Max se tortille sur sa chaise - il a la taupe au guichet, putain ça presse - en rédigeant la dernière lettre du Captain. Pas la peine de se casser le cul, en majuscules au marqueur rouge, là, ça ira. Il la placarde sur l'intérieur de la porte du bungalow. Il imagine leurs têtes, à ces crétins de flics quand ils entreront, et il ricane. Allez, zou, d'abord se soulager, et puis prendre le sac marin, le pistolet et la pochette de l'agence de voyage. Cassos, c'est l'heure d'aller récupérer le chef-d'oeuvre. En bermuda, chemise hawaïenne, lunettes miroir et casquette de surfeur, il se dirige vers le Chappy parqué à proximité de l'entrée du centre naturiste. En chemin, il croise Igor Creuzot et sa femme, écrevisse tous deux. Salut l'ami, on te voit jamais au sauna - tu vas à Leclerc ? Max émet un pet en guise de réponse.
Navarin et Croizette accueillent Diane pour le petit déj, au bar "les Deux Garçons", sur le cours Mirabeau. L'inspecteur jette un oeil admiratif sur les quilles de la petite - pas souvent qu'elle est en robe et c'est bien dommage, elle devrait se mettre en valeur, pourquoi pas utiliser ses charmes avec les témoins et les suspects, sûrement qu'ils causeraient plus volontiers, ouaf ouaf. Croizette approuve, c'est vrai que ça lui va bien à Diane, elle devrait essayer le tailleur, avec les cheveux relevés par exemple, et puis un peu de maquillage ne fait pas de mal, on peut être flic sans faire abstraction de sa féminité - poil au nez, ponctue Navarin, en verve aujourd'hui. Diane sourit en s'installant à table. On attend le serveur et la juge procède à un petit bilan afin d'organiser la journée:
Primo: Grâce à la vidéo
de l'enterrement, Jésus a formellement identifié
Léon Martel comme le type passé au CTE le 09/07/92.
Deuzio: Ce même Martel reste introuvable. Son domicile
marseillais est inoccupé, il n'y a pas remis les pieds
depuis dix jours, et selon la concierge il y séjourne
rarement.
Tertio: l'assassin de David n'est toujours pas identifié,
et l'on va à nouveau interroger Georges Lamaury et sa
fille Pauline.
Quarto: côté Robert, les barrages routiers
et contrôles ne donnent rien. Évaporé, une
fois de plus. On s'est décidé à diffuser
un avis de recherche international et à faire appel à
la presse.
Quinto: côté David, les flics continuent
de retracer son parcours, chaque jour apportant confirmation
du pire: 29 victimes au moins depuis l'époque Rambo, avec
le bébé du TGV...
- 30, renchérit Diane, toujours convaincue qu'il faut compter le meurtre d'Hélène Michel, en 86. Aujourd'hui, la jeune flic compte interroger l'acteur Albin Dulong: c'était un intime de la famille, amant d'Anjélica à en croire la rumeur. Peut-être pourra-t-il apporter une lumière intéressante sur cette femme, sur les rapports qu'elle entretenait avec David, et sur les Lamaury en général. Croizette sourit, OK Diane, allons-y, on va tout remuer, déplacer les meubles, soulever les tapis, chercher les choses qui se cachent derrière les choses puisque c'est ce qui vous intéresse. Je ne sais pas ce qui finira par sortir de votre jolie petite tête, mais mon petit doigt me dit - non Jean-Paul, l'auriculaire - que ça ne peut pas être mauvais. Le coup du cimetière, on s'en souvient tous, pas vrai ? Navarin écoute à peine, il mate méchamment le serveur en train de distribuer des cafés au monde entier sauf à eux, et ça l'énerve - putain mais qu'est-ce qu'il fout, ce loufiat, escusez-moi les filles, mais moi sans mon café j'suis bon à rien, celui-là je vais aller te le chercher par la peauduc. Croizette poursuit en regardant Diane dans les yeux: menez-donc vos petites affaires comme vous l'entendez, je vous couvre. Vous voulez aller à Nice interroger Dulong, OK, allez-y. Vous voulez connaître les histoires de fesse de la maman de David ? OK, renseignez-vous comme vous le pourrez. Vous vous intéressez à la petite Michel ? OK, allez-y à fond, et prouvez-nous que David l'a bien assassinée. Je vous laisse libre d'agir selon votre instinct, parce que je crois en vous. Pour ma part il me suffit d'avoir Jean-Paul sous la main pour la coordination du travail de routine - merci Edith, hep garçon on est vivants - on s'occupe de trouver l'assassin de David, on coince Robert, et vous, vous furetez où bon vous semble dans les poubelles de la famille Lamaury. Navarin a réussi à choper le bras du serveur qui passait par là en les ignorant. Il lui colle sa carte tricolore sous le nez, aboyant: hé, Marcel, on voudrait bien s'en j'ter un p'tit, c'est possible ou faut t'envoyer un fax ?
On sonne chez Pauline et Francis. Police criminelle, ouvrez siouplaît. La jeune femme obtempère et découvre les silhouettes contrastées des inspecteurs Leboeuf et Pithiviers, venus pour un complément d'information sur son emploi du temps le jour de la mort de son frère, eh oui mamzelle, encore. Pauline s'efface pour les laisser entrer, vous arrivez juste, demain on rend les clés. Meubles emballés, caisses de bibelots, l'ambiance est au déménagement. Francis est sorti chercher des cartons. Pauline explique: ils ne supportent plus les regards suspicieux des voisins, les lettres et les appels menaçants des corbeaux qui les tourmentent depuis que la presse a révélé qui était David. Cette atmosphère est malsaine pour la petite, ajoute-t-elle en désignant le landau dans lequel sommeille Angèle. Elle approche des chaises et propose un café aux deux limiers qui s'empressent d'accepter - avec une goutte de calva dedans, pourquoi pas, merci mamzelle. Elle apporte du pain, du beurre et de la confiture, et étale tout ça sur la table, disposée à collaborer avec la police, puisqu'il s'agit de retrouver l'assassin de son petit frère. Tandis que Leboeuf rallonge son caoua d'une bonne lichette à 48·, Pithiviers démarre en se beurrant un toast: mamzelle, les collègues s'activent à Marseille pour mettre la main sur le meurtrier de David, et sur le complice du Captain aussi. Mais nous on nous a demandé de tout revérifier, alors on revérifie tout. Il faut vous dire que ça commence à râler très fort au ministère, précise Leboeuf, y aurait des sanctions et des mutations dans l'air, et même au plus haut niveau, ouh là. Pauline s'assoit entre eux et leur répète avec tristesse ce qu'elle avait déjà dit au commissaire Loubignol et à Diane Artémis: quand elle s'est réveillée à la Villa, le 4 juillet vers 10 heures, David était déjà mort. Elle l'a appris en fin de matinée par son père, lui-même informé par le commissaire Loubignol. Non, elle n'avait jamais eu vent de l'existence du dénommé Robert. Elle savait bien que David avait plus ou moins essayé de s'intégrer à divers groupuscules, mais elle ignorait qu'il ait pu tomber sous l'emprise d'un type pareil - qui l'aurait poussé à commettre ces crimes atroces. Les larmes lui montent aux yeux et elle se prend le visage dans les mains. Snif. David avait été traumatisé par la mort de leur mère, il avait pourtant été bien soigné par le docteur Russel, un fameux médecin. Lui pourrait dire combien son frère était un gentil garçon dans son enfance. Personne n'aurait pu prévoir une telle accumulation d'horreurs, personne. Les flics s'essuient la moustache et quittent les lieux. Si c'est pas malheureux. Une belle fille comme ça. Pauv' petite, sa vie foutue, tous ces morts, tout ce malheur, ah là là. Il y a des jours où même un flic blindé est ému, soupire Leboeuf en remontant en voiture. Et réciproquement, ajoute Phitiviers en plongeant la main sous le siège, à la recherche de la gourde de Ricard.
Dans son bureau à la Villa, Georges découpe au cutter la toile du Soutine, afin de la sortir de son cadre pour la glisser dans un carton à dessin. Ça le rend malade de s'en séparer, surtout dans des conditions pareilles, filer ce chef-d'oeuvre à cette ordure de Robert, dieu sait ce qu'il va en faire. Pas grand chose, rigole Russel, personne ne sera assez fou pour la lui acheter, allez Georges, prends les choses du bon côté, il aurait pu te demander une fortune, tu t'en tires à bon compte en te débarrassant de cette croûte. L'homme d'affaire transpire tout l'alcool qu'il a déjà ingurgité dans la journée et s'éponge le front d'un revers de manche. Cette croûte, t'en as de bonnes Philip, six patates, et Robert nous tient, et toi autant que moi, alors merde, arrête de faire le beau et redescends sur terre - oh mais qu'est-ce que j'ai fait au bon dieu, mais pourquoi pourquoi pourquoi toute cette histoire, putain, vingt ans que c'est fini, vingt ans, j'ai assez payé, non mais qu'est-ce qui lui faut encore à l'autre enfoiré là-haut, ma femme et mon fils je lui ai donné, merde alors, mais j'en étais sûr, je le savais, toujours on les trimballe ses foutues casseroles, et un jour tout finit par te péter à la gueule, c'est exactement ce qui est en train d'arriver, Philip tu réalises pas qu'on est dans le pire des merdiers, la fin des haricots, j'te dis, allez tiens, je me sers un gin. Il fait un pas en direction du frigo-bar, mais Russel s'interpose. Stop. Ça suffit, Georges, tu ne boiras plus une goutte ce matin, tu es complètement pété et tu me fais chier. Arrête de pleurnicher comme un gosse, et écoute-moi... Calé dans un fauteuil, Léon s'efforce de rester impassible en se tripotant les doigts, faisant craquer ses phalanges. Il n'a jamais aimé ce pédé de médecin à l'accent bizarre. Trop prétentieux ce type, avec son galure de frimeur, arrogant, puant, toujours à donner des leçons à tout le monde comme s'il détenait la vérité universelle - non mais pour qui il se prend ce Tartuffe ? Debout près de la porte se tient Eugène Gaviaud. Rigoureusement immobile, le jardinier fixe le bout de ses bottes de caoutchouc d'un air absent. Il relève la tête et sourit imperceptiblement quand le docteur s'approche et lui pose la main sur l'épaule. Georginet, tu sais que j'ai autant confiance en mon brave Eugène que toi en ce vieux Léon. Examinons les choses. Robert veut que Léon lui remette le Soutine. Problème: la Villa est surveillée, et Léon est recherché. Eugène l'accompagnera donc dans sa voiture, discrètement bien sûr. Planqué aux alentours du lieu d'échange, il pourra s'assurer que tout se passe comme prévu, et veiller au grain. Putain, Philip, tu dérailles ou quoi, bondit Georges, Robert a dit seul, s'il repère Eugène c'est la fin des haricots, c'est un malade ce type, et Léon risque sa peau dans l'histoire, pas question, on fait comme Robert a dit, merde... Le docteur ne bronche pas: on n'a pas le choix, et on fera comme il dit, lui. Ce pauvre Georges est trop bourré pour être lucide, il est infoutu de dominer ses émotions, et c'est désormais le docteur Philip Russel qui prend la direction des opérations. Comme tu l'as dit, Georginet, on est tous les deux cette galère, et il s'agit de la jouer fine si on ne veut pas finir derrière les barreaux. Et si ça te plaît pas, c'est le même tarif, désolé mon vieux. Léon fait craquer à nouveau ses phalanges.
Au volant de sa 104, Eugène adresse un signe amical aux deux civils qui surveillent l'entrée de la Villa Dolorosa. La voiture s'engage sur la départementale, direction Aix et l'autoroute. Tout s'est bien passé, ces idiots de plantons ne se sont douté de rien. Il s'allume une Boyard, accoudant négligemment son bras gauche à la fenêtre, autoradio sur Nostalgie, la radio des morts. S'agit de mener à bien la mission que lui a confiée le professeur. Sur ce coup-là plus encore que sur les autres, le jardinier sait qu'il n'a pas le droit à l'erreur.
Mais qu'est-ce qu'il fout ce con ? Plié en quatre dans le coffre, Léon n'en peut plus. Il a chaud, d'horribles courbatures lui font un mal de chien et l'odeur d'essence lui file la nausée. Il tient entre ses mains moites le Soutine dans son étui cartonné. Cette histoire de chantage ne lui dit rien qui vaille. Bon sang, depuis la mort du môme, les choses prennent une tournure déplaisante et les nouvelles donnes se succèdent trop vite pour lui laisser le temps de calculer. Apprendre que son patron a autrefois tué sa femme ne lui pose pas de problème moral - ce n'était en fait qu'un accident - et Russel en était responsable. Toutefois, le fait qu'il ne lui en ait pas parlé plus tôt l'a un peu vexé. Comme si Georges pouvait avoir des doutes sur sa loyauté, lui qui quelques années plus tôt abandonnait tout, honneur et amour-propre en particulier, pour devenir son employé. Lui qui avait dissimulé des preuves, charrié des valises, rendu mille et un services. Après ces six années passées à travailler pour lui, Léon en était arrivé à se persuader que l'homme d'affaire était devenu plus un ami qu'un patron... Aïe, il se tourne sur le flanc pour chasser une crampe. Putain, vingt minutes qu'on roule, on est sortis de la ville, et ce con d'Eugène ne s'arrête toujours pas, il le fait exprès ou quoi ? Ce type non plus, Léon ne peut pas le blairer. Il n'a jamais compris quel espèce de tandem le jardinier formait avec le docteur. Pff. Léon pense à cette putain de roue de la destinée, et il a comme un sale pressentiment, une oppression sous la sixième côte. Et si le Robert pétait les plombs ? Vu le bonhomme, ça pouvait s'envisager. Léon se dit que ce serait moche, peuchère, de crever en été, juste avant le prix de l'Arc de Triomphe. Il sent la voiture qui ralentit, puis s'arrête. Bruit de clé, lumière aveuglante, Léon s'extirpe du coffre. Regard noir sur Eugène, qui ricane bêtement. J'allais étouffer, Bonne Mère, Gaviaud tu me fais caguer.
Suivez-moi monsieur l'inspecteur, monsieur Borel vous attend. Navarin entre dans le bureau, au second étage du bel immeuble dix-neuvième qu'occupe le siège local du Parti Socialiste, et la secrétaire se retire. Laurent Borel lui serre vigoureusement la main, asseyez-vous commissaire oh pardon, inspecteur - mais ça viendra sans doute, haha - alors, que puis-je pour vous ? Navarin se cale dans un fauteuil. C'est à propos du CTE des Goudes, lance-t-il négligemment. Du quoi ? Le centre de Thérapie Expérimentale, monsieur Borel. Le responsable politique ne voit pas de quoi il s'agit. Eh bien figurez-vous monsieur Borel que c'est un organisme assez singulier, auquel le Conseil Régional accorde chaque année de conséquentes subventions - et cela étonne la justice. Borel émet un petit rire sec. Le Conseil subventionne tous les ans de très nombreuses associations, et, honnêtement, le nom de celle-ci ne lui évoque rien. Bien monsieur Borel, alors je vais vous rafraîchir la mémoire, parce que là où ça se corse, c'est que cet établissement était surtout, en fait, la base provençale du Captain Zodiac, alias David Lamaury, et de son complice monsieur Robert Robert. Borel a un petit mouvement de recul qui fait crisser le cuir de son fauteuil. Navarin continue: en clair monsieur Borel, comment se fait-ce que ce Centre, probablement dirigé par un maniaque et plus proche de la secte que de la MJC, ait pu bénéficier depuis cinq ans de considérables crédits publics ? That is the question, comme dirait l'autre. Borel, un peu crispé, se lève et va chercher un gros dossier étiqueté "Jeunesse-Culture" dans la bibliothèque qui occupe la moitié de son bureau. Alors là inspecteur, Captain Zodiac pas possible, le CTE des Goudes, vous dites ? Borel tourne nerveusement les pages de son classeur, maintenant que vous m'en parlez, inspecteur, il me semble que cela me revient. Ah, voilà, nous y sommes, alors oui, effectivement, c'est vrai, oui oui, une subvention annuelle, alors ça c'est assez extraordinaire, une secte dites-vous, Captain Zodiac ? Oui, monsieur Borel, répond Navarin en s'emparant du classeur. Le secrétaire fédéral revient s'asseoir. Je vais vous dire sincèrement, inspecteur: cet endroit, je ne savais même pas ce qu'on y foutait. Vous ne pouvez pas imaginer le pognon qu'on distribue à droite et à gauche - enfin, façon de parler haha, ahem - alors on ne peut pas enquêter de manière approfondie sur chaque destinataire de fonds. En ce qui concerne cet organisme, j'ai aidé à lui faire voter des crédits, tout simplement parce qu'un ami me l'avait demandé:
Aix, le 27/11/86.
Mon cher Laurent,
Pourrais-tu examiner avec bienveillance le dossier de Monsieur
Robert Robert, directeur du Centre de Thérapie Expérimentale
des Goudes lors d'une de vos prochaines réunions ?
Cet homme effectue depuis des années un remarquable travail
de réinsertion auprès de jeunes en difficulté,
et il me semble important de l'aider dans son action. (...) Il
me paraît que 600.000 francs annuels de subventions lui
permettraient d'étendre son action et de développer
d'ambitieux programmes, dont nous pourrions récolter les
fruits, auprès des médias par exemple. (...)
Au plaisir de te revoir. Venez-donc dîner un de ces soirs
à la Villa, Ségolène et toi.
Amitiés,
Georges Lamaury.
15 heures. Plage des Salins-de-Giraud, en plein coeur des vacances. Ses lunettes miroir sur le nez, Robert est installé sur une serviette, incognito parmi les touristes. Il reconnaît la lourde silhouette de Léon Martel qui slalome entre les corps dénudés. L'ex-détective s'arrête devant lui, et lui balance le carton à dessin. Le Chevalier en vérifie le contenu et se lève, satisfait. Léon demande l'original du film. Robert se recule tranquillement de quelques pas, fouillant dans ses affaires. Il donne à Léon une bobine de film super-8, enveloppée dans un sachet plastique. Et voilà, régulier, pas vrai ? Léon jette une oeillade assassine à ce sournois de Robert. Qu'est-ce qui prouve que t'en a pas fait une copie ? Robert rigole, hahaha, tu l'as dit bouffi, rien ne le prouve, faut m'faire confiance, et c'est tout. Allez tchao, et salut à ton seigneur et maître. Au moment où les deux hommes se séparent, un coup de feu retentit. Derrière le gourou, un vacancier s'écroule. Cris, panique sur la plage, très vite les touristes se mettent à courir. Léon, figé, ne comprend pas. Le carton sous le bras, le Chevalier se jette sur le sable alors que retentit un second coup de feu. Léon ouvre de grands yeux, ahuri, sa main droite cherchant son calibre. Localiser le tireur... Eugène ! Qu'est-ce que c'est que ce merdier ? Le Chevalier s'est relevé, nuage de sable, et a sorti son flingue de sous sa chemise hawaïenne. Enculés de bande à Lamaury. Un putain de traquenard. Mais on ne piège pas le Chevalier ! Prends ça dans le lard, gros con. Max tire à quatre reprises dans le ventre de Léon qui s'effondre en gémissant, puis se relève et détale à toutes jambes en fourrant le Soutine dans son sac... A cinquante mètres de là, Eugène enrage d'avoir manqué son coup, mais il peut encore sauver les meubles. Dans l'hystérie générale, il se dirige vers le corps inanimé de Léon, ramasse la bobine de film et disparaît, se fondant dans la volée de moineaux des baigneurs terrifiés.
Diane s'est assise discrètement sur un praticable, dans un coin du plateau où l'on s'apprête à tourner le 427ème épisode de "La Famille Tartignole", dans un décor de clinique approximative. En régie, Chotard, le réal, se plaint au micro du maquillage d'Albin, qui a encore tourné. L'acteur pousse des cris d'orfraie, dis-donc Jean-Bat' comment ça "encore", c'est pas sa faute à Albin si cette petite maquilleuse est nulle et si on le tartine de produits bon marché, d'habitude son maquillage tient le coup, il a une peau parfaite, Visconti le lui disait toujours. Mais oui Albin, bien sûr, tu n'es pas en question - bon les enfants on supprime ce plan, j'en ai rien à péter d'toutes manières, on change d'axe, allez me chercher les doublures lumières, et vérifiez-moi le make-up des guest, on a encore douze minutes à mettre en boite. Quelques instants de pause pour les acteurs, ouf. Un assistant va causer à l'oreille d'Albin, qui rejoint Diane en affichant le large sourire qui a fait de lui la vedette des pubs "Émail-Diamant". Enchanté de vous revoir mademoiselle, félicitations pour votre passage à la télé, vous êtes très photogénique. Mais allons boire un verre dans ma loge, vous n'avez pas attendu trop longtemps ? Bien sûr que non, monsieur Dulong, c'est très intéressant à observer, quel beau métier vous faites. Oh, vous savez, au bout de trente-cinq ans de carrière, forcément on n'a plus l'enthousiasme des débuts. Enfin, il faut bien vivre... Savez-vous que j'ai joué avec Visconti ?
Conseil de guerre dans le cabinet du docteur, au deuxième étage de la clinique, où Eugène vient d'arriver avec de foutues mauvaises nouvelles: il y a eu embrouille professeur, Robert a flingué Martel sur la plage, et s'est barré avec la peinture. Eugène, qui attendait dans la voiture comme convenu, n'a rien pu faire. Georges s'effondre, il en était sûr, snif, les carottes sont cuites, plus qu'à tirer l'échelle putain Philip, tout est fini il faut que tu réalises toi aussi... Russel masque, mais il paraît bigrement soulagé quand Eugène sort de sa poche la bobine Super-8: mission accomplie quand même, hein professeur. Le docteur s'empare du film, qu'il tourne et retourne entre ses doigts. Intérieurement, il se félicite une fois de plus du dévouement de son vieil Eugène, qui est décidément le meilleur des chiens de garde. C'est un demeuré, mais il prend parfois des initiatives d'une surprenante lucidité. Russel se tourne vers Georges, calme-toi mon vieux, sérions les problèmes: Léon est-il mort ? Si oui, comment expliqueras-tu sa présence là-bas quand il sera identifié ? Si non, que va-t-il raconter aux flics ? Georges, au bord de l'attaque, se bouffe la peau des doigts - longtemps qu'il n'a plus d'ongle à ronger. Léon ne dira rien, Philip, Léon c'est un ami, un vrai, et puis Robert le tient lui aussi, s'il survit - pourvu qu'il survive - il ne lâchera rien de rien. Mais putain, pourquoi Robert lui a-t-il tiré dessus, je t'avais dit qu'il fallait pas envoyer Eugène, je suis sûr que cet imbécile s'est fait repérer. Eugène nie énergiquement en se tournant vers son patron, alors là pas du tout qu'il s'est fait repérer, bien planqué qu'il était, assurément professeur. Signe de tête apaisant de Russel, bien sûr Eugène, Georges déraille, ce n'est qu'un faible. Arrête tes simagrées, Georges. On en a vu d'autres, et on s'en est toujours sortis. Parce qu'on est malins, respectables, intouchables. Tu es trop mou de la tête, voilà ton problème. Trop émotif. Les flics n'ont aucune preuve contre toi. Rien contre nous, rien qui tienne devant un tribunal. Ils ne savent rien.
Ah, l'air marin, les embruns iodés, ce magnifique ciel nocturne constellé d'étoiles. Le Chevalier se balade sur le pont du Napoléon, un ferry en route pour la Corse, incognito parmi 1785 touristes. Il a changé de look, c'est rien de le dire: adieu barbe de Jésus-Christ et chevelure sur les épaules, il s'est rasé, coiffé en brosse avec des favoris, et porte de grosses lunettes de myope, taxées discrétos à un vieux alors qu'il réservait son billet. Ses joues sont gonflées par un peu de coton, et il s'est décoloré en blond oxygéné. Il a un bras en écharpe, comme s'il se l'était cassé, une astuce empruntée à l'excellent Ted Bundy, très bon pour la confiance, et pratique aussi pour planquer une arme, au cas où. Il est libre Max, sifflote le Chevalier en s'accoudant à la rambarde pour scruter la voûte céleste et ces millions de petits soleils lointains qui fascinaient tant le Petit Scarabée. Trop injuste qu'il soit mort si vite, putain de salauds qui l'ont tué. Surtout que Max avait prévu des tas de trucs, pour rendre la Légende encore plus magnifique: si tout avait continué normalement, par exemple il serait devenu riche à millions. Il aurait attendu dix ans - le temps de prescription légale pour les crimes - et alors il serait revenu en pleine lumière, il aurait fait fabriquer des pin's, des casquettes et des tee-shirts de Captain Zodiac qu'il aurait commercialisés depuis une société installée dans un paradis fiscal - les îles Caïman, ça sonnait bien. Sans compter les déguisements du Captain que les gosses auraient commandé pour la Noël. Il avait déjà commencé à dessiner les maquettes, potassé le merchandising, et tout. Enfin, râpé tout ça, mais pas grave, n'y pensons plus - et peut-être que ça n'aurait pas été si facile, avec cette foutue crise économique. Le Chevalier laisse échapper un soupir nostalgique. Qui sait, si ça se trouve, le Petit Scarabée est en train de livrer de nouvelles batailles, là-haut, aux côtés de Dark Vador. Ou alors, il est devenu une étoile pour de bon, et elle doit briller de mille feux putain cette étoile, partout dans le cosmos qu'elle doit rayonner, les autres doivent être jalouses. Oh David, je t'aimais tu sais. Allez, s'agit pas de pleurer, suffit comme ça, penser à l'avenir plutôt. 80.000 balles en poche c'est pas mal, le barbouillage à fourguer - une petite fortune sûrement - et on se refera une gueule et une vie au soleil, peinard dans un pays miséreux. Et un jour, le Chevalier reviendra. Pour tous les baiser encore et leur montrer qu'il est toujours le plus fort. Il ne sait pas encore ni quand ni comment ni où ni avec qui, mais il reviendra les baiser, oh ça oui, car il les hait trop ces maudits chiens bâtards.
Dîner aux chandelles au Negresco, ambiance drague, fallait s'y attendre. Diane rigole, incapable d'empêcher Albin de remplir à nouveau sa coupe de champagne. L'acteur est un vieux beau, une chochotte maniérée, mais il est plutôt marrant. Tout le repas, elle l'a écouté déblatérer sur les difficultés de son métier - solitude de l'artiste, faux amis, harcèlement médiatique, embrouilles amoureuses avec telle ou telle, etc - attendant le moment de pouvoir parler de la famille Lamaury. Si elle s'ennuyait ferme au début, pas dupe de ce ringard, elle a fini par se détendre. A nouveau, la voilà qui rit de bon coeur, sympa en fait Albin, plein d'humour, très lucide sur lui-même en fin de compte, un bon point. Curieusement, elle n'est pas insensible à ses charmes. C'est vrai que c'est un beau mec, enfin, en tout cas il l'était - il en a fait rêver des nanas. Profitant d'un bref silence entre deux anecdotes sur le monde sans pitié des saltimbanques de luxe, elle se lance: et si on parlait un peu d'Anjélica Lamaury ?
Jeanne Montaigu entre dans l'hôtel particulier dix-huitième, à quelques centaines de mètres des bâtiments de la clinique Sainte-Juliette, dont seules les terrasses apparaissent derrière la haie de cyprès qui marque le domaine privé du docteur Russel. Elle vient juste de finir son service. Elle accroche sa blouse d'infirmière au porte-manteau Arts-déco et entre dans le grand salon. Le docteur, en compagnie de Georges et d'Eugène, s'affaire autour d'un projecteur Super-8 sorti du grenier. Elle s'étonne, amusée à la perspective d'une soirée ciné-club, mais Russel la rembarre: file dans la chambre Jeanne, c'est une soirée entre hommes. Elle ressort, après avoir murmuré un timide "ah, d'accord Philip", et le docteur ferme la porte à clé derrière elle.
Bon, allez, moteur, on va se mater cette saloperie, vas-y Eugène, envoie-nous ça. Le jardinier éteint la lumière, et enclenche sur play. Début de la projection, longue amorce noire, suspense... Sur l'écran installé devant la cheminée apparaissent les premières images: les visages bien connus de Laurel et Hardy. Damned ! En fait du Film, les trois hommes se retrouvent devant un banal court-métrage pour cinéphiles nostalgiques. Georges et Russel se regardent, consternés, n'osant y croire, tandis que la pellicule continue de défiler dans la machine. Finalement, passant le reste du film en accéléré, ils acquièrent une pénible certitude: ce bordel de nom de dieu de fils de pute de Robert les a bel et bien baisés !
Pardon, Daniel, oh pardon. Sous la douche, dans la salle de bain de la suite d'Albin, Diane se maudit. Elle se maudit d'avoir été aussi conne, d'avoir cédé aussi facilement, bref, d'avoir couché avec Albin, mais qu'est-ce qui lui a pris, punaise de punaise, c'est la première fois que ça lui arrive dans sa vie, la première fois un premier soir - comme une salope, une vraie salope qu'elle est. Elle se frictionne vigoureusement, partout où il a posé ses mains, pouah. La douche lui fait du bien, elle dessoûle un peu, elle était d'équerre, il l'a forcée à boire toute la soirée - allez je t'en prie, arrête tes conneries ma fille, pas d'excuse, tu t'es faite sauter, et à quoi ça t'avance ? Ouais, bien sur, tu pourras dire aux copines - lesquelles, d'ailleurs ? - tu sais, Albin Dulong, oui Albin Dulong quoi, eh bien... Une vraie midinette, histoire de s'être tapée une vedette on dira. Conne. Elle sort de la baignoire et attrape une serviette. On se calme. Bon, et maintenant ? Il n'a raconté que des banalités affligeantes sur la famille Lamaury, oui il a eu une aventure avec Anjélica, et après ? Bien avancée la fille, rien appris de nouveau. Bon allez, pas question de passer la nuit ici. Elle s'enveloppe dans le drap de bain et retourne dans la chambre.
Qu'est-ce qui lui prend à celui-là ? Albin sanglote silencieusement, la tête enfouie dans l'édredon. Elle vient s'asseoir sur le lit et lui pose une main sur l'épaule. Elle se demande si c'était si fort que ça - c'est vrai que c'était pas mal. Albin se redresse brusquement pour se réfugier dans ses bras... Entre deux hoquets, il confesse de but en blanc que non seulement il était fou amoureux d'Anjélica, mais qu'en plus de tout c'est lui le vrai père de David, il en est sûr. Heureusement que Diane est assise. Elle appuie doucement le visage de l'acteur contre sa poitrine, parle Albin, ça te fera du bien. Des trémolos dans la voix, l'acteur se laisse aller: depuis le suicide de David, il est rongé par le remord. David a-t-il jamais su que Georges n'était pas son vrai père ? A l'époque de leur liaison, Anjélica était déjà mariée, et le fringant jeune premier pas très chaud pour assumer un enfant illégitime qui l'aurait sûrement embarrassé dans sa carrière. Pourtant, snif, si Albin l'avait reconnu ce pauvre chou, et s'en était occupé, ça n'aurait jamais tourné ainsi, il n'y aurait pas eu toutes ces dizaines de jeunes filles mortes, ni ce pauvre David mort, ni même cette chère Anjélica non plus... Diane ne pipe mot, d'ailleurs pas besoin puisqu'Albin continue de se soulager: un malade ce Georges, avec ces soirées dans le souterrain de la Villa Dolorosa. Quel souterrain ? Sous la piscine, une salle de SM. SM ? Sadomaso ? Oui, comme tu dis. Diane laisse échapper un soupir. Sentiment furtif assez jouissif: parce qu'elle a couché avec Albin, elle va en apprendre peut-être bien plus qu'elle n'en attendait. Aspect inattendu du métier... Georges Lamaury organisait régulièrement de petites orgies à la Villa Dolorosa. Des soirées, comment dire, spéciales, avec esclaves à poil, bondage, et, hum, tout le toutim. Que du beau linge. Albin lui même ne dédaignait pas descendre certains samedi soirs dans le souterrain, où l'on venait assouvir ses fantasmes entre vieilles pies régionales. Honnête, il ne cache pas avoir toujours eu un faible pour les sauteries perverses et les partouzes sympa... A la Villa, le docteur Russel était généralement le maître des cérémonies, c'est lui qui fixait les punitions. Ça allait loin, des fois. Et puis un soir, Albin assista à une soirée à laquelle participait une fille manifestement débile mentale, ou droguée, et pas forcément consentante. C'était vraiment trop hard, ça l'a traumatisé. Le docteur l'avait amenée. Gling, gling dans la tête de Diane, les petits rouages tournicotent à toute berzingue, le tableau s'éclaircit un peu. Albin poursuit, lessivé, voix brisée, sanglots de plus belle: oui, Anjélica participait aux soirées, elle était même devenue l'esclave attitrée du docteur... Des années après le décès de l'actrice, Albin a appris que David souffrait de troubles du comportement, et était régulièrement interné à la Clinique Sainte-Juliette. Une fois, il était allé lui rendre visite, pour un anniversaire. Le pauvre gosse avait l'air franchement bizarroïde, schizo au dernier degré. Albin s'étonna du fait qu'une unique infirmière, d'ailleurs très gentille, s'occupât de lui. On le rassura: le docteur Russel veillait tout particulièrement sur David - sauf que, précisément, ça ne lui disait rien qui vaille, à Albin. Oui, David a été soigné par Russel lui-même, et pendant longtemps. Gling, gling, les pièces du puzzle se mettent à bouger, à la recherche de leur place dans le paysage... Albin se calme un peu maintenant, il s'essuie le visage d'un revers de main, pfou, des années que tout ça le torture. Et c'est encore plus affreux depuis qu'il sait que ce pauvre gosse était le tueur en série - et il le sait depuis un moment déjà. C'est Pauline qui lui avait confié ses doutes, il y a environ un an. Vite convaincu, et dévoré par la culpabilité, Albin avait décidé de faire payer Georges. Après tout, c'était lui le premier responsable, ce père indigne qui avait laissé dégénérer son fils. Plutôt que d'avertir la police, l'acteur avait joué au corbeau, expédiant des informations anonymes à un journaliste marseillais, René Naldini, dont il avait repéré les articles haineux sur Georges. Albin lui donnait des pistes, cherchez la femme, je lui ai dit. Naldini aurait peut-être fini par démasquer Georges, qui sait. Mais au lieu de ça, il a subitement arrêté d'écrire ses fameux billets d'humeur pour s'occuper de la chronique gastronomique du journal. Et puis il est mort, écrasé par une voiture...
Albin ne parle plus. Il s'est endormi comme une bûche. Diane ne va pas tarder, trop de champagne, trop de sang, toutes ces horreurs. Fermant les yeux, elle se laisse emporter par des images de cryptes, de chaînes et de morts violentes, dans sa tête ça se multiplie à l'infini comme entre deux miroirs, ça se mélange avec ce qu'elle n'a pas oublié de ses rêves, ça tourne, ça tourbillonne, et elle tombe, happée, petite Alice passant de l'autre côté - dernière image: la baraque foraine d'un montreur de monstres, roulements de tambours, grandes lettres jaune d'or luminescentes qui dansent devant ses yeux sur un fond de musique dzim-boum:
LE PROVENÇAL
LA PLAGE TRAGIQUE
C'est à l'heure de la sieste que la plage des Salins a été le théâtre d'un drame digne des plus sanglants westerns-spaghetti. Selon les premiers témoignages, un individu non-identifié aurait ouvert le feu à la carabine depuis le pont du Grigou en direction de deux hommes en pleine conversation. Le tireur, manquant sa cible, atteignait mortellement le jeune Gérard V., de Thiers. Tandis que la peur gagnait la plage, se propageant à la vitesse d'un incendie par temps de mistral, l'homme à la carabine faisait feu à nouveau, manquant une nouvelle fois son but sans cette fois, grâce au ciel, blesser qui que ce soit. C'est alors que l'un des hommes visés, un barbu vêtu d'une chemise multicolore, sortait d'un sac de plage une arme de poing et tirait à son tour, en direction de l'homme avec lequel il discutait, le blessant grièvement avant de prendre la fuite. Quant à l'homme à la carabine, des témoins le verront descendre sur la plage au pas de course, y récupérer un sac en plastique et disparaître, profitant de la panique générale. (...)
Jusqu'à quand pourrons-nous supporter cette violence qui, jour après jour, marque de son empreinte sanglante jusqu'aux plus nobles paysages de notre littoral ? Faut-il croire que la police a renoncé, et que nos garrigues et nos champs de lavandes sont abandonnés aux barbares ? Non, messieurs les criminels, nous ne vous laisserons pas faire.DERNIÈRE MINUTE
La fusillade des Salins n'est peut-être qu'un avatar de l'affaire Captain Zodiac. En effet, selon nos informations, les deux "hommes de la plage" ont été identifiés. Et on se perd en conjectures. En effet, le "barbu" serait Robert Grobert, un éducateur marseillais en cavale que l'on soupçonne d'avoir été le complice du tueur décédé (v. photo). Quant au second individu, il s'agirait de Mr Léon Martel, garde du corps de... Georges Lamaury. Et voilà qu'à nouveau ce nom est évoqué dans une affaire de meurtre sanglant. Léon Martel aidera-t-il les policiers à y voir plus clair ?
Loubignol parcourt d'un oeil fatigué les deux notes que les collègues de l'I.G.S. viennent de lui faire parvenir. Pauvre commissaire, que de soucis - comme si cette putain d'affaire Lamaury ne suffisait pas. D'après les boeufs-carottes, Jean-Claude Bourgeonnier, inspecteur spécialisé attaché au Service d'Identification Anthropométrique, bien connu pour ses sympathies extrémistes, était l'indic de "Combat pour la France". Il tuyautait plus ou moins régulièrement d'autres canards, plus par conviction idéologique que par appât du gain, d'ailleurs. D'autre part, de trop nombreuses zones d'ombre autour des entrées d'argent sur les comptes de Brigitte Figoni, alias la Cagole, laissent à penser qu'elle aurait couvert certains délinquants contre rétribution - plus pour l'appât du gain que par conviction idéologique cette fois. On conseille une mise à pied temporaire jusqu'à plus ample informé.
Le commissaire Muller aurait bien besoin d'un Partagas, mais il sait que Coquat, le directeur de cabinet du ministre de l'Intérieur, ne fume pas. Et Coquat est déjà de mauvaise humeur. Qu'est-ce que c'est que ce sombre foutoir, Muller ? Après Rambo, Zodiac et le scandale Lamaury, voilà que ce complice vous échappe, et qu'en plus il participe à une fusillade au cours de laquelle deux vacanciers innocents sont envoyés ad patres ? Nom de Dieu Muller, que signifie ce pataquès cauchemardesque ? Savez-vous que le ministre en a assez d'être la risée de ses collègues tous les mercredi matin ? Savez-vous que le Président fulmine, qu'il s'apprête à sévir ? Savez-vous qu'on me demande votre tête sur un plateau trois fois par jour ? Muller s'éclaircit la gorge. Voyons, monsieur le directeur de cabinet, on a fait le maximum. Le tueur est mort juste avant que nous le coincions, c'est pas de chance je vous l'accorde, mais je ne pouvais quand même pas mettre tous mes hommes sur ce coup là, vous comprenez bien. Quant à Robert, s'il nous a échappé - pour le moment - c'est surtout à cause des carences des locaux. Enfin Coquat, vous savez bien, depuis le début ils traînent les pieds, Loubignol est comme cochon avec Lamaury, ceci explique cela... Vous ne vous en tirerez pas en débinant vos collègues, Muller. Nous voulons des résultats. Nous voulons que cesse cette violence dantesque, que les citoyens bronzent en paix et que l'Intérieur remonte dans les sondages. Bouclez-nous cette affaire qui pue la mort, Muller, avant que le ministre ne se décide à accrocher vos roubignoles à coté de sa légion d'honneur.
De retour de Nice, Diane retrouve Croizette et Navarin au chevet de Léon en salle de réanimation à l'hôpital d'Arles, parmi quelques flics locaux, médecins et infirmières. Le blessé est inconscient, sous perfusion. Tout le monde est perplexe devant les circonstances de l'agression. Ça sent le chantage et la remise de rançon foireuse. Diane apprend que les Pédés sont en train de perquisitionner chez Martel. Navarin jette un oeil suspicieux sur le teint brouillé de sa camarade.
JOURNAL TÉLÉVISE DE 13 HEURES, TEXTE PROMPTEUR J.M. PICART.
MESDAMES ET MESSIEURS BONJOUR ET BON APPÉTIT SI VOUS ÊTES A TABLE. LA FUSILLADE DES SALINS-DE-GIRAUD DANS LES BOUCHES-DU-RHONE QUI A FAIT UN MORT ET DEUX BLESSES GRAVES EST VENUE CONFIRMER QU'EN DÉPIT DE LA MORT RÉCENTE DE DAVID LAMAURY L'AFFAIRE ZODIAC EST LOIN D'ÊTRE CLOSE. EN EFFET SELON LES TÉMOIGNAGES RECUEILLIS L'UN DES PROTAGONISTES DE LA FUSILLADE SERAIT ROBERT ROBERT ÉDUCATEUR MARSEILLAIS QUE L'ON SOUPÇONNE D'AVOIR ÉTÉ LE COMPLICE DE DAVID LAMAURY. A L'HEURE OU L'OPINION MANIFESTE FACE A CE DÉFERLEMENT DE VIOLENCE UN ÉCOEUREMENT CROISSANT ET AVANT DE TRAITER DU RESTE DE L'ACTUALITÉ JE REÇOIS EN COMPAGNIE DE PATRICE CARRÉ EN DIRECT SUR LE PLATEAU DE FT1 MONSIEUR DOMINIQUE FILIPPI MINISTRE DE L'INTÉRIEUR.
JEAN-MARIE PICARD: Monsieur le ministre, bonjour.
DOMINIQUE FILIPPI: Monsieur Picard, monsieur Carré,
bonjour, et bonjour aux français qui nous regardent.
PATRICE CARRÉ: Monsieur le ministre, comment expliquez-vous
l'accumulation de revers que subit la police sur cette affaire,
comment expliquez-vous son incapacité, par exemple, à
mettre fin aux agissements d'un individu qu'elle a pourtant identifié,
bref comment se fait-il qu'il semble impossible de mettre un
frein a la violence ?
D.F: Il y a plusieurs questions dans votre question, mais
je ne me déroberai pas, car je crois que ces questions
méritent des réponses. Cependant, je voudrais tout
d'abord si vous le permettez, revenir un tout petit peu en arrière.
Lorsque je suis arrivé au ministère de l'Intérieur,
les chiffres de la criminalité étaient (...) avons
réussi à inverser cette tendance, c'est un résultat
concret, les statistiques le (...) ne faut pas que l'arbre cache
la forêt non plus, monsieur Carré, bref, je crois
qu'il fallait le dire, et par ailleurs les français le
savent bien. En ce qui concerne l'affaire Zodiac, les français
ne doivent pas se laisser gagner par la panique (...) exceptionnellement
compliquée, le commissaire Muller bénéficie
encore de notre entière confiance, et nous ne doutons
(...) le second d'Europe dans sa catégorie, les français
doivent le savoir, et d'ailleurs je sais qu'ils le savent.
P.C: Au vu des sondages, il est permis d'en douter, monsieur
le ministre.
D.F: Vous savez, monsieur Carré, les sondages,
les statistiques, hein, on peut leur faire dire bien des choses.
P.C: C'est vous qui le dites, monsieur le ministre. Et
que répondez-vous aux rumeurs de démission vous
concernant ?
D.F: Monsieur Carré, je ne réponds pas aux
rumeurs, mais je vous répondrai que ces rumeurs ne sont
que des rumeurs.
EXTRAIT DU RAPPORT DE PERQUISITION DE L'INSP. ROBERT CARLOTTI CHEZ M. MARTEL.
"(...) A 9h45, après
avoir ouvert la porte avec l'aide du serrurier mandaté,
l'inspecteur Gérard Kapikian entre le premier dans l'appartement
de Mr Martel. C'est alors qu'il trébuche sur un fil d'acier
tendu en travers du couloir, et tombe sur une planche à
clous disposée de façon à blesser tout individu
pénétrant dans la pièce. Appelons les services
médicaux, et attendons l'arrivée des spécialistes
mandés en renfort, l'appartement pouvant avoir été
piégé par son locataire en d'autres endroits........................
Après un premier examen, n'ayant trouvé aucun élément
ni document susceptible d'intéresser l'enquête,
procédons à un rapide sondage acoustique des murs,
et constatons dans le mur ouest de la chambre la présence
probable d'une ancienne cheminée......................
Derrière le placoplâtre, découvrons à
11 heures 30 un sac de sport contenant:
- un dossier empli de divers documents manuscrits ou tapés
à la machine, intitulés: "H.M 86".
- une robe de couleur jaune, marque Nouf-Nouf, taille 36, emballée
dans un plastique.
- une feuille de papier dans une poche transparente portant l'inscription
manuscrite suivante: "Puisque tu n'es pas là,
je pars avec David dans sa villa à Aix. L.N".
Croizette, Diane, Navarin et les Pédés déjeunent d'un sandwich au commissariat d'Aix en parcourant le rapport de perquise. Martel avait réuni dans un dossier les notes qu'il prenait a l'époque de son enquête pour les parents Michel. Il avait découvert que l'assassin d'Hélène était David Lamaury. Deux pièces à conviction: un mot signé de la main de la jeune femme, et la robe qu'elle portait le jour de sa disparition, retrouvée par Martel au domicile marseillais de David, en 86. Question: pourquoi Léon a-t-il étouffé la vérité ? Réponse de Diane: son silence a été acheté par Georges. Elle enchaîne sur les révélations d'Albin, qui est sans doute, scoop, le vrai père de David. Elle parle des soirées SM organisées par Georges et dirigées par le docteur Russel, l'histoire de l'esclave malade mentale, les infos à René Naldini, la mort accidentelle du journaliste, etc. Voilà donc un nouveau personnage, Russel, qui pourrait avoir son importance dans le tableau. Croizette tape du poing sur la table, marre de tout ça, que des pourris dans cette affaire. Primo, on va commencer par se renseigner sur ce docteur. Que Diane s'en occupe, elle peut aller l'interroger. Selon les deux plantons chargés de surveiller la Villa Dolorosa, Georges et le psy se fréquentent beaucoup ces temps-ci, il faut éclaircir leurs rapports. Deuzio, ça c'est pour Gérard et Robert, on peut aussi se renseigner sur ce journaliste écrabouillé par une bagnole. Troizio, pardon, tertio, je veux qu'on me renforce encore les contrôles et barrages routiers, et qu'on me ramène Robert par la peau des couilles. Navarin en laisse tomber la Marlboro qu'il s'allumait peinard. Vous énervez pas Edith, sa binette est dans tous les kiosques et avec une tronche pareille il ne passera pas au travers. Gérard Kapikian prend la parole, euh, tant qu'on y est alors madame la juge, il y a encore un truc qu'on pourrait vérifier: les circonstances de la mort d'Anjélica Lamaury. Croizette hausse les sourcils: oui, pourquoi donc ? Eh bien, à l'époque madame la juge, commence Gérard, il faut dire que l'enquête a été vite conclue. C'est Loubignol, alors inspecteur à Cassis, qui la dirigeait. Comme le patron connaissait Anjélica, il savait qu'elle était toujours défoncée aux tranquillisants et à dieu sait quoi, et qu'elle n'hésitait jamais à prendre le volant raide décalquée. Alors bon, pour lui l'accident a été clair. Ni vu ni connu, il n'y a même pas eu d'autopsie. Le corps était carbonisé et méconnaissable, précise Robert.
Dans la supérette du camp de nudistes, fesses à l'air, Igor Creuzot et sa femme emplissent leur caddie de crackers et d'apéritifs, se réjouissant à l'avance de la petite soirée diapo avec les hollandais du mobil-home d'à côté. A la caisse, tandis que madame transvase les victuailles dans les poches plastiques, Igor remarque une 4L de la gendarmerie garée devant le magasin. Quelques pandores sont en train d'interroger des camarades naturistes. Les Creuzot vont aux nouvelles, curieux. Comme aux autres, on leur présente le portrait-robot du tueur de la plage. Igor reconnaît instantanément les lunettes de mouche et la casquette du camarade son voisin, un type peu causant et plutôt négligé pour un naturiste. Il le connaît sous le nom de Robert Chevalier, monsieur l'agent, il a fait des choses pas légales ?
Georges accueille les Pédés sur le perron, bonjour messieurs, vous commencez à me les gonfler. Il est au courant, il a écouté les infos, Léon est dans le coma, mais il n'a rien à dire, rien de rien, Léon était un ami, c'est déjà assez dur de le savoir en train de tourner le coin sur un lit d'hôpital. Il en a marre, Georges. Qu'on l'inculpe, qu'on lui reproche des faits précis, qu'on l'accuse et qu'on l'emprisonne, ça le soulagerait, au lieu de s'acharner à lui pourrir la vie. Gérard et Robert insistent, désolé monsieur Lamaury, pas le choix, commission rogatoire de la juge Croizette, juste quelques petites questions. Georges leur tourne le dos et pénètre à l'intérieur de la Villa d'un pas chancelant.
Les Pédés découvrent le salon dans un désordre certain: un écran de projection est dressé devant la cheminée, des boites et des bobines de films Super-8 jonchent le sol. Georges pousse du pied une pile de pelloches et s'assoit lourdement dans un divan. Eh oui, comme ces messieurs peuvent le voir, il est dans un trip nostalgique, il se repasse des vieux films de vacances, ça lui fait du bien de revoir ces images de l'époque où sa petite famille était heureuse, et au complet. Il a morflé, dans la vie, nom de dieu, il ne souhaite à personne de déguster comme ça: la mort de sa tendre épouse, qu'il adorait, et puis le destin de son fils, non mais qu'est-ce qu'il a fait au bon dieu, Georges, pour mériter toutes ces saloperies du sort, hein messieurs, est-ce que vous pouvez lui expliquer parce que lui il a renoncé à comprendre. Ces bon dieu de souvenirs, c'est tout ce qui lui reste et basta, tout autour ce n'est que champ de ruines. Bon, allez-y, que voulez-vous savoir, qu'on en finisse. Léon ? Georges secoue la tête en déclinant son emploi du temps:
- A l'heure du meurtre
sur la plage, il était en visite chez le docteur Russel.
Des tas de témoins l'ont vu à la clinique.
- Georges est incapable de s'expliquer cette agression contre
son garde du corps. Léon avait sa vie privée, il
jouait, il a pu se trouver impliqué dans un règlement
de compte.
- A propos de la rencontre Léon-Robert au CTE, Georges
nie énergiquement un quelconque lien, à travers
son employé, entre Robert Robert et lui-même. Il
répète n'avoir jamais été au courant
des relations David-Robert.
Russel ?
- Oui messieurs, c'est un ami de longue date. Il a soigné David dans son adolescence, pour de petits problèmes psy, c'est exact. Mais à cette époque, personne n'aurait pu imaginer comment tournerait ce pauvre gosse. Sans doute que rien n'était décelable. David était un peu renfermé, mais comme bien des ados. Georges ne comprend pas comment son fils a pu virer comme ça. Inexplicable. Une maladie génétique, sans doute héritée de sa mère.
Monsieur Lamaury, des preuves matérielles ont été retrouvées chez Léon Martel, accréditant la thèse que votre employé était au courant de la culpabilité de votre fils David pour l'assassinat d'Hélène Michel. Nous voudrions donc savoir... Georges secoue la tête. Plus rien du tout messieurs, ça suffit. Il est fatigué, qu'on lui foute la paix. Il refusera dorénavant de répondre à toute question hors de la présence de son avocat.
Le docteur Russel est froid et distant, ne cachant pas son agacement d'être entendu par la police dans son bureau à la clinique. Diane frissonne, ce type a un drôle de regard, c'est un pervers, pas de doute. Allons-y. Elle attaque en douceur en lui disant avoir appris que David a fait de longs et répétés séjours à Sainte-Juliette, entre l'été 80 et début 85 - ce qui laisse supposer que ses problèmes étaient relativement sérieux. David aurait sans doute dû être réformé, et Russel aurait pu avertir les autorités militaires, puisqu'il l'a soigné. Or, le dossier médical de David à son incorporation ne mentionne aucun antécédent psychiatrique. Diane veut en savoir plus: de quoi souffrait David au juste, docteur ? Russel l'a laissée parler en regardant le plafond. L'état de David ne l'empêchait nullement de faire son service, mademoiselle. Au contraire, il est des cas où l'armée est une excellente thérapie. David, lorsque le docteur s'est occupé de lui, n'était pas plus déséquilibré que nombre d'adolescents. Il suivait une simple psychothérapie. Il prenait des anxiolytiques légers. Il n'a jamais assassiné ni écorché personne dans l'enceinte de la clinique. Quant au parcours meurtrier du jeune homme, le docteur ne se l'explique pas. Parfois, certaines pathologies extrêmes surgissent sans explication. Chaque individu a ses zones d'ombre, et aucun traitement ne peut les mettre toutes en lumière. L'interphone grésille, on demande le docteur pour une urgence. Il se lève. Désolé mademoiselle, mais je dois m'occuper de mes patients. Il ouvre la porte, l'invitant à sortir - charmante cette petite, mais c'est une saloperie de flic. Sur le seuil, Diane pose la question joker: on m'a dit que vous étiez très proche de la famille Lamaury autrefois, encore plus que maintenant, et que vous organisiez certaines soirées. Vous pouvez confirmer ? Russel se raidit. Mademoiselle, que signifie cette question ? Je ne vois pas le rapport avec le cas du jeune Lamaury. D'où tenez-vous ces informations ? Aimablement, elle refuse de répondre. Ma vie privée ne concerne que moi, miss, je ne vous demande pas avec qui vous couchez - sourire coupant - ou plutôt avec qui vous ne couchez pas. Au plaisir. Très heureuse d'avoir fait votre connaissance, docteur Russel, et merci de m'avoir accordé ces quelques minutes. Je pense que nous nous reverrons. Il lui claque la porte au nez. Diane serre les poings. Sale type.
Jeanne fait son entrée dans le cabinet. Elle était dans la pièce voisine, et a tout entendu. Russel serre les dents et un rictus mauvais apparaît au coin de ses lèvres. Pourquoi ne s'est-elle pas manifestée plus tôt ? Elle l'espionne, maintenant ? Il n'aime pas ça du tout. Jeanne, un peu intimidée, lui demande pourquoi il a menti à la police à propos de David, puisqu'il sait comme elle que le pauvre gosse était complètement déjanté. Une méchante lueur traverse le regard du docteur. Il sait ce qu'il fait, et n'a de comptes à rendre à personne. Surtout pas à une petite flic trop sûre d'elle. Et encore moins à une pute d'infirmière-chef qui ne doit son succès professionnel et ses privilèges qu'à la façon dont elle se sert de ses fesses. Alors que Jeanne lui foute la paix. Après l'avoir écouté sans mot dire, la jeune femme sort, sans oser claquer la porte.
Pendant ce temps, au hasard des couloirs, Diane a posé quelques questions aux employés, mais personne ne se souvient de David. Sur le chemin du parking, croisant un jardinier occupé à tailler des haies, elle l'interroge à son tour. L'homme - Eugène - répond par monosyllabes en secouant bêtement la tête. Elle comprend qu'elle a affaire à un simple d'esprit, et poursuit sa route... Plus loin, au volant de sa voiture, Jeanne s'apprête à démarrer lorsqu'elle aperçoit l'inspectrice. Mademoiselle ! Diane s'approche et remarque les yeux rougis de l'infirmière. Jeanne bredouille: elle a bien connu David. Elle l'aimait beaucoup, oh c'est si horrible ce qui est arrivé. Le pauvre gosse était vraiment un cas. Elle aurait beaucoup de choses à dire à son sujet, mais le docteur serait furieux s'il apprenait qu'elle parle à la police. Prudente, Diane lui propose un rendez-vous discret en ville le soir-même, et lui laisse sa carte avant d'aller retrouver sa voiture. Elles partent chacune de leur côté.
EXTRAIT DU PROCÈS-VERBAL D'INVESTIGATIONS AU CENTRE HÉLIO-MARIN DES SALINS-DE-GIRAUD:
(...) En présence de Mr Creuzot, pénétrons dans le bungalow numéro 38 du CHM des Salins-de-Giraud. Il s'agit d'un bâtiment préfabriqué d'environ 35 mètres carrés, au milieu d'une parcelle entourée de haies. (...) Inspectons l'unique pièce. Il y règne une odeur incommodante. Constatons que le locataire a déféqué sur le sol et sur le matelas avant de partir. Découvrons un carton empli de lettres manuscrites et dessins, ainsi que du papier calque usagé, un grand nombre de stylos, crayons et accessoires de papeterie. Trouvons dans le coin-cuisine des restes de nourriture, et d'importantes réserves de vivres et d'eau. Remarquons que les fenêtres ont étés bricolées de façon à en rendre toute ouverture impossible..............
Découvrons, placardée sur la face intérieure de la porte d'entrée, une feuille de papier sur laquelle nous lisons:
"BONJOUR A TOUS ET A TOUTES. NAVRE DE DEVOIR VOUS QUITTER. CAPTAIN ZODIAC EST IMMORTEL ET IL VOUS ENCULE. SOUVENEZ-VOUS-EN CAR IL REVIENDRA. AIMEZ-VOUS CE JARDIN ? IL EST A VOUS. ÉVITEZ QUE VOS ENFANTS NE S'EN APPROCHENT !"
Après fouille attentive des lieux, ne découvrant aucun indice suspect, nous entamons une inspection du jardin. Mr Creuzot nous désigne un large massif de géraniums et nous affirme avoir vu à plusieurs reprises le locataire en titre s'en occuper avec un soin maniaque et surprenant au vu du reste des lieux. Procédons à un sondage de la terre, et constatons qu'à environ cinquante centimètres de profondeur sont enterrés plusieurs sacs poubelle. L'odeur qui s'en dégage nous laissant supposer qu'il s'agit de restes organiques, mandons le médecin-légiste du SRPJ de Marseille, et laissons en l'état......................
Procédons au cloisonnement du périmètre, et aux interrogatoires de voisinage. Selon ces derniers, Robert Robert aurait été vu pour la dernière fois au CHM le 11 dans la matinée. (...)"
ANNEXE AU PRÉCÉDENT RAPPORT
Après premier examen des sept sacs retrouvés au CHM des Salins, nous sommes en mesure d'affirmer:
- les sacs contiennent chacun une tête et une paire de mains humaines. Les victimes étaient toutes des femmes, mortes il y a dix à quatorze mois. Nombreuses marques de sévices infligées ante et post-mortem. Les membres ont tous étés découpés de la même main (droite) et avec le même outil (vraisemblablement une scie à métaux). Date des décès à affiner.
A - 20-24 ans - Trauma
temporal - Mains portant marques brûlures et coupures -
Ongles auriculaire et index droit arrachés.
B - 20-24 ans - Cuir chevelu partiellement décollé
Cheveux brûlés - Mains intactes.
C - 22-24 ans - Trauma facial (nez cassé) - Mains portant
des marques de lacérations - Pouce gauche à demi
sectionné.
D - 20-22 ans - Trauma temporal - Dents n·15, 26 et 25
arrachées - Main droite intacte - doigts de la main gauche
fracturés en plusieurs endroits.
E - 24-26 ans - Oreilles arrachées - Mains intactes.
F - 24-26 ans - Nombreuses traces de coupures sur le côté
gauche du visage - Lèvres découpées avec
instrument denté - Main droite totalement brûlée.
G - 17-19 ans - Oeil gauche crevé - Traces de morsures
origine humaine sur lèvres et joue droite - Mains intactes.
Note l: Vérification en cours des correspondances avec
corps découverts le 09/07/91 au barrage de Bimont, puis
le 31/07/91 à la gare de Ventabren. Forte probabilité
qu'il s'agisse des mêmes personnes.
Note 2: Suite à premier examen du cabanon, croyons pouvoir affirmer qu'aucun des crimes n'y a été commis. Les jeunes femmes ont été tuées, torturées et découpées à la gare de Ventabren, puis leurs têtes et mains enterrées au CHM.
Diane se change dans sa chambre d'hôtel, elle remet sa petite robe, un coup de poudre discret sur le nez, du rouge aux lèvres, et on est prête pour sortir - rendez-vous avec Jeanne Montaigu. Le téléphone sonne, c'est Daniel. Bonsoir mon chou, oui je sais excuse, trop de boulot, tu peux pas savoir, ça se précipite. Non, on n'a pas chopé Robert, mais on a retrouvé sa dernière planque, tu devineras jamais: un bungalow dans un camp de nudistes. Le journaliste ne peut s'empêcher de rigoler. Son rire se fige cependant lorsqu'elle évoque l'engrais particulier que Robert utilisait pour ses géraniums. Ce type est un phénomène, sûr qu'il a bien gagné sa statue de cire chez madame Tussaud, entre Jack l'Éventreur et le Vampire de Düsseldorf, ahaha, je te dis pas les conversations entre confrères, ahaha, euh, ahem, excuse chérie je sais que c'est dur. D'ailleurs Daniel flippe un peu, tudieu Diane, c'est vrai, donne de tes nouvelles, et sois prudente aussi, je m'inquiète figure-toi quand tu ne m'appelles pas. Bien sûr chéri, je t'embrasse, je t'aime, je te rappelle. Clic. Elle se mordille les lèvres, coup de blues: durant toute la conversation, elle n'a pu détacher son regard d'une photo dédicacée d'Albin posée sur sa table de chevet parmi diverses paperasses. Balancer ça, affaire classée.
Ravi Shankar en sourdine, Diane et Jeanne dînent au restau indien. La maîtresse du docteur Russel a eu avec David des relations très étroites durant plusieurs mois. C'est elle qui s'occupait de lui à la clinique, entre septembre 80 et fin 84. C'était un garçon extrêmement perturbé, généralement taciturne, qui pouvait avoir des crises d'hystérie d'une rare violence. Elle se souvient notamment de l'une d'elles, peu après la diffusion d'un film à la télé, interprété par sa mère Anjélica. Pour Jeanne, il a très vite été clair que les problèmes de David avaient un rapport direct avec ses parents. Georges Lamaury ne venait voir son fils que très rarement. Elle se souvient avec émotion de la solitude du garçon, dans la petite chambre capitonnée où il passait le temps en écoutant la radio. Il était fana d'une émission idiote, où un animateur installé sur un bateau prenait les gens en direct. De la clinique, il téléphonait souvent, en cachette, pour parler à l'antenne. Gling, le Chevalier des Étoiles, n'est-ce pas ? Jeanne confirme, un peu étonnée, c'est cela oui. Gling gling, c'est peut-être ainsi que David et Robert se sont connus - bon, ensuite ? Jeanne évoque les tristes anniversaires de David. Personne ne venait jamais le visiter. Ah si, il y a eu l'acteur Albin Dulong. Il est venu une fois, pour les treize ans de David. Il lui avait offert un transistor. Comme Diane en parle la première, Jeanne hoche la tête: Dulong serait le vrai père de David, c'est un secret de polichinelle dans la famille Lamaury, et elle connaît bien les vieilles rumeurs sur la liaison Albin-Anjélica. Bref, le suicide de David a fait beaucoup de peine à la jeune femme, sans l'étonner vraiment, tant ce garçon déboussolé semblait voué à un destin tragique. Au fait, elle préférerait que le docteur Russel ne sache rien de cette conversation - il la croit au cinéma avec sa nièce. Diane hoche la tête, bien sûr Jeanne, avant de se risquer à aborder la question des soirées à la Villa Dolorosa. L'infirmière pique un fard, baissant la tête sur son assiette de poulet Madras. Quelles soirées ? - non, elle ne voit pas de quoi il s'agit. Diane n'insiste pas, inutile de la braquer, non rien, sans importance. On prend un dessert ?
Diane retourne à l'hôtel, très satisfaite de sa soirée. Elle a l'impression de s'être fait une copine de la maîtresse du docteur, et elle en a appris pas mal, sympa cette petite infirmière, un peu névrosée aussi mais sympa. Là où Diane a habilement joué, c'est qu'elle a réussi à persuader la jeune femme de lui sortir le dossier médical de David, du temps où il était interné à la clinique, et de le lui remettre le lendemain soir. Évidemment, Jeanne s'est un peu fait prier, mais elle s'est laissée convaincre - à la condition expresse que son amant n'en apprenne rien, grands dieux, c'est aussi son chef et il est assez sévère. Curieux d'ailleurs comme elle avait l'air de le craindre. Diane ouvre la porte de sa chambre en pensant à la chaînette en or qui ornait la cheville de l'infirmière, qu'elle n'a remarqué qu'en quittant le restau.
LE POINT DU JOUR
LES LIAISONS DANGEREUSES
DE GEORGES LAMAURY.
(...) Car il est
désormais établi que l'une des victimes de la fusillade
de la "plage tragique" est Léon Martel, un ancien
C.R.S., par ailleurs garde du corps de Georges Lamaury, dont
les tribulations médiatico-judiciaires n'en finissent
pas de rebondir. Depuis la mort de son fils, ce dernier s'est
muré dans un mutisme absolu. On peut comprendre la douleur
du père, et l'accablement de l'homme qui "voit son
nom livré aux chiens", pour reprendre l'expression
de maître Hiamuri, son avocat. (...)
LE FIGARO
AFFAIRE ZODIAC: MACABRE
DÉCOUVERTE DANS UN CAMP DE NUDISTES.
Cette fois, c'en
est trop. En ces temps où la violence et le scandale s'abattent
sur la nation toute entière, la découverte dans
un centre pudiquement baptisé "Hélio-Marin"
des restes mutilés des dernières victimes de "Captain
Zodiac" vient tragiquement rappeler qu'en matière
de monstruosité humaine, le pire est toujours sûr.
Nos dirigeants actuels l'auraient-ils oublié ? Toujours
est-il que chaque jour apporte sa moisson d'abjection. (...)
C'est tel homme politique, dont on ne sait plus à quoi
attribuer l'obstiné silence. C'est tel commissaire, empêtré
dans une affaire qu'on chuchote trop "compliquée"
pour lui. C'est tel ministre, peut-être parvenu à
ce point qu'un psychosociologue américain appelait le
"niveau maximum d'incompétence". (...)
LE PROVENÇAL
ASSEZ !
La découverte
hier dans un camping nudiste des Salins-de-Giraud d'un nouveau
charnier de Captain Zodiac (voir dossier en pages intérieures)
sera-t-elle le dernier point d'orgue de cette sanglante saga
de l'horreur ? On se prend à en douter, habitués
que nous sommes à l'ouragan de violence qui s'abat sur
notre Provence depuis que Captain Zodiac y a élu domicile.
Devant - et il nous pèse de l'écrire - la tragique
incurie des services de police, nous avons décidé,
au Provençal, de lancer une pétition. Une pétition
pour l'espoir. Une pétition pour dire "Non"
à la violence. Tous les détails de notre opération
"Un mot pour que ça cesse", organisée
avec le partenariat actif des établissements Pastanis,
en dernière page ! Nous avons besoin de VOUS !
Erratum: Dans notre article d'hier, il fallait évidemment lire "Robert Robert" et non pas "Robert Grobert". Nous présentons toutes nos excuses à la famille Grobert, de Gardanne.
Diane est en train de croquer
dans une tartine de pain grillé quand Navarin vient la
rejoindre dans la salle de restaurant de l'hôtel. Salut
belle poule, il lui montre la photocop du P.V. concernant l'accident
du journaliste Naldini.
EXTRAIT DE PROCÈS-VERBAL RELATIF A ACCIDENT DE LA CIRCULATION.
(...) Nous transportons à hauteur du n·76 de la rue Ferrari, où étant à l9h21, nous procédons aux constatations suivantes:
Constatons le décès de Mr. Naldini René, journaliste demeurant au 52 rue Ferrari................
(...) Selon les premiers témoignages recueillis, la victime aurait été renversée par une Peugeot 104 immatriculée 2765 BD 13 qui remontait à vive allure la rue Ferrari. Procédons à un premier interrogatoire du conducteur et propriétaire de la voiture, Mr Gaviaud Eugène, né le 23/09/36 à Martigues (Bouches-du-Rhône), exerçant la profession de jardinier à la clinique Ste-Juliette (Cassis), et demeurant Impasse de la Mer, villa "Mon Rêve", Vallon des Auffes, Marseille. Mr Gaviaud, ému et agité, nous déclare: "Je ne l'ai pas fait exprès, c'est un horrible accident. Je n'ai pas vu l'accidenté traverser la rue car une guêpe était entrée dans ma voiture et menaçait de me piquer." Constatons que l'individu présente des signes d'intoxication alcoolique, demandons une prise de sang et procédons à son arrestation........................
(...) Découvrons effectivement une guêpe encore vivante dans le véhicule de Mr Gaviaud.
Gaviaud fillette, tu t'souviens, c'est le jardinier de Russel, il était à l'enterrement de David. Pas mal comme coïncidence. Et il y a pas que ça: Navarin a fureté tout l'après-midi de la veille dans les archives d'hôpitaux marseillais - et notamment à la Timone, où Russel a été chef du service psy, de 70 à 75, et... Croizette arrive à son tour, pomponnée de frais, tailleur tiré à quatre épingles, maquillage léger, bonjour les amis. Elle s'assoit à côté de Diane pour se servir un café. En effet, Diane, Jean-Paul a levé un lièvre qui paraît intéressant, vas-y, continue mon grand. Diane ne réalise même pas que Croizette a tutoyé Navarin, tant elle est curieuse de savoir. L'inspecteur principal se rengorge, pas peu fier, écoute un peu ma belle, tu vas voir que je suis pas aussi empoté que ce tu crois, voilà le topo: en juin 75, un certain Bitard Dominique, frère d'une handicapée mentale décédée accidentellement à l'hôpital la Timone, dépose une plainte contre le docteur Russel. Il affirme que la mort de sa soeur est due à de mauvais traitements. Bref, plainte, enquête, l'histoire est jugée, et le docteur Russel, qui suivait la malade, mis hors de cause sans l'ombre d'un doute grâce au témoignage d'un employé. Voilà le topo fillette, ça te va Edith ? La juge précise pour Diane: Bitard habite toujours Marseille, et Jean-Paul va aller le visiter sitôt son café avalé. Russel et Gaviaud, faut pas les lâcher ces deux-là. Diane sourit, très excitée, ça avance, voilà une nouvelle histoire d'handicapée mentale dans le passé du docteur - ce type est un vicieux.
Jeanne, sur le qui-vive, fouille le bureau de Russel, cherchant fébrilement dans les archives, et finit par trouver le dossier médical de David. Elle va pour sortir, mais Eugène surgit et lui barre le passage - derrière lui se profile la silhouette du psychiatre. La voyant le dossier à la main, il lui demande ce qu'elle compte en faire. Elle ne sait que répondre, effrayée par le calme minéral de son amant. Eugène la regarde de ses yeux de poisson mort, son éternel sourire niais au coin des lèvres. Une gifle magistrale et inattendue envoie la jeune femme rouler à l'autre bout de la pièce. Le docteur déteste les petites putains trop curieuses. Surtout celles qui parlent à la police. Soudain terrorisée, Jeanne proteste, mais enfin elle n'a rien dit, Philip, qu'est-ce qui te prend ? Russel ne veut pas l'écouter, tais-toi salope, Eugène t'a vu discuter avec la flic sur le parking. Le docteur se tourne vers le jardinier. Il me semble que cette traînée a grand besoin d'une séance de punition toute spéciale, tu ne crois pas ? Eugène remue la tête en ricanant: si le professeur le veut, il peut s'occuper de la femme pour lui apprendre le respect.
Georges est venu rendre visite à son ami Léon, toujours en salle de réanimation. Derrière une vitre, une infirmière et un flic montent la garde. Seul devant le corps inanimé, Georges soliloque, accroche-toi Léon, tiens bon la rampe, me laisse pas seul... Mais voilà que l'électro-encéphalogramme s'arrête. Ligne plate, petite sonnerie stridente. Georges attrape le bras de son camarade, fais pas le con Léon, mon bon Léon, mon vieux Léon, t'en vas pas Léon. Repoussant Georges, l'infirmière vérifie les perfusions, appelant du renfort. Trop tard: Léon Martel vient de jeter l'éponge.
Dès que la porte s'ouvre, la puanteur enveloppe l'inspecteur - mais où est le bouc, incroyable. Navarin a devant lui une épave sans âge, qu'il vient de tirer du lit à 11 heures passées. Dominique Bitard le fait entrer dans un studio immonde encombré de bouteilles vides, où plane une odeur de vomi infâme. Dominique s'assoit sur son plumard, hébété, il ne comprend pas pourquoi la police, et il attrape une bouteille de Villageoise pour se requinquer, grandes lampées direct au goulot. Très étonné que quinze ans après on lui reparle de cette histoire de sa soeur, il explique d'autant plus volontiers sa version des faits qu'il en a encore gros sur la patate: Josy, handicapée mentale, était en traitement à la Timone depuis quelques mois, suivie par le chef du service psy de l'époque, le docteur euh - Russel, ouais, c'est ça. Bon avant tout il faut savoir qu'à la mort de leur mère, et avant l'internement de sa soeur - vous me suivez inspecteur ? - Dominique s'était engagé pour 15 ans dans la Légion Étrangère. Là-bas, en Afrique, il économisait un peu sur sa solde pour payer l'assistance médicale pour Josy. Bref, Navarin décrypte la suite: viré de la Légion, le caporal Bitard revient à Marseille en 75. Il cherche à reprendre des nouvelles de sa soeur, qui est tout ce qui lui reste comme famille. C'est alors qu'il apprend avec stupeur que Josy est morte deux jours plus tôt, tombée d'un arbre dans le parc de l'hôpital. Tombée d'un arbre, il n'en revient pas, Dominique. Quand, après avoir fait des pieds et des mains, il obtient de voir le cadavre, il est frappé par son aspect endommagé. Pour lui, il est tout bonnement impensable que sa soeur - qui souffrait aussi de graves difficultés motrices - soit grimpée dans un arbre de sa propre initiative. Il exige de plus amples explications, fait scandale et porte plainte. Mais la procédure aboutit vite au classement de l'affaire: un jardinier de l'hôpital aurait témoigné avoir vu l'accident. Jamais Dominique ne s'est satisfait de ces explications, monsieur l'inspecteur: pour lui, sa soeur a subi de mauvais traitements qui ont abouti à sa mort, et pis c'est tout. Tout cela n'a pas arrangé ses problèmes d'alcool, et Navarin sent chez lui comme un vif ressentiment à l'égard de la justice de son pays.
Maître Hiamuri est venu voir la juge Croizette, au SRPJ, pour mettre les choses au point: il est temps d'arrêter de harceler monsieur Lamaury car, jusqu'à preuve du contraire, celui-ci n'est pas inculpé. Ou bien, si la juge a quelque chose de précis à lui reprocher, qu'elle agisse en conséquence. De cette façon, Hiamuri et Georges pourront enfin avoir accès au dossier, et organiser leur défense. Pour le moment, l'avocat considère que les méthodes d'investigation de la juge ne sont pas très orthodoxes, et relèvent plutôt de l'acharnement et de la torture morale. Légèrement ironique, elle le rassure: la prochaine fois que Georges sera entendu, ce sera dans le cadre d'une inculpation en règle.
Au commissariat d'Aix, Diane relit le rapport relatif à la mort d'Anjélica Lamaury. Rapport portant la signature de Charles Loubignol en personne. Punaise, la voiture a fait une chute de 120 mètres avant de se fracasser contre les rochers. Loubignol conclut à un accident fatal de l'actrice, partie en voiture après une réception à la Villa, en état d'ébriété selon "les unanimes témoignages recueillis auprès des proches". Bon. Coup d'oeil au permis d'inhumer. Deux signatures de médecins. Les docteurs Louis-Gaétan Choukroun, ancien interne de l'hôpital Nord de Marseille, et, devinez qui, Philip Russel. Diane s'empare d'un annuaire, et appelle au domicile de l'unique Louis-Gaétan Choukroun de Marseille. Chic, il est chez lui, cloué au lit par une hernie discale.
Jeanne s'éveille. Migraine à hurler, que lui est-il arrivé ? Elle écarquille les yeux et reconnaît le décor: l'une des cellules capitonnées de la clinique. Elle se lève en chancelant. Vertiges, elle s'appuie contre la cloison, respire à fond, mon dieu, ça tourne encore. Droguée, anesthésiée, traces de piqûre au poignet. Déshabillée, nue, marques sur le corps, fouet et cravache, brûlures de cigarettes - ils sont devenus fous. Toute seule dans cette pièce aux murs qui l'étouffent, elle crie, au secours, à l'aide. Tombe dans les pommes.
Russel tapote fraternellement l'épaule de son vieux complice Eugène, le remerciant pour toutes ces années de bons et loyaux services. Ça fait une paye qu'ils se connaissent, et ils en ont vécu des choses ensemble. Ils en partagent des secrets. Ils se sont bien marrés, au total, pas vrai ? Mon vieux Eugène, que dirais-tu qu'on parte se faire dorer la pilule sous les tropiques, toi et moi ? On va tout plaquer pour s'en payer une bonne tranche. Eugène ouvre des yeux ronds, comme un gosse. Un peu qu'il a envie de partir, professeur ! Brave Eugène. Le scandale va éclater, et sans doute très bientôt. A cause de Georges, qui n'est qu'une poule mouillée. Mais nous avons de l'avance, il faut en profiter pour faire ce qui reste à faire. Et d'abord régler la question de la petite pute. Il ne faut plus qu'elle parle.
Loubignol arpente avec Georges les allées du parc de la Villa Dolorosa. Visite non officielle, promenade entre vieux amis. Le commissaire est nerveux, il jette des coups d'oeil en direction des grilles de la propriété, restée sous surveillance légère en dépit des recommandations de Croizette. Bon sang Georges, vide ton sac, raconte-moi ce qui te bouffe, s'il y a encore une seule personne qui peut t'aider un tant soit peu, c'est moi. Georges ne répond pas, yeux baissés sur le gravier. Loubignol s'impatiente, il lui fait savoir que des engatses terribles se profilent, qu'il va finir par être inculpé et emprisonné pour une raison ou pour une autre, car cette harpie de juge est décidée à foutre le bordel dans sa vie - et puis la jeune flic, Artémis, elle est complètement obsédée, cette affaire lui est montée à la tête. Je te préviens que les collègues s'intéressent à Russel, maintenant. On aurait découvert des trucs sur lui, paraît-il, je peux pas te dire quoi au juste, la juge ne me transmet plus que le minimum d'informations, et même mes hommes ont l'air de me faire la gueule. Bon sang de bonsoir, Georges, tu réalises pas à quel point je me suis mouillé pour toi, je risque ma place et ma retraite, mais je vais quand même te raconter la dernière, c'est te dire si je suis un bon con: la juge va ordonner incessamment l'exhumation des restes d'Anjélica, pour autopsie. Vingt ans après ! Du vrai délire... Georges écoute sans mot dire - même plus la force de réagir.
Avez-vous jamais souffert, madame l'inspecteur ? Parce que je peux vous dire que je déguste, en ce qui me concerne. Les vertèbres, ça ne se guérit pas. Mais je vous embête avec mes histoires, asseyez-vous, ne vous gênez pas pour moi. Ma femme m'a dit que vous vouliez me parler. De la mort d'Anjélica Lamaury. Alors je lui ai dit: fais-la venir. Normalement je ne vois personne. Vous avez mis du temps, vingt ans vous pensez. Ne dites rien. Vous savez, ce n'est pas vraiment une hernie discale. C'est plus grave que ça. Ma femme vous l'a peut-être dit. J'ai du mal à parler. Faites pas cette tête-là. Alors une belle fille comme vous travaille à la criminelle ? C'est bien... Je vais vous dire: je n'ai jamais vu le corps d'Anjélica Lamaury. Je veux dire son cadavre. Je n'ai jamais signé le permis d'inhumer. C'est Philip Russel, un collègue, qui m'avait téléphoné ce jour-là. La femme de Lamaury venait de mourir. Accident, il m'a dit. Il avait besoin d'un second paraphe pour les papiers administratifs et il m'a demandé l'autorisation d'imiter ma signature pour le permis. Il s'agissait surtout d'épargner à son ami Lamaury les affres de formalités interminables et pénibles, voyez-vous ? J'ai accepté. Sans examiner le corps. Russel était à l'époque l'éminence grise du fondateur de la clinique Sainte-Juliette, où j'espérais travailler à l'époque - ça ne s'est jamais fait d'ailleurs. Voilà. C'est ma seule faute professionnelle en trente ans de carrière. Ma croix. Plus tard, les soupçons sont venus, peu à peu. Appelez-ça des pressentiments, si vous voulez. Russel avait une sorte de... réputation dans le milieu médical. En clair, on parlait de parties fines qu'il organisait. Je ne peux pas décrire, on ne m'y invitait pas. J'ai lu les articles après la mort d'Anjélica Lamaury, j'ai su l'histoire, l'accident, tout ça. Je suis sûr qu'il s'est passé quelque chose de pas net, et ça ne m'étonnerait pas que cet oiseau de Russel soit dans le coup. Ça ne m'a pas empêché de dormir pendant toutes ces années, notez bien. Mais turlupiné, oui, j'y ai souvent repensé, seulement je n'avais que mes petits soupçons, et le clan Lamaury était puissant. Voilà, mademoiselle, mon secret. Votre présence ici est la preuve que ce jour-là j'aurais dû refuser de rendre service à mon confrère Philip Russel. Tant pis. Ce qui est fait est fait, n'est-ce pas ? Attendez mademoiselle, un dernier mot: je ne veux pas témoigner ni rien, inutile de me convoquer ou de me faire signer des papiers. Ma femme ignore tout ça, vous comprenez. Dans un mois je serai mort, et je veux qu'elle garde un bon souvenir.
Partout sur les murs, des gros poissons. Des poissons de toutes sortes, trophées grotesques aux reflets verdâtres. Une ampoule électrique répand une lumière sale et aveuglante, ombres marquées. Jeanne émerge à nouveau des vapes. Elle ne sent plus son corps. Elle lève la tête et aperçoit ses mains là-haut, menottées et maintenues en l'air par une corde accrochée à une poutre. Elle a une balle enfoncée dans la bouche, fixée avec du chatterton. Juchée sur la pointe des pieds, ça tire très fort sur les bras - comme s'ils n'existaient plus. Douleur horrible aux poignets. La porte du grenier s'ouvre sur Eugène et Philip. Il a son beau costume, son chapeau, et l'autre fou, là, toujours ses bottes de caoutchouc et son horrible chemise à carreaux. Et le fouet à la main. Mal partout, partout.
COMPTE-RENDU D'ECOUTE TÉLÉPHONIQUE N·B553, APPEL ÉMIS PAR G.L. A DESTINATION DE P.L, 13/07/92, 23 HEURES 35.
P.L: Allô ?
G.L: Pauline, c'est ton papa.
P.L: Ah bonsoir.
G.L: Pauline, Léon est mort.
P.L: Mort ? Comment ?
G.L: C'est compliqué... Un coup de fusil... Sur
la plage, tu n'as pas vu les infos hier soir ?
P.L: Un coup de fusil ? Qui a tiré ?
Quelle plage ?
G.L: C'est compliqué, je sais pas les circonstances
exactes, tu vois, je sais pas, Charles m'a raconté en
gros, mais il a pris un coup de fusil. Léon, pas Charles.
Boum, sur la plage devant tout le monde et les enfants aussi,
il est décédé, mort mon vieux Léon.
P.L: Qu'est-ce que tu as ? Tu es saoul ?
G.L: Ah non, pas du tout, déconnes pas chérie...
(long silence) Pauline, j'en peux plus... Parle-moi... Dis-moi
des choses...
P.L: (ironique): Au téléphone ?
G.L: Tais-toi... (il renifle, pleure)... Je suis tout
seul... (soupirs et long silence)... Je t'en prie Pauline chérie,
fais un effort, aide-moi, me laisse pas tout seul...
P.L: Je ne peux rien faire papa, désolée.
G.L: Viens, descends à la Villa.
P.L: Non.
G.L: Je perds la boussole, c'est horrible. Pauline je
suis à bout, tu entends, à bout merde... Mais dis
quelque chose, Léon est mort tu entends ça ?...
J'en peux plus, je vais faire des conneries si ça continue,
j'ai besoin de quelqu'un, je suis pas un animal...
P.L: Vas voir ton ami Russel.
G.L: Arrête, Pauline. Aie pitié de ton pauvre
papa, ton papa qui t'a toujours aimé Pauline, n'oublies
pas ça petite, oh petite Pauline chérie, la chair
de...
P.L.: C'est que c'est peut-être l'heure de payer,
papa. Tu pouvais pas imaginer que ça finirait pas par
arriver ? Hein ? (silence)... Parce que tu croyais
que tu allais t'en tirer comme ça ?
La conversation est interrompue par G.L. qui raccroche à
23h38.
Diane attend Jeanne à la terrasse du New-York, Vieux-Port. Les lumières de la ville, les rues envahies de touristes, à deux pas de la place Thiars, quartier branché de la cité phocéenne. 22 heures 20, vingt minutes de retard. Qu'est-ce qu'elle fiche ? Peut-être qu'elle s'est dégonflée ? Punaise, Diane aimerait tellement jeter un oeil sur ce dossier, savoir quel type de malade mental était David, et comment le docteur l'a soigné... Exhumation du corps d'Anjélica demain, punaise. A quoi ressemble un cadavre, vingt ans après ? Beurk, n'y pensons pas. Curieux comme je me sens mieux depuis quelques jours, plus de cauchemars, et même plus de douleurs au ventre, ni migraines ni picotements. Diane a sa petite idée sur ce qui est en train de lui arriver. Elle a lu des trucs là-dessus, dans les livres qu'elle dévore depuis qu'elle est repartie dans son trip mystique. Si ce qu'elle croit est vrai, elle est guérie pour longtemps, son karma nettoyé. Ne crie pas trop victoire quand même, ma fille... Mais qu'est-ce qu'elle fout, l'autre ?
Elle a la peau soyeuse, la copine du professeur, le marqueur glisse bien, facile de tracer de jolis traits bleus, ça la rend encore plus belle. Le professeur a dit jetée dans la mer, mais ce serait vraiment gâcher, non, il y a bien mieux à faire. Le jardinier fait glisser ses mains sur les formes rondes si jolies, comme un étudiant en médecine studieux ausculterait un mannequin. Oh, elle commence à remuer, elle va s'éveiller, dommage. Allez, il faut l'envoyer dans le tunnel avec la lumière au bout. Elle râle un peu, elle va ouvrir les yeux, non il ne faut pas. Eugène lui saisit la tête et crac, d'un geste sec et précis, lui brise les vertèbres cervicales. Elle meurt aussitôt, comme un lapin. Au boulot, maintenant, quel plaisir, ça faisait longtemps. Il commence à sortir du gros buffet différents ustensiles médicaux plus ou moins tranchants, ainsi que des bocaux et récipients, qu'il dispose avec méthode autour du cadavre allongé sur la table de la cuisine.
Navarin s'entretient avec le professeur Butigier, actuel directeur du service psy de la l'hôpital la Timone. A l'époque de l'affaire Bitard, il était en effet l'adjoint du docteur Russel. D'après Butigier, la mort de Josiane Bitard était bien accidentelle - enfin il n'y a pas assisté, mais un jardinier avait vu tomber la pauvre fille... A propos, enchaîne le médecin, c'était tout de même un drôle de coco, ce jardinier: peu de temps après l'affaire Bitard, des infirmières le surprirent dans la chambre froide en train de s'adonner à des pratiques nécrophiles sur un cadavre féminin. Il fut congédié illico. Se rangeant aux arguments du docteur Russel, on préféra étouffer cette affaire peu glorieuse pour la réputation de l'hôpital. Quand le docteur retrouve la fiche du jardinier dans les archives du personnel, Navarin percute méchamment. Eugène Gaviaud, ben tiens.
Diane aurait bien accompagné Jean-Paul et Edith à l'exhumation du corps Anjélica, mais elle a d'autres soucis: Jeanne ne répond pas au téléphone - ou bien elle n'est pas chez elle. L'inspectrice se décide à appeler la clinique. La standardiste lui répond que l'infirmière-chef, malade ce matin, n'est pas venue travailler. Essayez à son domicile. Diane raccroche, nerveuse. Flip, mauvais feeling: et si l'infirmière avait eu des problèmes avec son amant en voulant emprunter le dossier de David ? C'est peut-être de la parano, mais ce docteur elle ne le sent vraiment pas, et elle a bien envie de le bouger. M'énerve avec son petit air supérieur, allez, on va voir ce qu'il a dans le ventre, j'ai la pêche, en avant toute. Elle avise un planton dans le hall: vous direz aux autres que je file chez mademoiselle Montaigu.
De retour de consultation,
le docteur trouve la petite fouineuse assise dans son bureau.
Gonflée. Elle lui demande des nouvelles de Jeanne, son
assistante et maîtresse. Il répond qu'elle est malade
aujourd'hui. Faux, rétorque Diane: Jeanne n'est pas chez
elle, elle en vient. Russel tique, et commence à s'énerver.
Il lui arrive souvent de débrancher son téléphone.
Diane y va franco: monsieur Russel, je suis mandatée par
la juge Edith Croizette et j'ai toute latitude pour mener comme
je l'entends tous les interrogatoires que j'estime nécessaires
à la résolution totale de l'affaire Zodiac. Eh oui,
monsieur Russel, je suis officier de police, alors ne prenez pas
vos grands airs, car vous ne m'impressionnez pas. Asseyez-vous
dans votre beau fauteuil, et écoutez-moi bien: primo, j'exige
de voir le dossier médical de David Lamaury; deuzio, je
veux savoir précisément où se trouve Jeanne
Montaigu en ce moment; tertio, je veux interroger votre jardinier,
Eugène Gaviaud - qui semble impliqué dans deux morts
suspectes; et quarto, je veux que vous me parliez des orgies sadomaso
que vous organisiez à la Villa Dolorosa dans les années
70 - et quels étaient exactement vos rapports avec Anjélica
Lamaury. Ça fait pas mal de questions, monsieur Russel,
mais ce n'est pas grave, moi j'ai tout mon temps. Le docteur prend
une longue inspiration. Excusez-moi, mademoiselle, je ne voudrais
pas qu'il y ait malentendu. Si j'ai pu vous paraître blessant
hier, je le regrette - et d'ailleurs mes amis me reprochent parfois
d'être un peu... arrogant. Il se lève et se dirige
vers le placard d'ébène qui contient un mini-bar.
Se servant un whisky, il explique qu'en effet, il peut éclairer
Diane sur certains points. Je vous suggère de prendre des
notes. Ne bougez pas, je vais vous montrer quelque chose. Tandis
que Diane cherche son stylo dans sa poche de jean, Russel ouvre
furtivement un battant de l'armoire, puis se retourne vers elle,
brandissant un nerf de boeuf. Voilà ce que je voulais vous
montrer, miss. Et voici comment on s'en sert... Avant que Diane
ait eu le temps d'esquisser un geste en direction de son arme
de service, l'infâme docteur l'assomme d'un coup terrible.