit. Sa petite télé noir et blanc est allumée en sourdine, c'est l'heure du journal de la nuit. Il se gratte alternativement les couilles et le nez, absorbé dans la lecture d'un numéro de "Strange", bien plus intéressant que les nouvelles du monde, dont il se contrefout. Cependant, une info annoncée par Jean-Yves Beltran parvient à lui faire détourner les yeux de ses cases colorées. Il s'approche de l'écran et reconnaît la photo de David. Ouh con. Il se redresse pour entendre le résumé de la terrifiante odyssée du jeune tueur qui officiait sous le nom de Captain Zodiac. Abasourdi, qu'il est. Dans la foulée, il apprend aussi l'existence du complice, qui serait sur le point d'être arrêté. Jésus est trop sur le cul. Un horrible doute l'assaille: le Chevalier, son patron, n'est-il pas dans tous ses états depuis la mort du fils Lamaury ? Ne s'est-il pas énervé l'autre soir alors qu'il évoquait justement la ressemblance du portrait-robot avec le jeune timide ? Et si le Chevalier était au courant ? Ils avaient l'air si copains, tous les deux. Ouh con, ce serait trop horrible, fada.
LE POINT DU JOUR
DAVID LAMAURY: LE TUEUR
3 EN 1.
Rambo, L'Éboueur,
Captain Zodiac, trois noms pour un seul tueur: David Lamaury,
fils du célèbre homme d'affaire marseillais. Son
suicide sur la tombe de sa mère met fin à la plus
épouvantable série de crimes jamais connue en France.
LE FIGARO
LA FIN D'UN TUEUR EN
SÉRIE A LA FRANÇAISE.
Après cinq
ans de traque et vingt-neuf meurtres, le suicide de David Lamaury
annonce-t-il la fin de la terreur ? La police recherche
son complice pour clore définitivement cette affaire sinistre.
LE PARISIEN
LE FILS DE GEORGES LAMAURY
ÉTAIT CAPTAIN ZODIAC
Le monstre qui
terrorisait le pays depuis quatre ans n'était autre que
David Lamaury, récemment retrouvé mort sur la tombe
de sa mère. Une mort qui fait du bruit, et qui risque,
entre autres, de bouleverser la donne politique dans le Sud-Est.
LE PROVENÇAL
LES PIRES CHOSES, ELLES
AUSSI, ONT UNE FIN.
Un drame encore
plus cruel qu'une tragédie antique s'achève, après
la mort de David Lamaury, et l'effarant récit de ses crimes
par la police. Pour Georges Lamaury, le chemin de croix ne fait
peut-être que commencer.
LE MONDE
L'HEAUTONTIMOROUMENOS.
Le tueur s'est
donné la mort sur la tombe de sa mère. Baudelairien.
Mais pas seulement: de par sa dimension et son caractère
sacrilège, l'affaire Zodiac renvoie police, justice, médias
et même citoyen à des questions qu'il aurait peut-être
fallu se poser plus tôt.
Par la fenêtre de son bureau, Georges regarde en secouant la tête le dispositif policier installé autour de la Villa - soi-disant pour sa protection - qui n'a pas empêché les journalistes de s'embusquer un peu partout au delà de l'enceinte du parc. Il repère un photographe perché au sommet du saule, et tire rapidement les rideaux. Traqué comme une bestiole ! Il se retourne vers maître Hiamuri. Quels salauds, vingt ans que je les arrose, que j'allonge des valises de billets pour obtenir des marchés, que j'assiste aux réunions interminables du bureau fédéral, que j'anime des soirées électorales et des banquets ringards, et voilà comment ça tourne, tout le monde me laisse tomber. Et ce n'est qu'un début tu vas voir, juste la partie apparente du machin, ouh là. Hiamuri s'approche. Georges, dites-moi la vérité, dites-moi donc ce qui vous tourmente tant. C'est le moment où jamais. Rien n'est si grave lorsqu'on prend sur soi d'en discuter... Mais Georges ne veut rien dire. Hiamuri soupire, comme vous voudrez, à demain. N'hésitez pas à m'appeler, même la nuit. L'avocat sorti, Georges retourne à la fenêtre, écartant doucement le rideau. Ce saule, nom d'un chien, il en avait vu des choses.
Le 4 août 1980, Georges avait choisi de passer la matinée à la Villa. Il classait des dossiers dans son bureau lorsqu'il entendit Pauline crier. Ça venait du parc, où elle devait jouer avec son frère. Georges se précipita à la fenêtre. Il vit d'abord sa fille en larmes, qui courait vers la maison en criant. Puis son regard se porta jusqu'aux pins qui protégeaient la piscine du mistral. David était assis dans l'herbe, les yeux levés vers une forme blanche et noire qui se balançait doucement au bout d'une corde nouée autour d'une branche. Georges mit un certain temps à réaliser que David venait de pendre Poupi le chien. Il eut un hoquet, crut une seconde qu'il allait vomir, puis ça passa. Pauline entra dans le bureau et se jeta dans ses bras. Il la rassura comme il pouvait. Chut ma fille, David est juste un peu malade, papa va s'en occuper, il ne faut pas pleurer. Il laissa la petite et se précipita dans le parc. David n'avait pas bougé, et ses petits yeux vides étaient toujours fixés sur son chien étranglé. Georges décrocha l'animal sans un mot, l'étendit sur la pelouse et ôta sa veste pour en recouvrir le corps encore chaud, comme il l'eut fait pour un accidenté de la route - geste qu'il regretta aussitôt car trop mélodramatique - puis se tourna vers son fils avec une lenteur calculée, redoutant l'instant où leurs regards se croiseraient. David souriait.
Au réfectoire, les bavardages vont bon train à propos du Captain Zodiac. Si pour une fois le Chevalier à décrété qu'on ne regarderait pas les infos du matin pendant le petit déj, cela n'empêche pas les adeptes de causer de ce tueur hyper rusé, qui continue d'emmerder les flics même mort - et de ce complice insaisissable. Le Chevalier écoute tout ça d'une oreille nerveuse en se forçant à avaler son porridge. A côté de lui, Jésus est silencieux. Il regarde son patron différemment depuis qu'il a appris ce qu'il a appris à la télé la veille. Il a très envie de tâter le terrain, Jésus, alors il se décide à évoquer l'air de rien la dernière visite du garçon au Centre, en 91. Il était en train de tuer à l'époque, tiens, d'après les journaux. Le Chevalier se raidit, hargneux, où tu veux en venir p'tit con, ce jeune n'a pas foutu les pieds ici depuis 88 et tu le sais très bien, écrases, qu'est-ce que tu me branches ? Jésus se dit que quand même c'est bizarre comme il est nerveux le Chevalier. Malaise. Le fils de Dieu insiste, faisant l'idiot: vous vous souvenez de l'histoire de la petite anglaise Chevalier, vous savez, celle que son père s'était déplacé d'Angleterre, mister Finn ou Mac-Machin. Même que c'était lui, Jésus, qui l'avait reçu en l'absence du Chevalier. Non mais c'est pas vrai, occupe-toi de tes fesses mon petit Jésus, ce jeune est mort maintenant, alors tout ça on s'en tape, vu ? Le fils de Dieu baisse la tête, OK OK Chevalier, pardon, moi ce que j'en disais c'était histoire de causer, vé, pouvez m'passer le Nescouic siouplaît ?
Dans une petite pièce au premier étage à l'Évêché, un moniteur diffuse les images de l'enterrement de David Lamaury. Croizette a chargé Loubignol de l'aider à identifier les personnes présentes au cimetière. Ruisselant de sueur, il pilote la bande à coup d'avances rapides et d'arrêts sur images, commentant à l'intention des collègues: ça c'est le docteur Philip Russel, madame le juge, directeur de la clinique Sainte-Juliette à Cassis, vieil ami de la famille et psychiatre distingué, un gentleman d'origine québécoise; à côté de lui c'est Jeanne Montaigu, sa bonne amie, une jeune femme charmante, infirmière-chef à Sainte-Juliette; là nous avons Léon Martel, homme de confiance de Georges, connu chez nous comme joueur, poker et bandits manchots, mais un brave gars j'en mets ma tête à couper, ancien C.R.S. - bon sang, vous n'avez pas trop chaud, vous ? La clim est en panne ici aussi ? Ça marche jamais ces trucs, avec ce que ça nous coûte, bon, oui, de toutes façons j'ai presque fini - celui-là c'est Eugène, euh, Gaviaud, jardinier à la clinique du docteur Russel - et là, bien sûr pas besoin de vous faire un dessin, hein, vous avez tous reconnu Albin Dulong. Le pauvre homme, il a l'air bien triste, lui aussi était un intime de longue date, bien avant la mort d'Anjélica. Enfin bon, voilà à peu près tout ceux que je connais, madame le juge, y avait pas grand monde d'ailleurs à part les journalistes et nos hommes, on est loin du temps de la splendeur des Lamaury. Faut reconnaître aussi que ça la fiche mal d'avoir un fils serial-killer. Pauvre Georges, bon sang, il a pas mérité ça, j'vous jure. Si vous n'avez plus besoin de moi, je vais prendre l'air dans le couloir deux minutes, j'en peux plus de ce cagnard - merci madame le juge. Loubignol sorti, les Pédés se tournent vers Croizette. Quelque chose dans cette vidéo les a interpellés. Ce Léon Martel, ils se souviennent l'avoir interrogé, il y a quelques années, pendant l'enquête sur le meurtre de la fille Michel. Martel était à l'époque détective privé, et il avait été embauché par les parents pour retrouver la gamine. Les Pédés l'avait auditionné histoire de voir ce qu'il avait pu dénicher. Sans résultat. On n'avait rien trouvé qui puisse le lier au meurtre, et on lui avait foutu la paix. N'empêche que c'est bizarre, que ce type travaille désormais au service de Georges. Croizette cherche le regard de Navarin. Tous deux pensent à la même chose: l'obsession de Diane pour l'affaire Hélène Michel.
Diane sonne à la porte des Michel, à Arenc, quartiers nord. Le père vient ouvrir. Diane Artémis, Police Criminelle, c'est au sujet d'Hélène. La mère Michel vient rejoindre son mari, aussi étonnée que lui. Ils la font entrer. Autour d'un café, ils avouent leur grande surprise d'avoir à nouveau affaire à la police si longtemps après la mort de leur petite. Ils sont très contents d'apprendre que l'enquête va être réouverte, et qu'elle sera dirigée par cette jeune femme volontaire qui vient de Paris spécialement - pensez-donc, ça a l'air sérieux. Les parents ont très envie de parler, et Diane est toute ouïe. En effet madame, sauf votre respect il y avait à l'époque plein de détails qui ne tenaient pas debout dans les conclusions de la justice - persuadés dur comme fer qu'il y a eu embrouille, les Michel. Par exemple, ils n'ont jamais cru à la culpabilité de Martinez. D'accord, c'était un vaurien, mais pourquoi diable aurait-il pris le risque de tuer leur pauvre petite, alors qu'il devait être bien trop occupé à préparer le braquage du notaire ? Et pourquoi aurait-il balancé le corps au Tholonet, un endroit de riches qu'il ne fréquentait jamais, bien trop loin de Marseille. Absurde. Tout ça, les Michel l'ont déjà dit à la police à l'époque. Mais voilà, dans l'hystérie provoquée par la tuerie de Roquefavour, tout le monde se fichait bien de leur pauvre petite. Plus tard, quand ils ont su qu'Hélène était la copine de Richard, les flics lui ont collé le meurtre sur le dos. C'était commode, surtout qu'il était mort. Alors bon, de leur côté, les Michel et les parents de Richard Martinez ont pris un avocat dans l'espoir d'obtenir une révision de l'instruction, mais ça n'a pas servi à grand chose, vous vous en doutez bien ma pauvre dame. Ça a coûté des sous, et c'est tout. Juste après la disparition d'Hélène, ils avaient demandé de l'aide à un de leurs amis, un détective. Mais il n'avait rien trouvé. Léon Martel, il s'appelait, ils étaient bien liés dans le temps, mais ils ne se sont plus revus depuis l'affaire. Peut-être qu'il a su des choses, au fond. C'est ce que les Michel se disent des fois.
De retour dans la pièce miteuse qu'on leur a attribué en guise de bureau dans les sous-sols du commissariat d'Aix, Diane trouve Navarin en pleine lecture - un document de quelques pages. Il ne l'a pas entendue entrer, et il remue les lèvres en silence, consciencieux, sérieux comme un pape. Ça l'amuse, elle toussote, salut Jean-Paul, pendant que tu bosses tu pourrais pas demander aux R.G. du coin s'ils n'auraient pas des trucs sur Martel Léon, ex-privé à Marseille en 86 ? Navarin sourit en désignant fièrement le document qu'il lisait: déjà fait, fillette, ce mec était au cimetière, pourquoi tu t'intéresses à lui ? Diane résume sa visite aux Michel avant d'attraper la fiche RG: Martel, Léon, né en 1932, veuf, ancien combattant volontaire en Algérie, puis commandant d'un escadron de C.R.S., se distingue par son penchant pour les méthodes expéditives, et participe activement à la répression sanglante des émeutes de Paris en 59, suite au massacre de Charonne. De trop nombreuses bavures et des prises de bec multiples avec des syndicalistes retardent son avancement. C'est un joueur, et un gros perdant. Il détourne des fonds sur la caisse des sous-officiers pour payer ses dettes, se fait prendre et on le démissionne en 70, resté sergent à 38 ans. Il s'établit alors à Marseille, monte une agence de recherches privées. On perd sa trace en 86.
Dégage minus, Léon bouscule Jésus et monte direct aux appartements du patron du CTE, qu'il surprend s'escrimant à fermer une énorme valise récalcitrante - salope, je te tuerai, tu feras moins la fière, tu vas voir. Léon te le soulève par le colback et le plaque au mur, à cinquante centimètres du sol. Après une brève réaction craintive, le Chevalier se détend et joue le mec pas surpris du tout, tieeeens Martel, comment va ? Ainsi donc c'est toi qui fera office de médiateur. So, why not, mais pourquoi se montrer si brutal ? Le Chevalier s'attendait à la visite imminente d'un membre du clan Lamaury - rapport à sa petite carte chronopostée, même qu'il commençait à s'impatienter. Léon lui cogne une taloche de sa main libre. Ta gueule nabot, j't'encule. Ça veut dire quoi c'te carte, pédé ? Le Chevalier encaisse en rentrant la tête dans les épaules, il essaye de faire celui qui rigole de bon coeur, mais il n'y parvient guère. HahaAïeha, la carte héhé Léon, ton patron t'a pas tout raconté, hahaha. Re-taloche dans sa tronche. La ramène pas avec moi, Robert, explique où tu veux en venir, et t'as intérêt à être clair. Le Chevalier opine, putain Martel t'assures pas tu m'as cassé une dent, arrête de frapper et écoute un peu, tu sais pas la plus belle, j'vais te dire, accroche-toi: le Captain Zodiac c'est moi, c'est mon plan, David était un génie, un prodige, ma créature à moi, mon chef-d'oeuvre. Et vous l'avez flingué tas de salauds, c'est moi qui vais vous enculer à sec ! Lâche-moi connard ! Léon ouvre la main et le gourou s'effondre sur le cul, ouille. Accouche, pédé, qu'est-ce que tu veux au juste à Lamaury ? Le Chevalier se redresse en se massant le fondement et s'éloigne prudemment d'un pas, reprenant contenance. Ces salauds du clan Lamaury ont tué le gosse, c'est sûr - mais putain tas de fumiers pourris, il va leur faire payer.
L'oreille collée derrière la porte, Jésus n'entend que des fragments de la conversation, et pourtant, ouh con, il n'en revient pas. Le dialogue tourne autour de David. Le Chevalier se vante d'avoir toujours été au courant que le jeune était un tueur. Il y a une histoire de film. Même si le sens général du dialogue lui échappe, le fils de dieu est terrorisé.
Le Chevalier continue: s'il meurt, s'il disparaît ou s'il est dénoncé, la police recevra d'intéressantes informations sur le meurtre de la fille Michel, notamment sur le rôle particulier tenu par Léon Martel dans cette affaire, par exemple question dissimulation et destruction de preuves. Et surtout, un certain film parviendrait entre les mains de la police et là, Georges Lamaury ne serait pas du tout du tout content. Léon est embarrassé. C'est du lard ou du cochon, cette histoire de film ? Le Chevalier va ouvrir son tiroir, pose délicatement son index dedans et vient le brandir sous le nez de Léon. L'ex-détective regarde avec dégoût le bout du doigt du gourou, orné d'un petit carré noir. Un photogramme d'un film Super-8, gros Léon. Découpé dans l'original. Le reste est planqué en lieu sûr, évidemment. Max s'engrène: voici venu le temps pour les Lamaury de payer le prix maximum pour toute leurs mauvaises actions. Alors voilà comment on va procéder, Martel, parce qu'à partir de maintenant c'est lui, Robert, qui va faire régner sa loi...
Jésus se recule vivement au moment où la porte s'ouvre sur la silhouette massive de Léon, qui traverse le palier et disparaît dans les escaliers. Le Chevalier continue sa diatribe en le regardant s'éloigner, jusqu'au moment où il réalise la présence de Jésus. Qu'est-ce tu fous-là, p'tit con ? Euh, euh, Chevalier, je revenais juste d'aller pisser au ouatères, euh, vous y allez aussi ? Le Chevalier le lorgne de haut en bas. Ce con-là est capable d'aller voir les flics. Bah, pas grave. Il retourne dans sa chambre et saute à pieds joints sur sa valise, qui se referme enfin avec un claquement sec - rhâa, j't'ai matée salope, comme je les materai tous. Il revient dans le couloir. Reste pas dans mes pattes, p'tit con, vas plutôt préparer la soupe. Je pars quelque temps chez ma tante, j'ai reçu un coup de fil. Ils échangent un dernier regard. Fais gaffe à toi, mon petit Jésus. Tu sais pas à qui t'as affaire, t'es vraiment qu'une pauvre cloche mais t'as de la chance. Jésus le regarde descendre péniblement l'escalier avec son lourd fardeau, ahanant et grommelant, le Chevalier des Étoiles est le plus fort du monde, non mais qu'est-ce qu'ils croient ces cons, jamais ils n'auront la peau du Captain, non c'est non, car le Captain est immortel et invincible, invincible bande de pourris, je vous tuerai tous, tous tas de bâtards - et me regarde pas comme ça enculé de mes couilles, viens plutôt m'aider à porter ma valise.
Croizette arrive au "Royaume de la Bouillabaisse", sur le Vieux-Port, où Diane et Navarin dînent d'une spécial touristes tout juste sortie du micro-ondes. La juge vient d'obtenir les derniers détails sur le rapport d'autopsie de David Lamaury. Le légiste est désormais certain qu'il ne s'agit pas d'un suicide. Pour le reste:
1/ Une douille et une balle
correspondant à l'arme ayant tiré - un petit Smith
& Wesson à crosse de nacre - ont bien été
retrouvées dans le caveau.
2/ Détail bizarre: de nombreuses traces de poudre provenant
de cette même arme ont été relevées
dans du gravier contenu à l'intérieur d'une vasque
mortuaire.
3/ Conclusion possible: après la mort de David, quelqu'un
pourrait avoir tiré dans le vase en se servant de la main
du garçon, afin de faire croire à un suicide en
y laissant des traces de poudre. Puis, ce quelqu'un aurait récupéré
la balle dans le gravier, et installé le corps dans une
position crédible avant de replacer une balle dans le
barillet.
Reste donc à savoir qui est ce quelqu'un, enchaîne Navarin en dépiautant une gambas trop molle, pourquoi il a tué le gosse, et comment cette personne pouvait être au courant qu'il se trouverait au cimetière le 4 juillet. Moi, je penche pour Léon Martel, faut aller le trouver celui-là, et le mettre sur le feu - et si c'était lui le complice après tout ? Croizette et Diane sont plus circonspectes. Mais pour tous les trois, aucun doute: le coupable est un membre du clan Lamaury. A moins qu'il ne s'agisse, bien sûr, de l'introuvable complice.
Brigitte tourne en rond chez elle, seule dans sa grande maison, quand arrive son mari Raoul. Celui-ci, retourné chez sa mère depuis plusieurs mois, est venu la voir pour discuter de la vente de la maison, qui entérinera leur séparation. Il ne lui a toujours pas pardonné. Quand Raoul pense qu'il a tant de fois invité le Cake à sa table, que ce ruffian baisait sa femme dès qu'il tournait le dos, et qu'il était la risée du village à l'heure de l'apéro !... Elle fait pourtant pitié, la Brigitte, avec ses yeux cernés et son air misérable. Elle voudrait parler sérieusement, en toute amitié, elle a des choses à dire à son mari, après tout ils ne sont pas encore divorcés officiellement, des choses très importantes, elle a besoin de parler à quelqu'un, elle se sent si seule. Raoul secoue la tête d'un air entendu, il la voit venir, la vipère lubrique: maintenant que l'amant est prison, elle a l'abricot qui la chatouille. Tu m'étonnes. Mais il ne veut rien entendre, il n'a plus rien à lui dire. Qu'elle parle à son avocat et pis c'est tout. Brigitte se jette à ses pieds, l'implore, elle a tant besoin de lui, tout le monde l'a abandonnée, elle regrette tellement tout ce qu'elle a fait, elle l'aime toujours comme au premier jour, et il faut absolument qu'elle lui parle, écoute-moi je t'en prie. Mais Raoul l'ignore, et s'en repart en ricanant.
21 heures. Jésus est soigné aux petits oignons, café, cigarettes, chouchouté comme une Vi-Aille-Pie par les flics du commissariat du huitième arrondissement de Marseille. C'est qu'il est venu faire une déposition bigrement intéressante. Après vérification de son état civil et de sa santé mentale, des tas de condés se sont agglutinés autour de lui. Un inspecteur prend des notes frénétiques de ce qu'il raconte, devenu Judas pour l'occasion: oui con, un peu bien que David Lamaury a séjourné plusieurs fois au CTE. Même qu'il était le chouchou du Chevalier, ils étaient vachement complices tous les deux. Ouh, si Jésus avait pu se douter que ce jeune était le sérial killeure ! Car maintenant il est sûr que le Chevalier - dont le vrai nom est en fait Robert Robert - était au courant de tout, et depuis longtemps. Vé, c'est sûrement lui le comparse dont on a parlé à la télé. Ce qui l'a décidé à venir, c'est la visite de ce grand mec patibulaire, et les bribes de conversation qu'il a entendues. Il a compris qu'il travaille depuis des années pour le compte d'un criminel, ça lui reste en travers du gosier. Et aussi il y a cet anglais, James Macbitt, qui est passé au Centre. Au nom de Macbitt, un inspecteur réagit: un avis de recherche circule depuis belle lunette sur une certaine Paméla Funbott - Funbott, vé, comme vous dites - ça a même fait toute une histoire avec le consulat: le type se serait plaint de ce que les policiers français ne faisaient rien pour retrouver sa fille. Un autre flic déclare avoir eu personnellement affaire à James, pas de la tarte tant ce bouffeur de pudding était agressif et antipathique. On lui a fait comprendre qu'on ne pouvait guère qu'attendre que sa fille réapparaisse - elle était majeure. A la lumière du témoignage de Jésus, elle pourrait donc être comptée au nombre des inconnues retrouvées à la gare de Ventabren. On va vérifier ça. Jésus poursuit: depuis quelques jours, précisément depuis qu'il a appris la mort de David Lamaury, le Chevalier est très agité, et délaisse complètement ses activités au Centre. Et puis aussi, con, on dirait qu'il prépare sa fuite. Même qu'il est parti tout à l'heure avec une grosse valise. L'inspecteur divisionnaire chargé de l'interrogatoire manque d'avaler sa pipe. Il est parti où ? Quand ? Ben euh, chez sa tante, il a dit, m'sieur. Chez sa tante. L'inspecteur fronce les sourcils, coup d'oeil incrédule aux collègues. Plante verte, va, et c'est maintenant que tu nous le dis ? Non mais regardez-moi ce fifre, il est pas vrai, et elle est où sa tante, à Robert ? Ben, euh, j'sais pas m'sieur. L'inspecteur le saisit par le collet, et tu pouvais pas nous en parler de suite, chef de gare ?
Diane et Croizette discutent dans la chambre de la juge à l'hôtel Ibis. Navarin se prélasse sur la moquette, rivé devant une émission sexy à la con, un Gini à la main. Sur le lit, les deux femmes discutent. Croizette, qui a déjà vidé le frigo des trois fioles de scotch qu'il contenait, s'ouvre maintenant une mini Zubrowka. De temps en temps, elle aime bien se mettre d'équerre, et ce soir c'est le cas. Diane évoque encore son intuition comme quoi la mère de David pourrait être pour quelque chose dans l'activité criminelle de son fils. Croizette a un petit rire, l'intuition, il paraît que c'est un truc féminin, ça a l'air de lui réussir à Diane, et peut-être qu'elle a raison sur le fond, mais on s'en fout de ce qui l'a fait disjoncter le petit, faudrait que Diane prenne l'aspect psychologique un peu moins à coeur, on est pas en fac et on s'en tape de ce qui a pu lui arriver à ce foutraque, tu crois qu'il s'est inquiété de l'enfance des pauvres filles qu'il a exécutées ? Le téléphone sonne et Croizette décroche d'une main mal assurée. Les Pédés au bout du fil. Hein ? Diane voit la juge sursauter et tenter de se ressaisir. Qui ? Où ça ? Filez sur place, bouclez le secteur, on arrive. Navarin s'est redressé sur un coude. Kézako, Edith ? Le complice vient d'être balancé: il s'agit de Robert Robert, alias le Chevalier. Diane bondit, attrapant son blouson de jean. Punaise, ce Robert, elle s'en souvient trop bien.
Plusieurs véhicules de police s'immobilisent sirènes hurlantes aux abords du CTE. Des flics armés en sortent et prennent position pour encercler les lieux. Menottes aux poings, Jésus débarque d'un fourgon, encadré de deux képis et d'un inspecteur, qui vient trouver la juge et saluer ses deux collègues parisiens. Il désigne Jésus: c'est cette trompette qui a donné le gourou. Ce con de sa mère nous a fait marner deux heures avant d'annoncer que son patron s'était barré. Jésus geint douloureusement, enlevez-moi les menottes m'sieur, c'est pas juste, vé, j'ai rien fait. On installe les projecteurs, lampes à arc braquées sur la bâtisse. Diane attrape un mégaphone dans le fourgon des collègues et exhorte Robert Robert à se montrer, mains en l'air. Pas de réponse. Quelques pensionnaires réveillés par le tintouin commencent à pointer un bout de nez ahuri aux fenêtres. On leur ordonne de descendre dans la cour et de se coucher à terre. Ils obéissent sans comprendre, une petite vingtaine d'allongés bras en croix au total. Une escouade de flics donne l'assaut. L'intérieur du CTE est envahi et inspecté méthodiquement. Pas de Robert. Et merde.
La Mercedes est garée sur la place de la mairie du village de Vauvenargues, désert à cette heure-ci. Léon attend au volant, nerveux. Près de la cabine téléphonique, le patron fume clope sur clope. A minuit précise, le téléphone sonne, Georges se précipite, décroche. Ici Robert, enculé. Tais-toi et écoute-moi bien parce que je vais pas répéter: tout à l'heure tu vas rentrer chez toi, et tu vas décrocher ton beau tableau, oui oui, le Soutine. Tu vas enlever la toile du cadre, avec un cutter, des ciseaux, enfin tu te démerdes, bref, tu mets la toile dans un carton à dessin, et tu la regardes bien jusqu'au 11 à 15 heures. Parce qu'à partir de là elle change de main. Comprende ? Ta gueule j'ai dit, j'ai pas fini. Voilà très exactement comment on va faire, ouvre bien tes esgourdes, enculé...
EXTRAIT DU JOURNAL DE
LORETTA
Cher journal,
Je suis tellement triste que je n'arrête pas de pleurer
sans arrêt. J'ai beau lire et relire tous les articles
dans les magazines, je n'arrive pas a croire que mon David était
cet horrible Captain Zodiac. Je suis sûre au fond de moi
que c'est une erreur judiciaire, et qu'il s'est suicidé
plutôt que d'affronter la honte d'un procès. Oh,
David, pourquoi as-tu fais ça ? Jamais je ne t'aurais
laisser tomber, et tous les deux on leur aurait montré
qu'ils se trompaient ! Mais il faut que je sois courageuse et
que je ne me laisse pas aller, car je n'ai pas le droit d'abandonner
mon petit David tout seul dans ce monde si féroce. La
police est encore venue m'interroger, pour la hainième
fois. Ils m'ont posé des tas de questions, même
des questions intimes et indiscrètes que je ne voulais
pas répondre. Ce soir, je n'arrivais pas à dormir
et je fumais une cigarette sur le balcon, et je regardais les
étoiles et la lune qui brillait au dessus du parking,
quand tout à coup j'ai senti comme une présence
dans l'air autour de moi. Et je suis sûre que c'était
toi, mon beau David que j'aimais tant.
Dans son bureau design de rédacteur en chef branché, après avoir dégusté son café au lait et ses trois croissants pur beurre, Serge Alexandre s'apprête à savourer son premier Monte-Cristo n·2 de la journée - le meilleur. Une stagiaire sexy lui apporte les derniers télex. Il la remercie et ajuste ses lunettes pour mieux examiner le sympathique postérieur qui ondule vers la sortie sous la minirobe en stretch. Délicieux. Il pousse un soupir de satisfaction, prend le temps d'allumer son gros cigare, et s'attaque aux dépêches. La première lui file un coup au coeur. Il y est question d'une perquisition policière chez un éducateur marseillais en fuite, que l'on soupçonne d'avoir été le complice de Captain Zodiac. Un dénommé Robert Robert.
Quelques jours après la pendaison de Poupi le chien, Georges emmenait David à Sainte-Juliette pour la première fois. Le docteur Russel lui avait assuré qu'après quelques séances de psychothérapie et une bonne semaine de repos dans un cadre reposant, le garçon irait beaucoup mieux. Jeanne Montaigu, sa meilleure infirmière, veillerait tout particulièrement sur lui. Les crises agressives violentes n'étaient pas rares chez les pré-adolescents, et David était sans doute encore sous le coup du traumatisme de la mort de sa mère, quelques années plus tôt. Il n'y avait rien là que le docteur ne sache soigner... Le cas de David se révéla plus compliqué que prévu. Entre 1980 et 1985, il ne fit pas moins de vingt-deux séjours à Sainte-Juliette. A chaque crise, Georges le faisait examiner par Russel et le laissait quelques jours à la clinique. Le docteur et Jeanne s'occupaient de lui, lui administraient narcoleptiques et psychotropes, il semblait aller mieux et on le laissait ressortir. Pendant un temps, on pouvait le croire guéri: il se tenait bien à l'école, faisait du sport, écoutait Police et Plastic Bertrand, bref donnait tous les signes de normalité qu'on pouvait attendre de la part d'un teen-ager des années 80. Et puis, il recommençait à déconner: il se mutilait avec des couteaux et des hameçons. Il essayait de mettre le feu à la salle des profs du cours Charlemagne. Il torturait de petits animaux, et la gouvernante retrouvait des oiseaux morts dans la machine à laver. Ou c'était un voisin qui venait demander si l'on n'avait pas vu son chat... Une fois confondu, David s'enfermait dans un mutisme frondeur. Alors on l'emmenait de nouveau a la clinique, et ça recommençait. Sans fin. Il se montrait réfractaire à tout traitement en profondeur. A la clinique, seule Jeanne semblait avoir sur lui une influence positive, et Georges s'inquiétait vaguement du fait qu'Eugène, le jardinier débile, se soit pris d'affection pour son fils. Bien qu'il eut très vite plus que des doutes sur les réelles capacités de Russel à soulager les névroses de David, jamais Georges ne se résolut à lui faire consulter d'autres médecins. Dieu sait ce que le gamin aurait pu raconter. A partir de 85, chose curieuse, son état s'améliora notablement. Mais Georges s'en foutait, il avait renoncé depuis longtemps à le comprendre. Heureusement restait Pauline, la chair de sa chair. Belle, équilibrée, il était soulagé qu'elle ait pu échapper aux traumatismes de l'enfance qui avaient fait de son frère un malade. Mais bien qu'il l'ait toujours entourée de toute son affection, elle restait distante, se refusant souvent aux câlins qu'il lui arrivait de quémander. Il ne lui en voulait pas. Elle était normale, au moins, pas comme l'autre. Et puis il était sûr qu'elle était bien de lui.
Une secrétaire médicale vient tirer Georges de ses pensées: le docteur vous attend dans son bureau, monsieur Lamaury. Russel le fait entrer et referme la porte derrière eux. L'homme d'affaire en vient tout de suite au fait, sortant de sa poche une enveloppe. Regarde au fond, c'est une image de film, un vingt-quatrième de seconde. Sors ta loupe, va à la table lumineuse, et regarde... Intrigué, le docteur va poser le minuscule bout de celluloïd sur une plaque de verre dépoli, allume la lampe et s'empare d'un compte-fils. Georges le rejoint, guettant sa réaction. Tu vois, Philip, Robert a en sa possession LE film. Il veut mon Soutine contre la bobine. La remise de la rançon doit avoir lieu demain. Russel repose la loupe et se tourne vers son camarade: comment Robert a-t-il pu se procurer ça ? Et surtout nom de dieu, pourquoi Georges n'a-t-il pas détruit cette saloperie de pellicule, comme le docteur l'a toujours cru ? Georges détourne le regard: ce film, il n'a jamais pu s'en séparer. Il l'avait pourtant mis en sécurité, dans son coffre. Mais il y eut un cambriolage à la Villa en 86... Quelque temps après, un certain Robert Robert prenait contact avec lui. Oui, le directeur du Centre des Goudes, que David fréquentait avant de monter à Paris. C'est lui qui avait volé le film. Il s'était servi de David pour obtenir la combinaison du coffre, et voulait de l'argent. Mais, d'une façon habile, il se montrait raisonnable: il se contenterait de subventions pour son Centre, que Georges pouvait lui décrocher grâce à ses relations. Le petit système - du chantage, oui - fonctionnait parfaitement depuis quatre ans. Mais depuis la mort de David, Robert est devenu plus gourmand. Le Soutine vaut six millions, bon sang. Comme si ce fondu, qui est en plus le complice de David, reprochait à Georges la mort de son fils. Sur ce point, Georges jure à Russel qu'il n'y est pour rien: David s'est bien suicidé, même si les flics en doutent. Ça se comprend, sans doute un moment de lucidité provoqué par sa visite sur la tombe de sa mère, il a dû se sentir écrasé par la culpabilité, tu parles, pauvre gosse. Le docteur a écouté en silence. Tu n'es qu'un pauvre con de sentimental, Georges. Tu nous fous dans la merde tous les deux, jamais je n'aurais cru que tu puisses garder cette horreur. Maintenant, il faut réparer. Tu n'es plus en état mon vieux, c'est moi qui prend les choses en main. Georges ouvre la bouche pour répliquer, mais Russel le coupe, pointe de menace dans la voix. Tais-toi. Tu vas filer ta croûte à Robert et récupérer le film, en espérant qu'il n'en aura pas fait une copie. Après, on verra ce qu'on fait avec lui. Et puis lave-toi la bouche, tu pues l'alcool.
EXTRAITS DU PROCÈS-VERBAL DE PERQUISITION AU CTE
(...) Dans le bureau de Robert, trouvons une importante bibliothèque comportant notamment des ouvrages de Mao, Allan Kardec, Sigmund Freud, Lafayette Ron Hubbard, Lénine, Carlos Castaneda, Adolf Hitler, Fidel Castro, Elisabeth Teissier, et plusieurs guides pratiques ("Comment se faire des amis"; "Comment développer les talents qui sommeillent en vous"; "Comment acquérir une mémoire infaillible", etc. )................................................
Trouvons également six volumes signés Robert R. Robert (éditions "la Pensée Universelle") d'environs deux cents pages chacun, oeuvre intitulée "Big-Book" et sous-titrée "Le Grand Livre de Xénu le Tout-Puissant", ainsi qu'un livre de Robert Graysmith intitulé "Le tueur du Zodiaque" (voir liste détaillée ci-après).(...)
Ne repérons rien d'autre pouvant se rapporter directement ou indirectement à l'affaire Captain Zodiac. (...).........................................
Les flics sont furax. Robert Robert allait faire l'objet d'un complément d'enquête poussé. Il avait été placé sur écoutes durant deux semaines, après la perquisition infructueuse de 91, et puis on avait laissé tomber - manque de moyens et d'effectifs, vive la police française. Diane jure, excédée. Ce type est un véritable démon, il les a formidablement baisés. Un dessinateur est en train d'établir un portrait-robot du mystérieux visiteur décrit par le pauvre Jésus, qui regrette amèrement son initiative - oh fan des pieds, quel con je suis, je me l'étais bien dit, non il ne faut pas que tu ailles parler aux condés, mais j'y suis allé quand même, vé, j'en étais sûr que ça finirait dans le pâté.
A Aix, Croizette dirige le topo sur Robert Robert. De Paris, Leboeuf et Phitiviers ont été dépêchés à Wasquehal, Nord, lieu de naissance du gourou, et ont mis la main sur une de ses soeurs. On a ainsi pu reconstituer une partie de l'itinéraire du lascar. En avant: né en 38, père Ramon Robert, ouvrier dans les filatures aujourd'hui décédé, mère chômeuse, tapineuse occasionnelle comme ses deux soeurs aînées, quatre frères délinquants, tous en taule actuellement, dont un pour meurtre. Enfance sordide dans la banlieue de Roubaix, où il se taille une jolie petite réputation, bagarreur, fouteur de merde, racketteur, voleur à la roulotte, etc. Adolescent bien connu du commissariat local, ce n'est que parce qu'il est mineur qu'il échappe aux sanctions pénales. En 59, le voilà majeur et il semble s'assagir: il essaye de s'engager pour l'Algérie. Mais le médecin militaire diagnostique une paranoïa sévère, le réforme et préfère l'envoyer quelques mois en observation à l'H.P. Il y reste deux ans, au cours desquels il se trouve impliqué dans une histoire sordide de vexations sexuelles sur son camarade de chambre, qu'il avait pris comme souffre-douleur. D'autre part, il semblait avoir bloqué sur la guerre d'Algérie et aimait à se faire appeler "Capitaine" par les autres malades. De 61 à 68, on le retrouve taxi a Paris - c'est à cette époque qu'il a pu rencontrer Gaston Munoz, taxi lui aussi, le seul emploi connu du clodo. Il fricote aussi avec les scientologues. En 68, il abandonne son boulot pour rejoindre les groupuscules maoïstes qui espèrent la révolution. Il anime des "groupes d'action" et se prend pour un leader. Les R.G. le fichent. Après les événements, il monte une communauté dans le Berri. L'expérience dure jusqu'en 75, où Robert, devenu gourou sous le nom de "Max", est condamné pour attentat à la pudeur sur mineur. De 80 à 84, après un bref passage dans les couloirs du quotidien Le Point du Jour, le voilà qui embarque à bord d'un bateau affrété par un groupe écologiste. A cette occasion, il séjourne quelques mois aux États-Unis. De retour en France, il devient animateur radio. Viré, il fonde en 85 le Centre de Thérapie Expérimentale, une association 1901 qui bénéficie depuis 87 de généreuses subventions. A noter que Robert-Max-le-Chevalier avait été entendu à deux reprises dans la cadre de l'enquête: par Christian Bourrin et Brigitte Figoni d'abord, puis par l'inspecteur principal Jean-Paul Navarin et son adjointe Diane Artémis. Une première perquisition n'avait rien donné, aucun indice n'ayant permis de l'impliquer dans l'affaire Zodiac. Il s'est évanoui dans la nature, mais son signalement a été communiqué à toutes les frontières, et il pourra difficilement quitter la France. Sans doute se terre-t-il dans la région car il n'avait que deux ou trois heures d'avance sur nous, et les routes sont hyper quadrillées. On va continuer de fouiller son passé à fond, histoire de s'habituer à l'oiseau, et chercher où il pourrait avoir envie d'aller.
Le commissaire Muller entre sans frapper dans le bureau de son ex-camarade de fac Serge Alexandre. Serrement de mains manucurées, salut Serge ça va bien, et toi chef ? Le journaliste s'excuse de n'avoir pas pu se déplacer, mais on prépare un spécial Warhol, tu comprends, je peux vraiment pas bouger. Bien sûr Serge, chapeau ton bureau, toujours la grande classe, tiens tu t'es racheté un Buren ? Ca, ah ouais un cadeau de qui tu sais, excuse il faut que je passe un coup de fil vingt secondes. Muller s'assoit et attend patiemment que le rédac'chef ait donné et reçu 7 ou 8 appels en cascade et se soit entretenu simultanément avec une douzaine de personnes entrant et ressortant de la pièce comme des abeilles dans un moulin. Enfin, Serge fait demander au standard qu'on ne le dérange plus durant une demi-heure, croise les pieds sur son bureau, s'allume un n·2, et commence à parler. Autrefois, c'est dingue, il a bien connu le dénommé Robert Robert - quoiqu'il n'ait plus eu de ses nouvelles depuis une quinzaine d'années. Ils s'étaient rencontrés en 68, sur les barricades. Le type, malgré un extérieur banal et même plutôt sale si on y regardait de près, avait un charisme certain, et ses talents d'orateur et de meneur d'hommes étaient incontestables. Il s'était choisi un nom en cas de guérilla urbaine: Max - en hommage au lider Maximo. Quand la révolution tourne court, il se rabat sur un nouveau projet, bien symptomatique de l'époque: monter une communauté. Il se fait prêter une propriété dans le Berry par un gosse de riche connu pendant l'occupation du théâtre de l'Odéon, et une poignée de camarades - dont Serge - l'y accompagne pour vivre à la mode écolo intégriste: bouffe macrobiotique, séances de méditation, ateliers poterie, tissage et macramé, élevage de chèvres, émaux, causeries philosophiques et politiques à la veillée, group-sex, bref toute la panoplie. La communauté vivote du fruit de ses ventes sur les marchés. Bientôt arrivent d'autres adeptes. Au plus fort du succès de Max, on comptera jusqu'à une cinquantaine de fidèles. Au bout de deux ans, Alexandre commence à se rebiffer: il en a marre de l'autoritarisme de Robert-Max, qui s'affirme comme le chef suprême alors que le groupe était parti sur le principe de l'autogestion. Pourtant, curieusement, les autres membres semblent accepter le statu-quo. Max s'est solidement imposé comme gourou, et nul ne songe à remettre en question les théories pourtant fumeuses qu'il a élaboré concernant la vie en collectivité, ni ses délires mystiques fortement influencés par la Scientologie et diverses philosophies orientales. Tout en sortant d'un tiroir quelques photos jaunies où l'on reconnaît Robert en poncho et espadrilles bariolées, Alexandre explique qu'il a quitté le groupe après une engueulade avec ce personnage qu'il n'arrivait plus à prendre au sérieux. Trois ans après son départ, la police investit la ferme pour vérifier si les rumeurs de pédophilie qui circulaient autour de la communauté étaient fondées: il faut croire qu'elles l'étaient bien un peu, puisque Max fut inculpé de détournement de mineur pour avoir eu des rapports avec le fils d'une de ses adeptes, consentante d'ailleurs. Très branché cul, Robert était un misogyne insupportable - et pourtant les filles du groupe le vénéraient. Il passe trois ans en prison, durant lesquels Serge, revenu de sa période beatnik, s'embarque dans la création du quotidien qu'il dirige encore aujourd'hui. A sa sortie de taule, voilà que l'ex-gourou se pointe au journal, qui vient juste de commencer à paraître. Il prétend que son séjour en prison l'a transformé et qu'il a réglé ses petits problèmes sexuels. La détention l'a marqué physiquement: il est encore plus rabougri qu'avant, et son visage est ridé. Par pitié, Serge lui confie des petits boulots, notamment au service de l'expédition du courrier. Mais ça ne suffit bientôt plus à Robert, qui s'est mis en tête de faire publier des articles qu'il écrit pendant le boulot, ce que Serge refuse obstinément - pas fou. Il a compris depuis longtemps que ce pauvre type est dénué de tout véritable talent, et ses papiers ne sont rien d'autre qu'un fatras de stupidités mystico-philosophiques. Mais Robert se fait pressant, il tient à être publié. Jusqu'au jour où il finit par comprendre que jamais Alexandre ne passera ses articles. Pour se venger, il colle de mauvaises étiquettes sur les paquets qu'il est chargé d'expédier, colporte des ragots, sème la zone entre les services, sabote le boulot et essaye de fomenter une révolte contre le pseudo système dictatorial qui régit le journal. En 1980, Serge annonce donc à Robert Robert qu'en dépit de leur vieille amitié, il le fout à la porte. La décision n'a pas été facile à prendre, mais bon. Lorsqu'il comprend que c'est irrévocable, ce qui prend un certain temps, Robert explose. On le vire ? La vérité, c'est qu'on veut arbitrairement l'empêcher de s'exprimer, voilà ! Mais attention, Robert n'est pas n'importe qui, que non. Un jour, le monde entier saura qui il est. Et ce jour là, lui, Alexandre, regrettera de l'avoir viré comme un malpropre. Mais ce sera trop tard, bien trop tard. D'ailleurs on ne le renvoyait pas, c'était lui qui quittait une entreprise qui trahissait ses idéaux sur l'autel de la rentabilité. En 1980, Serge pèse déjà quatre-vingt-quinze kilos pour 1 mètre 85. Et si la violente réaction de son ex-camarade l'a d'abord surpris, il sait que Robert, qui est très lâche, n'en viendra pas aux mains. Confortablement carré dans son gros fauteuil, il le laisse vociférer un moment, en se disant que bon sang, se débarrasser de ce type est une profonde nécessité: il est encore plus cinglé qu'il en a l'air, et pourtant il en a tellement l'air, que c'est pas possible de pas s'apercevoir tout de suite qu'il est complètement cinglé. Mais à ce point, bon sang, il ne l'avait foutre pas imaginé. Serge attend patiemment la fin de la diatribe, jusqu'au moment où Robert, en pleine remontée d'adrénaline, se met à insulter sa mère. C'en est trop pour le rédac'chef qui pose son Monte-Cristo sur le bord de son bureau, remonte les manches de sa chemise rayée, se lève, empoigne Robert et le raccompagne manu militari jusqu'à la porte devant la rédaction médusée. La dernière fois que Serge a entendu parler du lascar, ce devait être en 84. Il lui avait passé un coup de fil à son domicile, en pleine nuit. Tout fier, et visiblement raide bourré, l'ex-gourou se vantait d'animer une émission de radio qui faisait un carton. Serge se souvient que l'émission s'appelait "Le Cavalier de la Voie Lactée", ou "Le Chevalier du Tonnerre", un truc burlesque dans le genre.
Diane est venue voir Guy Morel, neveu de Mireille, la fondatrice aujourd'hui décédée du Centre de Thérapie Expérimentale. Le jeune homme, dentiste à Gardanne, la reçoit dans son cabinet entre une carie et une couronne, et répond sans se faire prier. Robert Robert, il le connaît, et il ne l'apprécie guère. Voilà ce qui s'est passé à l'époque, mademoiselle: ma tata était une vieille originale. Figurez-vous qu'elle s'était découvert sur le tard une passion pour l'ésotérisme, les choses de l'au-delà, enfin vous voyez le genre. Insomniaque, elle passait ses nuits à écouter la radio. C'est comme ça qu'elle s'est entichée d'une espèce d'escroc qui animait une émission sur Cabotine FM, Guy s'en souvient très bien, car la tantine n'arrêtait pas de chanter les mérites de ce type extraordinaire, qui avait sans doute des pouvoirs magiques, vu qu'il arrivait à soulager les gens rien qu'en leur parlant. Elle lui écrivait des lettres, lui racontait sa vie, et patali et patala. Vous allez rire, elle le prenait pour la réincarnation de Jésus-Christ, c'est dire si elle avait un grain, la Mireille - bon, elle se sentait seule depuis la mort de son mari. Un jour, le gars en question, Robert Robert, s'est fait virer de la radio. La tante lui a proposé de l'héberger, puisqu'il était dans les ennuis. Le Robert s'est donc incrusté chez elle un moment, et il a réussi à la convaincre de créer une association pour aider les jeunes en difficulté et mettre en application ses théories psy. Bonne comme le bon pain, Mireille s'est empressée de mettre à sa disposition sa grande propriété des Goudes. Là où ça s'est gâté, c'est quand elle est tombée malade. Parce que ce bandit de Robert s'est débrouillé pour la convaincre sur son lit de mort de modifier son testament en sa faveur. C'est comme ça que la superbe villa a échappé aux héritiers, malgré leurs tentatives pour faire annuler le dernier testament. C'est quand même dégueulasse, vous trouvez pas madame, d'abuser comme ça de la crédulité d'une personne âgée ? En tous cas, quand elle est décédée, on a été carrément spoliés de ce qui nous revenait de droit. Au fait mademoiselle, pourquoi la police s'intéresse-t-elle à Robert ? Je vous demande ça parce que peut-être, s'il a fait quelque chose de mal, on pourrait témoigner et du coup on pourrait récupérer la maison.
Max est dans son bungalow, étendu sur son lit, songeur et mélancolique, les yeux rougis. La table est encombrée de dessins, d'articles de presse et de photos de son jeune ami au visage angélique, le seul amour de sa chienne de vie. Il caresse et embrasse des portraits de David éparpillées à ses côtés. Son chouchou, smack, son Roméo, son bichounet à lui, biz-biz snif, son chaton qu'il chérissait tant. Fuckin' life.
En 1984, un gros chalutier était amarré au quai du bassin 7 du port autonome de la Joliette à Marseille. Baptisé "Guardian-Of-The-Seas", il appartenait au groupe écologiste Greenland, et abritait l'unique studio de Cabotine FM, une radio ex-pirate. Robert Robert avait passé deux ans à bord en qualité de cuistot, pendant une expédition autour du monde censée sauver un certain nombre de grosses baleines du sadisme des japonais. Quand le voyage avait pris fin, Robert avait fait du charme au couple qui dirigeait le bateau et la station, Yolande et Herricka, tant et si bien qu'elles avaient fini par lui accorder non seulement une cabine à l'année - avant, il dormait dans une cambuse avec quatre pue-des-pieds -, mais surtout, une place d'animateur sur la tranche de deux à cinq heures du mat, celle avec un auditeur et demi. Il appela son émission "Le Chevalier des Étoiles", ça sonnait bien... Et voilà que contre toute attente, la mayonnaise prit: le truc se mit à bénéficier assez vite d'une petite écoute - petite mais notable pour la région, surtout en pleine nuit. Le principe était archi simple, puisqu'il s'agissait, entre deux disques, de prendre à l'antenne des auditeurs que l'on invitait à raconter ce qu'ils avaient sur le coeur. Tout et n'importe quoi et des fois ça déménageait sec. Caché sous le mystérieux pseudonyme du "Chevalier des Étoiles", Robert prodiguait ses judicieux conseils, à grand renfort de considérations psycho-ésotériques bien senties, et les névrosés insomniaques étaient chaque jour plus nombreux à téléphoner. Il y avait même des fans. Comme Mireille, la vieille totoche, qui appelait tous les deux jours son Chevalier chéri pour se plaindre de ses salauds d'enfants qui l'avaient abandonnée. Le Bègue aussi c'était un drôle de coco, avec ses peines de coeur et sa copine muette. Une fois, le Chevalier avait réussi à le faire parler normalement à l'antenne, ça avait beaucoup fait pour son prestige. Et puis, il y avait le gamin de la clinique, le gosse tout fou qui entendait des messages venus de l'espace depuis sa chambre capitonnée, et qui appelait une fois par semaine pour raconter ses conversations avec Dark Vador... David Lamaury, ce putain de génie.
Allez, c'est pas le tout. Faut survivre, rien que pour les emmerder, et tous les baiser une fois de plus. Max s'arrache à son plumard pour aller s'asseoir devant la table de camping, gonflé à bloc. Zou, il attrape son crayon, le taille d'un geste rageur et ouvre un gros cahier d'écolier titré:
Ce sublime acte littéraire, son Grand Oeuvre, restituera à David la lumineuse gloire qui lui est due et les fera communier pour les siècles et les siècles, bordel de ses couilles.
La responsable de Cabotine FM entra comme une furie dans le studio au moment où Le Chevalier envoyait La Bombe Humaine de Téléphone. La bombe humaine, c'est toi, elle t'appartient, juste à côté du coeur tu en seras la fin, la bombe humaine c'est toi, et ainsi de suite. La gérante de la station écumait: malgré ses précédents avertissements, ce dingue de Robert continuait à passer à l'antenne des auditeurs complètement siphonnés. L'un d'eux venait juste de déblatérer en direct les pires insanités nazies et eugénistes pendant un quart d'heure, et c'était insupportable. Loin de le calmer, ce dangereux de Robert avait fait en sorte que le type aille le plus loin possible, jusqu'à l'odieux: avant l'intervention de Yolande et de sa compagne Herricka, l'auditeur fanatique avait appelé à des pogroms, et suggéré qu'on finisse une bonne fois le boulot d'Adolf, hein Chevalier. Le standard de la radio était saturé d'appels outrés, le scandale assuré, et l'incident ferait très mauvais genre lorsqu'on discuterait avec les autorités des réattributions de fréquence. D'autant que ce n'était pas là le premier dérapage inqualifiable de Robert. Alors pour lui, c'était la porte. Tu dégages, pauvre malade, on t'a assez vu. Robert se leva, pâle et tremblant. Ainsi on voulait l'interdire d'antenne ? Pour de bon ? Cette garce de petite salope de gouine bourgeoise de Greenland de ses couilles le jetait ? Alors que son émission cassait la baraque ? Ça ne se passerait pas comme ça, you fucking bitch. Le Chevalier n'était pas de la race des prolétaires que le patronat bâillonne. Il se précipita sur son micro, et commença à protester on the air, prenant ses auditeurs à témoin de l'hallucinante injustice dont il venait d'être victime, lors d'un véritable putsch de république bananière, dans une radio soi-disant libre. Il n'eut guère le temps de développer, vu que l'ingé-son derrière la vitre lui coupa bien vite le sifflet, lançant un live de Santana. Furieux, Robert passa ses nerfs sur le micro, l'arrachant de son support pour le piétiner en poussant des cris de rage. Un vrai macaque hystérique. Yolande lui ordonna de dégager sur-le-champ, vu que des losers dans son genre elle en avait déjà pas mal rencontré, et que là le tableau affichait complet. Sans crier gare - pourquoi l'aurait-il fait ? - Robert la gifla. Yolande laissa échapper un cri aigu. L'ingé-son entra dans le studio, estomaqué, on appelle les flics ? Évitant habilement un coup de pied d'Herricka, le Chevalier quitta la pièce et fila se claquemurer dans sa cabine, où il se mit à tout casser et desceller, menaçant de s'ouvrir la gorge si on ne lui laissait pas son émission bordel de salauds, je vous tuerai tous, tous, maudits bâtards. Il n'en fit évidemment rien. Le lendemain, on le vit sortir de sa cabine car il avait faim. On l'attrapa une cuisse de poulet au bec, et on le balança sur le quai avec son baluchon en ignorant ses malédictions - selon lesquelles le Guardian finirait coulé par le fond suite à une intervention divine.
Yolande Bataille est aujourd'hui responsable des variétés et divertissements sur FT1. Elle n'a jamais revu Robert Robert, confie-t-elle à Muller, elle ne sait pas ce qu'il est devenu et elle s'en tape le coquillard. Comme le commissaire lui explique la création du Centre des Goudes, elle hausse les épaules. Ça ne l'étonne pas. Ce malade n'était bon qu'à ça: manipuler les pauvres types. C'était un paranoïaque mégalo, très dangereux. Elle s'en souvient bien car c'est la seule personne de qui elle ait jamais reçu une gifle. Elle ne lui a pas pardonné. Au fait, Muller a-t-il vu sa nouvelle émission, "Soupe Populaire", à 20 heures 40 ? 65 pour cent de PDM pour la première, un spécial rétro avec Dave et Garcimore.
En voiture dans la CX diesel perso de Loubignol, Diane, Navarin et Croizette franchissent l'entrée de la Villa Dolorosa, surveillée par deux flics en civil. Comme Croizette s'étonne de la faiblesse du dispositif de protection, Loubignol explique, ahem, que c'est lui qui l'a fait lever, pour ne pas perturber son ami. Croizette l'engueule, outrée. C'est elle qui commande dans cette affaire, et Loubignol n'a pas à intervenir. Georges est soupçonné comme d'autres du meurtre de son fils, et il a des comptes à rendre à la justice. Le dispositif doit être rétabli illico. Loubignol hoche la tête, ses sueurs reparties de plus belle, bien sûr madame le juge, si j'avais su que ça vous embête à ce point, ahem, nous arrivons. Au loin, près du patio entourant la piscine, monsieur Hecquet taille des massifs à l'ombre des pins parasols. Sa femme accueille les visiteurs et les conduit au salon, où monsieur Lamaury et maître Hiamuri les attendent. Georges ne prend pas la peine de se lever et salue la compagnie d'un mouvement de tête - petit sourire triste à l'attention de Loubignol. Croizette démarre, c'est au sujet de Léon Martel, monsieur Lamaury. Allons bon, qu'est-ce qu'il a fait Léon, demande Hiamuri, sur la défensive comme de juste. La juge le rembarre, monsieur Lamaury est en état de parler, je vous prie de limiter vos interventions, maître. Georges hausse les épaules. Il est pas là, Léon, il est parti en congé annuel, qu'est-ce que vous lui voulez ? En congé annuel où ça, monsieur Lamaury ? Nous avons besoin de lui parler. Monsieur Lamaury n'en sait fichtre rien, son garde du corps n'est nullement tenu de justifier ses allées et venues privées. Diane poursuit sur un ton plus diplomatique, monsieur Lamaury, nous voudrions savoir dans quelles circonstances vous avez connu Léon Martel. Il est probable que votre fils David ait aussi été l'assassin de la jeune Hélène Michel, en 86. Or monsieur Martel, détective privé à l'époque, travaillait pour la famille Michel. Étonnant dans ces conditions que vous ayez pu sympathiser, nous trouvons, ajoute Navarin histoire de faire remarquer sa présence. Hiamuri propose à son client de ne pas répondre. Loubignol se racle la gorge en sortant un mouchoir pour s'éponger le front. Georges se décide à parler d'une voix rauque: il n'a rien à cacher, eh bien oui mesdames et messieurs, Léon et lui se sont connus à cette occasion en effet, et il n'y a rien de bizarre à cela. Dans le cadre de son enquête, Léon avait interrogé tous les propriétaires du voisinage. Il est donc venu à la Villa Dolorosa, et ils ont eu une longue conversation autour d'un verre. Léon en avait marre de passer son temps à courir après les fugueuses, et à tenter de coincer les épouses et maris volages. Hasard de la vie, Georges cherchait à ce moment-là quelqu'un pour organiser sa protection rapprochée. Il en parla à Léon, qui finit par accepter après quelques jours de réflexion. Voilà. Aucun mystère là-dedans. Georges donne volontiers l'adresse de Léon, qu'il loge dans un studio des Cinq Avenues, à Marseille. Croizette aborde maintenant la question Max-Robert. Georges avale une gorgée de Gilbey's en haussant les sourcils, interrogatif: désolé, il ne connaît absolument pas de Robert Robert, ni de Max, ni de Chevalier. Ce sont les médias qui lui ont appris l'existence de ce type, il était loin de s'imaginer que son fils pouvait être lié à un gourou. Le silence retombe, pesant. La juge met fin à l'entrevue. Dans la voiture, on échange ses impressions. Tous d'accord, même Loubignol: Georges n'est pas net, il est bien trop profondément stressé. Mais d'un autre côté, argue Loubignol, après de pareilles épreuves, il y a quand même de quoi se faire du mouron, bon sang de bonsoir. Horripilée, Croizette lui ordonne de cesser de soutenir systématiquement Lamaury, faute de quoi elle fera un rapport et il lui en cuira. Qu'il se contente de conduire et de transpirer en fermant son caquet. Pour l'instant, il faut mettre la main sur ce Léon Martel.
Georges est monté à l'étage retrouver Léon. Il lui raconte que les flics le cherchent, et qu'ils sont en train de rouvrir le dossier Hélène Michel - ils sont excités mais ne peuvent rien prouver. Ils ne savent pas que Léon dispose de sa chambre à la Villa. Ils ne savent pas plein de choses. Georges s'assoit sur le lit de l'ex-détective en soupirant, tiens, sers moi un gin, ou une bière, ouais une bière ça ira. Tu as vu le bout de film, Léon, allez, me charrie pas, tu peux tout me dire, je sais que tu l'as regardé, j'en aurais fait autant à ta place, c'est humain, alors écoute-moi Léon parce que maintenant c'est le grand déballage, on va jouer au jeu de la vérité tous les deux, mon vieux Léon: Anjélica n'est jamais morte dans un accident de voiture, tu savais ça ?
Anjélica était crucifiée dans la Maison des Sorcières, chevilles et poignets maintenus par des bracelets de cuir aux extrémités de la grande croix de Saint-André. Ses yeux étaient couverts d'un bandeau noir, et une balle de caoutchouc de même couleur profondément enfoncée dans sa bouche faisait office de bâillon. Elle était nue, transpirait, et son corps pâle et amaigri était constellé de traces de coups, zébrures rosâtres et hématomes violacés. Au bout de ses seins étaient accrochées des pinces crocodiles argentées, prolongées de chaînettes au bout desquelles pendaient des poids de plomb. Les derniers invités étaient partis, mais Georges et Russel n'avaient pas joui, et voulaient continuer la fête, puisque - comme aimait à plaisanter le docteur avec l'homme d'affaire - il faut battre ta femme pendant qu'elle est chaude. Georges alla chercher la caméra Super-8 dans le placard de la pièce d'à côté, l'installa sur son trépied, et commença à filmer son compère, qui s'était emparé d'une cravache pour cingler méthodiquement les seins en pomme d'Anjélica. Puis Russel décida de changer de position et Georges arrêta la caméra pour économiser la pellicule, deux minutes trente à vingt-quatre images/seconde, c'est peu. Il regarda le docteur détacher Anjélica de sa croix, l'amener au centre de la pièce, lui lier les chevilles à une barre d'écartement, et lui passer au cou un collier de chien clouté. Elle était belle avec tout ça, Georges bandait à mort, comme toujours au cours de ces parties privées qui apportaient un sacré piment à sa vie. Le docteur menotta les poignets de l'actrice et les accrocha à une chaîne qui tombait du plafond. Un ingénieux système de treuil activé par des poulies et des contrepoids lui permettait d'étirer au maximum les bras de la belle, qui se trouva bientôt suspendue à quelques centimètres du sol. Il passa une corde dans le collier, la fit passer entre les jambes d'Anjélica, la corde bien prise dans la fente du sexe épilé, et alla la fixer à un piton prévu à cet effet. Enfin il remplaça les poids aux seins par des plus gros. Elle mordit la balle à la déchirer, et des larmes apparurent au coin de ses yeux. Le docteur se recula pour la contempler, satisfait de son oeuvre. Ainsi harnachée, le moindre mouvement provoquait d'effroyables et supposées délicieuses douleurs. La respiration d'Anjélica s'était accélérée. Russel lui recouvrit la tête d'un masque de cuir, regarda Georges, qui hocha la tête en signe de consentement, et s'en alla choisir tranquillement sur le mur garni d'accessoires une batte plate, sorte de grosse raquette de latex noir. On allait voir si cette garce saurait rester immobile tandis qu'il s'occuperait d'elle. Il ne voulait pas voir les poids remuer au bout des tétons, sinon il cognerait plus fort. Georges avala sa salive, le souffle court, et remit la caméra en marche.